CHAPITRE II
Quel doit être le rôle des ministres dans la République démocratique ? Faut-il qu'ils forment un cabinet responsable, comme dans la monarchie aristocratique d'Angleterre et dans la République parlementaire française? Faut-il au contraire qu'ils n'aient aucune responsabilité collective et politique, comme dans la République démocratique des États- Unis?
Ce n'est pas seulement la nature et l'étendue des pouvoirs présidentiels qui dépend de la solution de cette question, la plus grosse de toutes celles se rattachant à l'exercice de la puissance executive, c'est l'existence même du gouvernement démocratique, c'est l'avenir de la République.
Les ministres secrétaires d'État de la République américaine n'ont pas le droit d'entrer dans les Chambres. Ils ne proposent pas les lois; ils ne les combattent pas; ils ne les défendent pas; ils ne
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prennent pas part à leur discussion. Ils sont, dans l'exécution des lois, les auxiliaires du Président de la République . On a dit qu'ils étaient plutôt ses commis que ses conseillers. C'est possible. En tout cas, ce sont des commis utiles, ne dépensant pas leur temps en luttes oratoires toujours coûteuses et stériles, ayant le loisir et la volonté de méditer, de travailler et d'agir.
Le cabinet du Président de la République américaine se compose de sept membres (1), qui sont (2) :
l"* Le Ministre d'État, — chargé des affaires étrangères et des sceaux ;
T Le Ministre de la trésorerie, — chargé de la surveillance générale des opérations financières du gouvernement et de la perception des impôts. Il s'occupe de la comptabilité publique, de l'exécution des lois concernant le commerce et la navigation, de la garde des côtes, de l'établissement des phares, des hôpitaux maritimes et des entrepôts dédouane;
3° Le Ministre de la guerre — a pour mission de suppléer le Président de la République dans les fonctions de commandant en chef de l'armée qui
(1) Leurs appointements sont de 8,000 dollars sans frais de représentation.
(2) Ces renseignements ont été fournis par les différents ministres de la République des États-Unis.
sont coniiées au Président par la Constitution (1) ;
4° Le Ministre de la marine — a les mêmes attributions que le ministre de la guerre (2) ;
5° Le Ministre de l'intérieur, — '■ chargé de la direction des terres publiques (3), des pensions accordées par le Congrès, des affaires indiennes, des brevets d'invention, de l'administration du district de Colombie et des mines. Il a sous ses ordres quarante-six fonctionnaires, dont seize surveillants des terres publiques ;
6° L'Avocat général [attorney gênerai) — donne officiellement son opinion sur toutes les affaires courantes du gouvernement, lorsqu'il en est requis par le Président de la République, ou par un ministre, ou par l'avocat du Trésor. Il examine les titres
(1) En 1S61, avant la révolte des Confédérés, l'armée des Étals- Unis n'était que de 11,000 lioinmes. Pendant la guerre elle s'est élevée à 2,653,063 hommes. Le 15 octobre 1879, d'après le rapport annael présenté au moia de décembre de la même année par le général en chef, elle était composée de 2Ï,26S hommes, comprenant dii régiments de cavalerie, cinq régiments d'artillerie, vingt-cinq régiments d'infanterie, un bataillon d'ingénieurs, tes oftlciers de recrutement, les vedettes indiennes, le service des h&pitaui, le personnel de l'école militaire de West-Point et de l'administration
Le général en chef de l'armée américaine est le général Sherman, et le lieutenantrgénéral, le général Sheridan.
(2) La flotte américaine se compose de 92 navires de piiBrpp,dnnt i monitors et 8 transports.
(3) Les terres publiques sont les terres non encore e::]iliiii'i^', i]" sont du domaine national, et que le gouvernement veaLlt>ii eonceUi
de propriété des terrains que le gouvernement se propose d'acquérir pour y établir des arsenaux, des douanes, des phares et autres édifices publics; il donne son avis sur les demandes en grâce formées à la suite de jugements rendus par les tribunaux des Etats-Unis ; il dirige enfin et il plaide devant la Cour suprême les procès concernant le gouvernement; il doit aussi surveiller les procès dans lesquels sont intéressés les divers ministères, lorsqu'il en est requis par un ministre. Il a sous ses ordres deux substituts (1) et un premier clerc (2) ;
T Le Maître général des postes.
