CHAPITRE PREMIER
Les naïfs s'imaginaient que la République serait l'antithèse de l'Empire, et qu'elle ne pouvait être que cela. Use trouve qu'elle en est la continuation. On a badigeonné la façade de l'édifice, mais au dedans rien n'est changé. L'empereur peut revenir : s'il ne retrouve pas le trône que la tribune a remplacé, les meubles que la Commune a incendiés, il retrouvera la même organisation politique, la même bureaucratie, la même paperasserie, la même magistrature, la même police, et surtout la même administration départementale» Au centre, on aperçoit la République. Des Assemblées électives et responsables
devant les électeurs (1) ont remplacé le monarque ou rimperator, m|iis les Départements sont encore gouvernés par des chefs uniques et imposés, dont l'institution remonte à Napoléon Bonaparte, et dont Texistence est, en même temps qu'une affirmation du césarisme, une protestation outrageante, permanente et vivante contre le principe tie l'élection et de la responsabilité républicaine.
Sous la République, comme sous l'Empire, le Préfet, exclusivement responsable devant le Parlement qui le nomme ou le fait nommer, lui donne de l'avancement, le décore et le destitue, administre souverainement et dictatorialement le Département et la Commune.
Le Préfet dirige la police, requiert la force armée, et prend toute mesure de sûreté géuérale. Il accorde ou refuse l'autorisation d'ouvrir des théâtres et d'y jouer telle ou telle pièce. Hier encore il exerçait un despotisme absolu sur les cafés, cabarets, bals publics et débits de boissons. Il réforme et casse les arrêts des maires élus par les conseils municipaux ou nommés par le gouvernement. Il suspend les maires ou les adjoints élus ou non. Il dissout ou suspend les conseils municipaux nommés par le suf-
(1) A Tôxceptioa des soixante-quinze sénateurs inamovibles.
frage universel, et les remplace par des commissions nommées par lui. Et si, sur la pente où le législateur impérial Ta placé, le Préfet abuse de pouvoirs aussi étendus, aussi variés, on pourrait dire aussi illimités, si son administration devientarbitraireoulyrannique, la loi, faite aussi par l'empereur, renvoie les administrés de Caïphe à Pilate. Le Peuple, molesté parle gouvernement, n'a de recours contre le Préfet, agent du gouvernement, que devant les conseillers d'Etat, fonctionnaires du gouvernement.
Officiellement, le Préfet représente dans le Département l'omnipotence gouvernementale ; officieusement, il est l'agent politique et électoral des ministres, ou du personnage dont les ministres sont les créatures. Police, fonds secrets, budget, permissions et fermeture de débits de tabac et de débits de poudre, nominations des directeurs, gardiens, médecins et comptables des prisons, des établissements d'aliénés, des dépôts de mendicité, etc., placesd'administrateurs, de directeurs et receveurs des bureaux de bienfaisance^ de vérificateurs, percepteurs, receveurs, préposés des octrois, lieutenants de louveterie, directeurs des bureaux de poste, facteurs, gardes forestiers, gardes champêtres, gardes de navigation, cantonniers, éclusiers, barragistes, pontonniers, baliseurs, surveillants, institutrices, insti-
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tuteurs, etc., etc., tous les moyens d'intimidation et de corruption dont il dispose sous tous les régimes, le Préfet est tenu de les employer au triomphe électoral des candidats ministériels ou officiels. Malheur à lui, si le suffrage universel, résistant à tant de séductions, se prononce pour les candidats de l'opposition, et surtout pour les candidats indépendants : son changement est certain, 'sa révocation probable ; sa carrière est brisée.
A côté du Préfet, l'Empire avait placé, et la République a conservé deux corps consultatifs et délibérants, comme Napoléon les aimait :
1*" Un Conseil de préfecture, composé de fonctionnaires nommés, changés, avancés, décorés, révoqués
par le gouvernement, juges cependant des opérations électorales, c'est-à-dire juge et partie, annulant, par exemple, sur la demande du gouvernement, l'élection de M.Alphonse Humbert combattue par le gouvernement.
