III. -SOLDATS ET MARINS
Parmi les soldats illustres que le département des Deux-Sèvres a produits, il en est six qui nous paraissent mériter une notice spéciale : le marquis Charles Delaporle, qui fut un des plus brillants officiers de Louis XIII; de Lescure et le comte Duvergfier de la Rochejaquelein, qui mirent au service de 1 insurrection vendéenne toute leur intrépidité et toute leur science du métier des armes; le général Chabot, qui, après avoir combattu les Vendéens révoltés fut chargé de défendre les colonies françaises des îles Ioniennes ; Charles Aymé, général tout . particulièrement apprécié de Bonaparte, et dont il lut 1 utile auxiliaire en Egypte, en Syrie et dans 1 Lurope centrale.
Aux noms de ces généraux illustres, nous ajouterons celui d'un marin intrépide, Jacques de Liniers vice-roi, gouverneur des provinces espagnoles du Rio delaPlata.
Oelaporte (1602-1664).
Charles Delaporte, marquis, puis duc de la Meilleraie '.P air ct maréchal de France, naquit à Niort en 1502. Sa parenté avec le cardinal de Richelieu dont il était le cousin-germain, lui procura un avan-
cernent brillant. Il fit ses premières campagnes en Piémont, obtint en 1632 le gouvernement du château de Nantes et en 1634 la charge de grand-maître
' d'artillerie.
Nommé lieutenant-général en 1636, il guerroya dans l'armée de Bourgogne, sous les ordres du grand Condé, soumit plusieurs places de la frontière, se fit encore plus' remarquer à l'armée de Picardie, prit Bohain, Landrecies, Maubeue-e, investit Hcsdin et tut blessé au siège de cette ville. Le roi y entra par là brèche et il y fit Delaporte maréchal de France.
.« Je vous fais maréchal de France, dit Louis XIII au marquis de la Meilleraie : voilà le bâton que je vous en donne. Les services que vous m'avez rendus m'obligent à cela ; vous continuerez à me bien servir. »
Delaporte se montra digne de la faveur dont il venait d'être l'objet. En 1640, il contribua beaucoup à la prise d'Arras. En 1641, il commanda l'armée de Picardie et' de Flandre, investit Aire, la Bassée, Bapaume ; puis, l'année suivante, mis à la tête de l'armée du Roussillon, conjointement avec ' le maréchal de Schomberg, il assiégea Co!lioui-e et se distingua au siège de Perpignan qui bientôt ouvrit ses portes.
Lous XIV n'eut pas moins à se louer des' services de la Meilleraie que ne l'avait fait Louis XIII. Lieu-
. tenant-général, sous le duc d'Orléans, au siège de Gravelines et à celui de Courtrai, il se rendit maître de ces deux places et prit, peu de temps après, Piombino et Porlo-Longon. En récompense de ces hauts faits d'armes, le roi le créa duc et pair et érigea en duché-pairie le marquisat de la Meilleraie
(décembre 1663). Delaporte ne jouit pas longtemps de cette faveur. Il mourut le 8 février 1664, à l'âge de soixante deux ans.
Chabot (1737-1837).
Il est peu d'hommes qui aient fourni une carrière militaire aussi longue que le général Chabot ; il en est peu qui aient fait preuve de plus de sang-froid, de générosité et de vaillance.
Né à Niort, le 26 avril 1737, il ne reçut que les premiers éléments de l'instruction qui se donnait alors dans les collèges et entra, dès l'âge de seize ans, dans la gendarmerie de la garde, avec le rang de lieutenant de cavalerie. Réformé trois ans après, il reprit bientôt du service, devint, le 20 juin 1779, porte-drapeau au bataillon de garnison du régiment de Poitou et passa, le 5 octobre 1782, sous-lieutenant aux grenadiers du même bataillon. Il était cantonné à Saintes, lorsque le lieutenant général Latour-du-Pin lui confia le commandement de toutes les troupes employées au dessèchement des marais de Rochefort et à la surveillance des travaux.