En outre de ces sept ministres formant ce qu'on appelle le cabinet, le (îongrès a récemment établi deux autres Départements ministériels ; mais leurs chefs ne font pas partie du cabinet. Ces Départements sont :
1° Le Département de l'Agriculture, — dont le titulaire (3) a pour mission de donner au Peuple tous les renseignements utiles concernant l'agriculture; de distribuer et de propager dans le Peuple les nouvelles graines et les nouveaux plants ; de
(1) Chacun reçoit annuellement 4,000 dollars (20,000 francs).
(2) Reçoit 11,000 francs.
(3) A le titre de Commissaire de l'agriculture. Appointements : 3,000 dollars (15,000 francs).
dresser annuellement une statistique générale des produits de Tagriculture , et de faire en même temps un rapport au Président. Le Département de l'agriculture possède un musée, une bibliothèque, un jardin, une ferme modèle et un laboratoire de chimie à l'usage des agriculteurs.
2\ Le Département de l'éducation, — dont le titulaire (1) n'a pas d'autres fonctions que de faire annuellement un rapport au Président de la République et au Congrès sur l'état de l'enseignement aux Etats-Unis.
On voit que les ministres aux États-Unis n'ont aucune attribution législative, ni judiciaire, ni même administrative, dans le sens que nous sommes habitués à donner à ce mot, quand nous l'appliquons aux choses gouvernementales. A l'exception du ministre des affaires étrangères, aucun secrétaire d'État n'a d'attributions politiques. On peut même dire qu'en dehors des ministères spéciaux, comme les affaires étrangères^ la guerre, la marine et les postes, les ministères ne sont, dans la République américaine, que des bureaux de renseignements et de statistique à l'usage du gouvernement et du public.
(1) A le titre de Commissaire de l'éducation. Appointements : 3,000 doUars (15,000 francs).
Sans doute les ministres aux Etats-Unis ont des fonctions modestes, mais, du moins, peuvent-ils les bien remplir, et ne pas ameuter contre eux, dès le début de leur administration, Topinion publique. En France, un cabinet est à peine formé qu'il a tout le monde contre lui. On s'est demandé pourquoi? C'est que le public a l'instinct que le ministère d'aujourd'hui ne fera rien de plus que le ministère d'hier. Et le public a raison. Les ministres ne sont pas mauvais, ou, pour mieux dire, ils ne sont pas plus mauvais les uns que les autres. Ils se valent. On changerait cent fois de ministère qu'on ne ferait pas plus de progrès. C'est le système qui ne vaut rien.
