‹ Deux trahisonsChapitre 3 sur 9 · LA FOUDHE A SAI^T-MARS · texte numérisé non relu

LA FOUDHE A SAI^T-MARS

La raison de ce retour précipité est bien simple. On l'aura déjà trouvée.

A peine le bateau eut-il descendu la Loire pendant quelques minutes, que Philippe, avec une confiance assez naturelle d'après le succès de la matinée , ramena madame de Limiers sur le sujet de conversation qu'elle bridait d'enlamer elle-même.

TO DiaX THAillSONS.

— Savcz-Yoïis, dit-il en 1 amant vigoureusement pour franchir un banc de joncs , que vous m'avez rudoyé méchamment tout-àl'heure?

— Vous n'avez pas l'air d'être bien effrayé, mon cher Monsieur.

— Hé , hé ! dit malicieusement Philippe , qui se figura n'être pas compris.

— Tenez , vous allez nous noyer dans toutes ces herbes; abordons à droite, voulez-vous; j'aperçois une mousse charmante et des aubépines qui me font envie.

— Abordons.

La proue déchira les roseaux, fit tourbillonner les lianes, et se heurta bientôt à la rive.

— Voyez , on dirait que nous avons passé l'cquateur , et comme don Quichotte dans la

DECX TRAHISONS. 7-1

barque de l'Èbre, nous apercevons encore le point d'où nous sommes partis.

— Vous aurez moins de peine à remonter... Donnez-moi la main; l'herbe est-elle mouillée ?

— Sèche et fleurie, déjà poudreuse... vous ne ternirez pas vos jolis souliers aile de mouche.

— Venez ici et causons. Ah! passez-moi le pliant, je vous prie, et empêchez Axis de se baigner, il nous couvrirait d'eau.

Apolline s'assit. Phihppe attendit sans inquiétude.

— Je vais aller franchement, mon cher monsieur Philippe , et commencer par ce qui m'intéresse le plus.

Philippe frémit; cependant, la voyant railleuse, il patienta.

72 DKUX THAUISONS.

— Je vois à V(;lrj nir conliaiut depuis un mois que vous me cachez quelque chose, et, selon toutes les apparences, ce quelque chose vous occupe fort...

— lion.

— Ne m'interrompez point. Je fonde cette idée , chimérique peut-être, sur des autorités respectables. Vous rappelez-vous le César qui disait on parlant à je ne sais plus quel Brutus: Voici un honmie qui ne boit jamais, je me défie de lui.

— Oui, répondit Philippe avec aplomb, on a même fait une chanson là-dessus : Les. buveurs d'eau, etc. Nous avons été bercés avec cela. Mais, dites-moi, est-ce que je ne bois que de l'eau ?

— Vous allez me comprendre. Il est d'usage qu'un ami véritable fasse la cour à la... fenmie de son ami.

DEUX TIIAHISONS. 75

Apolline rougit d'une façon charmante en prononçant ce mot femme qui remuait doucement son cœur.

■ — C'est l'usage, poursuivit-elle, grâce à cette trahison de bon goût, une femme maintient ses amis de façon à n'en rien craindre. Or, vous avez toujours été envers moi d'une politesse auguste, et en Touraine, où l'on retrouve bien des types , je n'ai pas vu encore de Joseph ou de Pylade qui vous puisse être comparé.

Philippe , sur lequel mordaient sans interruption les regards malins d'Apolline, ne put que répondre .

— Ah! madame, voilà un singulier reproche !

Et tout bas il se demandait si la jeune femme parlait sérieusement.

7 A DMX jimiisOiNS.

— Attendez donc... D'îipiès mon sysième , qui est celui de Ccs^ar, un licmnic vertueux et sobre comme voi s m'a semblé digne d'étude, et en étudiant j'ai découvert...

— Quoi?

— Que vous devez avoir quelque chagrin secret, quelque drame de famille... Aidez-moi donc.

— Je ne comprends pas , dit Philippe fort ému.

— Marcellin m'en avouerait davantage si je l'interrogeais bien , mais je ne suis pas curieuse, c'est-à-dire pas indiscrète; j'aime mieux tout savoir de vous. Voilà , j'espère une préférence.

Il suffit à Philippe d'une seconde pour se convaincre qu'Apolline ne savait rien. Il lerit donc son aisance et dit :

— Puisqu'il en est ainsi , je vais vous faire la cour , Madanîe , et j'abjure la vertu à partir de ce moment.

— Voilà que vous répondez par des folies , répliqua la jeune femme en fronçant le sourcil; mais qu'ai-je donc dans ma poche qui claque si bruyamment? Ah! mille pardons, cher monsieur Philippe; je savais bien aussi pourquoi je vous reprochais un secret chagrin, des amours malheureuses ; tenez , cette lettre que Marianne m'a remise pour vous au moment où je sortais.

Philippe devint pâle.

— Et qui est écrite par une femme, homme vertueux.

Philippe avança une m^n tremblante vers

• la lettre. L'œil clair d'Apolline se dilata comme

celui d'un chat qui guette. Depuis l'instant où

76 DEUX TRAUISO>S.

elle tendit le piipier à Philippe , clic enveloppa le jeune homme dans un de ces regards qui vont illuminer le mensonge caché sous les replis du cœur.

— Me permettez-vous de lire? demauda-t-il en jetant un coup-d'œil défiant sur l'enveloppe intacte.

— Je vous en prie , même ; j'ai ma broderie , lisez et analysez.

Philippe rompit le cachet avec une lenteur qui confirma les soupçons d'Apolline. Se sentant observé , il perdit tout-h-fait contenance; il se retourna pour dérober la vue de son trouble à sa compagne ; mais il ne s'agissait pas là d'une vainc question de politesse. Apolline, impatientée de ne plus rien voir, s'écria brusquement :

— Ah î mon Dieu ! connne vos jambes flageolent; vous allez tomber.

DEUX TRAHISOiNS. 77

Philippe fit volte-face aussitôt , et offrit aux regards qui le dévoraient le terrible spectacle d'un sourire humilié sur un visage livide.

— Voilà une lettre qui produit de l'effet sur vous. Etes-vous souffrant?

Philippe se rappela qu'au théâtre, dans des positions analogues, le personnage qu'on interpelle ainsi répond toujours ; Moi... Je n'ai rien, je vous jure... un éi3louissement, le besoin d'air — et que son inlerlocutcur se contente bénévolement de ces raisons-là. Il essaya donc de prononcer la phrase traditionnelle; mais un éclat de rire insultant lui prouva que le théâtre a quelquefois tort.

— De l'air? dites-vous. Mais où croyez-vous être, mon cher monsieur Philippe ? Vous demandez de l'air au bord de l'eau! Vrai, vous me faites peur.

78 DELX Tr.AlIISÔNS.

— C'est juste, interrompit le malheureux avec un soubresaut, j'ai du chagiiu , voyezvous; vous aviez raison tout à l'iieiue. J'apprends là que ma sœur, cette pauvre sœur...

— Ah! votre sœur.

— Est graTement malade.

