‹ Deuxième memorandumChapitre 26 sur 30 · Mademoiselle Flavie de Glatigny · texte numérisé non relu

Mademoiselle Flavie de Glatigny

a plus d'énergie qu'unmillier de filles de vingt ans ; toujours le même regard d'éclairs et la même parole si incisivement éloquente. — Parlé de vous, encore de vous, et de Marie. — Lui ai tout raconté de sa mort et de votre calvaire. — Elle m'a demandé le portrait de Marie, si je l'avais. Or, je Tai, et je le lui porterai quand je retournerai la voir.

Rentré et diné à cinq heures et demie. — Madame Levivier est venue à six heures, mais mon père l'a renvoyée (c'est le mot), à sept heures, pour se coucher, — et je suis resté seul. Léon, qui a la grippe, est monté se coucher, — donc solitude pour moi, c'està-dire tête-à-tête avec votre pensée. — Ecrit à l'administration du Pays pour l'envoi de mon journal. — Lu du Capefigue : les Quatre derniers siècles de l'Église ; — esprit excellent, s'il n'était pas superficiel. — Resté seul dans ce salon, où je vous écris ce Mémorandum, et qui à ses quatre coins a de ma vie. Les volets sont fermés, les larges rideaux tombés, la lampe est voilée. Ainsi l'appartement, absolument le même que dans mes jours d'enfance, a de la grandeur. — Mon portrait, que mon père n'a pas encore suspendu au mur \ ce portrait noir, sévère et

I. Ce portrait est un des trois portraits de l'auteur peints par Carolus Duran.

Byronierty que vous connaissez, est posé sur le canapé et me regarde. — Le silence est d'une profondeur imposante. — La Bastide est bruyante à dix heures et demie en comparaison du silence morne qui pèse sur cette bourgade endormie : on n'entend ni le traînement d'un sabot ni l'aboiement d'un chien. Au reste, pas de chiens ici comme à la Bastide ; depuis que j'y suis, je n'en ai rencontré qu'un, un Néïor. — Il pleut, c'est le seul bruit qu'on entende. — Je vais me coucher et lire dans mon lit.

i*"" décembre.

Levé à huit heures. — Adélaïde, à qui j'ai écrit de revenir pour le temps que j'ai à passer ici, est arrivée. Il m'a été doux de revoir cette vieille figure. Elle a repris son service auprès de moi et ne le résignera qu'à mon départ. — Resté en peignoir à causer avec Léon jusqu'à l'heure de la poste. — VAlo est venue, et je n'ai rien eu de vous. L'inquiétude me mord ; et cependant je me dis que si Raymond était malade, si vous étiez malheureuse, vous m'écririez; et que si vous étiez malade, vous me feriez écrire par Raymond. Vous n'imiteriez pas Marie, qui nous

a brisé le cœur à jamais en nous cachant ce qu'elle souffrait... Eh bien, je me dis cela, et l'inquiétude continue sa morsure. — Rien ne peut contre le cœur ; et sa déraison même est plus forte que toute la raison de l'intelligence.

Déjeuné. — Après déjeuner, restés, l'abbé et moi, dans le salon tête à tête. — Mon père toujours dans sa chambre à rienner^ — je fais le mot pour lui. — Avons parlé tristement des changements moraux et intellectuels qui se sont produits en lui, et qui sont tels que ma mère sortant du cercueil tout à l'heure ne le reconnaîtrait pas ! J'ose à peine écrire ici ce que j'en pense ; je vous le dirai ; mais récrire, du moins aujourd'hui, me ferait trop mal. J'attendrai d'être un peu bronzé sur l'impression qu'il me cause. Fait un peu de toilette vers trois heures et une visite à mademoiselle Adèle Du Manoir, qui vit seule dans une maison devant la porte de laquelle j'ai vu longtemps un puits, qui s'appelait le puits Colybeaux, et d'où Ton avait puisé Teau qui servit à mon baptême. Le puits a disparu comme le puits de la Bible ; — le puits, cette chose charmante de forme et d'usage, autour duquel les femmes font groupe et d'où elles remportent leurs cruches pleines dans leurs bras mouillés. — Suis resté une heure chez

mademoiselle Adèle. C'est celle-là qu'enfants nous appelions Flore, parce que nous avions lu dans le Dictionnaire Mythologique de Champré que Flore était la déesse qui avait le plus doux sourire. Mademoiselle Adèle Du Manoir l'avait délicieux, et il en reste encore quelque chose sur cette bouche qui n'a plus ni rose ni ivoire. — L'ai fait pleurer, en lui parlant de sa mère, deux belles larmes naïves qu'elle n'a pas cadrées, et qui ont roulé dans ce qui lui reste de sourire. Elle a eu, le temps de ces larmes, à mes yeux, vingt-cinq ans.

