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cendres qui les brûlaient : car elles ont bien pu s'éteindre, mais non se refroidir jamais, sous l'ardent soleil. Elles ne sont pas grises comme le limon que le Nil dépose, ni jaunes comme le sable du désert ; elles sont blondes, mais d'un blond pâle et décoloré.
Çà et là se dressent quelques huttes et quelques pans de murs, qui sont de cette même couleur blonde effacée. Et les maisons, dans toute l'Egypte, sont toujours de la même couleur que le sol : ici blondes comme les cendres éteintes, ici grises comme le limon séché ; de sorte que l'on peut à peine les distinguer lorsque l'œil n'y est pas fait encore ; elles paraissent, à la surface
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de la terre, des excroissances, des échauboulures, une lèpre.
Depuis très longtemps déjà, Henri, Ahmed et Marika étaient en route, lorsqu'ils arrivèrent à la mosquée d'Amrou qui est la plus ancienne du Caire, et qui est perdue dans cette solitude. Ils y entrèrent, non comme des voyageurs pour la \-isiter, mais comme des gens du pays, poar se reposer à l'ombre du sanctuaire, pour se rafraîchir et se laver à l'eau des saintes citernes.
Ils s'en allèrent donc jusqu'à la seconde cour, où se trouve la citerne des ablutions.
A côté, un palmier a poussé en biais. Au fond de cette cour est le sanctuaire, à l'en-
droit le plus reculé d'une forêt de colonnes.
C'est là que se réfugièrent les trois promeneurs. Sur les nattes, ils s'assirent, ils se reposèrent, tandis que l'âne, en liberté, parcourait toute la cour à pas lents, vainement cherchant un abri contre le soleil.
Un instant, Chalon se remémora toutes les curiosités qu'il aurait dû ici passer en revue, et notamment cette colonne miraculeuse que le khalife Omar a frappée de sa courbache et qui a gardé l'empreinte du coup. Mais Henri n'avait même pas l'énergie de se lever pour aller regarder de près la veine blanche qui atteste encore le miracle.
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Il aimait mieux regarder de loin Ahmed, qui en se jouant se glissait entre les colonnes d'épreuves — ces colonnes accouplées, très rapprochées l'une de l'autre, qui livrent passage cependant à l'homme juste, au lieu que sans rémission elles retiennent l'homme per\-erti.
Après une halte assez longue, les trois promeneurs repartirent. Ils traversèrent le village des Coptes, qui portent le tarbouch noir et qui ont comme Marika une croix tatouée dans la main.
Ensuite ils se dirigèrent vers le port, où l'on trouve des barques pour traverser le petit bras du îsil et passer dans l'ile de Raoudah. Henri
avait fixe ce terme à l'expcdition d'aujourd'hui, sous prétexte qu'il devait étudier le Mékyas qui est dans l'île. A la vérité, il n'y était attiré que par la réputation des jardins, comparables aux jardins enchanteurs de Rosette.
Ils arrivèrent au bord du fleuve. Dans la barque aux ailes triangulaires entre-croisées, beaucoup de gens passèrent a\'ec eux. On eut grand'peine à obtenir de l'àne qu'il voulût bien embarquer.
Il s'arcboutait sur ses quatre pieds, et sa mâchoire, rebelle au mors, avait une force de résistance invincible.
Un chameau qui était là lui donnait le mauvais exemple, secouant sa tête emman-
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chée d'un si long col recourbé, comme pour faire des signes de dénégation. La grande bête céda la première, elle enjamba maladroitement la barque. L'âne l'imita enfin.
Il y avait des fellahs qui portaient des provisions, un petit enfant qui avait retroussé par derrière sa galabieh jusque sur ses épaules, de sorte que par devant il était habillé, et de l'autre côté il était nu.
Des femmes tout en noir portaient le borgo pendu au cylindre d'or qui s'attache entre les deux yeux.