2° Un Conseil Général, élu, celui-là, par le suffrage universel, à raison d'un conseiller par canton, mais ne délibérant valablement qu'en la présence du Préfet ou de son délégué, avec son approbation, et seulement sur certaines questions limitativement énumérées par la loi ; ne pouvant toucher à la politique ; toujours menacé de voir
ses décisions annulées, et d'être lui-même dissous ; n'ayant pas de lieu de réunion qui lui soit propre; siégeant, comme le Conseil [de préfecture, dans rhOtel de la préfecture, à deux pas de la caserne; placé enfin auprès du Préfet pour faire croire aux populations qu'elles participent à l'administration du Département, de même que le Corps législatif de l'Empire avait été placé auprès de l'empereur pour donner au Peuple l'illusion d'une représentation et d'un certain contrôle sur les affaires du pays.
Que les républicains qui sont au pouvoir trouvent sans défaut, et qu'ils àéfenàeni ungiiibus et rostro, — au besoin contre les bonapartistes, — une organisation et une administration départementale qui leur permet de récompenser leurs amis, de caser leurs créatures et de pousser leurs candidats, cela n'a rien d'étonnant. Mais il est des républicains ne possédant pas le pouvoir, n'ayant même aucun espoir de l'obtenir, qui se font cependant les défenseurs de cette organisation et qui, s'ils lui adressaient une critique, lui reprocheraient de n'être ni assez impériale, ni assez césarienne. Quand la loi qui a donné aux conseils généraux les maigres attributions dont ils jouissent aujourd'hui a été proposée à l'Assemblée de Versailles, plusieurs républicains l'ont com-
battue et beaucoup ont voté contre. C'est à propos de cette loi que M. Louis Blanc, se faisant l'avocat de Tomnipotence parlementaire, ainsi que de la confusion des pouvoirs, et justifiant, sans le vouloir, tous les excès de tous les Parlements passés, présents et futurs, la répression de la Commune, Tétat de siège et les tentatives de restauration monarchique, ne craignit pas d'adresser à la majorité royaliste cette parole que nous avons déjà citée : « L'État, c'est vous ! »
Ce qu'il y a de plus étrange, c'est que les mêmes républicains qui repoussent de toute la force de leur autorité et de leur éloquence la moindre proposition d'émancipation départementale, se déclarent avec une égale énergie partisans de l'émancipation des citoyens, de l'émancipation de la presse, et, pardessus tout, de l'émancipation de la Commune ; — comme si la liberté, bonne pour les individus et pour
la Commune, ne l'était pas pour le Département et pour la Région ; comme si dans un même corps ou dans une même machine il était possible d'introduire deux principes différents et contradictoires de vie et de mouvement. — Ici, la liberté ; là, l'autorité ; ici, la souveraineté du Peuple; là, la souveraineté du Parlement; ici, le gouvernement du Peuple par Je Peuple; là, le gouvernement par les meneurs de la
majorité parlementaire investis de la puissance monarchique ; — comme si la République ne devait pas être un tout harmonique ; comme si les institutions départementales pouvaient être en contradiction avec les institutions nationales ; comme si les républicainspouvaient, sans se déjuger, sans tomber dans le discrédit, et sans compromettre le prestige et l'avenir de la République, se déclarer ennenxis du césarisme, à Paris, jusqu'à l'insurrection, jusqu'à la guerre civile, et se montrer dans les Départements, conservateurs du même système jusqu'à l'entêtement, jusqu'à la superstition; comme si les mêmes hommes, en vertu des mêmes principes, pouvaient chasser l'Empire des Tuileries, et le respecter dans les Préfectures ; comme s'il était admissible et possible que les Départements soient livrés à des proconsuls, à des missi dominici, alors que la Nation choisit elle-même son gouvernement, et la Commune son administration ; comme si la logique n'était pas la logique ; comme si la Liberté n'était pas la Liberté ; comme si cette liberté communale que tous les partis d'opposition ont toujours réclamée sous tous les gouvernements, et pour laquelle beaucoup de Parisiens se sont battus de bonne foi et sont morts en 4871, pouvait exister, et même faire l'objet de revendications aussi sérieuses qu'elles sont
bruyantes, dans un pays où plus de 30,000 communes de 400, de 800 et de 2,000 habitants, désagrégées, sans union, sans lien, sans défense, n'auraient d'autre garantie de leur indépendance que la bonne volonté d'un gouvernement jaloux, comme, le sont tous les gouvernements, d'étendre d'un bout du territoire à l'autre, sur tous les individus et sur toutes les corporations, son influence, son autorité et son despotisme.