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xc. M. Ruy Barbosa prononce le discours suivant

Monsieur le Président,

Animé de l'esprit d'entente et d'harmonie, qui l'a toujours inspiré dans cette Conférence, le Gouvernement brésilien, en réconsidérant ses instructions antérieures, d'accord avec lesquelles je m'avais prononcé, dans le Comité d'Examen B, contre la proposition Fry, m'a autorisé à me conduire aujourd'hui comme il me paraîtrait le plus convenable, et à voter pour elle, si, comme lui, je reconnaîtrais la sagesse de cette modification à notre attitude.

En vue de ces pouvoirs, et m'inspirant de la même volonté de conciliation dont je ne me suis éloigné jamais dans les délibérations de cette assemblée, je déclare que le Brésil accepte comme une transaction de bonne foi le vœu proposé par la Délégation de la Grande-Bretagne et appuyé par celle des Etats-Unis d'Amérique.

En le faisant, toutefois, je suis chargé par le Gouvernement brésilien d'accentuer, dans les termes les plus

* Le 9 octobre 1907.

nets» qu'il considère implicite à ce vote la reconnaissance i\\x principe de Tégalité des États souverains et, par suite, Texclusion absolue, dans toute négociation future pour la constitution de la nouvelle cour d'arbitrage, soit du système de la périodicité ou de la rotation dans la distribution des juges, soit de celui de leur choix par des électeurs étrangers.

Nous nous confions, pour espérer que l'on ne se déviera pas de cette ligne de conduite, à la loyauté des Puissances mises à la tête de cette initiative, à leur honneur comme à leur prudence, convaincus qu'elles ne sauraient voir dans notre position d'aujourd'hui le moindre écart des revendications juridiques soutenues par nous pour les servir. Nous n'agissons, au contraire, que pour les servir, et les consolider, en renouvelant notre appel à l'avenir, qui, nous semble- t-il, en confirmera le triomphe.

Mais, en convenant aujourd'hui de cette concession, vous me permettrez, maintenant que je vous parle dans cette Conférence pour la dernière fois, de nous expliquer et de nous défendre, en insistant sur les avantages de TcLuivre de notre résistance, aussi injustement appréciée de ceux dont elle a contrarié les opinions.

Je tiendrais toujours à vous épargner l'ennui de mes discours. Aujourd'hui plus que jamais je désirerais ménager votre temps et votre bonne humeur. Au bout de nos travaux maintenant, je voudrais vous laisser une bonne impression de moi par mon silence. Ce n'est pas de mon gré que j'y manque. Souvent le sacrifice d'un discours est une nécessité pas plus agréable à celui qui le prononce qu'à ceux qui ont à l'écouter. C'est que le devoir n'est pas toujours doux à faire ni à tolérer de la part de notre prochain.

Pourquoi avons-nous résisté?

Tout d'abord, parce que, dans ime besogne où 1 on a fait tant de cas des intérêts vitaux, il serait inconcevable que Ton pût faire bon marché d'un droit vital

Il n'en est, en vérité, aucun plus digne de celte catégorie que celui de régtilité des États souverains.

Ensuite nous avons résisté, parce que, à côté de la nécessité suprême de préserver ce droit, nous tenions à celle de préserver un autre, non moins essentiel, non moins incessible: celui d'assurer toujours à la iustice internationale son caractère d'arbitrage, avec la faculté, y inhérente, pour chaque partie, de choisir ses juges.

Nous avons résisté, enfin, jusqu'à l'extrême, par la considération que, si, malgré tant d'intérêt et tant de chaleur employés, au sein de cette Conférence, par la majorité de ses membres, et justement ceux dont le prestige est le plus grand, dans le but de trouver une formule acceptable pour la composition de la nouvelle cour arbitrale, on n'aboutissait qu'à des échecs successifs, c'était ou que la chose est impraticable, ou que le temps n'est pas encore mûr pour Téclosion de cette nouiveauté inconsistante ei hasardeuse.

Ce que la sagesse nous conseillerait, donc, nous senible-t-il, ce serait d'attendre l'autre Conférence. On ne voudrait pas s'y conformer. Mais pourquoi? D'où viendraitil, cet empressement?