Appelé en 1790, par les suffrages à peu près unanimes de ses compatriotes, réunis sur la place de la Brèche, au commandement d'une colonne mobile dans le département des Deux-Sèvres, il fut élevé, le 9 octobre de l'année suivante, au grade de lieutenant du 1 er bataillon de volontaires de ce département; puis, fait capitaine le 20 juin 1792 à l'armée du Nord, sous les ordres des généraux Labourdonnaye et Miranda, il prit part à la défense de Lille, fut blessé d'une balle aux avant-postes, et eut un cheval tué sous lui. Son frère, Philippe, capitaine au
SOLDATS ET MARINS
même régiment, fut tué auprès de lui, au momen où il s'emparaît d'une redoute. L attaque du tort de Stewensswert fut pour Chabot l'occasion de nouveaux exploits. Chargé, en mars 1793, de rallier les avant-postes de la division Lamarlière,il sut prendre les dispositions nécessaires pour protéger le passage
de la Meuse sous Ruremonde et l'évacuation de cette
place. ,
' Cependant l'insurrection vendéenne devenait de jour en jour plus menaçante, et la Convention et les Comités comprenaient qu'il était nécessaire de designer pour combattre les rebelles des chefs intrépides et expérimentés. Choisi entre tous les capitaines de son régiment, Chabot se rend avec cinquante-deux
aa
DEUX-SÈVHES
hommes à l'armée des côtes de la Rochelle, obtient /;£? de heutenant -colonel du 2' bataillon (24 mai 1793) et se signale par tant d'exploits que, quelques semaines plus tard, le 14 juin, il est nommé par les Conventionnels réunis à Tours général de brigade
Cet avancement rapide est salué.avec enthousiasme par ses anciens compagnons d'armes de l'armée du Nord, qui lui font parvenir l'adresse suivante- « Nous, officiers, sous-officiers et soldats du l"ba-» laillon, certifions que le citoyen Chabot, général de hrigade, ci-devant capitaine dans ce régiment y a donné l'exemple constant des vertus civiques et militaires, et que la récompense due à ses talents qui lui a ete accordée par sa- promotion au grade de gênerai, n'effacera jamais le regret que nous avons ressenti de le perdre et qui s'étendra toujours sur la mémoire de Philippe Chabot, son frère„capitaine au même régiment, mort sous les murs de Lille les armes à la main, en combattant pour sa patrie JJonne aux Ecluses de Denslemont, le 20 août 1793 • l'an II de la République une et "indivisible. — Suivent de très nombreuses signatures. »
II ne nous est pas possible de suivre,Chabot dans tous les combats que sa division livra aux Vendéens . Qu'il nous suffise .de dire qu'il montra dans cette campagne une telle habileté et un si infatigable courage, qu'il conquit, le 20 avril 1794, le grade de général de division, et que les représentants du peuple, réunis à Sablé, en lui conférant ce grade portèrent sur lui un témoignage que nous croyons devoir reproduire ci-après : « Chabot, est-il dit dans 1 arrête de nomination provisoire', a montré autant d intelligence que de bravoure dans les actions de la
Flèche, de Fouilletourte et du Mans; il a surtout fait éclater son intelligence dans les retraites de ces différentes actions : le soldat sous ses ordres se bat avec confiance. Dans la guerre des Chouans, il développa autant d'intrépidité que d'adresse pour les surprendre et les envelopper; d'ailleurs un des grands titres de Chabot à l'estime des représentants, c'est que, depuis qu'il sert la République comme soldat, il n'a pas mis le pied dans Paris, ni brigué aucune place. »
Au reste, il n'y avait pas que les représentants du peuple qui appréciaient comme il convenait le général Chabot. Kléber lui-même montra* en quelle estime il le tenait, quand il lui écrivit de Vitré, le 4 mai, la lettre suivante : « Un arrêté du Comité. de salut public m'appelle à l'armée du Nord. Il me charge de remettre, à mon départ, le commandement des forces qui m'étaient confiées à l'officier le plus instruit de tous ceux que je connais. Tu voudras donc bien, mon cher, recevoir cette preuve de l'es time de ton frère d'armes, et, avec elle, l'expression de ses regrets en te quittant. Le général en chef ■ t'engage à ne rien changer, sans l'en instruire, au plan que j'avais cru devoir tracer, et à suivre en tout le système que j'avais adopté. Tu exécuteras d'autant plus aisément cet ordre, que tu sentais bien la nécessité des mesures prises, et que toimême me les a présentées en grande partie. »
Lors de l'expédition des royalistes à Quiberon, en 1795, Chabot reçut du général en chef Hoche l'ordre de rester à Lorient pour défendre cette ville contre toute attaque des ennemis.