Vous tous, qui reprochez avec raison aux ministres de la République de laisser pendants tous les problèmes politiques et sociaux, de n'éclairer aucune question, de n'aboutir à aucune solution, vous êtésvous jamais inquiétés de ce qu'en France on attendait d'un ministre ? — On lui demande de recevoir par jour deux cents visiteurs, d'apposer sa signature sur un nombre incalculable de lettres, de nominations et de révocations, d'entendre les rap= ports de ses directeurs et chefs de services, d'assister aux conseils des ministres et aux séances des Chambres, d'aller dans le monde, de donner
des dîners, des soirées et des bals..., d'embrasser d'un coup d'œil toute la vie d'un grand Peuple, vie publique, vie privée, affaires intérieures, relations avec l'étranger, — d'avoir sur toutes les questions, quelles qu'elles soient, une opinion raisonnée ; — d'écrire des circulaires et d'improviser des discours sur n'importe quel sujet : le conflit austro-russe, ou la révocation d'un juge de paix. Sans préparation, sans transition, d'un coup de baguette parlementaire, on fait, d'un médiocre avocat de province, un ministre de l'intérieur ; d'un ingénieur, un ministre des aff'aires étrangères ; d'un bijoutier, un ministre de l'agriculture; d'unpartisan farouche de la liberté d'enseignement, un grandmaître de l'Université. Et il faut que le malheureux subitement transformé en homme d'État, à l'ébahissèment de sa famille et des siens, sache tout, connaisse tout, réponde à tout, soit prêt à tout, capable de tout. Il faut qu'il soit écrivain, orateur, législateur, administrateur, et, par-dessus le marché, qu'il soit homme I On remplacerait M. de Freycinet par M. Gambetta, M. Gambetta par M. Clemenceau, M. Clemenceau par M. Humbert, M. Humbert par M. Henri Rochefort, M. Henri Rochefort par M. Trinquet, — pour ensuite reprendre, en sens contraire, toute la gamme des hommes politiques jus^
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qu'àM. Jules Simon, à M. Dufaure, à M. Buffet et à M. deBroglie, — qu'on n'aurait fait que de la politique d'écureuil : comme Ta justement prédit M. Emile de Girardin, on n'aurait pas accompli une réforme, on n'aurait pas fait un pas.
Plus on changera, plus ça sera la même chose.
Si l'on s'obstine à conserver la responsabilité ministérielle; si, au lieu de travailler à reviser la Constitution, on s'amuse à renverser des ministères, les ministres dont on essaiera successivement, les ferait-on venir en droite ligne de Nouméa, seront tous plus mauvais les uns que les autres. Seulement, à force de jouer à ce jeu, l'existence même de la République peut être compromise parla déception, par la lassitude, par l'exaspération générales. Et qu'on y prenne garde ! Nous savons, hélas ! par expérience, ce dont un empereur est capable pour sauver une couronne et fonder une dynastie. Nous sommes rebattus des palinodies auxquelles peut se livrer un ministre pour conserver un portefeuille. Puissions-nous ne jamais connaître les fautes auxquelles peuvent se laisser entraîner, pour rétablir leur crédit et sauver leur hégémonie, ceux qui tiennent les ficelles des pantins ministériels et des gouvernements parlementaires !
Avec 1 e système parlementaire, non-seulement il n'y
a pas de bons ministres , il n'y a pas dB bons députés . La responsabilité ministérielle corrompt le Parlement. Elle détourne le député de ses devoirs de législateur. Elle allume la convoitise. Elle engendre la cabale, l'intrigue et les coalitions déshonorantes. Toutes les questions sont rapetissées et ramenées au point de vue étroit du renversement ou du maintien du cabinet. L'objectif n'est plus le bien public, mais la possession des portefeuilles par tel ou par tel. C'est la grosse préoccupation de tous les instants, l'unique affaire constamment à l'ordre du jour. On ne se demande plus quelles pourront être les conséquences politiques et sociales des lois en discussion, mais quelle influence pourront avoir leur adoption ou leur rejet sur l'existence du cabinet. Les partis politiques, au dedans comme au dehors de l'enceinte législative, perdent de vue tous les intérêts qui ne se rattachent pas directement à la question ministérielle. La presse est entraînée par le courant. Les questions philosophiques, les questio^s constitutionnelles, d'où dépendent la grandeur et l'existence même d'une nation, sont écartées de parti pris. Ceux qui les soulèvent sont traités d'ennemis de la République. Même le vote du budget, cette fonction capitale de tout Parlement, devient une simple formalité que les députés accomplissent à la hâte, la