A la pointe de l'ile, les deux bras du fleuve se réunissent. Les deux rives s'écartent comme deux lèvres pour un sourire. Et le divin Kil parait
plus immense, dans sa lenteur, dans son éternelle et féconde bonté.
Le ciel n'était bleu qu'au zénith. Vers l'horizon il affectait des nuances de mimosa fané, avec des reflets roses. Il était passé comme les étoffes qui peu à peu s'atténuèrent dans les ténèbres perpétuelles des appartements de femmes.
Henri ne songea plus au Mékyas. Il entraina les deux enfants dans le jardin. Ahmed attacha l'âne au tronc fragile d'un mandarinier, et revint trouver les deux autres qui déjà étaient couchés sur l'herbe.
Ils ne disaient rien. Ils n'avaient pas trop chaud. Ils ne souhaitaient rien. Ils pou-
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vaient se croire seuls au monde, ils étaient heureux.
Le parfum des oranges les enivrait.
Un petit garçon .survint.
qui leur fit mille amitiés, mille grâces, sans les connaître, comme dans la rue quelquefois un chien que vous n'avez jamais vu se met à vous suivre et à vous accabler de démonstrations.
Il cueillit d'abord une orange, qu'il offrit à Chalon avec toute la branche, avec toutes les feuilles vernissées et odorantes ; puis un bouquet de mandarines, puis d'autres oranges encore, si bien qu'on lui faisait signe que l'on avait assez, que l'on avait trop.
Une femme passa, portant sur l'épaule gauche un enfant.
Ahmed lui offrit de ces mandarines et de ces oranges, et elle partit en répétant des phrases très longues et inintelligibles de remerciement.
Cependant Ahmed et le petit inconnu ayant mangé beaucoup de fruits, se trouvèrent si frais et si gaillards qu'ils n'avaient plus besoin de se reposer. Ils se mirent à jouer ensemble. Ils se poursuivaient sous les arbres, et quand ils s'atteignaient, ils luttaient. Mais Ahmed fit une chute, et souilla de poussière sa galabieh. Alors, pour la ménager, il s'en dépouilla sans façon. Son adversaire fit de même, et ils luttèrent nus.
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jolis athlètes de bronze, par places dorés du soleil qui se monnayait entre les branches.
Et Marika, assise droite, raidie entre ses draperies blanches comme une momie en ses bandelettes, impassiblement les regardait.
Mais il fallut bien revenir.
A rebours, Henri, Ahmed, Marika, refirent le même chemin, dans la vivifiante aménité du crépuscule. Et la halte du soir, ainsi que la halte du matin, fut à la mosquée d'Amrou.
Mais comme elle était plus profonde et plus engageante, la forêt des colonnes, comme il était plus vénérable, le sanctuaire, consacré par la nuit !
L'eau de la citerne leur parut
presque glacée. Et il leur sembla revenir de très loin lorsqu'ils se retrouvèrent mêlés au grand mouvement du Caire, lorsqu'ils entendirent les joyeux « Saïda » des âniers qui, en se croisant, se reconnaissaient et s'interpellaient par leur nom, dans la nuit où circulaient des robes claires et où retentissaient des baisers.
Après dîner, ils ne pouvaient s'endormir, ils étaient trop gais pour avoir sommeil. Ils se mirent au lit pourtant, mais les deux enfants se relevèrent bien vite pour aller voir si l'âne, le merveilleux âne.
ne manquait de rien. Et Chalon descendit dans le jardin avec eux.
Quand ils remontèrent et se
recouchèrent, longtemps encore Chalon entendit Ahmed et Marika bavarder. Que pouvaient-ils bien se dire ? Se félicitaient-ils de leur succès ?
Ils pouvaient, à bon droit, se féliciter, car leur victoire était complète.
Les étranges et sourdes méfiances du maître étaient à jamais vaincues. L'Orient, qui d'abord l'avait inquiété et repoussé autant que sollicité par son mystère, venait de le conquérir par son enfantillage.