Cependant Chabot commençait à être las de cette
guerre fratricide et, quoiqu'il fût heureux et fier de combattre sous les ordres d'un homme tel que Hoche, il fit prier le Comité du salut public de l'employer à l'armée du Nord, du Rhin ou des Alpes La demande du général ne reçut satisfaction que lorsque Hoche put écrire au Directoire qW l'avait investi de pouvoirs illimités : « La Vendée subit les lois de la République. » De la Rretagne Chabot passa en Italie où il commanda, d'abord sous Bonaparte et ensuite sous Kilmaine, la première division des troupes au blocus de Mantoue, défendue par le feld-maréchal Wurmser.
L'estime de Bonaparte pour le général Chabot grandissait de jour en jour : aussi, quand le général Centili, commandant des troupes des îles Ioniennes eut été admis à la retraite, Bonaparte n'hésita pas à lu. donner Chabot pour successeur; mais c'est en vain que Chabot se révéla, dans son nouveau commandement, comme un administrateur habile et un vaillant guerrier; « sa bonne volonté » ne suffit pas, ain SI qu'il le disait dans un mémoire au ministre de la guerre, « pour réparer le désordre d'un siècle de négligence et de dilapidations ». Il eut beau réclamer à plusieurs reprises, et avec la plus vive insistance, des secours tant en argent qu'en hommes et approvisionnements de bouche et de guerre >» il lui fut bientôt impossible de garder, avec la faible armée dont il disposait, toutes nos colonies ioniennes; torce lui fut, surtout après la bataille d'Abouiur, et en présence des désertions sans nombre que
fe r sTE r déSaStTe ' de SG retirer à Corfou > ^ec ies l 800 hommes qui lui restaient. Chabot se conduisit en héros dans la défense de cette place. A
SOLDATS ET MAHI.NS
bout de ressources, exténué, n'ayant plus guère que 800 hommes pour défendre une place qui, d'après toutes les règles de l'art, devait être, pour le moins pourvue d'une garnison de 10,000 hommes, il capitula, mais non sans avoir obtenu du vainqueur les conditions les plus honorables; la garnison devait être renvoyée en France, sur parole de ne point servir contre les puissances coalisées pendant dixhuit mois, et il fut décidé qu'elle serait transportée à Toulon sur des bâtiments fournis par les Russes et les Turcs, et à leurs frais. Les amiraux ennemis s'étaient d'abord refusés à cette dernière condition, dont l'exécution leur paraissait aussi difficile que dispendieuse, attendu qu'ils supposaient la garnison forte d'au moins 6,000 hommes. Quel ne fut pas leur étonnement quand, tout étant réglé, ils apprirent que la place renfermait à peine 800 combattants ! Lorsque Bonaparte apprit en Egypte la reddition de Corfou : « Chabot est donc mort? »
s'écria-t-il. Et sur la nouvelle que le général vivait encore, il se fit conter les détails de sa longue et héroïque résistance.
Les Vendéens ayant repris les armes, Chabot reçut l'ordre de les combattre; puis, quand le délai fixé par l'article de la capitulation de Corfou fut passé, il demanda et obtint d'aller combattre de nouveau dans l'armée d'Italie. Créé commandeur de la Légion d'honneur en juin 1804, il fut attaché, les deux années suivantes, à la division de réserve en Piémont, obtint, en 1807, le commandement do la 9 e division militaire, et, en 1808, servit en Catalogne sous les ordres de Gouvion-Saint-Cyr. Blessé grièvement dans cette campagne, il fut obligé de quitter
l'armée d'Espagne et de rentrer à Montpellier, cheflieu de sa division. Il y resta jusqu'à la Restauration, époque à laquelle il fut admis à la retraite. Louis XVIII le créa chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis (24 août 1814) et grandofficier de la Légion d'honneur (10 mai 1817). Il avait été fak baron de l'Empire en 1811. Il mourut à Sansais, près Niort, le. 11 mars 1837.
