‹ Deux versions de la vie de saint Eustache en vers français du Moyen Âge. Édition critiqueChapitre 2 sur 34 · TEXTES GRECS · texte numérisé non relu

TEXTES GRECS

1. — C’est à un texte grec que remontent, directement ou indirectement, toutes les autres versions de la légende de saint Eustache qui nous ont été conservées, en quelque langue que ce soit. Ce texte, qui représente peut-être l'original lui-même ?, et qui est à tout le moins

1 La leggenda di S. Eustachio, 1909, dans Sfudi Medievali, III, p. 169—229, et I testi della leggenda di S. Eustachio, 1910, ib., p. 392-498.

3 M. Angelo Monteverdi est d’avis qu’on a affaire au texte

primitif et original. Pour ce qui caractérise ce texte et le différencie de ses dérivés, voir t4b., p. 393 et suiv.

54 Hoilger Petersen (6)

la forme la plus ancienne qui nous soit parvenue, n’a été connu à l’Occident pendant tout le moyen âge que par une traduction latine; il a été publié à l’époque moderne par Combefis 1 et par les Bollandistes. ? Les manuscrits qui le contiennent remontent jusqu’au X°® siècle 5, mais ce texte étant cité mot à mot par Jean Damascène #, il existait donc déjà au commencement du VIII siècle. Dans son article Der Rythmus über den heiligen Placidas- Eustasius , M. Wilhelm Meyer de Spire nie que ce texte soit la source commune des autres versions et veut retrouver cette source dans la version latine dite libre. Partant de cette thèse que les lésendes des saints martyrs dont l’action se place sur le sol latin ont été originairement composées en latin, l’auteur arrive, par une comparaison, d’une part, du texte grec en question et, d’autre

1 Jllustrium Crhristi martyrum lecti triumphi, Parisiis, 1660, p. 1—44. Réimprimé dans Migne, Pair. gr., t. 105, p. 375 ss. — NH faut relever une traduction française, que M. Monteverdi ne mentionne pas, faite directement sur le texte grec et datant de la même année que l’édition précitée: Les vies de plusieurs SS. Martyrs, evesques et religieux des premiers siecles Escrites en Grec par des Anciens Auteurs Ecclesiastiques. Traduites en François par le R. P. Nicolas le Sueur, Religieux de l’Ordre des Freres Prescheurs de la ruë Neuve S. Honoré A Paris. Chez Antoine Bertier, ruë Saint Jacques, à l’Enseigne de la Fortune. MDCLX. Avec Privilege du Roy, et Approbation des Docteurs, p. 1—-42.

2 Acta Sanclorum, Sept., VI,1757 (nouv. éd., 1867), p.123—133.

# Monteverdi, o. c., p. 398.

4 Voir plus loin p. 98.

8 Nachrichten von der Kôüniglichen Gesellschaft der W'issenschaften zu Gôüttingen. Philologisch-historische IXlasse aus dem Jahre 1915, Berlin 1916, p. 226-—287.

8 Voir plus loin p. 62.

(7) Deux Vies de saint Eustache 55

part, de la traduction latine dite littérale ! avec la version latine libre, à la conclusion que celle-ci n’est pas, comme on l’a cru jusqu'ici, un résumé abrégé du texte grec, mais qu’elle représente la rédaction primitive de la légende.

La vérité est que M. Meyer part d’une idée fausse: suivant lui, l’action de la légende de saint Eustache correspondrait à des événements réels; en d’autres termes, saint Eustache aurait réellement existé et il aurait souffert le martyre à Rome. L'absence totale de tout fondement historique, démontrée d'une manière on ne peut plus convaincante par M. Monteverdi (p. 171—174), les noms grecs des saints et d’autres arguments encore? prouvent le contraire. M. Meyer appelle la légende de notre saint une »légende de ville romaine», mais tant qu'il n’aura pas réussi à prouver le bien fondé de cette appellation, toute son argumentation, d’ailleurs ingénieuse et savante, pèche par la base, tout au moins en ce qui concerne le point en question. Un autre argument de M. Meyer n’est guère plus solide. Il fait remarquer que les détails qui se trouvent dans la rédaction la plus longue, c’est-à-dire notre rédaction grecque, mais qui font défaut à la version libre, ont l'air d’avoir été ajoutés après coup pour rendre le récit plus vraisemblable et décèlent par là même leur caractère adventice. Il me semble qu'on pourrait avec plus de raison prétendre le contraire, c’est-à-dire que les omissions et les remaniements qui caractérisent la version plus courte, par rapport à l’autre version, ont été faits

1 Voir plus loin p. 58.

3 Voir notre article sur l’origine de la légende de saint Eustache qui paraîtra prochainement dans les Neuphilologische Mitteilungen.

56 Holger Petersen (8)

en vue de rendre l’histoire plus vraisemblable. Ainsi, pour ne relever qu’un exemple, on ne peut pas dire que le récit gagne en vraisemblance si l’on suppose que c’est le rédacteur de la version plus détaillée qui transporte le théâtre de la guerre des confins du Danube jusqu'aux contrées situées au-delà de l'Hydaspe. Tout au contraire, si on considère la version la plus complète comme la rédaction primitive, le changement que fait le compilateur de la version libre, en substituant le Danube à l’'Hydaspe, se justifie facilement par un désir de rendre l’histoire plus vraisemblable. Ce changement constitue une amélioration, tandis qu’un changement inverse doit être regardé comme une altération malencontreuse. Du reste, nous n'avons pas besoin de pousser plus loin cet essai de réfutation de la thèse de M. Meyer. Arrêtons-nous au seul nom de l’Hydaspe. Pour nous qui soutenons que la légende de saint Eustache a une origine bouddhique!, le texte qui présente ce nom-ci doit nécessairement être plus authentique que celui qui donne à sa place un autre nom, européen celui-là.

2. — La version généralement attribuée à Métaphraste (X® siècle) dérive, ainsi que le texte que nous examinons sous le n° 3, directement de la version précédente. Elle n’a pas été connue en Occident au moyen âge, mais plus tard elle à joui d’une vogue considérable. ? Son attri-

1 Voir l’article cité à la note précédente.

3 Voir, pour le contenu de cette version et pour sa popularité au cours des siècles, Monteverdi, o. c., p. 394—5 et 492. L'original grec a été publié dans Analecta Bollandiana, IIT, 1884, p. 65 ss. Une traduction latine est donnée par Lipomanus, Vitae Sanclorum priscorum patrum, quae ... nunc primum ex Symeone

bution à Métaphraste a été souvent contestée, entre autres par M. Günter 1, qui est d’avis qu’elle est beaucoup plus ancienne et qu’elle est d’ailleurs la source de notre premier texte grec, opinion bien faiblement et sommairement motivée par l’auteur. Quoi qu'il en soit de l’attribution à Métaphraste, il ressort avec évidence de l’analyse de M. Monteverdi — W. Meyer est du même avis —? que c’est le texte dit de Métaphraste qui dérive de l’autre. Voici un argument de plus. Si on veut bien voir avec nous dans la légende de saint Eustache des influences bouddhiques, on remarque que dans la seconde version grecque ce n’est plus le cerf qui parle, et on la tiendra pour plus jeune et pour secondaire par rapport au premier texte, où le cerf parle lui-même. En effet, d’après le récit bouddhique qui, à ce que nous croyons, a influencé cette première partie de la légende, c’est le cerf qui parle, conformément à la conception qui anime les récits de cette provenance.

Page 1