‹ Deux trahisonsChapitre 4 sur 9 · DIPLOMATIE DU DÉSESPOIR · texte numérisé non relu

DIPLOMATIE DU DÉSESPOIR

On ne meurt pas de douleur. C'est que la douleur n'est pas souvent une sensation simple , et que l'âme frappée d'un côté trouve des forces dans la vibration de ses autres ressorts. Un regret tue. C'est une affection isolée, uns plaie qui^ se creuse et dans laquelle s'engloutissent peu à peu comme en une tom e, la raison, la sauté, la vie. Ne semble-t-il pa que les regrets reproduisent cette ad mirabl

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fable des nymphes pleurantes qui fondaient insensiblement comme la neige, et tout-îi-coup s'écoulaient emportées dans un courant. Mais les yeux secs s'éteignent moins vite. Si la douleur renferme un autre sens que regret , et signifie fureur, la prostration ne dure pas. Didon n'est pas morte de douleur, c'est la fureur qui l'a tuée avec un poignard humain.

Dans ces chroniques du cœur, dans ces drames bourgeois comme la plupart des romans nous les font , on ne trouverait guère de scène plus forte que l'arrivée de madame <ÎIaudel tombant au milieu du bonheur d'Apolline. Au point de vue héroïque, cette Didon, la plus triste amante de l'antiquité, n'aperçoit pas sa rivale heureuse ; elle avait parlé au Troyen, elle avait épuisé son tynour en prières , exhalé son ressentiment terrible en menaces et en injures; madame de Limiers, l'humble héroïne de ce ronian, reçut le coup

fatal sans y être préparée , elle vit tout son malheur d'un seul coup , et se trouva d'abord tellement écrasée , qu'elle ne senti l pas sa souffrance. Plus tard , quand elle se réveilla, trois sentiments se partageaient son àme ; c'était déjà une de ces douleurs dont on ne meurt pas.

La pauvre femme roula comme une masse sur les degrés de Tescalier aussitôt qu'elle entendit tutoyer son amant. Il y a de certaines misères qui sont décidément toute la vie des femmes. En apprenant que Marcellin était marié, elle ne remua pas; en voyant celle qu'il avait choisie , elle demeura froide , mais elle observait , et une heure après , les yeux, l'air, la voix , la toilette de cette femme , elle se rappelait tout jusqu'au moindre détail. Elle n*eût peut-être pas quitté le salon sans le mot d'Ântouie : Nous sommes chez nous ici, et elle fut rentrée chez elle en courant, si le: Tu

dormais , adresse à M. Claudel, ne l'eût terrassée en chemin. Aussi Apolline était-elle bien une femme et non pas un de ces hommes déguisés que beaucoup de gens recherchent, sous prétexte que la femme doit être un camarade. Elle pâlissait pour un soupçon , elle n'avait point de force d'âme , elle était seulement rusée comme sont les véritables femmes , c'est à-dire les êtres réellement faibles. Dans la ruse de ces pauvres cœurs , il y a une raison formidable et une immense charité. Nous trompons pour abuser, elles rusent pour con^ server. Si la leltre que madame de Limiers lut par hasard le matin du funeste jour, lui fut parvenue un mois avant, au lieu de se draper comme un grand caractère dans ce manteau de fierté qui cache trop souvent le difforme, elle eût baissé le front, fouillé dans les mystères de celte histoire , joué Philippe , battu Marcellin, évincé Anlonie, avec force

sourires plus spirituels que ceux de Marianne, et fait confesser à son amant , un mois après la bataille, que s'il était battu, il était content. Mais aujourd'hui , dira-t-on, il n'est pas d'orgueil qui tienne , pas de ruse qui serve , Antonie s'appelle madame Claudel, Philippe a Tellement trompé la surveillance de la maîtresse jalouse , Marcellin n'est qu'un grossier infidèle. Allons , madame de Limiers , mourez si vous avez le cœur tendre , riez si vous l'avez fier, oubliez si vous êtes légère.

Voici ce que fit Apolline.