Lescure (1766-1793).
Marie-Louis de Lescure, né en 1766 dans le Bas- Poitou, d'une des plus illustres et des plus ancien-
nes familles du Languedoc, entra à l'école militaire, y resta trois ans et en sortit à l'âge de seize ans.
SOLDATS ET MARINS
Il était dans son château de Clisson, quand le décret de l'Assemblée nationale, ordonnant une levée de 300,000 hommes, provoque une révolte en Vendée. Ses opinions étaient très suspectes. On l'arrête avec toute sa famille, et on le conduit à Bressuire, mais il réussit à s'échapper. Il est un des premiers à organiser l'insurrection vendéenne et se distingue par son intrépidité à Thouars, à Fontenay, à Saumur. Blessé au combat de la Tremblaye par une balle qui l'atteint au sourcil gauche, il meurt après avoir éprouvé les plus vives douleurs (3 novembre 1793)'. Il n'était âgé que de vingt-sept ans.
Aymé (1770-1852). ■
Charles Aymé,' né à Melle le 28 janvier 1770, fit de brillantes études à l'école royale et militaire de Pont-le-Voy, d'où il sortit, en 1788, avec le titre d'élève-ingénieur des ponts et chaussées. Bientôt après il entra dans le corpsdu génie et prit part, en qualité de lieutenant, à l'expédition d'Italie, de 1795 à 1797. La bravoure dont il fit preuve aux sièges de Saorgio, du château de Milan, et devant Mantoue, appela sur lui l'attention de Bonaparte, qui le désigna pour faire partie de l'armée destinée à la cam-. pagne d'Egypte: il servit, dans cette campagne, sous les ordres du général Lannes et y conquit rapidement le grade de chef.de bataillon.-
Dans l'expédition de Syrie, c'est lui qui, à la tète d'une compagnie de carabiniers, monta le premier sur les murs de Jaffa, défendus par 6,000 Turcs; cet acte de bravoure le fit nommer lieutenant-colonel sur le champ de bataille.
Bien qu'il eût été blessé à Saint-Jean-d'Acre d'un
nrcrx-SEVRES
coup de feu au bras gauche et do plusieurs éclats de mitraille aux deux jambes, il continua la campagne et se fit remarquer au siège du Caire et à la bataille d'Héliopolis (19 mars 1800).
A son retour en France, il fut envoyé à l'armée de Naples et nommé, en 1804, chef de l'état-major de cette armée ; c'est en cette qualité qu'il fit les campagnes de 1804, 1805, 1806.
Aymé venait de prendre part aux batailles d'Iéna (14 octobre 1806) et d'Eylau (8 février 1807), quand il se signala de nouveau, et d'une façon toute spéciale, au siège de Dantzig, que dirigeait le maréchal Lefebvre. « Le siège, est-il dit dans le Dictionnaire des Familles du Poitou, le siège traînait en longueur. Les Russes et les Prussiens occupaient l'ile du Holm avec des forces considérables, et de cette position, qu'ils croyaient inexpugnable, et qui était, en effet' fort avantageuse, ils gênaient et entravaient les opérations du maréchal Lefebvre ; on avait tenté de les en déloger, mais les efforts avaient été inutiles. L'adjudant-général Aymé forma le projet de les y altaquer et de les surprendre, en effectuant le passage de la Vistule, pendant la nuit du 7 mai, sur de petits bateaux d'expédition qu'on fit venir du quartier général, et qui contenaient 250 voltigeurs. Cette opération eut le succès le plus complet. 800 Russes furent tués et quatre redoutes armées de 40 canons furent enlevées à la baïonnette; on compta 1,500 Russes et 1,000 Prussiens faits prisonniers. La communication entre les forts et la ville de Dantzig étant désormais interceptée, l'empereur considéra le coup de main audacieux qui avait valu cet avantage comme le résultat d'une grande bataille. 11 fit
complimenter l'adjudant-général sur sa belle conduite et lui envoya la croix d'officier de la Légion d'honneur. »
Créé baron le 19 mars 1808 et chevalier de la Couronne de fer le 18 décembre suivant, il servit en Espagne sous Murât et se distingua particulièrement à Cuença.
