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Dimanche

Le temps beau, mais glacé. — Lu de Maistre en m'éveillant; mauvaise sensation que celle de retrouver la vie, en s'éveillant, chaque matin. — Allé au Journal. — Lu les journaux. — Pris des notes, et à deux heures revenu chez moi faire un feuilleton sur la pièce d'Empis (tant pis !), mais pas en train. — Ai tout jeté là pour avaler des œufs frais et m'habiller. — Une longue, longue toilette qui n'a guères fini qu'à cinq heures. Es muy bien^ signora? — G... est venu. — Sortis ensemble. — Jeté une carte chez M. D... et Mé?> 7'aguer au Palais-Royal. — Un

ciel tout en nues, une lumière grise et perlée infiniment douce et touchante. — Ai remarqué une jolie et grande femme, jeune, élancée, teint d'ivoire jauni, yeux vert de mer, expression attentive bien supérieure à l'air vague et rêveur qu'affectent les femmes de ce diable de temps; — elle promenait un enfant. Vient-elle là souvent ? Le châle tordu sur les reins cambrés trahissant les beautés secrètes. Belle créature en résumé ! — Offert à dîner chez Véfour à G... Dîné excellemment en regrettant Guérin, notre dîneurpoète. — Sans mal de tête, sans lourdeur après. — Conduit G... chez madame A...

Descendu chez Ap. — Y ai échangé dés mots assez vifs avec une jeune marchande qui a eu l'hypocrite bêtise de trouver mauvais que je la lorgnasse. — Remonté le Boulevard, mais le froid m'a chassé de Tortoni. — Rentré. — Griffonné mon feuilleton pour demain et couché à une heure fort avancée si (car ma pendule s'est arrêtée) j'en juge par les bruits du dehors qui s'éteignent peu à peu dans le silence.

Levé à six heures. — Achevé mon feuilleton. — Allé au Journal. — Fait un premier Paris pour demain. — Lu les journaux, enfin travaillé jusqu'à cinq heures et demie. — Allé chez G... un peu fatigué. Ne Tai pas trouvé et me suis mis à lire des Revues en l'attendant. Au fait, des Revues, ce n'est bon à lire qu'en attendant quelqu'un. — G... est rentré. Causé en admirant une gravure de Nattier d'après Rubens. J'aime mieux cet homme que Raphaël lui-même. Il trouble à tel point mes organes que l'intelligence ne juge plus, critique de chair et d'os que je suis ! — Dîné ensemble. — Le temps est plus froid qu'hier encore. La têie lasse, les nerfs abîmés, je me suis promis de ne pas sortir ce soir. — Point de toilette à faire. Un beau débarras.

Rentré donc chez moi. — N'est venu personne. Est-ce que Guérin serait souffrant, par hasard ? — Kcrivaillé des lettres avec cette espèce de fureur qui me fait les précipiter les unes sur les autres. En règle maintenant avec tous mes correspondants, excepté avec M... — Appris que ma conversation d'avant-hier soir en loge aux Français a piqué

de curiosité la tante de mademoiselle Dupont qui se trouvait dans la loge de M. de C... où j'étais. La tante et la nièce, hier soir, sont venues regarder dans la même loge pour savoir sans doute si je m'y trouvais. — Ma foi, je serais bien aise de savoir si la Dupont a la voix aussi vibrante, aussi caquet-bon-bec ma mie hors la scène que sur la scène. Nous verrons peut-être. — Pas en train de veiller. Couché.

1 1 septembre.

Levé à... Fermé des lettres. — Habillé. — Allé au Journal. — Lu les journaux. Corrigé un article. Fait diverses choses et revenu chez moi vers trois heures. — Fourré à écrire. — Le temps est nuageux, mais avec des percées de bleu superbe, et le vent souffle de l'Est. — Avalé trois œufs frais tout en courant. — Fait unelongue toilette et sorti. — Allé chez la Marchesa que j'ai trouvée avec une figure lasse et passionnée comme si elle l'était. — Assisté à son dîner, mais j'ai refusé de dîner parce que je ne voulais pas rester. — Pris un cabriolet. — Allé chez ma tante. — Pas trouvée. — Fait charrier chez P. L. F..., Tancienne maîtresse de T... L'ai invitée à souper pour demain, de la part de

Gau... Puis, allé voir la fiancée de G... Nous avons tristement fait cin'ée du triste et bouffon mariage de matante. — Revenu au Théâtre-Français ; — mortellement ennuyé à voir jouer les Horaces. N'ai trouvé mademoiselle Rachel bonne qu'un seul moment et qui n'a pas été long. D'ennui, je suis monté jusqu'à notre Boulevard de Gand dont la beauté ne pâlit point. Gagné de l'appétit en me promenant, et comme je n'avais pas dîné, suis allé souper au Café Anglais.

19 au soir.

N'ai pas oublié de noter ces jours-ci, mais n'ai pas voulu les noter. — Qu'ils restent une lacune ici et que ne peuvent-ils en être une dans ma vie ! Mais ce souhait est vain. Le souvenir se charge du passé et vous en rapporte l'image. La dernière chose que j'estimais dans mon âme y a été brisée et flétrie ; je suis plus libre, mais à quel prix ?