veille des vacances, sans observation, sans discussion. Mais la nomination du juge de paix d'un cheflieu de canton, ou la suspension du maire d'une commune de cent habitants, donnent lieu à une interpellation et à d'interminables discours. Le même fait devient l'occasion d'une crise ministérielle, d'un changement radical dans la politique intérieure et extérieure, de la révocation d'un nombre incalculable de fonctionnaires, et peut enfin, selon les circonstances, plonger le pays dans l'anxiété, amener avec la baisse des valeurs la paralysie des affaires. Ce système n'est pas, d'ailleurs, une nouveauté républicaine. Une fois déjà la France a pu l'apprécier et le juger. C'est contre lui qu'elle a fait le 24 Février 1848, cette révolution qu'on a appelée « la Révolution du mépris ». Il a essayé de reparaître avec l'Empire libéral, et l'annonce seule de soi;! apparition a coïncidé avec les plus étranges folies gouvernementales et les plus grands désastres nationaux dont l'histoire fasse mention* Cependant, malgré ces précédents suspects, il est devenu, on ne sait comment, un des articles de foi du nouveau Credo républicain. On voit les démocrates leà plus déterminés et les plus écoutés rompre des lances en sa jFaveur; Nous ne parlerons pas de M. Gambetta, qui, naturellement, trouve excellent un système dont il est le
pivot unique et nécessaire. Mais il n'est pas le seul. Tous les jours, la Justice, organe du député de Montmartre, ce Mont Aventin de la Révolution moderne, demande que « le système parlementaire soit appliqué en France selon les règles en usage dans tous les pays libres », Cette phrase, nous allions dire ce cliché, est devenu le programme de toute une opposition. Le public frivole se contente ou paraît se contenter de cette politique. On embarrasserait pourtant beaucoup les admirateurs de ce cliché, puisque cliché il y a, et surtout ses auteurs, si on leur demandait de vouloir bien nous citer ces fameux « pays libres » qu'ils nous offrent perpétuellement comme des modèles à suivre. Si Thonorable M. Clemenceau, membre influent, sinon dirigeant, de TExtrême-Gauche républicaine, estime que les institutions monarchiques peuvent se concilier avec la liberté républicaine et démocratique, il pourrait évidemment, avec beaucoup d'audace, répondre qu'il entend par « pays libres » plusieurs des monarchies de la vieille Europe qui, pour la plupart, à l'exception de la Russie, appliquent plus ou moins les règles du système parlementaire. Mais si , au contraire, il est d'avis, comme le sont sans doute, et avec raison, ses électeurs, qu'il n'y a de « pays libres » que les pays républicains, qu'il nous dise
donc, une bonne fois, de quel « pays libre » il veut parler, si ce n'est de la République nègre d'Haïti ?
A quoi sert donc l'histoire? et qu'est-ce que la politique, SI elle n'est pas la science d'observer les événements, de noter leurs effets et leurs causes, et d'en tirer des enseignements? A défaut de notre propre histoire, nous avons pour nous guider dans la recherche de la Liberté l'histoire des autres nations. Au siècle dernier^ Montesquieu disait du fondateur de r « Etat » de Pensylvanie, de William Penn, l'auteur de la première Constitution américaine, qui a servi à toutes les autres de principe et de modèle, « qu'il était un des plus grands hommes que l'humanité ait produits ». Il lui décernait le surnom de « Lycurgue des temps modernes ». C'est à la République américaine que l'Assemblée constituante a pris l'idée delà Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, l'acte le plus considérable et le plus durable de la Révolution française. On songeait à la République sous la Monarchie. Sous la République, on ne songe plus qu'à la Monarchie. Ce n'est pas à la démocratique Amérique que nos sansculottes modernes vont demander des exemples, c'est à l'aristocratique Angleterre. On lui prend tout ce qu'elle a de mauvais. On lui laisse tout ce qu'elle a