Successivement aide do camp, maréchal de camp, lieutenant-général, puis chef d'état-major de l'armée que commandait le roi de Naples, Murât, il ne voulut pas s'associer à la trahison de son souverain envers la France, et il aima mieux sacrifier sa haute situation que de faire cause commune avec les ennemis de la patrie. Il se disposait à rentrer en France quand il reçut, à Bologne, une lettre autographe qui montre en quelle estime Murât tenait son chef d'état-major, et dans laquelle il lui explique les motifs qui l'ont décidé à abandonner le parti de Bonaparte.
Le 21 février 1816, Aymé fut nommé maréchal de camp en non activité et, deux ans plus tard, réintégré dans le grade de lieutenant-général. Louis XVIII le nomma chevalier de Saint-Louis et l'admit à la retraite en 182.'>.
Betiré à Melle, sa ville natale, Aymé s'occupa, avec le plus grand soin, de l'éducation de ses deux fils, se fit lui-même professeur pour graver profondément dans leur cœur les sentiments qui l'avaient inspiré toute sa vie et, oubliant pour toujours les splendeurs de son ancienne existence, il laissa sa porte ouverte à tous ceux, grands et petits, riches et pauvres, qui venaient réclamer sa protection ou ses conseils. Le jour de sa mort (27 juin 1852) fut
un jour de deuil pour la cité dont il avait été le bienfaiteur. Il avait été élevé, en 1830, au grade de commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur. ,
la Rochcjaqnclein (1772-1794).
Né le 30 avril 1772 près de Châtillon-sur-Sèvre, le comte Duvergier de la Rochejaquelein'fut, après de
bonnes études faites à Sorèze, admis dans la garde constitutionnelle de Louis ^VI. Dans la journée du 10 août il courut, au château des Tuileries, les plus grands dangers et parvint à se retirer au château de Clisson, chez son parent et ami Lescure, Là, il prit parti pour les insurgés, et remporta tout d'abord quelques succès aux Aubiers et à Thouars*.
Battu à Fontenay, il prend sa revanche à Vihiers, à Doué et à Saumur ; mais la défaite de l'armée royale à Cholet et la déroute que Chabot et Weslermann lui font éprouver à luir-même à Beaupréau l'obligent à passer la Loire avec les débris de l'armée.
Proclamé général en chef après la mortdc Lescure, il donne les preuves d'un talent supérieur, bat deux fois les troupes républicaines aux environs d'Antrain, occupe Laval, la Flèche, le Mans. Forcé dans cette dernière ville, il repasse la Loire, ne fait plus dès lors qu'une guerre de partisans et est tué en mars 1794, au combat de Nouailé, près de Cholet : il n'était âgé que de vingt-deux ans. On a retenu sa harangue à ses soldats lorsqu'ils lui déférèrent le commandement : « Si je ' recule, tuez-moî ; si j'avance, suivez-moi; si je meurs, vengez-moi. »
De Liniers (1753-1810). '
Jacques de Liniers naquit à Niort le 23 juillet 1753. J.I manifesta de bonne heure un goût ti*ès accusé pour le métier militaire ; aussi, à peine eut-il terminé ses études chez les Pères oraloriens, qu'il'entra à l'école de Malle, qui était comme l'école militaire de l'Europe. En 1768, il obtint le brevet de sous-lieutenant.