Non, je ne me replierai pas sur des sensations réprimées, mais non vaincues encore, et quelque soitle dessous, que la vie reprenne le fil de l'eau ! — Aujourd'hui levé à huit heures, abattu (nerveusement du moins), avec un rhume atroce gagné ces jours-ci en

sortant du bain, las d'une nuit d'autant plus lourde et plus agitée que j'avais soupe hier soir. — J'étais allé chez madame de F..., où se trouvaient force Anglaises (les plus désagréables pécores du monde connu que des Anglaises ! mais celles-là renchérissant sur la désagréabiliié d\x reste de la nation). Plus, des petites filles françaises bien dignes d'être des A/ m' par la gaucherie et par la fraîcheur vulgaire. — Immensément ennuyé et complètement muet. — Par conséquent, sorti de bonne heure, et, comme j'avais supprimé le déjeuner et le dîner, je suis allé souper au Café Anglais, — seul et égoïste. — Y ai vu une jolie et petite femme, par parenthèse, délicate, mince, avec des. mains effilées et des yeux de velours, et qui mangeait comme un crocodile. — Charmant spectacle !

Aujourd'hui donc sous Tempire des horreurs d'une digestion retardée et d'une nuit fiévreuse. — Allé au Journal à huit heures. — Travaillé là jusqu'à quatre heures, à diverses choses. — Revenu chez moi avec G... qui m'a quitté. — Un temps splendide, mais tellement souflFert que j'ai fait faire du feu pour ne plus sortir. — Lu du de Maistre. — Grand esprit, énorme portée philosophique, imagination de flamme avec une aculcncss que n'ont pas toujours ces esprits flambants.

— iJo —

— Essayé de travailler de tête, mais pas en train. — Dîné férocement, comme la suave petite personne d'hier soupait à belles dents de nacre, — ravissante tigresse! — Repris de Maistre. — G... est venu; causé avec une gaîté fulgurante. — Lui parti, écrit une longue lettre à L. M... Puis lu. Puis pensé à... et à... Couché enfin et lu de l'Histoire Romaine dans Michelet.

Mieux qu'hier, mais pas bien encore ; — le temps contrastant avec celui d'hier, triste, pluvieux, coupé d'averses. Allé au Journal. Travaillé, lu, et pris des notes. — Causé avec ce Suédois, M... Curieux à entendre^ mais radical comme le démon, car le démon est très certainement radical. — Revenu à quatre heures. — Habillé et allé chezCh... où je dînais, avec ma tante et MM. D... et D... Delà chez Musard, où ils ont joué cette ensorcelante chose, l'air de la Sémiramidey qui me ferait croire à l'âme si je n'y croyais pas, — volupté inexprimable comme la volupté de la lumière, sensation d'une si grande plénitude qu'à se répéter elle ne s'affaiblit pas, même dans moi, nature si sèche et si

bornés. — Quitté ma tante après le concert. — Dit bonsoir à Ap... Rôdaillé au Boulevard, mais des gouttes de pluie m'ont forcé à rentrer. — Ecrit ceci et me jette au lit et vais lire.

2 1 au soir.

Le temps spleenétique aujourd'hui. — Je rentre, sous la pluie, dans la disposition la plus misérable, et je ne ressortirai pas. — Je devais voir la reprise du Père de famille^ de ce forcené génie que la manie sacrilège des innovations a perdu, ce Diderot^ père libertin des bâtards impudents de l'école actuelle, mais il eût fallu s'habiller, mettre sa Chlamyde^ et d'indolence physique et de tristesse intérieure, je suis resté!

Qu'ai-je fait aujourd'hui ? la même chose que tous les jours, composée de mille choses dont le profit n'est peut-être pas bien sûr. — Avec cela, n'ayant pas la joie, le plaisir du moment, qu'avait le singe qui jetait des doublons à la mer. Je n'ai ce plaisir que quand je cause, Cymbalum tinuieus, car quoi de plus jeté à la mer que l'esprit et le temps dépensés dans la causerie?... 11 faut que je me défie de cela. — Ne périt-on pas par ses

qualités même ? — Voici depuis quelques jours que je suis effrayé du néant de mon passé, car l'homme ne doit pas vivre seulement en lui; j'ai des remords d'intelligence. Qu'ai-je fait et que suis-je ? — Excepté quelques fragments écrits à bâtons rompus et qui «reposent, Dieu merci ! sous l'inviolabilité du portefeuille, et ce roman peut-être éternellement inédit de Germaine ', plein de lueurs à travers des incohérences de détail, et où la vérité humaine meurt dans l'idéal d'un syllogisme, livre cruel et précordial en bien des endroits, écrit d'un style sans unité où la vanité des instincts lutte contre la puberté mal apprise et corrompue, œuvre informe et qui sera curieuse si je deviens jamais quelque chose, chaos de deux énormes volumes dans lequel j'ai promené une équerre de cuivre, qu'est-ce que je laisserais d'achevé, de forclos, si je mourais ? — et j'aurai bientôt trente ans ! — Où ai-je donc vu qu'il faut savoir à moitié une foule de choses afin d'en savoir bien une seule ; telle est peut-être mon excuse et ma consolation. — J'ai touché à beaucoup de faits et d'idées, mais il faut creuser, systématiser, organiser, idcer enfin pour son compte. Dorénavant je vais mettre

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