— Gravement malade! dit Apolline en pesant sur chaque mot avec tant d'insistance, que Philippe la regarda moins timidement. Elle craignit donc de s'être découverte, et reprit en jouant la candeur : Mais voyez à cela, mon cher monsieur Philippe; assurezvous par vous-même de la gravité du mal.

— Tout de suite, s'écria celui-ci du ton d'un prisonnier à qui on ouvre les portes à deux battants.

— Et puis, donnez-moi quelques détails, s'il n'y a pas d'indiscrétion.

— Oui, madame. Cette enfant s'ennuie, elle a comme le spleen, vous savez, cette lau-

DEUX TRATliSONS. 79

gueur des jeunes filles. Alors elles se croient mortes, elles éciiveut des lettres funèbres...

— Qui désespèrent ceux à qui on les envoie. Mais elle vient du Mans, celte lettre; mademoiselle Rovery sera donc allée à Fouiiletourte, près de votre oncle?

— Assurément... Vous permettez , madame, cjue je fasse quelques préparatifs de voyage, et que je vous laisse pour bien peu de temps, croyez-moi.

— Ne vous gênez pas, monsieur Philippe, répondit Apolline au comble de la souffrance, et qui crut voir s'entre-clioquer en l'air des fantômes sinistres.

— Remontez- vous en bateau, madame?

— Non pas; reprenons à pied le chemin de la maison ; une fatigue nouvelle jointe à 1 émotion que vous ressentez pourrait faire d'une simple inquiétude une maladie réelle. Attachez, s'il vous plaîr, le b.Ueau soiis la

berge, et Marianne le viendra chercher tout à l'heure. De cette façon, nous serons plus tôt où vous désirez être.

— Je n'osais vous le proposer, madame; mais j'avoue que dans mon impatience....

— Cela est fort naturel, monsieur. Voulezvous mon bras? ajouta-t-elle avec un calme bienveillant qui cachait l'ironie la plus amère.

Philippe, déconcerté, offiit le sien.

— Marchons côte à côte, dit A}]ollino, et pressons le pas.

— Quel bonheur! pensait Philippe, je n'aurai pas besoin de m'enfuir; on me recoiiduira, on me tiendra l'élrici-. Jai du bonheur dans mon malheur. Voilà ce qui s'appelle une tuile ! Grand Dieu ! la mauvaise tête quo cette Antonio ! et Marcellin qui ne se doute de rien. Vraiment, la situation est déplorable. Il serait temps do s'esquiver.

DEUX TRAHISONâ. Si

Tout en songeant, il ne s'apercevait pas que sa marche doublait de rapidité. Apolline ne se plaignait point; elle méditait un éclat.

Arrivé au massif dans ^equel nous avons trouvé Marcellin, Philippe sonda les ténébreuses cachettes d'un regard oblique, et dit très haut poin* prévenir son ami au cas où il eût été toujours là :

— Dans une demi-heure je serai sur la route du Mans.

— Et moi aussi, pensa Apolline.

C'est deux minutes après qu Axis fît irruption dans la chambre de madame de Limiers, et que Marcellin, pris au piège, voulut essayer de se dérober par la fuite. Il était trop tard; Apolline apparut sur le seuil, poussa un cri de joie déchirant en apercevant le jeune homme, et ouvrant les bras avec délire, elle se pendit à son cou.

— Oh! que tu os bon d'être revenu! s'écriait la bienheureuse femme; quelle charmante surprise! comme on a tort de se désespérer avec un ami si tendre !

Le désordre de ses idées l'empêchait d'observer cette statue, que tant de baisers ardents , d'étreintes passionnées , eussent dû réchauffer, si ce n'eût été qu'un marbre.'

— Tu vois comme j'ai les yeux rouges ; je suis encore très pâle, n'est-ce pas? je te conterai cela plus tard. Mais que je suis donc ravie ! ^'attendre ainsi dans ma chambre ! Ah ! vous êtes un dieu pour moi, mon Marcelliu. Croirais-tu que personne en bas ne m'a prévenue? ils étaient dans le secret, et je l'assure qu'ils l'on bien gardé. Jusqu'à cette grosse Marianne qui dissimule. C'est égal, je lui ai trouvé une mine extraordinaire. Ah! la joie m'étouffe"!

Mai'cellin, pendant ces extravagances, s'était assis , ou pour mieux dire avait été assis par Apolline. Il ne songeait à rien, il ne voyait rien. Heureusement pour lui cette pauvre femme n'avait pas fini de s'écrier, de frémir et de caresser.

— Tu ne pouvais être là depuis longtemps, car je suis sortie depuis une heure à peine. Veux-tu déjeuner? ïl me semble que tu es défait. Ah çà! je te possède maintenant et ne le lâche plus. Il n'y a ni procès ni affaires qui tiennent. Est-ce que l'argent compense tout le mal que nous nous faisons? Eh! sois moins riche ou plus pauvre, comme tu voudras, mais ne t'occupe de rien, sinon de moi ; laisse les autres s'arranger à leur guise.

Elle ne pouvait faire le procès à Marcellin d'une façon plus crncUe. Aussi souffrait-il,

garotté dans son fauteuil , le supplice de ces criminels que Ton poignardait dans une cage. 11 se leva d'un seul bond. Le coupable cherchait à s'élancer hors de sa conscience.

— Que vous faut-il, mon anâ? parlez.

— Il faut que je sorte , Apolline.

■ — Comment ! pourquoi faii-e?

— Je ne puis vous donner que peu d'instants ; je devrais même être loin.

— Quoi! vous repartiriez déjà? Allons donc !

— Il le faut , chère amie.

— Tenez, il arrive avec ses maudites affaires dans la tête, et voilà tout oublié. J'en suis sûre , il s'était mis à écrire : cela n'aura donc jamais une fîu.

Marccllin fit le geste de reprendre les papiers épars sur le bureau.

DEtX TRAIIISO.NS. 85

— Eh ! dit Apolline avec tristesse , vous continuerez tout à l'heure ; mais si vous n'avez qu'une demi-journée à me donner, donnez-la moi bien entière.

Marcellin , voyant qu'il n'aurait plus le temps d'écrire une autre lettre, résolut de laisser subsister la première. Il ne s'agissait donc plus que d'emmener Apolline loin de la chambre. Mais si l'on a beaucoup de peine à tromper l'œil d'une femme quand on se possède et qu'on n'est pas soupçonné , comment y réussir quand on est fou comme Marcellin et gardé à vue ?

— Oh est Philippe? domanda-t-il; chez moi , sans doute ?

— Chez vous, oui mon ami ; mais laissons Philippe qui vous rend si mauvais pour moi.

— Que voulez-vous dire? interrompit Marcellin , toujours tirant vers la porte.

86 DEIX TRAHISONS .

— Philippe vous accapare pour ses intérêts , mon ami , et moi j'en souffre. Philippe et moi , nous avons eu ce matin une conversation qui m'a rendue fort malheureuse , parce qu'elle m'a prouvé combien peu vous m'accordez de confiance.

