CHAPITRE III
Chez les Juifs, la loi défendait « de manger de l'anguille et du liëvre, parce que le lièvre rumine et qu'il n'a pas le pied fendu ». En revanche, elle ordonnait « de brûler les veuves qui, n'ayant pu être remariées k leurs beaux-frères, s'en seraient consolées avec quelque autre Juif sur le grand chemin ou ailleurs ». Chez les Spartiates, la loi voulait qu'on jetât dans le gouffre les enfants mal conformés; elle encourageait le vol comme exercice d'adresse. A Rome, la loi des Douze- Tables permettait au créancier d'enfermer son débiteur, de le vendre, do le tuer et de dépecer son cadavre. Le père avait droit de vie et de mort sur son fils, sur sa femme et sur ses esclaves. Dans les monarchies, la loi a été le bon plaisir du prince j dans les républiques, le bon plaisir du législateur. Elle a armé les gladiateurs ; elle a jeté les esclaves aux lamproies. Elle a élé
l'idolâtrie et la persécution contre le christianisme. Elle a crucifié Jésus de Nazareth, fils de Dieu, Dieu lui-même. Elle a enduit les chrétiens de résine et elle les a fait brûler en guise de flambeaux pour la plus grande gloire de Jupiter. Elle a ensuite brûlé les hérétiques pour la plus grande gloire du Christ. Elle a pris le Peuple à la gorge ; elle ne lui a pas dit seulement : la bourse ou la vie ? Elle lui a dit aussi : la messe ou la mort ? Elle a été Tlnquisition et la Saint-Barthélémy. Elle a, par la révocation de Tédit de Nantes, proscrit cinq cent mille Français, la fleur de la patrie. Elle a été la croix, le gibet, le bûcher, Tauto-da-fé, Vin-pace^ Testrapade, le pal, la roue, la 'poire d'angoisse , Técartellement, les cages de fer, la Bastille, les échafauds de Richelieu, la guillottine de la Révolution et la fusillade de la Réaction. Elle a été Tarquebjise de Charles IX, le « rasoir national » de la Terreur, et le goupillon de la Restaui'ation. La loi a décapité le roi Louis XVI, la reine Marie-Antoinette, M"^« Elisabeth, les Girondins, M"'" Roland, Danton , Camille Desmoulins , Lucile , Hébert , Chaumette , Anacharsis Clootz , le naïf évêque de Paris Gobel, Robespierre, Saint-Just, la Commune de Paris, et tant d'autres. Elle a ordonné les noyades de Nantes, les bateaux à soupapes,
les , mitraillades , les fusillades des Brotteaux , les noyades dans le Rhône, Fassassinai du duc d'Enghien, l'exécution du maréchal Ney, les massacres de la rue Transnonain, les transportations en masse de 18î8, les proscriptions de Décembre, la répression de Finsurrection communale de 1871, les suppressioms de journaux et Fétat de siège. Elle amnistie FEmpire, elle proscrit la Commune. Elle s'est appelée Auguste, Caligula, Néron, Caracalla, Théodose le Grand, auquel il fallait que le Cirque offrît journellement huit mille victimes, Louis XI, Philippe II, le duc d'Albe, Louis XIV, Marat, Robespierre, Tallien, Bonaparte, Charles X, Thiers, Guizot, Cavaignàc, encore Bonaparte, après Bonaparte, Thiers, après Thiers, le duc de Broglie, après le duc de Broglie, M. Jules Ferry. Depuis Dênys, tyran de Syracuse, jusqu'au ministre actuel de l'instruction publique, chacun a son ordre moral
qu'il veut imposer avec le même instrument, la loi, et le même moyen, la force. La loi tourne aujourd'hui son glaive contre les Jésuites, mais, demain, gare aux républicains ! La loi a donné a-u républicain Gambetta le Palais-Bourbon pour résidence, avec 60,000 francs d'appointements, c'est vrai. Mais, en même temps, elle maintenait en exil le républicain Henri Rochefort, nommé naguère député en rem-