Au bas de l'escalier, elle senîit la rampe, se releva, regarda tout autour d'elle en poussant un petit gémissement, parce qu'elle avait eu peur et qu'elle s'était fait mal. Tout cela est bien terre-à terre, comme on voit. Ses mains étaient violettes, une goutte de sang qui tomba de son visage les brûla comme une goutte de cire l)ouillante ; aussitôt son étour-

dissement se dissipa, elle courut sous le vestibule jusqu'à Marianne, qu'elle saisit par la main et entraîna sur la pelouse dans la maison de l'est.

Marianne, voyant du sang au visage de sa maîtresse, bondissait et burlait.

— Taisez-vous, lui dit Apolline.

— Je vais prévenir Monsieur, s'écria la grosse fille.

— Je veux qu'on ne prévienne personne, répliqua la malade en saccadant chaque parole, je ne veux effrayer personne, entendezvous ?

— Bien, madame.

— Couchez-moi sur-le-champ.

Marianne, stupéfaite, rangea l'édredon, enleva sa maîtresse dans ses robustes bras, et la déposa doucement sur le lit.

beux tràfiisons. -^45

— Essuyez-moi le visage, et faites-moi iin verre d'eau sucrée.

— Jésus, dans quel état! répétait Marianne; dans quel état Jésus !

— Taisez-vous, vous voyez bien que j'ai la fièvre.

— C'est vrai, mon Dieu ! vous ne pouvez rester seule comme cela.

— Vous allez me tenir compagnie, vous ne bougerez pas d'ici, vous ne parlerez à âme qui vive, vous me donnerez à boire, car j'ai soif.

— Ah! elle est bien malade, grommelait Marianne, la voilà qui prie tout bas.

En^ effet, Apolline parlait des lèvres avec une volubilité effrayante. Marianne la crut en délire, et se dirigea vers la porte, probablement pour appeler.

— Si vous bougez, lui cria Apolline en

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se soulevant, je vous renvoie à votre mère.

Marianne avait une mère qui la battait si cruellement qu'on s'en servait envers elle comme d'épouvantail.

— Allons ! que la volonté de Jésus soit faite, répondit la servante résignée. Et à défaut de chapelet, elle se mit à tourner ses pouces l'un autour de l'autre en priant de tout son cœur.

Apolline ferma les yeux, et ce fut alors le paroxisme de sa souffrance. Il lui sembla que la peau de la tête, non pas celle qui couvre les os, mais une espèce de membrane intérieure qu'elle croyait sentir craquer dans son crâne, que cette peau douloureuse se rétrécissait au feu de son sang, se crispait, et enfermait la cervelle dans un étau rougi. Il arrivait h ce moment que la cervelle éclatait avec le bruit du plomb fondu sur lequel on jelterait

DEUX TRAHISONS. AÂ7

de l'eau. Cette peau se crevait comme une outre et crachait les globules du plomb avec des explosions dont toute la tête retentissait. Chaque globule s'allongeait ensuite lentement comme une fusée,, serpentait lumineusement au-dessus d'un abîme noir, et finissait par éclater à son tour, laissant tomber des figures effrayantes, des groupes monstrueux de choses et d'êtres.

Derrière le voile de ses paupières contractées, la malheureuse femme regardait ce spectacle , et s'iguorait si bien elle-même qu'elle croyait dormir.

Peu à peu les figures devinrent distinctes. Apolliue reconnut ses idées qui s'envolaient: l'abîme s'éclaira : la couleur vint s'attacher à la cime d'un million de détails inaperçus; alors, à mesure que le fond resplendissait davantage, les figures se faisaient obscures et dégénéraient en silhouettes. Apolline vit ainsi

'{AH niXX TRAHISONS. I

se profiler sur les paysages qu'elle avait ai- !

mes, dans les chaml)res qu'elle avait hahi-

tées, tous les ^[arcellin qu'elle avait connu?;.

Le bel amoureux qui sourit et implore, l'a- ]

mant heureux qui dort sous le poi trait au pas- '

tel de la veille mère, le sombre rêveur qui fuit ]

dans la campagne, le chasseur dont la barque

glisse sur l'eau jaune, et enfin, là finissait le i

rêve, le Marcellin qui écoute monter Antonie I

et qui palit d épouvante. j

Mais chose étrange, elle ne comprit qu'à ce i

moment le sens du tintamarre effroyable qu'avait fait, sans interruption, en elle le bombardement fantastique. . . Chaque explosion criait

avec la voix de I^Iarianne lorsqu'elle annonce :

Madame Claudel ! ! !