Marcellin rougit; Apolline 1 embrassa. '

— Mais tout cela s'éclaircira, n'est-ce pas, mon Marcellin ! Vous savez si jamais femme fut dévouée à son enfant comme je le suis à vous, si jamais martyre a aimé son dieu comme je vous aime. Aussi vous ensevelirez dans mon cœur le secret que vous cherchez eu vain à me cacher. De cette manière, je serai plus muette qu'à présent et pkis heureuse.

— Je n'ai pas de secret.

— Vous voilà comme ce Philippe maudit.

Vos êtes donc des complices bien criminels pour craindre un tiers dans vos complots?

Mais, Dieu merci, nous serons seuls tout à l'heure, et cet homme une fois parti , je vous mets à la torture. Faible contre deux hommes, je serai la plus forte contre un.

— Vous avez dit : Philippe une fois parti. Vous savez donc qu'il part?

— Ah I je t'en réponds : il part comme Axis quand on lui montre le fouet. Le fouet que redoute ton ami Philippe, et toi peut-être aussi, conspirateur, je l'ai trouvé. Cache bien ton secret, perfide, ajouta-t-elle en grinçant ce petit rire des mères lorsqu'elles vont mordre leur enfant chéri. Enfouis-le, mais si je veux te faire pâlir, je n'ai qu'un mot à te dire, un // bon do ca ni^ un Abracadabra ; et le voici : La sœur a écrit,

— La sœur de Philippe a écrit I s'écria Marcellin avec explosion.

— Là! dit Apolline, ai-je mis ou non la main sur le secret ?

Marcellin s'arrêta en face d'elle et la regarda longtemps ponr bien s'assurer qu'elle n'était pas folle ; puis il se dirigea vers l'escalier d'un pjs égaré.

Après cda , comment demeurer tranquille? Toute la joie de ce retour s'évanouissait. Cette fois , on n'en pouvait douter, entre Philippe et Marcellin se tramait quelque chose de terrine, non pas à la manière des mélodrames ou des romans, mais selon les épouvantables réalités qui , dans la vie , sont devenues communes et que le théâtre n'exploite plus de peur de la banalité. Quelque banqueroute à la suite d'une sj)éculation , comme en avait rêvé , au sein de la paresse, Marcellin toujours pauvre à son gré; quelque enlèvement de cette sœur pour qui Philippe, MarccUin peut-être se seront battus et auront tué un homme dont la famille les poursuit. Et puis au fond de ces choses, des apparences, derrière les apparences, des fan-

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tomes; par-delà ces ombres, des rêves, des terreurs immenses que refoule dans le cerveau vide un cœur gonflé d'amour.

Philippe a une mauvaise figure ; coiffez ces cheveux filasseux d'une sale casquette , encadrez dans une blouse ce personnage musqué , plantez un bâton de cormier dans cette main blanche tachée de roux, et un gendarme arrêtera sans remords , sans préambule , M. Rovery, l'homme à secrets. A-t-il , comme un mauvais démon , soufflé à Marcellin de coupables pensées? lui a-t-il seulement porté malheur?

Mais ce n'est pas du chagrin que couve M. Claudel ; ses chagrins depuis longtemps étaient si humbles , si intelligibles, que, pour les partager, Apolline n'avait pas besoin de s'élever à la douleur, à la prière, au soupçon. Ce baiser de tout à l'heure ouvrait les écluses du cœur trop plein. Maintenant rien qui au-

90 toF:t*x THAinsoNs.

nonce IVspoir, qui appelle la consolation. Hélas! pourquoi tant de paroles? Marcellin, dévoré de caresses , n'a pas seulement serré la main d'Apolline.

Sur cette pensée elle bondit et s'élança par le chemin qu'avait pris M. Claudel. Une seconde lui avait suffi pour retomber dans l'abîme, en une seconde elle revint à la surface- Un nouveau coup Tattendait ; mais on ne voit pas que les coups abattent la panthère furieuse, tant qu'ils ne sont pas mortels.

Marcellin était arrêté dans la cour par Marianne , qui à sa vue venait de pousser un hur^ lement de surprise. Vincent le jardinier accourut au bruit , la cuisinière se montra au soupirail de l'office , et alors commença un chœur de voix effarouchées.

— Tiens ! monsieur qui sort de chez madame !

DEUX TttAHlSOlVS. 91

— Par où donc êtes-vous passé, monsieur?

— Ah ! vous voilà donc revenu, monsieur.

De sorte qu'Apolline, s'approchant , reconnut combien Marianne, accusée de dissimulation, en était peu capable, puisqu'elle vociférait toujours, malgré les signaux de Marcellin, son éternel: — Tiens, monsieur qui sort de chez madame !

— Il est arrivé sans rien dire à personne , pensa-t-elle en frissonnant ; je ne suis revenue que par hasard et il parle de s'en aller ; donc il serait parti sans me voir ! sans être vu ! Dieu merci , cela touche à une fin quelconque. Vous allez parler, Marcellin, et vous, Philippe, vous ne sortirez pas de cette maison sans y laisser le mystère que vous m'avez apporté.

— Attendez-moi donc, cria-t-elle vaine-

ment à Marcellin qui traiicliissait déjà le palier de rappai'lemciit cédé à Philippe.

Ce dernier, sans méfiance, entassait tout ce qu'il pouvait au milieu de sa chambre, sous la plus mince apparence possible. Siir que Marcellin n'entrerait pas avant midi à la maison , sûr également que son départ ne semblerait pas une fuite , depuis que madame de Limiers l'avait autorisé, conseillé même, il voulait, en homme sage , sauver la meilleure partie de la cargaison.

11 en était au fusil : Comment emporter un fusil sans le faire voir? Et comment, sien est vu avec un fusil , n'avoir pas l'air de déménager? Que ne peut-on de son fusil faire une canne ou un parapluie! Malédiction! dirait quelqu'un. Madame de Limiers, à qui j'ai annoncé que je reviendrais bienlôt , s'éton-

' D£lX Trahisons. 95

nera même du volume de mon bagage, deux malles et deux cartons.

Bah ! je mettrai le fusil en bandoulière pour tirer quelques émouchets sur la route : voilà une superbe idée. Cela est reçu. Cependant un homme fort pressé, dont la sœur est mourante et qui part sans dire gare comme une flèche , ne peut guère tirer des émouchets en roule... Invraisemblable. Ah I sous n:on manteau,. . Tiendra-t-il sous mon manteau?

Philippe endossa le manteau et s'efforça d'y introduire sournoisement le fusil ; mais deux difficultés se présentèrent ; d'abord il faisait chaud comme en été, ce qui rendait le manteau impossible à midi, et puis invincible obstacle, le fusil ne tenait pas sous le manteau.

Marcellin ouvrit la porte de la chambre à cet instant de crise. Il trouva son ami dans le travestissement et l'attitude d'un brigand des Funambules qui entend sonner l'heure du cri-

94 dluX trahisons.

m8. Tout cela eût été bien lisible si l'un ou l'autre acteur eût voulu rire. Mais, bon Dieu! Marcellin s'épouvanta de ce grotesque. Philippe eut plus peur que Marcellin.

— Encore vous ! s'écria-t-il comme Oreste à l'ombre de Pyrrhus. Vous êtes donc enragé, moucher?