Il provient d'une tendance, dont je vous ai déjà signalé le caractère aventureux, laquelle nous éloigne rapidement de la circonspection qui a présidé à rduivre de la Conférence de 1899, en substituant à l'arbitrage, qui est la forme de la justice pour les souverainetés, la juridiction, que l'on n'avait jamais rêvée pour les affaires internationales que dans les songes creux de l'utopie.

Le péril de cette adultération de l'arbitrage, de ceito illusion séduisante, mais risquée, avait été entre^'u et dénoncé en 1899, dans la première Conférence, par une voix qui a parvenu à se constituer l'oracle de la seconde. Je n'aurais pas besoin de vous nommer notre illustre président, M. Léon Bourgeois. Cet homme d'État vraimeni rare, aint^i par les dons de la parole que par ceux de Trs-

prît et du coeur, disait alors, en ouvrant les travaux de la troisième commission, dans la séance du 9 juin, après setre occupé du caractère purement facultatif du recours à une cour permanente d'arbitrage:

,, C'est dans le même esprit de profonde prudence, et avec le même respect du sentiment national, que, dans Tun et l'autre projet, on s'est abstenu d'inscrire le principe de la permanence des juges. 11 est impossible, en effet, de méconnaître la difficulté d'instituer, dans la situalion politique actuelle du monde, un tribunal composé à l'avance d'un certain nombre de juges représentant les divers pays et siégeant d'une manière permanente dans (les affaires successives. Ce tribunal donnerait, en effet, aux parties, non des arbitres choisis respectivement par elles en connaissance de cause, et investis d'une sorte de mandat personnel de la confiance nationale, mais des jm- (jea » au sons du droit privé, préalablement nommés en dehors du libre choix des parties. Une cour permanente, quelle que soit la haute impartialité de ses membres, risquerait de prendre, aux yeux de l'opinion universelle, le caractère d'une représenitation des États; les gouvernenienls pouvant la croire soumise à des influences politi- (jucs, ou à des courants d'opinion, ne s'accommoderaient pas de venir à elle comme à une juridiction entièrement désintéressée." *

Néanmoins une attitude que tout le monde préconisait alors comme l'expression de la sagesse elle-même, aujourd'hui, dans des circonstances pareilles, nous a attiré des agressions et des offenses grossières. Je n'y ferais point allusion dans cette enceinte, si elles n'auraient eu i'icho le plus inattendu et le plus regrettable dans le& si^mmets de la presse européenne. On a laissé tomber de ces hauteurs, avec l'autorité d'un prestige formidable, dos

1 Le mot njuges" et, peu au-dessus, celui «d'arbitres* se trouvent l'un et l'autre soulicnés en italique dans le texte officiel du discours de M. Bourgeois.

2 Ce passage a été reproduit par M. Bourgeois lui-même dans son rapport aU gouvernement français le 31 décembre 1899. Voyez le Livre Jaune sur La Conférence Internationale de la Paix, 1899, pg. 35-40.

mots, qui blessent en face la vérité publique et matérielle de nos actes, aux dépens de la renommée des États latins d'Amérique, maltraités, sans cause ni raison, tout seulement parce qu'ils ont osé défendre leurs droits avec leurs votes.

Vous qui êtes les témoins de l'innocence des accusés, faites attention à la violence du libelle:

,,Le sort du projet pour la création d'une nouvelle cour arbitrale", dit-il, ,, donne la mesure de l'incapacité des petits États, en ce qui concerne la politique pratique. Ils ont insisté à ce que chaque État, quelle qu'en soit la condition matérielle, morale et intellectuelle, ait une représentation égale dans le tribunal. Le savoir, le caractère, l'expérience et la force armée, tout ça compte pour rien aux yeux de ces intransigeants doctrinaires. Le Haïti et la République Dominicaine, le Salvador et le Venezuela, la Perse et la Chine ce sont tous des États souverains. Donc, raisonnent-ils, il faut que chacun d'eux jouisse du môme droit que la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, les États-Unis, dans le règlement des controverses les plus subtiles de droit et de fait entre les plus grands et les plus éclairés États d'Europe. Étant données ces prémisses, le raisonnement est irréfragable; et ces prémisses sont les bases de la Conférence elle-même. Juridiquement et diplomatiquement, l'argumentation est parfaite; mais la conclusion, malheureusement, n'a pas le sens commun. On ne pourrait pas trouver un exemple, qui mît plus en lumière la fautive composition de la Conférence. Par suite, vu ij^ie les grandes Puissances ne sont point disposées à mettre au-dessus d'elles, comme leurs juges, les États les plu=3 corrompus et les plus arriérés de l'Asie et de l'Amérique du Sud, nous n'aurons pas encore la cour arbitrale."*