de bon. Le parlementarisme, tel que le pratiquent les Anglais, nV jamais donné que de mauvais résultats, même dans le pays qui Ta inventé, dans le pays qu'il est convenu d'appeler la « terre classique du parlementarisme » . A proprementparler , il n'a jamais bien fonctionné nulle part. On le copie, mais on se garde bien d'emprunter à l'Angleterre les institutions qui, jusqu'ici, ont eu la vertu de contre-balancer les déplorables effets de la responsabilité ministérielle : la. liberté illimitée de réunion, la liberté d'association, la liberté de la presse, le self-government local, l'autonomie communale et une organisation judiciaire qui est à la nôtre ce que la justice est à l'inquisition. On ne se demande tnême pas si le système parlementaire, qiii offre déjà beaucoup d'inconvénients dans une monarchie aristocratique, où la terre appartient à quelques milliers d'individus, et où le suffrage n'est pas universel, est applicable dans une Démocratie, où la grande majorité est propriétaire, où le suffrage est universel, où enfin l'administration et la politique sont tellement centralisées qu'une crise ministérielle ne peut éclater sans que la plus petite Commune n'en éprouve le contre-coup. Les plus éminents publicistes de l'Angleterre, et les plus « libéraux » n'hésitent pas cependant à déclarer que la gouvernement parlemen-
taire , ou , pour parler comme les Anglais , le « Gouvernement de Cabinet », n'est praticable que dans un pays où le monarque, entouré du respect universel et appuyé sur une puissante aristocratie terrienne, peut jouer le rôle, accepté par la Nation tout entière, d'arbitre suprême entre les partis. Quand, sous l'Empire, M. Prévost-Paradol recommandait à (( la France nouvelle {\ ) » d'adopter les institutions parlementaires de l'Angleterre, M. Bagehot lui répondait : « Le gouvernement de cabinet n'est possible que dans un pays respectueux (2). » Allonsnous donc, pour introniser en France une forme illogique de gouvernement, restaurer les idoles du passé et nous prosterner devant elles?
Ainsi on ne peut invoquer, en faveur delà responsabilité ministérielle, ni l'expérience de tous les jours dont tout le monde se plaint, — conservateurs et républicains, — ni l'histoire, ni l'exemple des « pays libres ». Il ne reste à ses défenseurs qu'un seul argument qui a sa valeur, parce qu'il répond à une ancienne et légitime préoccupation de la Démocratie, On dit que la responsabilité ministérielle est une
(1) La Finance nouvelle, par M. Prévost-Paradol, de rAcadémie française. Paris, Michel Lévy frères, éditeurs, 1868.
(2) La Constitution anglaise^ par P. Bagehot, traduction de M. Gaulhiac, Paris, 1869, Grermer Baillière, éditeur.
^^L.Lu'lMAir.
garantie contre ce qu'on appelle le « gouvernement personnel », contre la dictature.
Examinons quelle peut être la valeur réelle de cet argument.
Première hypothèse :
Le Président de la République est d'accord, avec la majorité du Sénat et en désaccord avec la Chambre des députés. Rien n'empêche dans ce cas le Président de prendre ses ministres dans la majorité du Sénat. 'Appuyé sur le suffrage restreint, il peut se livrer aux plus coupables entreprises contre le suffrage universel; il peut dissoudre la Chambre des députés, et, pour peu que le pays s'y prête, avant qu'une Chambre nouvelle se réunisse, il pourra cent fois étrangler la République.
Quelle est en pareil cas la garantie offerte par la responsabilité ministérielle contre le gouvernement personnel, ,contre la dictature?
Deuxième hypothèse :
Le Président de la République est d'accord avec la majorité du Sénat et de la CJiambre des députés, ou simplement avec la majorité de la Chambre des députés, à laquelle appartient l'initiative des lois de finances, la préparation du budget, la direction générale de la politique et éventuellement, à raison du nombre de ses membres, la majorité dans le
Congrès. Le Président possède, d'ailleurs, assez d'influence personnelle et assez d'autorité pour commander à la majorité des votants embrigadés par les comités et aux corps constitués peuplés de ses clients. La presse organisée de longue main est à sa dévotion. Il est chef départi. Dans ce second cas, qui peut se produire aussi bien que le premier, la prétendue responsabilité des ministres, que le Présidentde la République aura choisis parmi ses créatures, sera-t-elle de nature à protéger la minorité contf e l'oppression de la majorité et la Nation contre le « gouvernement personnel» d'un Président, auquel l'inévitable docilité des électeurs, la complaisance du Parlement et la fatalité des intitutions donneront la toute-puissance?