Apolline ouvrit les yeux, l/i lumière du jour :

lui arriva douce et bleue après les illumina- j

tions brûlantes de sa fièvre; elle se retourna i

sur son lit et rcssciilit une douleur très vive à

l'épaule et au coude. Le côté gauche du front était sensible. Elle éprouva un certain plaisir à retomber dans des sensations comprises, et savoura sa douleur physique. Pendant une minute à peu près, elle se laissa entraîner à cet engourdissement velouté, puis, soit qu'elle fût reposée par ce quasi sommeil, soit qu'elle fût surexcitée par le ressouvenir, elle chassa violemment la toi'peur et regarda la pendule ; son martyre avait duré une demi-heuie.

Marianne , d'oraisons en oraisons , était tombée dans un véritable sonnneil sans feux d'artifice. Apolline la secoua })ar sa manche et lui demanda l'eau sucrée qu'elle avait jiréparée. En mémo temps, pensant au deinier tableau du rêve, elle fondit en larmes.

— Bon! voilà (pie vous souffrez encoi'c! s'écria la srrvatite.

— Ce n'esî nvn, j'ai les neifs malades, j'au-

150 DEtx Tn.vni^ONS.

rai fini de pleurer tout à l'iicure. Levez-vous, descendez avec précaution : comprenez-vous ce que je dis?

— Oui, madame.

— Et sans vous informer à personne, pas même à Vincent, sans être vue de personne, assurez-vous de ce qu'on fait chez M. Claudel. Allez vite.

— Elle est folle, bien sûr, pensa Marianne; et prenant à la main ses sabots elle s'introduisit dans la maison voisine.

Pendant ce temps, Apolline heureuse d'être seule, éclata furieusement.

— Quelle infamie! s'écria-t-elle, quelle infamie ! quelle infaniie !

Voilà tout ce qu'elle put dire, mais sur cet air monotone que chantait sa bouche, son cœur forgeait un poëme entier de malédictions.

DtlX IRAHISONS. 'loi

L'idée de reparaître au milieu des deux nouveaux époux, l'entraîna si bien qu'elle fut sur pied en une seconde. Mais revoir cet homme!.... pour le tuer à la bonne heure.

Elle se mit très gravement à plaindre la jeune femme qui avait épousé ce misérable.

— Ah ! pauvre fille ! dit-elle, une toute jeune fille ! ce misérable ne peut être amoureux d'elle...

— Mais j'ai une lettre de lui, je crois, oui, sur mon bureau, voici son écriture...

Bien qu'elle fût transportée de colère et que le tumulte intérieur absorbât son attention, elle tressaillit encore en palpant cette preuve irrécusable de son malheur. Mais tout le temps que dura sa lecture, elle conserva le méprisant sourire qui tue, comme Méduse, les hommes qui le reçoivent en face. Après le mépris vint la réflexion.

Est-ce que les âmes peuvent se ternir d'un souffle comme le verre? un homme généreux, dont on aime à contempler la face honnête, l'œil limpide, s'esl-il changé du jour au lendemain en un masque fourbe et honteux qui doit rougir , blêmir sous le regard d'une femme? C'est cela pourtout : dans la lettre d'adieux, pas un mot qui ne soit une offedse ou une lâcheté, une effronterie ou un mensonge. Apolline regarda de près l'écriture pour bien la reconnaître.

— Mais elle n'est pas pour moi, s'écriat-elle, qu'y a-t-il de commun entre moi et la femme qu'il déshonore par une lettre semblable? Ainsi, pour la perte d'un argent qu'il ne dépensait pas, il épouse une femme qu'il n'aime point ! Il m'eût donc abandonnée aussi, le misérable, si le procès eût été à moi et m'eût ruinée? Car nous avons vécu ensemble

six ans, puisant à la même bourse, et il ne s'en aperçoit qu'au moment où elle se vide.