— Chut, répondit Marcellin qui entendait sur le palier la respiration entrecoupée d'Apolline.

La jeune femme ne perdit pas une syllabe des deux exclamations.

— Je voudrais vous dire deux mots, Philippe, dit Marcellin tout haut.

— Et moi , monsieur Claudel , je veux vous parler avant, interrompit Apolline; queM. Rovery prenne la peine do descendre au salon, nous causerons tous les trois.

Philippe jeta un regard effaré vers la fenêtre pour en mesurer la hauteur. Marcellin, chancelant, se laissa entraîner au salon.

Apolline le prit alors par les mains, et plongea profondément la vue dans cette âme en désordre. Une minute elle crut qu'il lui serait impossible de parler. Enfin, avec une douceur de mère, elle commença :

— Nous ne pouvons vivre ainsi, Marcellin : vous avez su de moi toute ma vie, je n'ai pas respiré depuis six ans que vous n'ayez compris mon souffle, vous n'avez pu lire dans mes yeux que l'amour et une éternelle pensée ; vous, au-dessus de toute la terre ; vous n'êtes ni un roi, ni un coupable, n'est-ce pas? et il n'y a que ces deux esprits dans le monde qui craignent d'être pénétrés, même par leur femme. Marcellin, je marche au milieu des ténèbres; Marcellin, jo suis saisie de frayeur; ayez pi-

tié (le moi: parlez; que se passe-l-il entre Philippe et vous?

— Vous le saurez, Apolline, dit le jeune homme écrasé par cette noble douleur.

— Pourquoi pas sur-le-champ? Qui cherchez-vous à ménager? est-ce que c'est moi, grand Dieu!...

Ce cri d'angoisse arrêta encore une fois la parole sur les lèvres de Marcellin. Il détourna la tête.

— Voyons, Philippe n'est pas là, il ne nous entend point; je vous jure que jamais il ne saura ce que vous allez me dire, jamais un signe ne m'échappera qui fasse soupçonner quelque chose... Un mot, c'est bien peu, c'est bien vite prononcé. Marcellin, parlez -moi donc...

— Dans une heure, vous connaîtrez mon

DELX TRAHISONS. 97

secret... dans une heure, chère Apolline, et vous me saurez gré de n'avoir pas parlé en votre présence...

— Comment donc saurai -je alors?... qui m'avertira?... Ah! vous voici, monsieur Philippe, dit-elle à Rovery qui gratlait à la porte; entrez, vous pouvez entrer.

Philippe, entièrement habillé pour le départ, fit quelques pas dans le salon.

— Asseyez-vous ici , Monsieur, près de moi ; vous, Marcellin, de l'autre côté. Lequel de vous deux sera un honnête homme, et empêchera de souffrir la pauvre femme qui vous implore? Vous êtes impatient, Marcellin, vous cherchez les yeux de M. Philippe : il y a bien des choses qui vous dévorent le cœur, n'est-ce pas? c'est comme moi. Ah! n'évitez pas son regard, monsieur Rovery ; ce regard éloquent, ne l'avez-vous pas compris?...

— Laissez-moi, de grâce, Madame, dire im mot en particulier à Philippe.

— Madame! s'écria-t-elle égarée. Oh! je ne sais rien refuser à tant de politesse, vous allez être satisfait. Vous voulez parler à monsieur pour lui demander le contenu de la fameuse lettre... Restez donc en place, monsieur Rovery, vous n'aurez pas la peine de la moptrer, cette lettre, car, moi-même, monsieur Marcellin, je vais vous la réciter, je la sais par cœur.

— Est-il possible?

— Je l'ai lue, continua la jeune femme avec une froide colère, je l'ai lue cent fois, j'en ai pesé chaque parole, j'y^i compté tous les mensonges que l'un et l'autre vous m'avez faits. Pourquoi donc mentir? Si vous n'êtes que malheureux, ne suis-je pas votre amie? Si vous vous êtes déshonoré, où trouverez vous un piirdon plus généreux que le mii'ii?

DEUX TUAUISONS. 99

Philippe et Marcellin baissèrent en même temps la tête.

— Vous voyez qu'il vous faut parler ; je vous transmets la lettre de mademoiselle Rovery, traduisez-la-moi l'un ou l'autre.

Et d'une voix ferme où toute sa résolution était empreinte, Apolline récita, sans y changer un seul mot, la lettre que Philippe répétait après elle au fond de sa pensée. Cette fois, au lieu d'étudier le visage de Philippe, elle arrachait avec une sorte de joie à Marcellin l'aveu de sa terreur, et appuyait sans pitié sur tel ou tel mot dont l'effet lui semblait plus sûr.

Au dernier paragraphe de cette lettre : « J'ai su que tu demeures à Saint-Mars dans la « maison de Marcellin , » ce dernier bondit comme avait ftiit Rovery.

— Venez, Philippe, s'éciia-l-il ; venez vite, ne perdons pas une seconde !

— Eh! mnrmnra relui-ci, sans vous je serais en route.

— Voilà tout? dit sourdement madame de Limiers en se dressant sur le seuil de la porte.

— Apolline, Apolline, ne me retenez plus, il y va de notre repos à tous, du vôIre surtout; chaque minute que nous perdons nous apporte un affreux malheui!

— Eh bien ! nous saurons au moins ce qu'il est, ce malheur, ai'licula sèchement la jeune femme dont les forces redoublaient.

— Rentrez dans votre appartement, vous y trouverez l'explication de notre conduite, une explication franche et qui vous convaincra , chère Apolline.

— Et vous partez !

On entendit alors connue le bruit d'une

DEUX TRAÏlISOi^S. ^104

voiture , des roues criaient sur le grès de ravenue,

— Qu'est cela? dit avec épouvante Philippe, dont l'oreille guettait sans relâche.

— Rien, dit A.polline; j'avais commandé le cabriolet pour vous suivre , monsieur Philippe, et retourner sur vos traces à ce mystérieux Fouilletourte.

Marcellin et Rovery échangèrent un regard désespéré.

— Adieu, Madame, dit Marcellin ; Apolline, adieu, soyez calme.

Pendant ce temps, Philippe, qui s'était approché de la fenêtre, se rejeta en arrière avec ce cri d'effroi :

— Marcellin! tout est perdu.

Apolline alors les repoussa au milieu du

salon, et les retint foudroyés sous son mépris et sa colère. En bas, plusieurs personnes causaient bruyamment et semblaient même se quereller. Une voix grêle et une voix enjouée dominaient les autres. Au son de cette tlernière voix, Marcellin étendit les bras et tomba presque inanimé sur le sofa. Philippe cachait son front dans ses mains. Apolline seule/ plus blanche qu'un spectre, demeurait debout comme la chrétienne des persécutions à l'approche du tigre.

— Mais qui faut-il que j'annonce ? demandait Marianne avec insistance.

— Allons, reprit la jeune voix rieuse, puisqu'il le faut, annoncez madame Claudel !

Apolline fiappa sur son cœur pour l'empêcher d'éclater.

Une jeune femme, suivie d'un vieillard,

DELX TUAHISONS. î03

eiilra derrière Marianne, qui poussa la porte eu criant :

— Madame Claudel !