Troisième hj^othèse :
Le Président de la République est en désaccord avec la majorité de la Chambre des députés et avec la majorité du Sénat. Dans ce cas, la responsabilité ministérielle mettra eff'ectivement le Président dans l'impossibilité complète d'user des pouvoirs qui paraissent lui être accordés par la Constitution. Il ne pourra ni convoquer le Parlement, ni l'ajourner, ni le dissoudre ; il ne pourra nommer ni un fonctionnaire civil, ni un fonctionnaire militaire ; ni un juge de paix, ni un garde-chasse. La règle formulée par M . Gam-
bettan'étaitpas seulement applicable à M. le maréchal de Mac-Mahon. Sous le régime de la Constitution de 1878, le président de la République, qui n'est pas le meneur de la majorité parlementaire, est obligé de se soumettre ou de se démettre. S'il veut rester en fonctions, il faut qu'il se résigne à n'être qu'un instrument passif, un jouet entre les mains des partis parlementaires et de leurs chefs. Il ne peut ni parler ni écrire, sans y avoir été non pas autorisé,, mais expressément invité par le Conseil des ministres que lui imposent la majorité du Parlement ou ceux qui la dirigent. S'il veut se taire, et que les ministres veulent qu'il parle, il parlera. « Les ministres, » disait un journal qui passe à juste titre pour le meilleur interprète des principes constitutionnels, le Temps y dans son numéro du 8 janvier 1880, « les ministres peuvent emprunter la parole du chef de l'Etat pour exposer leur politique. » Il n'y a qu'une chose que le Président puisse faire de sa propre initiative : si la Commission du budget et la majorité du Parlement n'y voient pas d'inconvénients , il lui est permis , en souvenir de la féodalité, et sous sa responsabilité personnelle, de déclarer la guerre aux lièvres et aux faisans de l'ancienne forêt royale de Marly. Mais, en dehors de cela, il ne peut faire ni bien ni mal. Il ne peut rien faire.
Aussi bien, si la situation du Président de la République devait rester ce qu'elle est, faudrait-il donner raison aux amateurs de simplification et se joindre à eux pour demander que la Présidence fût supprimée comme « objet d'inutile dépense ». On comprend, en effet, que le Président d'une grande République de 38,000,000 d'âmes, qui est seul responsable de l'exécution des lois, qui dirige avec le Sénat la politique étrangère, qui est le chef actif de toute l'administration nationale, reçoive annuellement, comme le Président de la République des Etats-Unis, une indemnité de 250,000 francs (50,000 dollars). Mais avec le système de l'omnipotence parlementaire, avec la responsabilité ministérielle et l'irresponsabilité présidentielle, on se demande à quoi sert de donner 600,000 francs d'appointements par an à un Président de la République qui joue exactement sur la scène politique le rôle d'un figurant de théâtre.
Dans cette troisième hypothèse, le Président de la République parlementaire n'est pas désarmé : il est supprimé, sinon matériellement, moralement. Reste à savoir si cette suppression est une garantie contre les inconvénients du gouvernement personnel et contre les dangers de la dictature.
Faisons une dernière hypothèse.