>) C'est ainsi que s'exprime le Times, de Londres, dans un article de fond publié le 21 septembre 1907, page 9, sous le litre The Hagae Conférence.

Voici le texte anglais du passage traduit ci-dessus:

„The fate of the proiect for the création of a new Court of Arbitral Justice gives the measure of the unwisdom of the minor States in practical statesmanship. They hâve îDsisted that every State, whatever its material, moral, and intellectual condition, should bave equal représentation in the tribunal. Learning, character, expérience, and armed strength ail count for nothing in the eyes of thèse uncompromising doctrinaires. Haïti and San Domingo, Salvador and Venezuela, Persia and China are ail sovereign States; therefore, it is argued, ail of them must, of right, hâve the same voice as Qreat Britain,

HcureuBcmenl que Ton nous accorde le crédit d'avoir raisonné d'une manière juridiquement et diplomatiquement irréfragable. Ce n'est peu de chose. On convient qu'il faudrait altérer les bases de la Conférence elle-même, pour ébranler celles de notre raisonnement. Ce n'est pas une petite concession. Toutefois, quoique inéluctables les prémisses, la conclusion en est insensée. Voilà comment elle tonne, cette foudre de sagesse.

Mais, tout d'abord, est-ce qu'il y a plus de sens commun, logiquement et pratiquement, dans les considérations que l'on nous oppose? Il y a, sans doute, parmi lesÉtats, comme parmi les individus, des diversités de culture, d'honnêteté, de richesse et de force. Mais est-ce qu'il en résulte une différence quelconque, en ce qui regarde leurs droits essentiels? Les droits civils sont les mêmes pour tous les hommes. Les droits politiques sont les mêmes pour tous les citoyens. Lord Kelvin ou Mr. John Morley ont la même voix pour l'élection de cet auguste parlement souverain de la Grande-Bretagne qu'un ouvrier abruti par le travail et par la misère. Est-ce que, toutefois, la capacité intellectuelle et morale de ce manoeuvre, dégradé par la souffrance et par la peine, est égale à celle de T homme d'État ou du savant? Eh bien: la souveraineté est le droit élémentaire par excellence des États constitués el indépendants. Or, souveraineté veut dire égalité. En idée, comme en pratique, la souveraineté est absolue. Elle ne souffre pas des rangs. Mais la distribution juridictionnelle du droit est une branche de la souveraineté. Donc, s'il faut y avoir parmi les États un organe commun de la justice, nécessairement tous les Étals y doivent avoir une représentation équivalente.

France, Qermany, and the United States in determining nice controversies of law and fact between the greatest and the most enlightened States of Europe. If the premises be granted, the reasoning is irréfragable, and the premises are the Conférence itself. Juridically and diplomatically the argument is perfect; the conclusion, unfortunately, is contrary to commonsense.

.A better illustration of the faulty composition ofthe Conférence could hardly be inagined. As the Qreat Powers are not prepared to set the most corrupt and backward States of Asia and of South America as Judges over them, the Arbitral Court is not likely to be established just yet".