placement de M. Gambetta, par les mêmes, électeurs, avec le même programme, pour faire la même besogne. Si elle ne condamne pas à mort tous ceux qui ne partagent pas l'opinion du gouvernement, c'est qu'elle n'en voit pas la nécessité. Rien ne l'en empêche. Elle conteste à l'homme l'exercice des droits les plus essentiels et les plus naturels. Elle interdit aux citoyens de se réunir, à l'orateur de parler, à l'écrivain d'écrire, sans remplir une série d'humiliantes et coûteuses (1) formalités préalables. Elle établit entre les individus des catégories arbitraires. Elle divise les femmes mariées en épouses et en concubines. A l'épouse légale le mari doit « la protection et tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état (2) »; mais à la jeune fille séduite, qui n'a pas eu la précaution ou la possibilité de passer sous les fourches caudines de la légalité, et qui est abandonnée avec son enfant, il ne reste d'autre ressource que de se faire courtisane, et d'autre recours contre l'injustice dont elle est victime, que le pistolet de M^*® Marie Bière. La loi décharge de toute obligation morale et
{{) Aux Etats-Unis, non-seulement il n'existe ni cautionnement pour les journaux, ni impôt sur le papier, mais les imprimeurs et les libraires sont les seuls négociants qui soient dispensés de payer patente.
(2) Articles 213 et 214 du Code civil.
matérielle ceux qu'elle n'a pas ordonnés maris et pères. L'homme qui a le plaisir de rendre la femme mère peut, si Técharpe du maire est absente de la cérémonie, ne pas être le père. Les enfants ont des droits et des devoirs différents, selon que la loi les qualifie de légitimes, de naturels ou d'adultérins (1), comme s'il y avait plusieurs manières de transmettre la vie, et plusieurs portes pour entrer dans le monde. Elle subordonne l'acte le plus naturel et le plus personnel de la vie, le mariage, à la fantaisie des pères et mères dont elle exige le consentement (2). Elle donne au père le droit de contrarier toutes les inclinations de son enfant, de 1q maintenir de force dans ssf maison, de le faire emprisonner, de son chef. Jusqu'à seize ans, et jusqu'à vingt et un ans, avec la simple autorisation du président du tribunal (3). Elle dispose de la fortune des citoyens en partie, durant leur vie, en totalité,aprèsleurmort (4). Elle déshonore le négociant malheureux sous prétexte de le secourir. Elle multiplie les pièges et les chausse-trappes sous les pas de l'industriel et du spéculateur qui demandent à l'association des capi-
(1) Code civil, titre VII, chap. i, ii, m.
(2) Id.^ titre V, chap. i, art. 148 et suivants.
(3) Id., titre IX.
(4) /rf., liv. III et chap.i et suivants.
nS DEUX REPUBLIQUES.
taux le levier nécessaire aux grandes entreprises. Elle défend aux travailleurs de mettre en commun leurs efforts pour lutter contre l'oppression du capital. En même temps elle permet à des banquiers appartenant à des nationalités différentes de s'associer en vue d'opérations financières qui trop souvent ont eu pour résultat de ruiner les petites gens appelés à y participer. Elle autorise Tinternationalism*e du capital contre l'épargne, et même contre le travail, 'mais elle condamne impitoyablement l'internationalisme du travail contre le capital (1). Ce que le législateur d'hier a fait contre l'association des travailleurs, peut-être le législateur de demain le ferà-t-il contre les associations de non-travailleurs, contre les sociétés financières, aussi bien que contre les sociétés religieuses. Dans la séance die la Chambre du 16 mars 1880, un membre éloquent et écouté de la majorité, M. Madier de Montjau , a déjà réclamé, aux applaudissements de ses collègues, l'application de la loi contre l'Internationale aux Jésuites, Dominicains, Picpuciens, Maristé^, et autres congrégations d'hommes et de femmes, en rappelant aux cléricaux
(1) Loi du 14 mars 1872 contre rAssociation internationale des travailleurs.
cette parole fameuse que tous les partis en France devraient toujours avoir présente à la mémoire : Patere legem quant ipse fecisti (1).