Rentré. — Dîné... — Mon père avait fait prier madame Levi^ier de dîner avec nous.

— Léon toujours grippé, coiflFé d'un immense bonnet de coton, impayable de physionomie sous ce bonnet droit et pointu comme un bonnet persan. C'est la grippe de Léon qui nous a empêchés d'aller rôder au marais ou à l'Abbaye. — Le temps très pur et d'une lumière rosée qui est devenue tout à fait rose vers le soir. A présent il pleut ; il est onze heures. — J'écris ceci après avoir, depuis sept heures (heure du départ de madame Le V. dans cette singulière maison), repris ma lecture des Quatre derniers siècles de i Eglise.

— Je suis seul debout dans la maison ! j'ai envoyé se coucher les servantes ; le feu s'é-

teint dans la cheminée du salon. On n'entend pas le vol d'une mouche, d'une de ces petites mouches imperceptibles qui viennent parfois se brûler à la lumière. Je n'ai jamais nulle part eu la sensation d'un pareil silence. — Autrefois, dans mon enfance, il y avait des charbonniers qui s'en retournaient de nuit à la forêt de La Plaise, et qui chantaient ou faisaient claquer leurs fouets du haut de leurs petits chevaux à sonnettes ; mais plus rien maintenant ! — Le silence, le vaste silence, plus profond que celui des bois ; car les bois murmurent. — Je suis mélancoliquement amoureux de cette sensation...

Adieu. Que Dieu vous garde de mal, et moi de votre oubli, le plus grand mal que pourrait me faire la vie ! — Je vais me coucher en pensant à vous... Toujours !

2 décembre.

Mauvaise journée î Pas de lettres de cet Ange Blanc, qui me verse tant de noir dans l'âme. — Beau temps jusqu'à trois heures, dont je n'ai pas joui à cause de l'abandon dans lequel vous me tenez. — L'âme amère, pleine d'une colère sombre ; horriblement souffert. — Ai lu toujours de l'Histoire de

l'Église, mais mal, avec distraction ; ne sachant ce qu'il faut penser de ce retard de lettres qui me tue. — Ne suis pas sorti, mais ai passé mon temps à marcher comme une âme en peine dans cette maison, noire du passé, et que vous me noircissez bien plus encore en ne m'écrivant pas. — Me suis suspendu des heures entières à une grande carte de géographie attachée au lambris du corridor de là-haut, pour y regarder M... de M... et y chercher la Bastide. — Avez-vous ma lettre maintenant ? Combien faut-il de temps pour qu'une lettre vienne de la Bastide à Saint-Sauveur ? Voilà ce que j'ignore. — Quel supplice que l'anxiété ! — Ai voulu travailler, mais l'idée fixe ne me l'a pas permis, et ce soir Je n'ai aucune douceur à vous écrire ce Mémorandum d'un jour que vous avez rendu cruel...

N. B. — Aujourd'hui, mon père nous a parlé de notre grand-père Ango, sous le portrait duquel je m'assieds dans la salle à manger, quand nous sommes à table ; et il m'a dit qu'on ne Tavait jamais vu rire après la mort du Roi ; et il a vécu encore des années. — Quelle profondeur !

3 décembre.

Rôdé toute la journée, le cœur enragé d'inquiétude, le long des corridors et dans les appartements en enfilade de cette maison, qui est pour moi un sépulcre plein de roses, comme le sarcophage de Roméo et de Juliette à Vérone. — Les roses, ce sont les souvenirs.

— Pas de lettres. — Donc pas de cœur à écrire les détails d'une si misérable journée.

— Pourquoi me tuez-vous ainsi en n'écrivant pas?...

4 décembre.

Toujours pas de lettres! — L'inquiétude est devenue d'une telle persistance qu'il n'y a pas une minute de ma vie qui n'en soit dévorée... Pour moi, Saint-Sauveur n'existe plus...

5 décembre.

Après la poste attendue fiévreusement, et qui ne m'a rien apporté, j'ai pris la résolution d'aller demain — si demain elle ne m'ap-

porte rien encore — à Valognes, faire jouer le télégraphe afin de savoir ce que vous et Raymond devenez. — Cette résolution m'a un peu calmé. Je vous ai écrit à la Bastide une lettre qui ressemble au cri (( Au feu ! » d'un incendie. — Et Timage est bien juste, car j'ai le feu d'un incendie d'inquiétude au cœur. — Mais cette lettre, quand vous parviendra-t-elle ?... Je ne puis attendre davantage... Donc le télégraphe demain !