LE Mm PASSE.

Si madame Claudel et son oncle fussent arrivés dans ce salon comme des gens qui rendent une visite, leur stupéfaction eût fait un digne pendant au tableau qu'ils avaient devant les yeux ; mais comme ils cherchaient à surprendre agréablement leur monde, leur tactique se réduisit à faire le moindre bruit possible dans l'escalier et le plus d'explosion qu'ils purent dès qu'il fallut se montrer. Ces

]0è i)ttx Tii\niso!ss.

le jeu des petits enfants lorsqu'ils sortent des

plis du rideau et s'étourdissent de leur propre

joie.

— Ah ! mon frère , mon bon frère ! s'écria madame Claudel en courant vers Philippe abasourdi. Vois-tu quelle surprise je te ménageais? C'est mon présent de noces. J'espère que je n'ai pas tardé beaucoup après ma lettre. Eh bien, comment va cette foulure?

Philippe regarda stupidement son pied trop élégamment botté.

— Tu souffres, n'est-ce pas? Sois tranquille , nous t'allons soigner et guérir... Asseyez-vous donc, mon oncle, nous sommes chez nous ici; cette maison est à nous; je sais tout cela, moi.... Tiens, mais voilà une charmante habitation... Où est donc Marcellin, cet homme sage qui m'avait si bien caché ton adresse, Philippe?

Marcelliii, enfoncé daus les coussins, n'avait pas encore repris son^cquilibre. Antonie, en se relouinant, l'aperçut qui se déroulait comme un serpent que l'on a heurté.

■ — Ah ! lu dormais, Marcellin? dit-elle.

Marcellin tourna ses yeux gonflés vers la place où deux minutes avant se tenait Apolline... Plus rien... Cachée par le déploiement de la porte, elle avait entendu les premiers mots, contemplé la femme étrangère, ce fantôme armé du nom de Claudel ; puis, au moment oii l'oncle ébahi de l'apercevoir lui adressait le plus respectueux salut, elle avait disparu sans bruit, comme une image fantasmagorique.

Mais lorsque ce mot : tu dormais ? adressé a Marcellin, retentit dans l'apparlement, une sourde secousse ébranla l'escalier ; on entendit gémir les marches à trois reprises, et les

panneaux de la boiserie sonnèrent sous un rebondissement prolonge.

— Serait-ce cette dame qui tombe ? dit le bonhomme d'oncle avec sollicitude.

— Quelle dame ? demanda Antouie, émue à ce bruit singulier.

— Mais, dit le vieillard, une dame qui était là quand nous sommes entrés.

Antonio tourna vivement la tète ; Philippe comprit l'éclair de ses yeux.

— La femme de chambre, sans doute; bégaya-t-il.

• — Mais elle est tombée, poursuivit la jeune dame en s'approchant du corridor.

Philippe et Marcellin , rappelés à eux par l'imminence du danger , l'accompagnèrent pour l'empêcher de von*. L'escalier était vide.

— Il me semblait avoir vu un chapeau à cette dîune... , à cette femme, dit l'onclo.

DEl'X TRAHISONS. 109

— Par exemple ! dit en ricanant Piiilippe , un chapeau !

— N'importe, mon oncle, femme de chambre ou dame, la pauvre femme a fait une terrible chute ; elle se sera blessée , j'en suis sûre.

— Elle est leste , dit Philippe avec une dureté qui perça le cœur de Marcellin.

— Mais comme tu marches, imprudent !

s'écria tout-à-coup Antonie. Veux-tu bien rester assis.

— Hum ! hum ! mes chers enfants , reprit l'oncle avec malice, la jambe de Philipi>e n'est guère entlée ; on ne nous attendait pas, et comme Marcellin n'a pas besoin de femme de chambre , je crois bien avoir vu un chapeau ; et dans ce cas, Antonie, j'ai salué toutà-l'heure la foulure qui a retenu Philippe dans cette maison pendant qu'on te mariait là-bas.

>! 10 DEl'X TRAHISONS.

— C'est la femme de chambre; vous disje, mon oncle.

— Il est bien aisé de le savoir, répondit Antonie avec autorité ; qu'on sonne cette fille ou que Ton demande de ses nouvelles.

— Ma sœur, quand on vous dit une chose. . . croye€-la...

— Eh! eh! mon neveu, mes yeux de soixante ans n'ont pas eu tort ; qu'en penses-tu?

— Marcellin, serait-ce vrai? Philippe n'estil pas souffrant, et vous seriez-vous prêté à cette comédie qui m'a privée de mon frère en un moment comme celui-là ?

— Notre oncle exagère, répondit Marcellin d'une voix étranglée ; Philippe n'a rien à se reprocher, et tout ce qu'il a fait , on doit le lui pardonner. Je me porte garant de sa conduite innocente.

— S'il en est ainsi, pardonnons , ou plutôt n'approfondissons pas.

DEUX TRATIISONS. ^\\

— Cétait un chapeau ! répéta l'oncle avec cette taquinerie particulière aux vieillards.

— Je vous en supplie, dit Marcellin tout bas..., devant votre nièce....

— Très-bien, très-bien.... Ah! regardez donc comme ce pauvre Philippe boite ; c'est à fendre le cœur.

— Mon oncle , dit Antonio blessée et de mauvaise humeur, si Philippe souffre réellement , vous n'êtes pas charitable ; s'il souffre moins qu'il n'en a l'air, vous manquez de charité envers moi... Ne parlons plus de tout cela... J'ai faim, Marcellin; tâchez de nous faire dîner.

Autre embarras non moins grave. Jamais Marcellin ne dînait chez lui. Il n'avait donc de cuisinière et de cuisine que celles de madame de Limiers. On avait bien le buffet

gorni , pour l'apparence , de porcelaines et d'argenterie au chiffre de Claudel , mais ces assiettes n'avaient jamais été salies.

— Nous allons faire le menu , dit Philippe, auquel rien n'échappait en ce moment de crise, et qui, tendant la jambe et marchant à l'aide de tous les meubles, voltigeait sur chaque face du champ de bataille , comme le comte de Fontaines à Rocroy.

— Faites, mes neveux; et inscrivez un poulet rôti ; j'en voudrais un de cette campagne.

— Quevois-je? s'écria Antonie , de la tapisserie !

Et elle éclata de rire, pendant que Marcellin, harassé par tant de chocs , battait les murailles.

— J'avais bien ouï-dire , continua-t-elle

DEtX TRAHISONS. A^$

avec une brillante hilarité, que les hommes s'occupaient de tapisseries ; mais Marcelliu ! ah! Marcellin avec une aiguille... ah! ah! ah ! assis devant un métier ! . . . ah ! ah ! ah ! j'en mourrai !

L'oncle devenu attentif fronçait le sourcil. Philippe chargea encore une fois.

— Voyons, Antonie, tu es toujours la même, railleuse et légère. Qui te dit que Marcellin s'occupe de ces choses-là?... tu n'as donc pas pensé à moi ! Quoi ! depuis quinze jours à moitié couché sur ce divan , incapable de m'approcher d'une fenêtre, lorsque j'ai eu dévoré tous les livres de la maison, j'ai dû chercher à m'occuper...