Néanmoins, on en voudrait la classification tout de même. Et qui s'en chargerait? Les États forts. Ce sont eux qui emportent, en même temps, la palme de la puissance et celle de la culture. Ils seraient donc nos classificateurs naturels. Mais n'est-ce pas que nous avons fait déjà Tépreuve de leur capacité classificatrice dans une matiètc analogue à celle en question? Ils ont fait leur possible d'en donner le meilleur échantillon dans le projet de la Cour de prises. 11 n'y avait à y employer que des mesures matérielles: la navigation, le commerce maritime, la marine de guerre. Pour ne pas s'y tromper, il suffirait de se creindre à la statistique. Eh bien: on l'a négligé, pour commettre des injustices manifestes, dont je vous ai donné les preuves mathématiques. '

Or, s'il en est ainsi dans ce champ, où, pour être juste, il ne faudrait plus que d'avoir des yeux, que serait-ce dans le cas où il s'agirait de ranger les nations moins fortes d'aprète le critérium vague et élastique de l'intelligence, de la moralité et de la culture ?

Mais, s'il est certain que nous avons réclamé pour chaque État un siège dans la Cour de justice arbitrale, il n'est nullement vrai que nous ayons prétendu soumettre les États supérieurs au jugement des inférieurs. Non. Çà est faux. On l'a avancé. Nous l'avons démenti.^ Et voici que la fausseté recommence. Mais elle ne cesse d'être fausseté.

Le texte de la proposition brésilienne est péremptoire. Elle porte dans son art. VI:

1 Dans une importante feuille américaine, que Ton dit inspirée par le cabinet de Washington, on a reconnu, à ce sujet, la justice des réclamations brésiliennes.

Voici le langage qu'elle tient, le 27 août 1907, dans un article éditorial, dont a été donné le texte anglais ci-dessus, page 185 et 186,

Pour est ce qui notamment du Brésil, il est tout-à-fait hors de question que

ce pays surpasse considérablement le Mexique en égard de la population, aussi bien que de la richesse, et qu'il est supérieur, sans comparaison, sous ces rapports, à sa mèreftatrie (le Portugal) et mime à toutes tes puissances européennes de la troisième catégorie. Il pourrait même plaider avec de bons fondements le droit d'être classé, dans

l'échelle des nations, au-dessus de l'Espagne, si ce n'était pas au-dessus de l'Empire ottoman. En outre, en ce qui concerne la capacité défensive et offensive, il pourrait probablement l'emporter d'une manière facile sur la Chine, qui se trouve placée, à La Haye sur le même pied des Puissances de premier ordre. A tout prendre nous nous inclinons à croire q reconnais^ la Haye",

ottoman. En outre, en ce qui concerne la capacité défensive et offensive, il pourrait pro-

:ee,à La Ha

a croire que te uresit a jatt son aevotr envers r Amérique latine, en aemanaant que l'on reconnaisse l'égalité parfaite de toutes tes nations présentes à la Deuxième Conférence de

,,Les parties en conflit sont libres, soit de soumettre leur controverse à la cour plénière, soit de choisir^ pour résoudre leur litige, dans le sein de la cour, le nombre de juges qu'elles conviennent d'adopter y

Y a-t-il rien de plus catégorique?

Nous avons, donc, reconnu aux grandes Puissances, comme à toutes les autres, le droit absolu de n'être pas jugées, non seulement par les États sans honnêteté d'Amérique, mais encore par les Étais sans tâche d'Europe. Nous leur avons maintenu à elle toute la liberté, sans restriction, de nommer leurs juges et, par conséquent, la certitude la plus certaine de n'être pas Jugées que par ceux de toute leur confiance.

D'ailleurs, je serais toujours bien loin de m'imaginer que de tels outrages pourraient avoir trait à mon pays, si je ne les voyais tournés expressément à son adresse dans la campagne diffamatoire d'une feuille transatlantique, où l'on a dit que les grandes Puissances ne conviendraient jamais d'avoir leurs causes réglées en arbitrage par des É'tats tels que le Brésil, le Haïti, ou le Guatemala. Le Guatemala ou le Haïti n'ont pas besoin que je les défende. Je me bornerai à mon pays.