Non, ce n'est pas une question d'argent, c'est par amour qu'il se marie. On ne possède pas une jeune fille comme une femme de mon espèce : je me donne, moi; la jeune fille se fait acheter, acheter très cher, car elle vaut énormément plus que moi, n'est-ce pas, Marcellin!... Il faut le mariage à cet esprit fort, à cet encyclopédiste qui répétait tous les jours ; Oh ! ma bonne petite csilave, je suis heureux que lu sois la femme d'un autre ; cela prouve combien l'on a peu besoin de se marier. Libre, je ne t'eusse pas éjiouséc davantage; il faut savoir donner un exemple au monde. Si demain tu devenais veuve, nous resterions ce que nous sommes, et nous ririons au nez de ceux qui s'en effraient dans l'intérêt de notre bonheur! — J'ai cru cela, comme si la courroie qui attache ne maintenait pas aussi!

>I34 DlilX T!',\U1S0N=;.

Apolline fut intcrromjiuc par lo leloiir de Marianne, Celle-ci avait vu le postillon causer avec Vincent. M. Marcellin était descendu, avait donné ses ordres pour ini prompt départ. On bridait les chevaux en ce moment.

Madame de Limiers fit un bond sur son fauteuil, et se tordant les mains avec désespoir :

— C'est donc un tigre, que ce Marcellin? murmura-t-elle à voix basse. On va me laisser seule, sans même s'informer si je suis morte... Oh ! pensa l'infortunée, dont le visage rayonna tout-à-coup, heureusement Dieu vient de m'envoyer une idée sublime; je vais me jeter sous les roues de leur voiture, ils me tueront, et je suis sûre que Marcellin en mourra.

— Madame, la voiture part, dit Marianne à la fenêtre du midi.

DEUX TKAlirSONS. ^ 55

Apolline laissa retomber ses mains inertes sur ses genoux et pria.

— Tiens, je vois M. Philippe à la fenêtre, continua la servante ; il paraîtrait qu'il reste avec nous, ce bon M. Philippe.

— Philippe reste ici, s'écria madame de Limiers qui se rattachait à la vie. Ah ! je comprends tout maintenant-, Philippe voulait partir ce matin, il ne reste que pour obéir à l'autre et l'on a eu pitié de moi... Mais il ne vient pas ce Philippe, il ne se justifie pas. .. Folle, stupide que je suis ! est-ce qu'il ose? il va même s'enfuir... Marianne, qu'on appelle Vincent, et vous, allez par le jardin ; vous trouverez dans la grande haie le trou par lequel passe Axis quand il va chez M. Claudel; passez là sans être vue, plantez-vous à la porte de la cuisine, et envoyez-moi M. Philippe au moment où il sortira. Je ne veux pas

>I5C ,I)EIX TllAlilSONS.

qu'il sorte sans vciiii" ici, cntcndcz-vous?... Dites-lui que je Taltcnds!

Marianne, sans s'étonner, tourna le jardin, passa par la porte d'Axis et exécuta sa consigne comme nous avons vu, Vincent ne fut pas moins habile.

En attendant, n.adame de Limiers, ardente comme un capitaine qui tâche de ressaisir la victoire indécise, courut, plutôt qu'elle iie marchait, à la fenêtre du midi, vit la voiture disparaître dans un voile de poussière, et lui jeta toute la flannne de sa colère dans un geste, et dans un cri. Désormais elle fui calme et tiède.

La conduite de Philippe se dessina plus clairement à ses yeux. 11 était d'abord coupable d'avoir entraîné Mirccllin à Fouih'etourto, et de l'avoir fait connaître à sa sœur. Avant tous les griefs celui-là éclatait. Il avait

ensuite agi comme un traître en ne prévenant pas Apolline, et comme un assassin en la tenant sous le couteau tandis qu'on l'égorgeait. C'est lui qui avait endormi sa défiance pendant la célébration du mariage. Philippe avait commis ces deux énormes choses. Il fallait punir Philippe si cruellement que toutes les douleurs dont la femme allait être abreuvée fussent payées en représailles au jour de la punition.

Mais il s'agissait de le tenir, et comment? S'il renverse Marianne, s'il échappe au jardinier, il disparaît, on ne le retrouvera pius ! Apolline jeta un sombre regard sur les armes de Marcellin suspendues au mur du boudoir.