Journée triste de toutes manières. — Adélaïde mal reçue par mon père, qui ne passe pas à une fille qui a servi chez lui cinquantedeux ans d'aller consacrer les débris d'une santé perdue à une famille qu'elle adore^ Adélaïde, très délicatement fière, n'a pas voulu rester à Saint-Sauveur, et s'en est, à mon grand regret, retournée à Briquebec. — Dans l'impossibilité de travailler, je suis allé me promener dans le jardin, aux places que ma mère aimait, le long de Tespalier des pêchers et dans l'allée à droite du parterre. Mais plus de parterre, plus de fleurs î de l'herbe dans les allées, la grande corbeille en morceaux, les murs mousseux, la négligence, l'abandon, la mort î — Le jardin était ce que ma mère aimait le plus, et par amour pour elle, par piété de souvenir, mon père aurait dû le faire cultiver. — Je ne puis dire Telfet

de cet abandon, de cette prise de possession par l'herbe de ces belles allées que j'avais vues si bien tenues, de ces pilastres brisés, de ces rosiers qui pendaient, la tète sans appui, jusque sur le sol. — Si mon père vit dix ans encore , le jardin que ma mère aimait, et où j'ai commandé l'armée de mes trois frères à cheval sur un bâton, et plus fier et plus heureux que Roger sur l'Hippogriffe, sera dans un état plus affreux que le jardin de la Grande Bretèche... J'y ai pourtant cueilli cette dernière rose, qui embaumait les ronces sans feuilles sur lesquelles je l'ai rompue, et je Tai portée sur mon cœur — inquiet de vous et triste à mourir — toute la journée. Je la mets ici pour vous. Je veux que vous l'y trouviez, et qu'elle vous dise — quand je ne souffrirai plus, et que je serai auprès de vous, — tout ce que j'ai souffert aujourd'hui.

A quatre heures, Flavie, l'aigle, m'a fait demander. — Je lui ai porté le portrait de xMarie. — L'a-t-elle regardé, de cet œil qui pénètre tout! Elle a vu tout ce que Marie était, et n'a plus cru que j'exagérais sur le compte de la fille, par amour de la mère. Je lui ai laissé, à sa prière, le portrait qu'elle veut regarder pendant quelques jours.

Rentré ; — dîné du bout des dents. — Léon

toujours malade de sa grippe. — Je vais me coucher et essayer de lire, pour faire diversion à une angoisse qui finira demain, puisque, si je n'ai pas de lettres, je vous lancerai un télégramme de Valognes, où j'irai uniquement pour cela.

6 décembre.

Enfin deux lettres ! l'une de Paris, Tautre de la Bastide, en retard depuis quatre jours.

— J'ai eu le sentiment que doit avoir une femme après l'opération césarienne ; seulement j'ai eu cela au cœur. — Levé, — habillé, — presque joyeux, malgré les crêpes de mélancolie dont cette maison m'enveloppe.

— Je vous sentais plus près de moi. — Déjeuné, — puis, après le déjeuner, mis à vous écrire et porté la lettre moi-même à la poste.

— p]n revenant, allé au tombeau de mon oncle (ma mère est dans un autre cimetière, hors le bourg). — L'ai trouvé un peu noirci par le temps, ce Rembrandt qui met son terrible clair obscur sur toutes choses; mais l'inscription tumulaire lisible ; l'écusson de nos armes très net. — Suis resté quelque temps, accoudé sur la grille en fer qui l'entoure, à regarder Thorizon très pur et plein

de soleil, et l'herbe de ce cimetière, où Ton n'enterre plus, et qui, laissée tranquille, pousse drue, verte, opulente, sur tous ces morts que la bêche du fossoyeur ne tracasse plus pour mettre des morts par dessus des morts dans des tombes nouvelles. — J'ai vu rarement plus belle journée d'hiver sans froid. — Ai fait le tour de rÉo-lise sans entrer; — puis une visite à M. Desylles, mon parent... une vieillesse ferme, spirituelle, aimable, qui montre la supériorité des esprits qui se cultivent sur ceux qui ne se cultivent pas. La culture de Tesprit fait durer les facultés, comme le soin du corps fait durer les organes. Reçu par M. Desylles avec une grâce chauffée d'affection. — Bien causé de part et d'autre, et dans le même courant d'idées et de sensations. — Revenu m'habiller pour dîner chez madame Levivier, L'abbé devait y venir, mais sa grippe l'a retenu à la maison et je suis allé seul. Il n'y avait là que mademoiselle Adèle Du Manoir. Dîner fin et de très bon ton. Ici on ne parle pas que de dindons, de moutons, de la fortune des gens et de la manière de gagner de l'argent, comme à F... sous le règne actuel des M... — Rentré de bonne heure. Mon père musse dans son lit, dès les poules, comme à l'ordinaire, antisociable, attristant jusqu'à Léon, malgré

sa sainteté et sa charité filiale. — Resté jusqu'à cette heure, qui est minuit, à lire la Somme Théologique de Saint Thomas. — Vais passer faire deux minutes de causette chez Tabbé, en proie au lit et à la fièvre de rhume ; puis je me coucherai et lirai encore dans mon lit. — Il m'est doux de penser que vous aurez une lettre de moi demain matin avant le déjeuner. Bonsoir !