Pour se porter à un tel langage contre le Brésil, il faut méconnaître l'histoire des rapports internationaux dans le dernier quartier du siècle dix-neuf. Si ce n'était cette ignorance, on aurait bien su que, de tous les pays de l'Amérique latine, le Brésil est le seul, chez lequel les grandes Puissances, notamment les États-Unis, sont allés chercher des arbitres. Dans le plus célèbre des arbitrages, l'affaire de l'Alabama entre les États-Unis et la Grande-Bretagne, le traité souscrit par les deux parties à Washington le 8 mai 1871 créa la cour de Genève, où l'un des arbitres a été un diplomate brésilien, le vicomte d'Itajubà. A la cour franco-américaine de Washington, constituée pour décider sur les réclamations des deux Puissances en conflit, d'après la convention du 15 jan-

\îer 1880, la présidence a échu au Brésil, dans la personne d'un de nos représentants diplomatiques, le baron d'Arinos. Enfin, les quatre commissions mixtes d'arbitrage, qui ont fonctionné, de 1884 à 1888, à Santiago du Chili, pour juger les réclamations de l'Angleterre, de la France, de l'Allemagne et de Tltalie contre cet État sudaméricain, ont été successivement présidées par trois brésiliens, les conseillers Lopes Netto, Lafayette Pereira et Aguilar d'Andrade.

Ceux qui ignorent ces faits, pourront en constater les deux premiers dans l'ouvrage de Bassett Moore, le fameux internationaliste nord-américain. Ils y verront, encore, que, dans le cas de la cour de Washington, lors de la prorogation de ses travaux, les gouvernements de la France et des Etats-Unis, d'un commun accord, ont adressé une note à celui du Brésil, en lui demandant la continuation des services de notre représentant jusqu'au terme de l'affaire.

Vous voyez bien que la plupart des grandes Puissances, les É'tats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, l'Italie, n'ont pas dédaigné de soumettre le règlement de leurs questions à des arbitres brésiliens, en leur attribuant même la haute position de la présidence dans des cours établies pour les juger. Ce n'est donc pas de nôtre intérêt que nous nous inquiétions, en réclamant pour les États de second ordre un siège à côté des grands, car notre droit à cet honneur est de longtemps reconnu avec une solennité spéciale par l'accord des Puissances, et nous serions les derniers à pouvoir être déclassés aujourd'hui par elles-mêmes, alors que, après un laps de vingt-cinq ans d'une prospérité croissante, nous avons doublé d'importance en population, en culture, en richesse et en force.

En 1870, en 1871, en 1880, de 1884 à 1888, l'Allemagne et l'Italie nous ont sollicité, chacune une fois, des arbitres, et la France, l'Angleterre, les États-Unis, cha-

Clin deux fois. C'est une distinction qui n'est pas échue à nul autre État d'Amérique, excepté les États-Unis.

Et voici qu'aujourd'hui on s'imaginerait de se mo- (luer des États de l'Amérique du Sud à nos dépens, en se figurant comme un ytec plus ultra d'extravagance l'éventualité de ce qu'une grande Puissance viendrait à accepter l'arbitrage du Brésil. N'est-ce pas à nous d'en rire?

Il n'est point vrai non plus que, si l'on n'a pas doté les nations d'une cour arbitrale de réchange, ce soit à cause de l'Asie, ou de l'Amérique du Sud, où résident Tignorance et la corruption. Non, ça n'est nullement vrai. Les faits témoignent contre cette invention d'une manière écrasante.

Les États sud-américains et asiatiques ne sont qu' minorité dans la Conférence. Ils n'y exercent non plus un droit de veto sur les délibérations de la majorité. Si les projets y présentés par de grandes Puissances, pour résoudre le problème de la composition de la nouvelle Cour, n'ont pas pu aboutir, c'est que les grandes Puissances elles-mêmes ont fini par les désavouer.

Elles n'ont formulé que deux solutions là-dessus. La première a été celle de la proposition anglo-franco-américaine. Eh bien: toutes les grandes Puissances, y compris les deux collaboratrices des États-Unis, c'est-à-dire la (,T rande-Bretagne et l'Allemagne, l'ont abandonnée, dans le Sous-comité des huit et dans le Comité d'Examen B. Les États-Unis eux-mêmes, en face de cette unanimité, n'ont pas tenu à leur œuvre. Et de cette façon a fini le système du roulement, avec la classification des États.

