‹ Deux républiquesChapitre 2 sur 49 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

faut bien Tavouer, aux hommes désintéressés de tous les partis une vive déception. On attendait mieux de lui et de ses amis. Dès le début de cette année 1880, le Temps, le plus conservateur, le plus prudent et le plus modéré des journaux républicains, malgré son admiration et sa sympathie pour M. Gambetta, ne pouvait dissimuler son désenchantement. Il s'écriait douloureusement :

Hélas! oui, pour beaucoup de Français encore la liberté est une guitare. Pour beaucoup de Français le droit individuel, l'initiative privée, le libre effort, sont des choses condamnables. Il nous faut en tout et pour tout, môme pour Texcrcice de la charité, la tutelle de l'État. l\ nous faut des lisières officielles. Le sentiment de la liberté vraie, s'appliquant à tous les modes d'activité humaine, ne saurait entrer dans nos âmes. Môme pour les républicains, la liberté n'est pas « la forte femme aux puissantes mamelles » qu'entrevoyait le poète, c'est simplement une guitare. Franchement, cela n'est pas à notre honneur, et nous comprenons, à de tels spectacles, le sourire de dédain avec lequel nous regardent parfois les peuples qui voient dans la liberté la condition môme du progrès humain (i).

Le journal de l'honorable M. Clemenceau, député de Montmartre, exprimait le même désappointement que le Temps, journal de l'honorable M. Hébrard, sénateur de la Haute-Garonne. M. Camille Pellctan

(1) Le Temps ^ du 10 janvier i880. *

écrivait éloquemment dans la Justice du 27 janvier 1880 :

C'est à s'y tromper, nous sommes reportés à quarantecinq ans en arrière. Nous ayons même un « Président-citoyen ». Le spectacle est identique à celui qu'on eut alors. Des hommes de liberté, arrivés au gouyernemeiit, pris soudain d'une répulsion effarée pour tout le programme qu'ils avaient arboré, n'ayant qu'une idée, enrayer, autant qu'ils le pourront, le mouvement qui les a portés au pouvoir ; la contagion de la timidité et de la réaction gagnant peu à peu tous les libéraux de la veille, le lent travail qui fait, avec le parti du progrès, le parti de la résistance aveugle, s'opérant graduellement, prenant les Chambres, homme par homme, faisant de la minorité qui renversa la Restauration en 1830, la majorité que le Peuple chasse en 1848.

Et dans la Justice du 3 février :

Il y a un an, à pareille date, la joie, la confiance, éclataient partout... Aujourd'hui, on voit les ministres chanceler ou tomber les uns après les autres, le désarroi est dans l'opinion, l'impopularité commence. On fournit aux hommes du coup d'État l'occasion de se poser impudemment en défenseurs de la liberté...

Le Mot cC Ordre faisait chorus. M. Henry Maret disait avec cet humour plein de bon sens et de mélancolia qui est le charme de son talent :

Il se passe en petit à l'avènement de chaque ministère ce qui se passe en grand au lendemain de chaque révolution. On est joyeux, on espère ; beaucoup de promesses traversent

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