— Allons, allons, pas de mélodrame, se dit-elle avec une puissance qui, dès ce moment, lui donnait la supériorité. Prenons Philippe d'ab-oid, et, quant à Marcellin , il

n'échappera pas. Celui-là, je ne veux pas même y penser à présent.

— -Après tout, pourquoi tourmenter cette laide créature? Qu'il donne seulement les détails sur l'événement, qu'il apporte ici le spectacle de sa confusion, et qu'il parte. Peut-être même aura-t-il de l'effronterie ; alors je veux jouir une fois en ma vie de ce plaisir dont les femmes dégradées sont, dit-on', si friandes. Je lui ferai une horrible scène et je le ferai jeter en bas par Vincent. . . Mais viendra-t il ce profond politique aux cheveux jaunes? Il tarde bien. Ah! Vincent, dresse l'oreille, la bête va être débusquée. Le voici! Quel air niais 1 11 hésite; Dieu me pardonne, il croyait se sauver, l'imbécile... Enfin on me l'amène.

— ■ Auriez -vous fait une chute» Madame? demanda la voix tremblol tante de PJiilippe arrêté au seuil du salon.

DEUX Tr.ATIÏSONS. ^59

Apolline s'était placée sur une chaise longue, les rideaux hermétiquement fermés.

Avec la meilleure volonté du monde un lynx n'eût pas distingué son visage dans l'obscurité. Philippe n avait réellement affaire qu'à une voix.

— Ah! c'est vous , cher monsieur Philippe, dit la voix dolente; j'étais bien sûre que vous ne larderiez pas à venir voir votre pauvre amie.

Pas d'ironie , pas d'hésitation , pas d'ambiguïté dans le ton de cette phrase. Philippe demeura stupéfait , lui qui redoutait une entrée orageuse , et qui même avait pensé au fameux trophée d'armes du boudoir.

— Hélas! Madame, répliqua-t-il avec un soupir de satisfaction qui pouvait passer pour de la doîileur , ad libitum.

— Venez, mon unique ami , vous qui n'avez pas abandonné sans pilio une ancienne connaissance, vous qui avez un cœur.

Même calme dans l'intonation , même naturel dans l'expression.

— Pauvre dame ! dit Philippe.

— Ils sont donc partis? continua la triste voix.

— Oui, souffla l'interlocuteur, car il ne prononça p;is.

— Je vous sais bien gré, mon digne ami , de tout ce que vous avez fait pour n)oi , reprit l'ombre d'Apolline on étendant vers Philippe une main que celui-ci crut voir reluire comme une large lame de yatagan. Toutefois il prit et sentit frémir dans la sienne cette main moite et palpitante.

— Elle me trompe, pensa Philippe.

— Oui , vous m'avez caché l'affreuse vérité

tant que vous avez pu. J'apprécie à présent votre inaltérable gaîté , vos efforts si généreux pour écarter de moi tout soupçon. De pareils services ne s'oublient pas, Philippe, et ne se paient jamais assez.

Philippe frissonna , Apolline pleura.

— Mais , mon pauvre ami , vous avez dû bien souffrir.

Pour le coup c'était une raillerie qui cachait une trappe d'oubliettes , ou c'était le plus monstrueux aveuglement. Il fallait choisir. Apolline , qui comprit la pensée de son ennemi au silence qu'il gardait , se hâta de porter un dernier couj).

— Mais vous ne pouviez rien pour moi ,

ajouta-t-elle avec accablement. Vous vous

trouviez placé entre deux amis également

chers, l'un plus ancien cependant. 11 vous a 1. 11

fallu ménager celui là. Voyez si je comprends votre conduite , mon cher Philippe , et si la douleur m'a rendue injuste envers vous.

— Que vous êtes bonne! s''écria Philippe mis en déroute, et allant au-devant de la main qu'Apolline ne lui tendait pas. Oui , vous avez compris ma cruelle position, vous avez deviné mes souffrances et dignement jugé mon cœur.

— Scélérat ! pensa madame de Limiers , si l'on n'était pas jugée sévèrement par les hommes, lorsqu'on tue , je te tuerais, bien sûre d'être absoute par Dieu.