Henri avait frissonné devant le grand sphinx ; il s'abandonnait en souriant aux deux petits sphinx, aux petits sphinx vivants et puérils qui ne s'étaient point comme l'autre sévèrement dressés devant lui.
pour l'avertir au seuil des solitudes et des nécropoles, mais qui s'étaient égarés avec lui, sous les ombrages de Raoudah.
Cette promenade à l'ile de Raoudah devint bientôt l'unique désir d'Henri. A satiété il la renouvela. Il la renouvela bientôt chaque jour.
Mais on ne partait plus aux heures chaudes. On s'en allait dès le matin, avec des provisions — très peu de chose :
car Chalon lui-même, acclimaté, était devenu sobre comme un indigène. Il se contentait, pour le premier repas, d'une galette de maïs, avec beaucoup de mandarines, de dattes, de pistaches grillées .
Seulement, il ne se rassasiait
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plus de cannes à sucre. Il en faisait charger l'ane à tel point que la pauvre bête, au départ, disparaissait sous les longues tiges, sous les feuilles vertes, et avait l'air d'un âne qui s'est embourbé dans un marais, perdu parmi les roseaux. Mais au retour, toute la provision était épuisée. Et à force de mordre à même le bois savoureux, les dents du Français devenaient .blanches comme celles des chacals ou des fellahs.
On suivait toujours la même route, on faisait toujours deux étapes, avec une halte à la mosquée d'Amrou. Après le repas dans le jardin, on jouait ou on dormait ensemble presque tout le jour.
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Des gens passaient, mais le petit garçon inconnu qui une fois avait lutté avec Ahmed, revint trop fréquemment. Chalon essaya de lui faire comprendre qu'il était de trop.
Marika lui dit adieu en lui offrant des mandarines. Comme il ne comprenait toujours pas, Ahmed lui donna quelques coups de bâton. Alors on ne le revit plus jamais.
Et c'était quotidiennement les mêmes tableaux, les mêmes émotions. Seulement, comme les eaux baissaient, à mesure que la saison devenait plus chaude les deux rives du fleuve se rapprochaient peu à peu comme des lèvres qui se ferment, et le Kil fatigué ne souriait plus. Les barques à
fond plat pouvaient seules traverser Teau sans profondeur.
Mais c'était toujours les mêmes incidents du passage, les mêmes grognements des chameaux enjambant la barque maladroitement, et une fois que les trois amis se trouvaient isolés dans leur jardin, les mêmes jeux, les mêmes caresses, les mêmes sommeils, toujours, dans une divine monotonie.
Vers ce temps-là, l'Institut d'Eg}-pte explora les environs du Caire, cherchant quelques vestiges de l'antique Memphis, dont la place même n'est point certaine.
Chalon trouva des prétextes pour ne pas suivre ses collègues. Il ne se résignait pas à
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délaisser, pendant plusieurs jours, ses deux enfants, pour des recherches archéologiques qui ne lui offraient présentement aucun intérêt.
Mais dès que les savants furent revenus, il éprouva un désir très vif de recommencer pour son compte cette expédition.
Il partit avec les deux enfants et l'àne. Il s'embarqua sur le Nil, à Boulaq, et il remonta le fleuve très lentement jusqu'à la hauteur de Bédréchéïn .
Les voyageurs n'y atteignirent que le lendemain de leur départ, à la fin de l'aprèsmidi. Ils avaient dormi dans la barque. Si basses que fussent les eaux, le "Nil avait
encore, à cet endroit, une largeur considérable. De part et d'autre le terrain était plat, jusqu'à perte de vue.
Chalon remonta sur l'âne.
Marika monta en croupe, et pour se tenir prit Chalon à bras le corps. Elle était comme d'ordinaire enveloppée en son voile blanc. Ahmed, retroussant sa galabieh, courait pieds nus à côté de l'âne. Ils allaient en silence tous les trois.
Ils arrivèrent bientôt au village même de Bédréchéin, qui est construit en boue séchée, sous les palmiers. Une grande mare entourait les huttes, et des enfants nus s'y baignaient parmi des oiseaux.