Le Président de la République appartient au parti qui a la majorité dans le Sénat et dans la Chambre des députés, ou dans la Chambre des députés, seulement, mais il n'est pas le chef de ce parti. Il n'a jamais eu ni Tintelligence, ni Taudace, ni l'autorité, ni l'activité nécessaires. Les Chambres sont d'une composition médiocre. De braves gens, mais bornés. Bien intentionnés, mais d'une ignorance insondable. Des avocats, des médecins, élevés pour la plupart dans les lycées de l'Empire, et quelquesuns chez les Jésuites, ne connaissant l'histoire que par les manuels de M. Victor Duruy, et croyant de bonne foi que l'idéal du régime républicain, c'est le règne de la Convention ou le gouvernement des Gracques. Au milieu de ce troupeau de bacheliers un homme se lève, intelligent, sans scrupules, sans préjugés, déjà populaire. Dans son œil brille la flamme d'un ardent patriotisme. Il possède l'éloquence, il a l'autorité. Il est fin, il est souple, il est habile, il est fidèle à ses amis» Son intégrité défie la 'calomnie. 11 sait flatter les passions. Il est patient. A sa voix, les majorités se forment et se dispersent. Il choisit les ministres, les élève et les renverse. Les ministres ne sont pas
seulement ses amis, ils sont eff'ectivement ses créatures. Plus encore que dans' la précédente hypo-
thèse, le Président de la République est annihilé. Il est moins qu'un figurant de théâtre : il est un modeste greffier qui enregistre passivement et silencieusement les actes de l'autre. Et grâce aii système laborieusement établi par les anciens rois de France aidés des Mazarin et des Richelieu, perfectionné par la Révolution, achevé par Napoléon I", conservé depuis par ses successeurs, cet autre, simple député, a des pouvoirs que n'avait pas Louis XIV. Il possède pour sa part 'plus d'autorité qu'aucun despote du monde temporel ou spirituel. Il dicte aux législateurs leurs votes, aux juges leurs arrêts, aux fon<;tionnaires leurs actes. Contre qui le brave ou lui déplaît, il fulmine l'excommunication mineure ou l'excommunication majeure, et l'excommunié n'a plus qu'àrentrerdansl'obscurité d'où il n'aurait jamais dû sortir. Il a plus de faveurs à distribuer qu'un monarque de l'Asie, un empereur romain ou un czar de Russie. C'est lui qui désigne les députés et les sénateurs aux suff'rages des électeurs. C'est lui qui nomme les ministres, les sous-secrétaires d'État, maîtres des requêtes et auditeurs, les membres de la cour des Comptes, conseillers maîtres, référendaires et auditeurs, les magistrats, les conseillers à la cour de cassation, les conseillers à la cour, les présidents de cours et tribunaux, les juges, les procureurs et avocats gêné-
raux, les procureurs de la République, les substituts, les greffiers, le préfet de police, les commissaires de police, les sergents de ville, le préfet-maire de Paris, le préfet-maire de Lyon, les préfets, les sous-préfets, les maires, les chefs de service et employés des ministères et préfectures, les secrétairesgénéraux, les conseillers de préfecture, les directeurs de TAssistance publique, les membres des bureaux de bienfaisance, les trésoriers-payeurs généraux, les receveurs des finances, les percepteurs, les directeurs et employés des postes, des télégraphes, des douanes, des contributions directes et indirectes, les directeurs et receveurs de Tenregistrement, les conservateurs des hypothèques et (des forêts, le gouverneur et les régents de la Banque de France, le gouverneur du Crédit foncier, les recteurs d'académies, les professeurs, proviseurs, censeurs, instituteurs, les ingénieurs en chef, ingénieurs, conducteurs des ponts-et-chaussées, inspecteurs, etc. , etc. , etc. Il nomme le Président de la République ou se nomme lui-même. Il dispose de plus de cinq cent mille places et d'un budget de trois milliards. Il est maître de l'opinion par les journaux, des élections par les comités, de la loi par les députés. La patrie est entre ses mains. Et si, parvenu à ce sommet, il est pris de vertige; si l'idée monstrueuse
d'une pareille élévation et d'une telle puissance vient à troubler son esprit et ses sens ; si la manie des grandeurs s'empare de son cerveau; si dans un but de folle ambition ou d'instinctive conservation, par une erreur de patriotisme ou par une nécessité de diversion^ l'idée lui vient à son tour de lancer le pays dans les aventures ; s'il veut faire la guerre, — la majorité d'aujourd'hui couvrira ses fautes de ses applaudissements, comme la majorité d'hier encourageait de son bruyant enthousiasme les folies napoléoniennes. Le gouvernement personnel n'est pas nécessairement revêtu de la pourpre impériale ou des insignes présidentiels. Robespierre n'habitait pas un palais; il n'eut qu'un titre officiel, celui de président de la Convention. Cependant il était dictateur»