Là loi entoure d'immunités et de privilèges le capitaliste qui prête à TEtat de l'argent, mais elle laisse le travailleur et sa famille exposés à tous les risques d'abaissement de salaire, de chômage, de maladie et de mort. Elle met le revenu du rentier à l'abri des revendications de ses créanciers, iriais elle laisse vendre le champ du paysan, la maison du père de famille, et le mobilier du pauvre diable (2). Elle fait vivre des comédiens, des musiciens et des danseuses : on se demande pourquoi elle ne se préoccupe pas d'une foule d'autres artistes, d'ouvriers et de déclassés tout aussi intéressants, auxquels il n'a peut-être manqué pour faire des chefs-d'œuvre, que le pain de chaque jour. Jamais la logique populaire ne comprendra que la loi, si elle est capable de faire le bonheur de quelques-uns, ne fasse pas le bonheur de tous, et qu'au lieu de sou-
(1) « Supportez la loi que vous avez faite. »
(2) Aux Etats-Unis, la loi protège contre les ventes forcées le domicile des citoyens. Dans l'État de Californie, le chef de famille peut, par une simple déclaration, dite déclaration de homestead^ mettre l'immeuble qu'il occupe à l'abri de ses créanciers jusqu'à concurrence d'une Valeur de 25,000 francs. Pour les autres citoyens, cette valeur est réduite à 5,00Q francs* Voir Loi? el Mœurs républicaines^ par Léon Donnât, chap. v*
lagerla misère, elle l'entretienne par l'inégale répartition des charges sociales. De là ces efforts pour accaparer la loi, réputée panacée universelle. De là ces attentats^ ces insurrections contre les Assemblées législatives. En 1789 les femmes sont persuadées qu'il dépend uniquement des députés et du roi de faire cesser leurs souffrances. Elles pénètrent dans l'Assemblée; il faut qu'elles ramènent à Paris le boulanger et le petit mitron. Lorsque, le 1®^ prairial an III, le peuple envahit la Convention, il demande aux députés de lui donner du pain, ou il mangera du « pain de députés (1) ». A chaque révolution, des scènes analogues se reproduisent. Le 18 mai 1848, le représentant du peuple Armand Barbes, se faisant le porte-parole de la foule insurgée, fait sommation aux législateurs de voter « un impôt d'un milliard sur les riches, sous peine d'être déclarés traîtres à la patrie ». Le 31 juillet de la même année, Proudhon demande à la tribune que l'Etat s'empare du tiers des fermages, des loyers et des intérêts du capital. De nos jours, on trouve encore dans la Démocratie d'honorables utopistes qui comptent trouver dans la loi, si dure jusqu'ici aux pauvres gens, un remède aux maux de l'humanité. Au mois de mars de cette
[i] La Révolution y par Edgar Quinet.
année, un député de la Seine, M. A. Talandier, a déposé sur le bureau de la Chambre un projet de loi tendant à Tabolition du paupérisme et ayant pour objet d'assurer législativement une somme de 1,000 francs à tout citoyen majeur. ,Un journal hebdomadaire, VÉgalitéy qui se publie à Saint- Cloud et qui se qualifie à! organe collectiviste révolutionnaire, répond à M. Talandier :
Vous vous dites socialiste, et vous ignorez que la caractéristique essentielle delà société capitaliste est la concentration des richesses et l'expropriation universelle au profit d'une bande de vauriens de moins en moins nombreuse, et que la seule manière d'universaliser la propriété, ce n'est pas de la diviser en parcelles, mais d'exproprier les expropriateurs et de transformer leur propriété en propriété nationale appartenant à ceux-là seuls qui la font produire.