Quand ils passèrent, ces oiseaux s'envolèrent, et ces
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enfants sortirent de l'eau pour les regarder. Mais nul ne les menaçait et nul ne leur voulait du mal.
Ils suivirent alors xme route surélevée comme une digue, entre les champs que l'inondation recouvre une partie de l'année. C'était l'époque de la moisson ; et cependant il restait encore çà et là de grandes mares qui ne se dessèchent que plus tard, des lacs circulaires environnés de palmiers qui, dans Tcau calme, miraient leur image renversée.
On voyait sur les rives opposées d'autres villages toujours pareils et multipliés par la réflexion. Et à la surface de la terre toute chose était grise, les troncs des palmiers étaient
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violets, leur chevelure hérissée était d'un vert terne, le ciel était d'un bleu violent.
Ce décor qui se répétait toujours sans jamais se renouveler ne fatiguait point les yeux par sa monotonie. La moindre différence de lignes suffisait à le diversifier. Tous ces lacs pareillement ceints d'arbres rigides n'affectaient point exactement la même forme. L'eau ne prenait pas toujours, pour s'endormir, la même attitude. Elle se ramassait parfois et s'approfondissait, d'autres fois elle s'allongeait et se prélassait davantage. Les troncs de palmiers qui sont faits des moignons superposés de palmes amputées successivement, bien que fra-
ternellement semblables, présentaient quelquefois les signes d'une physionomie individuelle.
Quelques-uns, parmi la rigidité des autres, avaient la fantaisie de ramper à terre d"abord, puis de se relever en se recourbant... Tristes arbres, condamnés à l'éternelle verdure, qui ne connaissent que l'accablement de Tété et point la mélancolie de l'automne !
Aucune feuille roussie ne tombe en tourbillonnant de leur sommet, et ne se pose sur l'eau. Ils ressemblent à des cadavres de sauriens cuits et pétrifiés par le soleil, fichés en terre et surmontés d'un pauvre bouquet de branches à peine vivantes, à peine végétales, qui
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ressemblent à de grandes plumes.
Les voyageurs passèrent dans une clairière, à côté de ruines où Ton distinguait encore des formes de maisons parmi une poussière de poteries et de décombres. Mais rien n'indiquait si ces ruines dataient d'hier ou d'autrefois.
Ils rentrèrent dans la majestueuse forêt de palmiers et ils s'y reposèrent. Mais ils n'étaient plus gais et puérils comme dans les jardins de- Raoudah ; ils étaient graves.
mornes, en harmonie avec 11 décor.
I-orsque la température devint plus clémente, ils reprirent leur marche. Ils allèrent longtemps droit devant
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eux. Ils se trouvèrent enfin au pied d'un monticule de sable qu'ils franchirent, et alors ils ne virent plus que le désert avec ses grands plis, avec ses ondulations flasques et molles, comme d'une mer démontée qui se serait figée soudainement. Ils reconnurent, à deux places, les pointes informes de pyramides presque ensevelies.
Chalon et Marika mirent pied à terre. Ahmed débarrassa l'âne de son harnais et le laissa en liberté. Puis il prépara le frugal repas.
Pendant ce repas, qui fut sans appétit et sans gaieté, le soleil disparut derrière l'horizon des sables. Peu de temps après, le ciel se barra de rouge.
puis tout s'éteignit. Le sable, quelques minutes, fut doucement lilas, et presque sans transition de crépuscule, la nuit prit possession de la terre.
Une brise souffla du côté de l'infini, si froide, si malfaisante que les trois amis se réunirent, se resserrèrent en frissonnant. Un peu de poussière s'éleva, souilla un instant la pureté de la nuit.
Puis brusquement elle retomba. La clarté nocturne ne fut plus troiiblée. Les étoiles brillèrent, innombrables, et le sable caressé de reflets d'astres de\int blond comme des cheveux d'enfant dans les pays du nord.
Alors les voyageurs rassérénés respirèrent à pleins pou-