L'autre solution a été celle de l'élection de la cour. Elle a été présentée par la Délégation américaine au Comité d'Examen B le 18 septembre, et dans cette même séance elle est tombée, n'ayant obtenue que cinq voix contre neuf. Parmi ces neuf voix, à côté de quatre États de second ordre, la Belgique, le Brésil, le Portugal, la Roumanie, se trouvaient cinq grandes Puissances: l'Aile-

magne, l'Autriche, la Grande-Bretagne, l'Italie, la Russie. Des grandes Puissances la proposition des Etats-Unis n'avait été appuyée que par la France, à côté des Pays- Bas, de la Grèce et de la Perse.

Dans un cas, donc, c'est l'unanimité des Puissances, dans l'autre c'en est l'unanimité moins deux voix seules, qui ont fait échouer l'initiative américaine en cette matière.

Ainsi, si la propulsion du mouvement auquel l'échec est dû, a été à nous seuls, dans le succès de ce mouvement les grandes Puissances n'ont pas eu une part moins considérable que la nôtre. Ce sont elles qui ont déterminé la réussite de cette œuvre méritoire.

C'est tout exprès que je la qualifie de méritoire, car elle a établi avec une solennité magnifique, par le concours général et direct des nations, le principe de l'égalité des États. On en a parlé ici avec dédain. On l'a criblé d'ironies. Il a partagé avec l'arbitrage obligatoire le sort d'amuser l'esprit qui se moque. Ces armes subtiles et élégantes viennent toutes du même carquois. On n'y reconnaîtrait que l'égalité de la force. Nous avons réclamé celle du droit pour les peuples. Nous avons soutenu que toutes les nations sont égales devant la loi des nations.

N'est-ce pas une œuvre de raison, de droiture et de réalité? A ceux qui pourraient en douter, on répondrait avec les maîtres les moins idéalistes dans la littérature du droit international. Prenez, par exemple, le major-général Halleck de l'armée américaine, dont l'ouvrage se distingue par la froideur et le réalisme de son esprit. Il vous dira :

,,Tous les États souverains, quelle qu'en soit la puissance relative, sont égaux aux yeux du droit international, étant doués naturellement des mêmes droits, liés par les mêmes devoirs, soumis à des obligations pareilles. Les différences de grandeur n'y apportent aucune distinction juridique. Une infériorité intellectuelle, soit elle accidentelle ou permanente, ne donne pas une supériorité quel-

conque de droit au voisin plus puissant, et toute avantage dont il s'empare à ce titre, ne sera qu'une usurpation. Telle est la grande loi fondamentale du droit public, qu'il importe à la paix du genre humain, soit dans l'ordre privé soit dans l'ordre politique, de maintenir inviolablcment. '

C'est donc un homme d'épée, dont le livre, d'un positivisme rigide et acéré, n'est pas suspect de faiblesse humanitaire ou de sensiblerie pacifiste, celui qui proclame, ici, dans l'égalité des États la condition primordiale de la paix entre les nations. Ainsi ce n'est que pour la grande aspiration générale de la paix que nous travaillons, en nous opposant de toutes nos forces au triomphe de l'inégalité dans la composition de la cour d'arbitrage international.

Eh bien: voici nos motifs, à nous, Étals de l'Amérique latine, pour ne pas fléchir dans la défense du principe que nous avons maintenu. Est-ce qu'ils ne sont pas assez légitimes? On peut transiger sur des intérêts, ou sur des droits d'estimation économique. Mais on ne le pourrait point, sans faiblesse, sans désertion et sans honte, sur des droits qui emportent l'honneur.

Et voici où l'on serait allé trouver l'humeur querelleuse et l'imbécilité politique des pays de l'Amérique latine. On a rempli le monde, autour de la Conférence, du bruit de l'hostilité brésilienne aux États-Unis.

Mais c'est une invention ridicule. Lors du projet qui nous a séparé, notre gouvernement n'épargna pas des efforts, pour éviter cette faute. On ne nous a pas écouté. On nous a poussé de cette façon au dissentiment, dont ou nous accuse. Mais il s'est borné aux deux cas, où il était dune nécessité inéluctable: celui de la classification des États souverains, qui anéantirait par les fondements tout le droit international, et celui de la Cour de Prises, dont Torganisation nous dépouillait, sans raison ni prétexte

I Haileck Intern. Law. 1893. Vol 1 116—17.

possible, d'un droit manifeste. Hors de là, nous avons appuyé les États-Unis dans toutes leurs propositions considérables: l'immunité de la propriété privée sur mer, le recouvrement des dettes contractuelles, l'arbitrage obligatoire, la périodicité des Conférences.

