PROLOGUE
et dont le trait caractéristique est de dépasser de beaucoup en hardiesse démocratique et libérale les conceptions des révolutionnaires français républicains et socialistes. Au point de vue autoritaire et prétendu conservateur, ces grands hommes, dont la gloire n'a jamais excité chez les peuples d'autre sentiment que la reconnaissance et l'admiration, étaient des révolutionnaires bien autrement redoutables que M. Félix Pyat ou que M. Henri Rochefort, qu'on maintient en exil sous le prétexte qu'ils professent des opinions subversives de tout ordre social. Serait-ce donc que les extrêmes se touchent, et que, pour être conservateur dans les pays de souveraineté nationale, il faut aller beaucoup plus loin que ne sont jamais allés nos révolutionnaires (1)? Si aucun des régimes que nous avons fondés jusqu'à ce jour n'a pu durer, cela viendrait-il, par aventure, de ce que nous n'avons jamais appliqué le principe fondamental de notre société, le principe
(1) Proudhon, qui se croyait bien le plus audacieux des révolutionnaires, et que la République de 1848 tenait évidemment pour tel, puisqu'elle lui a supprimé quatre journaux et qu'elle lui a infligé avec un grand nombre d'années de prison ^es amendes énormes, était « conservateur » ati sens français du mot, si on le compare aux propriétaires qui ont fondé la République américaine. Les divers systèmes préconisés par lui ne pourraient, d'ailleurs, aboutir, il serait facile de le démontrer, qu'à un despotisme effréné ou à une confédération anarchique.
delà souveraineté nationale assez révolutionnairement, ou, en termes plus simples, logiquement et sincèrement ?
Après avoir lu ce volume, le lecteur possédera les éléments. nécessaires pour répondre en connaissance de cause à cette importante et délicate question. Il pourra en outre décider si la réalisation pacifique des réformes achevées, il v a un siècle, aux Etats- Unis, n'est pas une œuvre digne de tenèer l'ambition et d'absorber l'ardeur patriotique de notre génération. Rien n'est parfait en ce monde, mais tout est perfectible. Washington disait : « Je suis persuadé que la Constitution américaine approche plus de la perfection qu'aucun autre gouvernement jusqu'ici établi parmi les hommes. » C'est à ce degré de perfection relative qu'il s'agirait pour le moment d'atteindre. Le scrutin permet, dit-on, toutes les conquêtes; il justifie toutes les espérances. La révision de notre Constitution républicaine de 1875 nous offre le moyen de réaliser tous les perfectionnements, tous les progrifes, une Révolution.
Paris, juin i880.