L'Espagne préparait alors une expédition contre la régence d'Alger. De Liniers avait vingt-el-un ans; ,il sollicite et obtient la faveur de faire partie de l'expédition. Soit sur terre, soit sur mer, il déploie partout une activité infatigable, passe enseigne de frégate, se signale au siège du fort Mahon(îleMinorque), d'où les Français, unis aux Espagnols, cherchaient à
repousser les Anglais, et s'élève en 1782 (il n'avait alors que vingt-neuf ans) au grade de capitaine de frégate .
Aux qualités du soldat, de Liniers joignait les manières élégantes et l'éducation du gentilhomme. Aussi fut-il l'objet, de la part de la cour d'Espagne, d'une faveur toute particulière ; il fut chargé d'oll'rir au dey d'Alger, après le traité intervenu entre lui et la cour d'Espagne, les présents du roi Charles IV. Le dey l'accueillit avec une exquise bienveillance et le pria d'accepter, comme témoignage de son estime, un damas de grand prix. Heureux de cet accueil, le jeune capitaine implora la grâce de plusieurs captifs, et il fut assez heureux pour voir ouvrir les portes des prisons à un grand nombre de Français, d'Espagnols et d'Italiens qui se trouvaient détenus sur la côle africaine. C'est au retour de celte brillante mission qu'il épousa, en 1783, M" c de Menviel, d'origine française, née à Malaga.
En 1788, le roi d'Espagne crut utile à la sûreté de ses colonies du Rio de la Plala d'établir sur les côles un certain nombre do chaloupes canonnières: il en confia le commandement à de Liniers avec le grade de capitaine de vaisseau. Une carrière plus vaste s'offrit dès lors à l'activité et à l'ambition du jeune Niortais. Le bonheur est rarement sans mélange : sa jeune femme mourut, lui laissant un fils de (juatre ans. Peu de temps après son arrivée en Amérique, il contracta un second mariage et épousa, à Buenos- Ayres, le 3 août 1791, M" e de Sarratea. Cette union devait le fixer définitivement vers ces belles rives de la Plata, dont le roi d'Espagne lui avait confié la garde.
SOLXATS ET MARINS
En vue des combats qu'il doit nécessairement avoir à soutenir contre les flottes anglaises, il arme solidement le port de Montevideo, réussit à écarter pendant plusieurs années les bâtiments anglais et fait partout respecter son pavillon ; mais, en 1806, il ne peut empêcher la prise de Buenos-Ayres, mal défendu par le vice-roi Sobremonte.
Les Anglais jouissaient en paix de leur conquête, quand de Liniers quitte sa retraite, expose ses plans au gouverneur de Montevideo, lui communique l'ardeur dont il est lui-même animé, électrise les chefs, et se met on marche à la tête de 600 hommes d'élite. Des pluies torrentielles l'arrêtent tout d'abord; il passe en bateaux des lagunes vaseuses, parvient à grand'peine à Saint-Joseph, franchit la rivière, gagne la colonie du Sacrement, où l'attendent dix goélettes de vingt-quatre canons, neuf chaloupes et huit bâtiments de transport, et voit sa petite troupe se grossir peu à peu d'un grand nombre de colons, équipés aux frais des habitants. Près de commencer l'attaque, il fait lire aux troupes cet ordre du jour : « Ce soir, si le vent le permet, nous passerons à la côte du Sud. Je ne doute pas du patriotisme ni de l'intrépidité des officiers et des soldats. Si, contre mon attente, quelqu'un tourne le dos, il y a à l'arri ère-garde deux canons chargés à mitraille. La valeur sans discipline mène à la ruine; des forces soumises à la voix qui les dirige obtiennent la victoire; j'ordonne la plus stricte obéissance... Buenos-Ayres reconquis, agissons avec réserve et douceur. Si quelques traîtres doivent être punis, laissez faire l'autorité. J'espère de mes dignes compagnons d'armes qu'ils me donneront la gloire d'exalter devant le trône du roi
leurs traits de courage aussi bien que de modération. Soldats, courez à l'ennemi et faites' retentir sur nos forts les noms sacrés de' Dieu et du roi; à votre lètc marche de Liniers-Bremond, votre commandant général. Il ne recule jamais. »
La flotille s'ébranle, met en fuite une corvette anglaise, triomphe des vents et des courants contraires et jette l'ancre en vue de Buenos-Ayres. Avec' une extraordinaire promptitude, l'artillerie et la troupe prennent position et commencent l'attaque. Encouragés par la voix de leur chef qu'ils retrouvent partout où le péril est le plus grand, les Espagnols culbutent les Anglais, -les mettent en fuite et les refoulent dans les rues de la ville; Le gouverneur de Buenos-Ayres fait élever le drapeau blanc et propose un armistice, qui est accepté. Les troupes espagnoles se forment en bataille 'et, les tambours battant, près de l,200prisonniers de guerre déposent les armes en défilant sur les glacis du fort.