— C'est toi ! ah ! ah ! ah ! mais tu possèdes un fort beau talent.

— Eu effet . dit le vieillard plus sérieu-

-114 DEUX TBAHISONS.

sèment que jamais, Philippe est d'une force étonnante.

— Chut ! chut ! lui dit le malheureux Philippe pendant que sa sœur critiquait de confiance un ouvrage irréprochable.

— Dites donc, Marcellin , montrez la maison à Antonie, la serre, le potager , mais ne la conduisez pas dans le jardin ; j'ai fait enlever des terres et jeter du fumier, les allées ne sont pas praticables.

La serre, le potager étaient adossés à la maison au levant. C'est là que se cachait Marcellin quand , dans les jours d'orage, les deux amants se fuyaient pour une heure. Le jardin au contraire, séparé de celui d'Apolline par la haie que nous connaissons, n'offrait pas un refuge contre les regards toujours braqués de la batterie des huit fenêtres.

• — Arrêtons le menu auparavant, interrom-

pit Marcellin , avec un coup-d'œil suppliant à l'adresse de Philippe.

— Volontiers. Vous permettez, mon oncle. Tiens, Antonie , visite le second avec notre oncle ; j'habitais le second ; quand tu redescendras, Marcellin te conduira aux étages iuférieurs.

Et par un nouveau chut envoyé au vieillard, Philippe les congédia tous deux.

— Philippe, vous le voyez, nous sommes perdus... tout est contre nous... comment se montrer aux domestiques... dans quel état cette malheureuse femme est-elle en ce moment ? ne peut-il pas arriver une Marianne maudite qui me crie : Ah ! monsieur Marcel lin, madame se trouve mal , venez vite.... Ensuite , sous quel prétexte dînerai-je ici ? quelle insulte pour... Apolline vis-à-vis de ses gens...

l^C DEUX TRAHISONS.

Ici Philippe leva les yeux comme pour dire : Tant pis pour elle.

— Il ne s'agit pas de cela , Philippe ; je veux ménager madame de Limiers, entendezvous , la ménager, dussé-je mourir ici. Ma foi , je suis bien peu de chose en ce moment, ajouta-t-il en promenant dans le va^ue un œil d'insensé.

— Allons, allons, répliqua Philippe avec effroi, la moitié de la besogne est fîiite, laissez-moi Tachever : je vais dire à mon oncle que nous n'avons rien à manger...

— Bah ! je trouverais bien des raisons de cette force... Songez que dans une heure la vérité aura parlé cent fois... Il faut que votre sœur et M. Rovory ne demeurent pas ici plus longtemps.

— Vous croyez que cela est facile à faire, vous?

DEIX Tn\UISO]NS. ^17

— II serait plus facile, je le sais, d'aller plonger une bonne fois dans la Loire.

— Vous n'êtes pas un homme, Marcellin; cherchons. Que diable, ne désespérons pas.

Marcellin hocha la iête.

— Ah! grand Dieu! illumination! révélation d'en-haut! je tiens notre affaire; nous sommes sauvés.

— Prenez garde qu'on ne renti e et qu'on lie vous voie danser ainsi.

■ — Voici : la dame avait un chapeau;... ma garde malade;... on ne peut la laisser dîner toute seule;... les convenances écartent Antonio. Hein? comme c'est réussi, ce plan-là!

— Je ne comprends pas.

— Allez donc à votre tour guetter s'ils reviennent de là-haut, et suivez bien l'explication.

— Ils fourragent dans les combles.

A 18 DEUX THAliiSOMS.

• — Bon... Je icicoiite coufitlentiellement h mon oncle qu'une dame est venue me tenir compagnie... de Paris. Celte dame est installée ici... C'est une dame de la plus haute volée... on ne peut la renvoyer grossièrement... Il vaut beaucoup mieux, que vous, mon oncle et ma sœur, qui ne comptiez pas demeurer à Saint-Mars, vous retourniez à Tours.

— Fort bien, dit Marcellin ; mais Antonie comprendra-t-elle cela?

— Je persuade mon oncle, et vous persuadez Antonie ; la chose vous regarde.

Marcellin soupira ; ce mensonge lui répugnait.

— Et le dîner? dit-il.

— Parbleu ! la guimbarde n'est pas remisée-, vous irez tous trois dîner à Tours, et c'est en chemin que vous expliquerez le mystère à Antonie. Quant à moi, sitôt que je verrai la

voiture parvenue aux peupliers, je m'esquive, et sans foulure, je vous prie de le croire. N'allez pas oublier de jeter sur l'impériale mes malles et mes cartons. Mettez aussi mon fusil sous la banquette. Allez.

— Oh ! mon ami, vous ne partirez pas sans consoler un peu cette infortunée! vous lui devez bien cela.

Ces mots firent monter la rougeur au front de Philippe. Nous les expliquerons plus tard; il les comprit parfaitement, lui.

— Elle souffre , mon cher Philippe ; songez-y, elle a besoin de secours. Et moi, je veux savoir de ses nouvelles, ajouta-t-il avec ce ton sec dont il semblait connaître la puissance sur son beau-frère.

— On la consolera, mon ami, on lui portera secours, on vous donnera de ses nouvelles. Prends garde de le perdre , dit-il h part.

120 ULLX THAHISOiNS.

Mais silence, ils redescendent . Voyons, prenez la parole ; feignez de vouloir retenir ici votre femme , et dites-moi tout haut : C'est

fort désobligeant pour /Vntonie Allons,

dites.

— C'est fort désobligeant pour Antonie, répéta l'autre d'une voix monotone.

— Qu'y a-t-il donc de désobligeant ^)0ur moi? demanda la jeune femme au bras de son oncle.

— Venez, mon oncle, que je vous raconte cela , dit Philippe ; et toi , ma sœur, tu vas tout savoir de Marcellin.

Tandis que les deux époux descendaient au rez-de-chaussée, sans avoir pu éviter les regards curieux de la jardinière, Philippe attaqua son oncle par l'exorde insinuant. Il vanta tant de fois sa perspicacité, fit si bon marché de lui-même , se plaignit avec tant

d amertume comique de l'embarras où cette merveilleuse perspicacité l'avait mis , que M. Rovery fut convaincu.

— Mais Marcellin a tort de prêter sa maison pour des rendez-vous, mauvais sujet.

— Il n'en savait rien, mon oncle, et il a été reçu comme vous en arrivant ce matin. Je vous assure que le pauvre garçon en est malade.

— En effet, sa contenance à notre arrivée n'était pas celle d'un homme tranquille.

— Je vous en réponds, mon oncle,

— Elle est très jolie, cette dame; un peu pâle, mais voilà tout.

' — Elle n'est pas mal, mon oncle ; vous êtes bien bon.

— Et... où se cache-t-elle ?

— Au rez-de-chaussée sans doute.