Si nous en avons divergé dans les deux cas extrêmes de transgression d'un principe inviolable et d'offense directe à notre droit, n'était-ce pas notre habitude, ancienne et connue, cette indépendance, même dans des espèces sans comparaison moins graves? Quand nos amis de l'Amérique du Nord, en 1856, nous invitèrent à les suivre, en refusant de souscrire à l'abolition de la course, jusqu'à ce que l'on n'aurait aboli la capture, qu'est-ce que nous avons fait? Nous nous sommes prononcés contre la capture; mais nous avons adhéré à l'extinction immédiate de la course. Et, néanmoins, alors il ne s'agissait point de parer un coup fatal contre nos droits.

Nous étions, à cette époque là, environ douze millions d'âmes. Nous sommes aujourd'hui vingt-cinq millions. Eh bien: ce droit d'avoir une conscience et d'en être dignes, exercé par douze millions de brésiliens au milieu du siècle dernier, l'auraient-ils perdu nos vingt-cinq millions de brésiliens au commencement de ce siècle? Nous aîvons toujours cru que, pour nous mettre à la hauteur d'une noble amitié, il nous fallait, tout d'abord, la mériter par l'estime de nous-mêmes.

L'indépendance mutuelle n'affaiblit pas, elle doit, au contraire, assurer et approfondir la cordialité entre des natfons qui, en tenant à leur honneur, ont contracté, par leur histoire et par leurs intérêts, des sympathies intimes et des rapports nécessaires. La justice réciproque est le lien le plus ferme des grandes amitiés, et les deux plus grands États des deux Amériques ne sauraient oublier jamais la manière dont ils Font exercée l'un envers l'autre, le Brésil dans l'arbitrage de l'Alabama, le plus mémorable de l'histoire, les États-Unis dans la sentence arbitrale de

Cleveland. Ajoutez-y Texcursion Root, dernier témoignage do la solidarité de notre hémisphère, et vous aurez à conclure que, entre l'Amérique du Nord et l'Amérique du Sud, on peut, à l'occasion, diverger d'avis, mais l'âme en est la même, le même l'avenir, et l'on ne pourra différer dans les sentiments.

En envisageant dans cette lumière la face des questions résolues ou ajournées par cette Conférence, cela nous est bien égal que l'on continue à parler avec mépris, sous le nom de petits États, de ceux qui ne manient encore la puissance de la guerre, et à proposer, comme on l'a fait dans certaines régions de la grande presse, que l'on substitue aux Conférences, sensibles aitx difficultés de droit et prudentes à ne vouloir pas culbuter des problèmes séculaires, les Congrès, où l'on pourrait négocier en I)etit comité les intérêts des forts, dans l'attente que les faibles ne résisteraient à l'honneur d'y adhérer.

Nous serions bien curieux d'en assister aujourd'hui k Texpérience; car ce que celle de cette Coniférence nous montre, c'est que les embarras à la solution des cas difficiles ne sont pas l'œuvre de la résistance des États de second ordre, mais l'effet de l'opposition des grandes Puissances. Voyez l'abolition de la capture, le régime de la contrebande de guerre, le blocus, l'arbitrage obligatoire et le reste. Les États non puissants ont été à peu près unanimes à se réunir autour des bonnes solutions Ubérales et humanitaires. Ce sont les grandes Puissances (iui divergèrent, soit de ces solutions' bienfaisantes, soit les unes des autres dans l'appréciation de leurs nécessités. Je voudrais bien voir si l'atmosphère tiède des congrèb aurait la vertu d'effacer aisément ces dissidences rebelles à l'air libre des assemblées mondiales.

Quant aux autres États, retenus à Tantichambre avec la faculté d'acquiescence ultérieure, j'aurais une chose u vous dire. C'est la plus abominable des erreurs celle que Ton persiste à commettre, en insistant à enseigner aux

peuples que les rangs entre les États doivent se mesurer d'après leur situation militaire, et ça justement dans une assemblée dont le but est d'écarter la guerre.