Moment de silence pénible et embairassant. Philippe , rassuré , n'était pas encoie à son aise. Tout ce qui précède eût suffi dans le cas où Marcellin se fût marié avec une étiangère, mais on n'avait jias encore purgé celte pié-

DEUX TUAIIISONS. ^ 65

vention du mariage commis avec la propre sœur de Philippe.

— Votre position était deux fois cruelle , mon ami , et c'est , j'en suis sûre , à votre délicatesse extrême que je dois de vous posséder en ce moment. Vous aurez cru avoir un reproche à vous faire; parce que M. Claudel avait été justement choisir votre sœur...

Philippe sentit comme un glaçon à la place de son cœur.

— Mais où le perfide se fût-il adressé ? Il ne connaissait que votre famille et avait renoncé au monde. La première femme qu'il a vue lui a plu.

Philippe voulut prononcer quelques mots de justification.

— Oh! ne parlez pas, dit Apolline d'un ton si gracieux qu'il supposait un angélique

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sourire, je n'ai qu'une seule preuve de votre bonne foi , de la pureté de vos intentions ; coupable envers moi, vous pouviez facilement éviter ma présence, et de loin il n'est plus d'amis.

Philippe s'inclina.

— Allons, elle plaide pour inoi comme Cicéron ne l'eût jamais pu faire. A mesure que les arguments m'arrivent , c'est elle qui les met en œuvre.

— Rassure-toi donc, se disait la jeune femme, respire donc plus librement. Je puis ouvrir la fenêtre , à présent , j'ai pris du cœur, et la sérénité de mon visage ne se démentira point. — Qu'il fait noir, ne trouvez-vous pas, mon cher Philippe? Ces ténèbres me font mal, tout me fait mal, je souffre bien, allez.

— N'ouvrez pas , le jour vous blesserait da-

DELX TKAHISOSS. 4 6S

vanlage. Je suis sûr que vous avez pleuré; ménagez vos yeux , chère dame.

— Tu as peur d'être regardé, hypocrite, se dit Apolline. Puis tout haut :

— Comme vous voudrez , je crois que vous avez raison. Quand s'est fait le mariage? demanda-t-el!e brusquement comme lorsqu'on demande: Quel jour est-il mort?

— Samedi dernier, Madame.

— C'est cela , je me rappelle ; nous sommes allés à Amboise voir un bateau. Vous étiez triste et plein de bonté pour moi... Vous me plaigniez bien, n'est-ce pas?

Philippe ne savait plus que répondre; de passif il devint actif outre njesure. Sans quoi il ne pouvait rester là.

— Vous en avez la preuve, dit-il hardiment.

— Comment cela ?

— Je n'aurais pu assister au mariage. C'était une épreuve au-dessus de mes forces.

Apolline fit un mouvement involontaire dans son ombre.

— Je Tai bien pensé, dit-elle avec une nouvelle poignée de main. Mais, dites-moi, je vous prie , Marcellin était donc bien amoureux?

— Comme un fou, Madame. Remontrances, reproches, menaces même, rien n'a fait. Vous le connaissez: avide de nouveautés, tenant comme un enfant à ses chimères. Je me suis prononcé : cela même a jeté du froid entre ma sœur et moi.

— Mon bonheur que tu as fait, pensa madame de Limiers en se récitant la lettre d'Antonie.

— Bref, j'ai feint de m'être blessé en tombant, et j'ai laissé aller les choses.

DIUX TIUHISONS, 167

— Mais Marcellin a su votre pensée, n'estce pas ?

— Sans restriction.

Ici ni l'un ni l'autre ne put continuer. La parole bouillonnait dans le cœur de la jeune femme pêle-mêle avec la bile et le fiel. Un instant de plus, et elle tonnait contre l'imposteur. Celui-ci, qui se rappelait la lettre accusatrice lue par Apolline, craignait d'aller plus loin, et ne croyait pas d'ailleurs qu'il fut nécessaire de persuader davantd'ge. Contractant ses lèvres comme si elles eussent empêché, selon le vieil Homère , l'essaim des injures de franchir le rempart des dents .