— Eh bien! nous allons partir. Je suis fâché maintenant que cette folle d'Antonie m'ait

^22 DEUX TKAIIISOISS.

forcé à un voyage aussi rapide. Depuis qu'elle est mariée, je suis bien négligé, mon pauvre Philippe. Ah ! les jeunes filles , les jeunes filles !

— Vous n'allez pas vous plaindre, j'espère? vous avez désiré qu'elle se mariât ! Je vous ai rendu ce service, et puis je suis là, mon bon oncle, dit le neveu, dont les yeux brillaient de joie, et je vous prie de croire que je ne me marierai pas, moi... Nous continuerons nos chasses dans les sapins et nos bonnes petites pêches à la ligne...

— Tu ne me quitteras donc pas, toi? ajouta le vieillard attendri.

— Moi! et pourquoi faire? Tant que vous avez eu quelqu'un près de vous, je ne servais à rien ; mes soins vous fatiguaient même. Et le regard de Philippe interrogea la physionomie du vieillard. — Mais Antonie est mariée. <

DKUX TnAlllSOi>S. 125

— Je crois Marcellin doux et honnête.

— Certainement, certainement; ce qui ne l'empêchera pas de s'en aller à Paris avec sa femme.

— Tu crois? dit le vieillard inquiet.

— Marcellin est un Parisien pur, Anlonie n'a jamais vu Paris; avec ces deux élémentslà composez donc un colon pour Fouilletourte.

— Tu m'as répété bien des fois que Marcellin avait des goûts de cénobite, et, je l'avoue, j'espérais que le nouveau ménage se fixerait près de moi.

• — Je n'ai pas voulu, comme bien vous pensez, contrarier l'inclination de ma sœur et nuire à mon ami.

Ici Philippe attendit l'effet de sa phrase.

— Ah ! oui, elle n'a pas été longtemps à se décider, ta sœur; j'eusse aimé pourtant me la

424 DEUX TBAIllSOISS.

conserver encore trois ou quatre ans... jusqu'à ma mort.

— Bon ! que dites- vous là? Est-ce que vous avez résolu de ne pas aller plus loin?

— Eh bien ! continua le vieillard emporté par sa mauvaise humeur, si Antonio devient ingrate, elle y perdra plus qu'elle ne croit.

Un malin sourire effleura les lèvres minces de Philippe.

Antonio et Marccllin rentrèrent alors. Madame Claudel n'était pas d'une beauté remarquable, mais elle avait cette charmante fratcheur qui plaît à tous les âi^es : des yeux gris fort vifs, des cheveux d'un blond foncé, fièrement éboui'iffés sur les tempes , et repliés quatre fois en nattes par derrière; des mains rouges de jeune fille, la taille ronde, et d'admirables dents; elle passait pour une jolie personne au Mans.

— Couple ravissant, leur cria Philippe, que faites-vous de moi?...

— Nous te quittons, méchant, répondit Antonio en appuyant sa tête sur l'épaule de Marcellin ; mais as-tu décidé mon oncle? ce bon oncle doit être fatigué.

M. Rovery parut charmé de cette attention ; il baisa la jeune femme au front, et d'un Ion plus gai que n'aurait voulu Philippe :

— Allons dîner à Tours, dit-il. Fais-toi bien soigner, mon pauvre garçon, et dorénavant, quand nous aurons l'intention de te ménager quelque surprise, nous te préviendrons huit jours d'avance.

— Ahl ah! ah! répondit Philippe, comme s'il trouvait la plaisanterie irrésistible.

Marcellin descendit alors pour ordonner au postillon, que l'on n'avait pas congédié, de se préparer à partir. Il fit tourner la voiture du côté du potager, dans la craiute que sa femme

^26 DEUX TnAIIISONS.

n'aperçût les fenêtres de madame de Limiers, et lui-môme prenant à part Vincent, qui voulait faire jaser le postillon :

— Avec ces dix louis, Vincent, vous paierez ce que je dois à Marianne, h Victoire, ce que je vous dois à vous-même; je pars pour un voyage de quelque durée... Comment... va Madame? ajouta-t-il fort bas et d'un ton pénétré.

— Madame est chez elle, répondit Vincent avec trop de curiosité pour qu'on pût le croire instruit.

— Allez donc chez elle et m'y attendez.

— On ne sait rien encore, pensa Marcellin;..

partons vite voici le moment suprême;

vais-je trouver à la portière de la voiture, en y faisant monter Antonie, le sombre visage de la pauvre abandonnée? Oh! que j'ai peur! et que cette lâcheté me va bien.

Il rentra aussitôt et prit sa femme par le bras. L'oncle sondait tous les corridors pour entrevoir son inconnue. Pendant qu'ils descendaient tumultueusement l'escalier, Philippe s'élançait derrière le rideau d'une fenêtre de l'est et attendait avec une anxiété pour le moins égale à celle de Marcellin.

— Pourvu que madame de Limiers ne fasse pas de scandale ! je serais perdu, se dit-il. Elle a beau jeu maintenant; elle peut d'un seul mot ruiner à jamais mon ouvrage. Il me semble que j'entends parler ! Mais, oui... c'est la voix d'Antonie ; . . . elle rit!... Ah! tout va bien... Bon, les voici.

La voiture attendait devant le péristyle du levant. Personne de la maison ne se montra; le postillon fit claquer son fouet sans éveiller un murmure autour des voyageurs.

Le cabriolet massif pivota lentement sm* le sable et quitta le bord de la pelouse pour entrer dans Tavénue. Marcellin vit trembler au travers des arbres la silhouette blanche de la maison d'Apolline. La haie passa devant ses yeux, puis les derniers arbres de l'enclos.

— Adieu , dit-il en étouffant les sanglots qui faisaient bondir sa poitrine ; adieu , noble cœur que je ne retrouverai plus en ce monde !

— Mais, Marcellin , tu m'écrases la main , s'écria madame Claudel.

— Plains-toi donc, répondit M. Rovery, avec un gros rire.

MARIAIE El YIIENT PROFOIS TACTICIENS.

Philippe n'avait pas perdu un seul mouvement des trois voyageurs. Il poussa un long soupir de satisfaction, et se frottant les mains à l'aspect de la carriole qui roulait, il sembla la pousser des yeux et du geste.

- — Allons, madame de Limiers est une

femme comme il faut. Elle n'est pas morte,

elle n'est pas même évanouie , car nous ne i. y

150 DEUX TRAîTISONS.

l'aurions su que trop vite; elle a donc supporté assez galamment le terrible choc. Qu'elle était pâle , mon Dieu ! quand les autres sont arrivés. Ma foi , je ne vois plus la carriole. Heureux Marcellin ! tu pars ! je voudrais bien être un des chevaux qui traînent ta voiture.

Toutes les perplexités qui avaient assailli Philippe depuis le matin se représentèrent en foule; une rapide inspection du second étage lui prouva que Marcel h'n n'avait rien emporté de ses malles, et le fusil dormait encore dans le manteau sur un tas d'effets en désordre. Cela pourtant n'était rien. Plutôt que d'affronter les reproches sanglants d'Apolline , plutôt que de la voir , fut-ce à la fenêtre , Philippe , qui n'était pas un prodigue, eût abandonné dix mille francs. Il fut retenu cependant par une considération bien plus faible aux yeux de ccrt;unes gens : Il craignit, nous le don-

nons en mille comme madame de Se vigne , il craignit de passer pour un homme grossier aux yeux des domestiques en partant sans prendre congé. Il craignit cette misère , lui qui avait si imprudemment bravé le mépris d'une femme et mérité sa haine.

