‹ Deux versions de la vie de saint Eustache en vers français du Moyen Âge. Édition critiqueChapitre 20 sur 34 · V. 505—576 — six douzains en vers de 3 et 7 syllabes · texte numérisé non relu

V. 505—576 — six douzains en vers de 3 et 7 syllabes

disposés suivant le schéma é 3 à e 8 à À e 3 3 Cette

disposition des rimes n’est pas inconnue par ailleurs. H. Chatelain* cite trois compositions du XVe siècle où aaab est répété trois fois l’une après l’autre, dont l’une, de G. Alexis, présente le même mètre.

9. — V. 577—646 — dix septains de vers octosyllabiques rimant ababbcc®, type assez fréquent, selon H. Chate-

2 Pour d’autres compositions où le dernier vers de la strophe, tout en contenant un proverbe, n’en forme pas moins un tout avec les autres vers, voir Naetebus, o. c., type XXXVI, 39 (p. 121), et LXXIX (p. 168), Chatelain, o. c., p. 144—45, et Le Mistere de Saint-Quentin, éd. par H. Chatelain, St. Quentin, 1907—8, Introduction, p. LIV et note 1.

8 Saisissons l’occasion de relever deux autres sentences; aux vers 50—51 on lit:

Car qui pour Dieu ung denier donne A cent doubles luy est rendu, et le vers 884 contient une autre locution proverbiale:

Vraye amour ne se peult celer.

5 À la strophe LXVII, par mégarde, la rime c — a.

(135) Deux Vies de saint Eustache 183

lain1, au XIVe et au XVe siècle. Ailleÿrs ces septains se terminent en général par un proverbe, mais cen ’est pas le cas dans notre poème.

10. — V. 617718 = huit neuvains de vers de 8 syllabes disposés ainsi abaabbcbc’?, disposition et mètre qui se retrouvent exactement à deux endroits dans le 1Apnene de la Passion d'Arras. ÿ

11. — V. 719—790 = huit neuvains de vers de 7 syllabes, rangés d’après le schéma: ababbcbbc. Le dernier vers de la première strophe: Tu soyes le bien venu revient à la même place dans toutes les autres comme refrain. C’est ainsi que la rime c se trouve être la même partout. Ce type n’a pas été enregistré par H. Chatelain. {

12. — V. 791-—862 — chaîne de 18 strophes de quatre vers, dont les trois premiers, rimant ensemble, sont de 8 syllabes et le quatrième de 4 syllabes, et d’une strophe finale de quatre vers octosyllabiques. C’est toujours le quatrième vers qui détermine la rime des trois premiers vers de la strophe suivante. Au dernier vers de la dernière strophe il n’y a pas de rime nouvelle: pour mieux marquer la fin de la série, la première rime de la strophe précédente y est répétée. Le tout est rangé selon la

ormule suivante: : 8 8 : ne 8 4 r : etc. jusqu’à

qqagqr rrrqf.

8884 8888 Sauf la manière de terminer cette série de quatrains, qui paraît

1 O.c., p. 144—145. M. Naetebus, o. c., type LXXIX, p. 168, cite un poème de 1381 avec ce même schéma.

2 Par inadvertance, c — a dans la première strophe.

5 Chatelain, o. c., p. 153.

* La même disposition des rimes est sistalée par Chatelain, 0. c., p. 153 et 173, avec des vers de 8 syllabes (dans deux œuvres du XVe siècle), et avec des vers de 10 syllabes chez Charles d'Orléans comme strophe de ballade.

5 On remarque que les rimes f et g sont des rimes en -eni, ce qui pourtant ne constitue pas une irrégularté, f étant en -ment et g en -gent. Pour l’auteur, qui cherche les rimes riches, es rimes étaient sans doute bien distinctes.

184 Holger Petersen (136)

être originale chez l’auteur, cette juxtaposition de strophes de quatre vers selon le schéma qu’on vient de lire, n’est nullement in connue. Aux œuvres indiquées par H. Chatelain (p. 87) s’ajoutent celles mentionnées par E. Stengel ! et par M. A. Jeanroy ?, lequel corrige une erreur commise à ce sujet par Chatelain. Elles sont toutes du XVe siècle.

13. — V. 863—934 — huit neuvains de vers de 8 syllabes avec cette disposition des rimes: aab abb ccb, type que nous n’avons pas retrouvé ailleurs.

14. — V. 935—1006 — huit neuvains en vers octosyllabiques, rimant selon la formule suivante: aba bbcce be, type dont nous ne connaissons pas d’autre exemple.