Nous serons avec vous quand vous proposerez de confisquer une partie des héritages des grands et petits Rothschild (1)...
Pour réaliser le rêve de V Égalité^ qui est aussi celui du Congrès de Marseille, pour fonder cette égalité sociale dont elle se dit Fapôtre, pour universaliser la propriété, que faut-il? S'emparer de la loi par n'importe quel moyeu. L'histoire des cent dernières années atteste qu'ils sont tous bons. Pour
les Catilinas civils et militaires, quel encouragement
(1) VÉgalité, du 31 mars 1880.
que le Deux-Décembre ! Pour les inventeurs naïfs ou roublards de systèmes politiques et sociaux, s'emparer de la loi en s'emparant de l'Hôtel de Ville, comme les commissaires des sections dans la nuit du 10 août 1792, comme le gouvernement provisoire du 24 février 1848, ou comme les députés de Paris au 4 septembre 1870; avoir entre les mains, ne fût-ce qu'un seul jour, pour sujet d'expériences, une nation de 36 millions d'âmes, aussi désarmée; aussi inerte qu'un cadavre sur la table d'un amphithéâtre , quelle tentation et quel rêve ! Être législateur, c'est être maître, maître du monde matériel et moral. Comme les anciens rois de France, le législateur, même athée, se croit le représentant sur la terre de la toute-puissance et de l'autorité du Dieu ahsolu, despotique, cruel, du Dieu vengeur des catholiques romains. — Eh bien, disons-le hautement, si la loi doit être dans le nouveau monde ce qu'elle a été dans le vieux monde ; si elle est dans la République démocratique ce qu'elle a été dans les républiques esclavagistes de l'antiquité, dans les républiques aristocratiques du moyen âge, dans la République parlementaire des temps modernes, dans la Monarchie et dans l'Empire, à toutes les époques et sous tous les climats; si le législateur a dans l'avenir, comme il aeudans le passé, le pouvoir
de tout ordonner et de tout défendre ; si la société reste entre ses mains une pâte inerte qu'il peut pétrir à son gré, et jeter dans le moule qui lui convient ; s'il se croit le maître de faire notre bonheur ou notre malheur, de passer la corde au cou de l'humanité, en lui disant comme le bourreau de l'Inquisition : « iVUons, tais-toi ; tout cela est pour ton bien (1) ! » ; si ses actes n'ont pas pour règle la morale universelle ; si ses pouvoirs n'ont pas pour bornes, comme ceux du reste des humains, le bien et le mal, le juste et l'injuste ; si la loi est au-dessus " des lois; si la loi, œuvre de l'homme, est au-dessus des lois divines et humaines ; si rien ne l'empêche d'être demain, comme elle était hier, la férocité, l'extermination et la spoliation ; si elle est aujourd'hui ce qu'elle était sous l'ancienne législation mosaïque, contre laquelle la morale du Christ a vainement essayé de prévaloir : « Ame pour âme, dent pour dent, œil pour œil, pied pour pied, brûlure pour brûlure, plaie pour plaie... » ; si la loi est encore la vengeance ; si, au lieu d'être fille du ciel, comme l'appelaient les Grecs, elle est fille du démon; si, au lieu d'être, comme on la représente, l'attribut de la Justice, elle est la fantaisie de la majorité ; si, au lieu
(1) J.-H. Fichte^ Reve?idîcation de là liberté de penser, page 10.
d'être le droit, elle est l'arbitraire ; si enfin, au lieu d'être nécessairement une garantie, la loi peut éventuellement être une menace pour la sécurité etpour la liberté des citoyens, alors il faut renoncer à l'espérance, au repos, à la concorde, à la fraternité future ; il faut tourner le dos à l'idéal vers lequel tend l'humanité depuis le commencement des siècles ; il faut nier le progrès et la civilisation, maudire la République et reprendre franchement le chemin de la barbarie.