Voilà pourtant de ces raisons comme n'en

peuvent donner les poètes dramatiques. Quinze

cents spectateurs riront au nez de l'acteur

, chargé du rôle de Philippe s'il vient à dire

après les événements racontés pius haut :

— Je ne puis partir sans dire adieu.

Mais tout lecteur en particulier comprendra ce raisonnement, que nous résumons ainsi: Philippe eût donné de bon cœur dix mille francs pour être parti , mais il ne pouvait se sauver parce que ces sortes de choses ne se font pas.

— Un biais , pensa-t-il : je vais écrire une

>I32 DEUX TUAIIISONS.

''«ttrecommea faitMarcellin, et je prierai l'un des domesliques de la remellre à sa maîtiesse. Mais on n'écrit pas en pareille circonstance sans donner contre soi une arme terrible ; et puis réellement ce serait infâme : la pauvre femme doit souffrir , et si je savais Axis blessé , souffrant , j'irais l'encourager , le plaindre.

— Surtout s'il était blessé de tu main ! cria la conscience.

— Quoi silence })rofond dans celte cour! les domestiques ne sont pas là , personne ne te voit, on peut sui)poser jusqu'à un certain point que tu es parti avec Marcellin : du courage, pas de faux i)oinl d'iionneur, descends par l'escalier du potager, va-t'en.

C'était encore la conscience qui parlait , mais cette espèce de conscience qui a peur du châtiment. Les âmes perverses ont deux

DEIX TUAHISO.NS. i 55

consciences et n'en écoulent jamais qu'une;

Philippe ne vit en effet personne dans le jardin ; il descendit jusqu'à la cuisine où Vincent se tenait pendant le jour quand il n'avait rien à faire au jardin. Vincent, renvoyé par Marcellin , ne s'y trouvait pas.

— Que peut-on penser de toi , continua la conseillère intérieure, qui te fasse plus tort que l'événement? t'en voudra-t-on de ce que tu es parti , ou de ce que Marcellin a épousé ta sœur? Quant à l'état de souffrance où se trouve madame de Limiers , crois-tu le changer par* la présence en un état de béatitude? Des consolations venant de ta part seront presque des insultes. D'ailleurs, ta pitié est tardive, continua la conscience avec une ironie diabolique; si tu as agi dans l'intérêt de ta fortune, ou dans celui de ton plaisir , sois conséquent , ne te fais pas une peine inutile. Tu penses bien

454 DEIX TUAHISONS.

qu'une entrevue avec madame de Limiers ne te rapportera rien de bon.

La voix s'était fait comprendre. Philippe donna raison au préjugé dramatique et condamna son scrupule de civilité puérile et honnête. II mit son argent et son portefeuille dans sa poche, prit son chapeau, glissa légèrement le long de la rampe de l'escalier , et se dirigea vers la porte de la serre. C'était le meilleur chemin : là comme on le sait, un fuyard pouvait se dire hors de péril.

Mais, chose bizarre! Philippe qui avait regardé près d'une demi-heure autour de la maison et n'avait vu personne, fut arrêté au sortir de la cuisine par la grosse Marianne , qui sembiaitarroser quelques plantes dans la serre.

— Ah ! Monsieur, dit-elle en lui barrant le passage, ayez donc l'obligeance de monter chez madame, madame voudrait bien vous parler.

DEUX TKAHISONS. ^ 5o

Si le toit de la serre fût tombé sur Philippe, si toutes les vitres et (ous les pots à fleurs se fussent entrechoqués et brisés en mille pièces, le fugitif n'eut pas été plus ahuri.

— Madame veut me parler? dit-il. Ah ! vraiment?

— Oui , Monsieur , répondit Marianne , qui par un mouvement en avant le fît rétrograder vers la cuisine ; oui , madame a quelque chose à vous dire; oui , Monsieur , oui...

Et tout en souriant avec sa grâce ordinaire, elle poussait Philippe au risque de le culbuter. Il se heurta même en reculant au seuil de la cuisine.

— Ah ! prenez garde de tomber , Monsieur, prenez bien garde.

Une fois qu'il fut entré , Marianne toujours souriant ferma la porte sur lui et se remit à arroser les géraniums dans la serre.

-156 DELX TUAUISONS.

Philippe connaissaitles allures de Marianne, il ne vit rien que de naturel dans la retraite qu'on venait de lui faire exécuter. Marianne avait parfois de ces inspirations militaires.

Mais lorsqu'il fut dans la cuisine , il eut plus peur que jamais de Tenlretien proposé par Apolline. Franchissant donc l'étage, car la cuisine au rez-de-chaussée à l'est, eût été cive au couchant, il se dit qu'avec de l'aplomb et des jambes actives , avec une certaine souplesse dans les vertèbres, on pouvait courir, plié en deux , le long de la haie jusqu'à la pelouse, ouvrir la porte de l'avenue, et s' abritant derrière chaque arbre , s'en aller où vont les gens qui vont à Tours. La maison avait deux issues.

Le voilà donc qui traverse les corridors, riant de cette bonne Marianne, dont la naïveté brutale se flatte d'avoir rempli merveilleusement les intentions d'Apolline, Mais au détour

DEUX TIUHISONS. -157

du perron il trouve Vincent qui sarclait une planche de civettes et de cerfeuil.

Vincent se lève comme un ressort, met sa casquette à la main , et d'un ton poli :

— Monsieur veul-il aller parler à madame , madame attend Monsieur dans sa chambre !

— .Certainement, répondit Philippe qui commence à se douter de quelque chose , et à comprendre que Marianne est un tacticien fort distingué. Mais j'ai oublié dans ma chambre... mon mouchoir...

■— C'est que madame attend , répond Vincent avec des yeux alertes comme ceux d'un moineau franc.

— J'y vais tout de suite , dit Philippe d'un air dégagé; je ne veux pas que madame attende une seconde.

Vincent marcha gravement derrière le jeune homme , qui ne se soucia guère de donner à

^5S DEUX TluniSONS.

madame de Limiers le spectacle d une course dans l'avenue ; or, il était persuadé que s'il courait , Vincent courrait aussi. On arrive au perron de la maison du levant, Vincent ouvre la porte en s'effaçant, il pousse Philippe à l'intérieur à peu près aussi heureusement qu'avait fait Marianne, et comme elle , il referme la porte.

Philippe commence à perdre la tète , son sang fouette ses tempes, il monte à tâtons l'escalier. Tout ce qu'il voit c'est la porte béante de cette fatale chambre où il va trouver une femme ivre de colère.

— On a vu des vengeances bien terribles se dit Philippe, je crois que je suis tombé dans un piège. Soigneur , Seigneur , comme dit Buridan lorsqu'il se jette par la fcncire , prenez pitié de moi !

Et il entra.

vu

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