Voyez-en bien les conséquences, plus redoutables désormais que dans aucune autre époque. Il y a environ trois ans, l'Europe ne découvrait dans son horizon politique, hors d'elle-même, que les États-Unis, comme une espèce de projection européenne et la seule représentation non négligeable de l'Occident. L'Asie et l'Amérique latine n'étaient que des expressions à peu près géographiques, avec une situation politique de complaisance. Un beau jour, au milieu de l'étonnement général, on s'est aperçu d'une apparition effroyable à l'Orient. C'était la naissance inespérée d'une grande Puissance. Le Japon entrait au concert européen par la porte de la guerre, qu'il enfonça ie son épée.

A nous, États de l'Amérique latine, on nous a inviti à y entrer par la porte de la paix. Nous en avons dépassé le seuil dans cette Conférence, et vous avez commencé h nous connaître comme ouvriers de la paix et du droit. )Iais, si nous nous trouvions déçus, si l'on nous rébutait désillusionnés, avec l'expérience que la grandeur internationale ne se mesure que par la force des armes, alors, par votre œuvre, le résultat de la Seconde Conférence de la Paix aurait été de renverser le courant politique du monde dans le sens de la guerre, en nous poussant à chercher dans les grandes armées et dans les grandes marines la reconnaissance de notre position, en vain indiquée par la population, par l'intelligence et par la richesse.

Est-ce que nous n'y réussirions pas? Il ne faut pas s'y méprendre. Ces différences de grandeur entre les pays d'Europe et ceux d'Amérique sont bien accidentelles. Ici on se développe lentement. La terre est déjà prise. Le fardeau de la lutte pour la vie est écrasant. Mais au delA de l'Atlantique, dans ces pays de croissance rapide, la sève humaine est comme celle de nos forêts: elle impro-

vise des peuples. Nous ne dépérissons pas sous Tobligation du service militaire. Nous n'avons pas des castes sociales. Nous ne subissons pas l'héritage accablant d'un long passé de guerres. Nous ne connaissons que les dettes réproductives de la paix et du travail. Dans ces vastes bassins d'immigration, où la famille s'épanouit libre et nombreuse comme ces grandes fleurs d'Amérique étalées à la surface de nos belles eaux tropicales, il suffit quelquefois d'une ou deux générations, pour doubler la population d'un pays tranquille et prospère. Le Brésil, par exemple, il y a cinquante ans, ne contenait plus de douze ou treize millions d'âmes. Il en contient aujourd'hui vingtcinq millions. Combien en aura-t-il d'ici à vingt-cinq ans, si l'on tient compte que les moyens de peuplement de son territoire ont grandi incomparablement, quel'affluence des courants étrangers y augmente de plus en plus, et que notre existence lointaine, à peine entrevue jusqu'ici, commence maintenant à se révéler au monde en plein jour?

Or, pour les événements qui font l'histoire, qu'est-ce que le temps d'une ou deux générations? Ce n'est plus, dans le mouvement du monde, que l'espace d'un jour au lendemain. Pourquoi, donc, parler si volontiers de faibles et de forts, de petits et de grands parmi les nations? Dans ce temps-ci la maturité se mêle, quelquefois, pour les peuples, à l'adolescence. A la course de cette ère accélérée, l'avenir envahit le présent. Puis, le futur est toujours plein d'inversions et de surprises.

Mais, quoique ce soit, la compétence, l'avantage, la nécessité de ces assemblées périodiques de la paix est une conquête irrévocable. On ne viendra pas à bout de les empêcher, de les frustrer, de les remplacer. C'est une porte ouverte pour toujours. Le droit des nations y passera peu à peu tout entier. Le champ occupé en 1899 n'a fait que s'élargir, malgré tout, avec gloire, en 1907, et, lie même que la première Conférence a rendu nécessaire la convocation de la seconde, celle-ci rendra inévitable la réunion de la troisième. (Applaudisseniefits prolofigés).

Cour de justice arbitrale

Réserves brésiliennes/

Hommage à S. Exe. M. L. Bourgeois.

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