15. — V. 1007—-1078 — douze sixains de vers de 8 syllabes avec des rimes différentes à chaque nouveau sixain, rimant aab aab. Cette forme est bien connue. M. Naetebus # n’enregistre pas moins de 21 poèmes, depuis le milieu du XIIe siècle jusqu’à 1400, qui présentent cette même forme. Elle est fréquente aussi dans l’ancienne poésie lyrique. H. Chatelain (p. 111) a dressé une longue liste qui prouve son emploi fréquent au XVe siècle.

16. — V. 1079—1159 — neuf neuvains de vers de 3 et 7 syllabes disposés ainsi: 7 “ 7 be . f Le type inconnu ail-

leurs.

17. — V. 1160—1187 — ballade composée de trois huitains en vers octosyllabiques avec cette disposition des rimes: a b a b b c b.c, suivie d’un envoi de quatre vers, également de 8 syllabes, rimant b c b.c Les rimes a et b, et non seulement,

et er

comme on s’y attend, la rime du refrain c, se retrouvent les mèmes d’un bout à l’autre de Ja ballade. Pour d’autres ballades de ce type, toutes du XVe siècle, nous renvoyons au livre de H.

1 Zeitschrift für franzôsische Sprache und Litteratur, XX XIII, 2 (1908), p. 152.

? Romania, XXXVII (1908), p. 332.

3 Q.c., chapitres XXIX et LXXXV, 2.

4 À la strophe CXXXIX, l’avant-dernière de cette série, l’auteur s’accorde la liberté de faire rimer c avec a.

(137) Deux Vies de saint Eustache 185

Chatelain (p. 170—71) et à la dissertation de M. Max Brandenburg. !

18. — V. 1188—1195 — rondeau de huit vers de 8 syllabes, bâti selon le schéma: ABaAabAB (rimes masculines), et dont la première strophe est de deux vers. C’est un schéma très répandu au XVe siècle. ?

19. — V. 1196—1260 — chant royal, comprenant cinq douzains de vers de 10 syllabes, rimant a b a b b c c d d e d e, et un envoi de cinq vers, également de 10 syllabes, disposés ainsi: d d e de. Il va de soi que la rime e, étant celle du refrain, est la même dans toutes les strophes, mais il en est aïnsi aussi des autres rimes. H. Chatelain (p. 188) a trouvé ce type dans une poésie attribuée à Olivier Maillard. Notre auteur étant selon toutes les apparences plus ancien que celui-ci, il n’y a sans doute pas lieu de voir ici une imitation de sa part.

Résumons en quelques mots les conclusions qui résultent du tableau précédent. Pour le choix du mètre, nous avons vu que le poète se sert de vers de 3, 4, 6, 7, 8 et 10 syllabes. Dix fois (aux n°s 1, 3, 7, 9, 10, 13, 14, 15, 17 et 18) il fait emploi de vers de 8 syllabes pour bâtir des strophes entières, une fois (au n° 4) de ceux de 4 syllabes et autant de fois de ceux de 7 syllabes (au n° 11) et de ceux de 10 syllabes (au n° 19), tandis que les vers de 3 et de 6 syllabes ne se trouvent que mélangés à d’au-

1 Die festen Strophengebilde und einige metrische Künsteleien des Mystere de sainte Barbe, ihr weiteres Vorkommen und ihre verwandten Formen in anderen Mysterien, Greifswald, 1907, p. 69.

2 Voir Chatelain, o.c., p. 200—201, et Brandenburg, o. c., p. 15.

# La rime b est en -ine. Il ne faut pas croire, à cause de la graphie, que les rimes b des strophes CXLVII et CXLVIII à savoir: benigne: condigne: digne et maligne: assigne: signe, fassent exception. A tous ces mots s’applique ce qui a été dit du mot digne, p. 171, note 2.

4 Né en 1430, mort en 1502.

186 Holger Petersen (138)

tres vers. Les strophes à vers mélangés sont au nombre de six et présentent les combinaisons suivantes: mélange de vers de 4 et de 8 syllabes (aux n°: 2, 5 et 12), de vers de 3 et de 7 syllabes (aux n° 8 et 16) — combinaisons des plus communes au XIV® et au XV® siècle 1 —, et de vers de 4, 6 et 10 syllabes (au n° 6), qu’on retrouve chez divers auteurs du XVe siècle 2.