— J'ai toujours pensé, dit-elle que ma liaison avec Marcellin ne pouvait durer toujours; et si le malheur qui m'accable ne me fût arrivé aujourd'hui par votre sœur, demain une autre me l'apportait. Marcellin est changeant,

>I68 DEUX ÏUAHISOINS.

craintif, tout lui fait ombre : il m'explique admirablement son caractère et sa position dans la lettre que voici. Lisez-la.

Philippe voulut s'excuser.

— Non, pas de scrupules; je m'adresse, je vous l'ai dit, au seul ami qui me reste. Vous êtes froid, vQus ; à un jugement solide v'ous joignez une grande connaissance des hommes et une générosité peu commune. D'ailleurs vous êtes trop intéressé dans cette affaire pour que je redoute de m'ouvrir à vous, et vous ne craignez pas de vous compromettra en acceptant mes confidences.

Philippe lut toute la lettre, et la rendit en haussant les épaules.

— N'est-ce pas, dit Apolline, voilà tout ce qu'on peut répondre.'' Je me le répète, et cela ne m'empêche pas d'être malheureuse. Due

fois seule, je sais ce qui m'attend ; mais tant pis pour moi... Je tombe malade, je ne meurs pas, parce que, jeune encore, assez courageuse, et blessée d'ailleurs, je ne vous le dissimulerai pas, je chercherai à vivre pour oublier ; mais cela me durera longtemps...

Un ruisseau de larmes, que Philippe vit briller comme des perles, s'échappa des yeux d'Apolline.

— Du courage, Madame ; ne vous laissez pas abattre.

— Ah ! chacun connaît ses forces ; la fièvre me tient, voyez-vous. Je ne suis pas faite pour vivre seule. Songez donc bien ce que c'est que madame de Limiers avec Marianne, avec \incent, au milieu de ses poules. J'ai dit tout à l'heure que je ne mourrais pas ; mais tenez, cher Phihppe, il y a dans le petit cimetière de

Saint-Mars un beau genêt sous lequel je dormirai bientôt.

Philippe sentit monter malgré lui des pleurs au bord de sa paupière.

A son tour, Apolline remarqua cette émotion.

— Quand partez-vous ? dit-elle, jouant le tout pour le tout.

— Quand vous serez plus raisonnable, Madame.

• — Non, partez; vous avez besoin là-bas, et l'on a besoin de vous.

— Ne me renvoyez pas aujourd'hui; j'espère que la nuit vous aura calmée; demain je prendrai congé de vous moins inquiet.

— "Vous dînerez avec moi ; triste repas, mais ce sera le dernier.

— Quel courage 1 pensa Philippe qui avait faim. Sérieusement, j'tii des remords. Cette

DEUX THAHISOÎNS. ^7\

femme ne pleure pas comme les autres.

— Je ne veux pas que vous restiez constamment près de moi. Puisque vous m'accordez ce jour encore, passons-le comme autrefois. C'est l'heure de notre promenade ; allez, mon ami, je veux tâcher de sécher mes larmes et de faire bon visage au seul homme généreux que je connaisse.

— Vous êtes sublime, dit Philippe en lui serrant respectueusement la main.

— A votre retour, dans une heure, nous dînerons. Faites vos adieux à ce beau Saint- Mars, que vous allez quitter pour aller dans une autre province, et que je ne quitterai, moi, que pour aller dans un autre monde.

— Pas de ces idées lugubres, mon amie ; voyons, ménagez-vous.

Ce mot familier réveilla des serpents endormis dans le cœur de la jeune femme.

M2 DEUX TRAHISO^JS.

— Allez, dit-elle.

Philippe descendit lentement, le cœur léger comme s'il n'avait fait que du bien toute sa vie. Il passa fièrement devant Vincent, triomphalement près de Marianne, regagna la maison de Marcellin, qui lui apparut sous un autre jour. Pour expliquer cette pensée , .nous pourrions comparer Philippe à l'hérilier qui rentre dans la maison mortuaire après l'enlèvement du corps mort.

— A présent, réfléchit Apolline, il ne s'en ira plus en cachette... Marianne, dites à Victoire de préparer un excellent dîner.

Et la jeune femme s'enferma chez elle.

Dieu seul, cette fois, l'entendait pleurer; elle ne pleura que poui lui.

YIÏl

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