Ce glorieux fait d'armes provoque partout autour de de Liniers les sentiments d'admiration et de respect; la cour de Madrid le confirme dans son commandement, et, en reconnaissance de ses services, le nomme d'abord brigadier de marine, puis chef descadre, et vice-roi, gouverneur des provinces du Rio de la Plata.
Cependant le temps des amères déceptions et des cruelles épreuves approchait. Au moment de la révolution, opérée en 1808 dans le gouvernement espa-. gnol par Napoléon, la junte de Montevideo accuse de^ Liniers d'être dévoué à l'usurpateur du trône d'Espagne, se déclare en insurrection et soulève contre lui plusieurs'provinces.
SOLDATS ET MARINS
De Liniers fait face au danger et s'empare des chefs du complot; mais, par un coupable aveuglement, la junte centrale d'Espagne, au lieu d'approuver sa conduite, lui envoie un successeur. De Liniers supporte cette injustice avec courage, est le premier à vanter les mérites du nouveau vice-roi et se retire à Cordoue. Il vivait en paix dans cette ville quand une insurrection éclate à Buenos-Ayres, à la suite de laquelle le vice-roi est chassé et l'indépendance proclamée.' — Dans cette extrémité, la première pensée de Cisneros, le nouveau directeur, est de recourir à de Liniers. C'est en vain que M. de Sarratea, son beau-père, le conjure de ne pas céder aux sollicitations dont il est l'objet : « Voudriez-vous,. lui répond de Liniers; voudriez-vous qu'un général, un militaire, qui, pendant trente-six ans, a donné des preuves réitérées de son amour et de sa fidélité au souverain, le délaissât à la dernière époque de sa vie? Ne livrerais-je pas à mes enfants un nom marqué au coin de la trahison?. . . Songez à David et aux Machabées, la victoire fui le fruit de leur foi. Ne vous inquiétez pas, mon cher père; ayez comme moi confiance en Dieu. Celui qui m'a protégé dans
le passé me sauvera de même dans l'avenir
Partout mes enfants se présenteront sans rougir de me devoir la vie, et si je ne leur laisse pas de richesse, je leur donnerai un beau nom et de bons exemples à imiter. Faites connaître mes résolutions à toutepersonne qui v.ous demandera de mes nouvelles; je n'y renoncerai pas, aurais-je le poignard sur la gorge. >
Sans perdre un seul instant, de Liniers dépêche à Montevideo son fils, aîné, rassemble tous ceux qui
sont restés fidèles à la royauté et se dispose à marcher contre les rebelles; mais la révolution fait de jour en jour de nouveaux adeptes, et l'esprit d'insubordination gagne bientôt ses propres soldats. De Liniers, se plaçant à leur tête, les conduit au devant des indépendants. A peine sortis de Cordoue, et avant même d'être en présence de l'armée ennemie, ils désertent. De Liniers est fait prisonnier avec quelquesuns de ses compagnons d'armes; mis en jugement et condamné à mort, il est fusillé à soixante lieues de Buenos-Ayres '26 août 1810).
. Sa dépouille mortelle fut exhumée en 1862, par ordre du président de la République Argentine, pour être transférée à Parana, chef-lieu de la Confédération. Sur les instances du gouvernement espagnol, elle a été remise à son représentant à Buenos- Ayres pour être dirigée vers Cadix.