Pour ce qui est de la longueur des strophes, les schémas préférés de l’auteur sont le neuvain (n° 7, 10, 11, 13, 14 et 16) et le douzain (n° 2, 3, 5, 6, 8 et 19). Trois fois nous rencontrons le huitain (n° 1, 17, 18), deux fois le sixain (n° 4, 15) et une fois le quatrain (n° 12) et le septain (n° 9). Il est évident que dans la détermination du nombre des vers pour chaque strophe le poète a été gêné. par son plan préconçu de donner à chaque partie du poème la même longueur. | |

Il n’est en effet pas difficile de voir que telle a été son intention: presque toujours les différentes parties comprennent le nombre de 72 vers. Une fois, au n° 9 qui est de 70 vers, il a employé des strophes de 7 vers, qui ne pourraient former un groupe de 72 vers. Une autre fois, au n° 16 comprenant 81 vers, il a été amené par la richesse de la matière et parce qu'il n’a voulu renvoyer la fin de la grande prière de saint Eustache à la partie suivante, à ajouter un neuvain de trop. Au vers 1160 le cadre se brise: l’auteur abandonne la division en parties de 72 vers et termine son poème plus brillamment, comme nous l'avons vu, par une ballade, un ron-

1 Chatelain, o. c., p. 237.

2 Chatelain, o. c., p. 239.

(139) Deux Vies de saint Eustache 187

deau et un chant royal. — On ne connaît pas d’autres légendes versifiées avec un tel soin de la symétrie dans l’arrangement et la disposition des strophes.

I] ne faudrait pas croire du reste que cette répartition des strophes en groupes bien distincts les uns des autres se fasse d’une façon purement mécanique et indépendamment des articulations du récit. Ces parties présentent en général, même logiquement, un tout achevé: l’auteur y épuise chaque fois sa matière et aborde dans la pa tie suivante des faits nouveaux. C’est ainsi que le passage à un nouveau type strophique se trouve dans la. plupart des cas assez bien motivé et que le changement du schéma offre au lecteur une diversion agréable. Seul le partage en deux du discours de Jésus lors de la seconde apparition, dont le commencement se trouve au n 3 et la continuation au n° 4, nous fait l’effet d’être inutile ou insuffisamment motivé.

En ce qui concerne le nombre des rimes dans les strophes, on remarque que dans la plupart des cas (n°* 1, 2, 3, 5, 6, 7, 9, 10, 11, 13, 14 et 17) ces strophes sont sur trois rimes, assez souvent sur deux rimes (n° 4, 8, 15 et 18), tandis qu’on ne rencontre qu’une strophe de quatre rimes et une de cinq (n° 16 et 19). Un groupe à part est formé par le n° 12 avec sa chaîne de strophes où la rime du dernier vers détermine la rime des trois premiers vers de la strophe suivante et où par conséquent les rimes changent de strophe en strophe jusqu à la fin de la série.

Parmi les types strophiques dont se sert l’auteur, il y en a six (n° 1, 3, 9, 15, 17 et 18) qui sont très fréquents et cinq qui se retrouvent, mais rarement, chez d’autres

188 Holger Petersen (140)

(n° 4, 8, 10,121 et 19). Quant aux huit autres, nous ne les avons pas rencontrés ailleurs. Cinq de ces types (n°: 5, 6, 13, 14 et 16) semblent appartenir en propre à l’auteur. Dans les trois qui restent (n° 2, 7 et 11), la disposition des rimes se retrouve autre part, mais le mètre choisi paraît être original.

Il semble donc qu’on ne saurait refuser à l’auteur une certaine originalité relativement à la versification: s’il a souvent eu recours au bien commun de son époque, il a presque autant de fois, semble-t-il, été indépendant et inventeur de strophes. Une particularité digne de remarque est que l’auteur ne répète jamais une série de strophes une fois employée.

Pour résoudre la question de savoir à quelle époque on a commencé à composer des poèmes non-lyriques contenant des parties avec des strophes différentes, nous avons à nous en tenir à la liste de M. Naetebus. Il en cite 2 seize avant le XV® siècle, dont quatre sont des poèmes dramatiques, mais il ne se trouve parmi eux aucune légende hagiographique.* Le plus ancien des douze poèmes non-dramatiques date de 1226 et présente deux sortes de strophes. Six autres emploient également deux strophes différentes, deux en ont trois et un quatre, un cinq, et finalement un dernier varie sept fois le compas de la strophe. Quelques-uns de ces poèmes présentent une disposition symétrique. Des quatre composi-

1 Cf. pourtant ce qui a été dit du n° 12 ci-dessus.

2 O.c., types LXXXV et LXXXVI.

3 Il ne s’en trouve pas non plus d’une époque antérieure au XVe siècle dans la liste de Paul Meyer dans l’Hist. litt. de la France, XXXIII.

(1141) Deux Vies de saint Eustache 189

tions dramatiques, dont deux remontent au XII° siècle, deux offrent deux variations, une présente trois formes strophiques, et une dernière en a quatre. Cet usage a donc une origine bien ancienne. Et on sait combien, au XV® siècle, les œuvres littéraires composées de strophes de types variés deviennent fréquentes. Il suffit de penser à la structure strophique si caractéristique des mystères et des grandes représentations dramatiques de ce siècle. Il serait très naturel, vu les rapports intimes qui devaient exister entre les deux genres, que cet usage se fût introduit fréquemment aussi, à la même époque, dans les légendes versifiées. Sans entreprendre une étude générale de la question, nous nous sommes borné à dépouiller la liste souvent citée de Paul Meyer où il a énuméré des légendes hagiographiques versifiées, parmi lesquelles il en enregistre aussi quelques-unes du XV® siècle. Le résultat de cet examen ne laisse pas d’être un peu maigre: de toutes ces légendes il n’y a que la dixième version de la Vie de sainte Catherine (p.343), composée par Destrees en 1451, et contenue dans le manuscrit français 14.977 de la Bibliothèque nationale (fol. 41—80), qui présente des couplets à types variés. Le schéma y change de strophe en strophe, de sorte qu’ 1 y a en tout plus de cent combinaisons rhytmiques. Vers la fin, les couplets deviennent très ingénieux, avec des acrostiches et d’autres tours de force. On trouve là des vers de 2, 3, 4, 5, 6, 8 et 10 syllabes; ceux de 5 et de 10 syllabes sont en majorité.

Pourtant le même manuscrit contient deux autres légendes versifiées par le même Destrees, présentant toutes les deux des types variés, mais qui, par une in-

190 Hoilger Petersen (142)

advertance fort excusable, ne figurent pas dans la liste de Paul Meyer. La première est une Vie de sainte Marguerite (fol. 1 v —16 v}) qui, aux termes d’une introduction en prose, qui occupe le fol. 1 r°, a été composée a l’instante priere, requeste et treshumble (sic) commandement de tresillustre princesse et dame madame Marguerite d’Austrice, seulle douayiere de Castille, royne de Cyppre . .. ducesse de Savoye. Elle commence ainsi:

Tout esperit par vray cours de nature,

Selon qu’on troeuve en la saincte Escripture,

Doibt ung seul Dieu louer plain de merite...

Cette version est à ajouter à la liste de Paul Meyer comme la 12° des Vies versifiées de cette sainte. Le poème montre, comme la Vie de sainte Catherine, un changement perpétuel du schéma rythmique.

Le second poème est. une Vie de sainte Wenefrede (fol. 21 v —36 v). Début:

Selon que Dieu me donne intelligence, . Calculer voeul a toute dilligence, Sainte vierge et martire Wenefrede, De ta vye l’expresse refulgence ...

Le procédé de l’auteur est ici le même que dans les deux potmes précédents. — Il est à noter que la liste de Paul Meyer ne comprend pas de Vie de sainte Wenefrede. 1

1 Voir pour cette sainte Acta Sanctorum, Nov., t. I, 3 nov., p. 691 ss. — Nous nous proposons de publier et de commenter les trois poèmes de Destrees, qui est probablement le même que l’auteur du Contreblason de faulses amours (v. Œuvres poétiques de Guillaume Alexis, prieur de Bucy, par Arthur Piaget et Émile Picot, t. I, Paris, 1896, p. 261-——65, et Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. le Baron James de Rothschild, IV, Paris, 1912, p. 133, n° 2812).

(113) Deux Vies de saint Eustache 191

Comparé au procédé de Destrees, la manière de notre auteur se distingue par une simplicité bien plus grande, ce qui pourrait peut-être nous permettre de dater notre poème quelque peu avant 1451 et le faire remonter à la première moitié du XV® siècle. Il n’y a rien dans la langue de l’auteur qui s'oppose à cette datation. La ‘ simplicité relative des rimes nous mène à la même conelusion. : Que le poème appartienne au plein XV® siècle, cela semble certain, vu, entre autres, le fait que parmi les schémas qui y sont employés, il n’y a qu’un petit nombre (n°5 1, 9, 15 et, dans une certaine mesure, n° 4) qui se retrouvent dans la poésie non-lyrique antérieure à ce siècle. ?

Il est à regretter que l’habileté purement technique du versificateur dépasse de beaucoup le talent du poète. Parfois, spécialement là où a été employée une forme à petits vers, l’exposé se change même en un fatras presque inintelligible (voir p. ex. les strophes XLIV et LVIIT. Une autre fois le besoin d’une rime peut amener une faute de logique: ainsi au vers 526 le futur perdras est introduit pour rimer à engendras, quoique le sens exige le parfait. |

1 Cf. A. Piaget, o. c., p. 260.

2 Nous nous en rapportons au livre précité de M. Naetebus.

192 Holger Petersen (141)

Page 1