7 décembre.

L'abbé est dans un état de grippe qui me contrarie beaucoup. Il ne quitte pas le coin du feu, auprès duquel il me fixe, en y restant ; car n'ayant que quelques jours à passer dans ce pays, où je ne sais pas quand je reviendrai, je les lui donne, et nous les passons en des conversations sans but, mêlées d'aflrection et de joie amère. Nous pensons Tun comme l'autre sur mon père, qui n'est plus l'homme que nous avons connu.

Je n'ai donc pas le bonheur (c'est vous qui dites ce gros mot-là) que vous pourriez croire...

Triste! triste! triste! comme s'écrie Ham- Ict. — Le temps, qui est doux, quoiqu'un peu humide, depuis hier soir, mais d'une

humidité poétique, nous permettrait de sortir es alentours^ si Léon pouvait aller. — Avec lui je ne me suis encore promené qu'à rAbbaye, où il m'a fait voir des sculptures faites par un homme de Saint-Sauveur qui n'a jamais appris la sculpture, mais à qui Dieu avait donné le don de sculpter. — Personne, parmi les articles actuels de Paris, n'aurait fait et ne pourrait faire ces sculptures. — Il y palpite un sentiment religieux et monacal d'une naïveté si profonde qu'on sent bien que cet homme sans lettres, sans apprentissage, — un ouvrier, — avait dans le ventre Tâme catholique du Moyen Age; qu'il n'était, en somme, ^ — de par l'ignorance des choses de son temps et la sincérité de son catholicisme, — qu'un homme attardé, tombé du ciel du Moyen Age. — Quelle fortune pour lui que d'être ignorant et pieux ! que de n'avoir rien vu que quelques vieux tableaux d'autel dans quelques Eglises du voisinage. Cet homme étonnant (il s'appelait Halley) avait donné sa vie, comme les artistes du Moyen Age, à labbayede Saint-Sauveur, qu'il a relevée sur Tancien plan en étudiant seulement l'état des ruines. — Je connaissais, depuis mon dernier voyage, le monument, mélange de roman et de gothique; mais ce que je ne connaissais pas, ce

sont les sculptures, pour lesquelles il n'a pas eu de modèles, et dont il a orné son Eglise. Il avait le projet d'en faire bien d'autres; mais la mort Ta pris, comme il sculptait la chaire, qu'aucun homme de ce temps ne serait capable d'achever. — Cette chaire, interrompue par la mort comme une magnifique phrase de pierre, deux devants d'autel sur leurs trois côtés et^ deux confessionnaux, — deux chefs-d'œuvre, tous deux en pierre, — voilà tout ce que Dieu a permis à son serviteur de laisser dans la maison qu'il lui a bâtie! — Dieu ne veut peutêtre pas que les êtres qu'il aime achèvent rien. — Il y a, sur Tun de ces confessionnaux, un petit moine d'une coudée, en prière, debout, les bras croisés, qui est une figure en pierre comme Fiesole en faisait en peinture. — Le génie de Fiesole était dans la tête de mon paysan. — Ce moine ressemble pour le profil à la belle Phocéenne, madame Millet; mais l'expression de ce visage, dans quelle vision en Dieu l'humble et puissant artiste par la foi Ta-t-il prise?... — Excepté là et à Thôpital, dimanche, pour la messe, je ne suis pas sorti de la maison, que pour les visites ici notées. — Dimanche, nous nous levâmes à cinq heures, aux lumières, et Léon alla dire la messe et moi Ten-

tendre à la Chapelle de Thôpital. — J'aurais joui des détails de cette messe, dite par mon frère, dans cette chapelle de château-fort muée en chapelle d'Hôpitaliers, et entendue ^ par moi dans la nuit au milieu de quelques pauvres et de quelques religieuses, si Tinquiétude de ne pas avoir de vos lettres n'avait commencé à me poindre. — Je priai pour vous dans mon bas de chapelle obscure, et pour le Raymond, cette autre vie, dont votre vie a fait ma vie. — Une religieuse était venue m'ofFrir un bout de lumière : mais j'ai mieux aimé mes pauvres Pater nosteret Ave Maria dans cette obscurité; et j'ai remercié ces grands yeux clairs, qui brillaient au fond d'une cape noire, et qui allèrent communier un quart d'heure après. — A cette heure-là, que faisiez-vous ? — Le jour, qui commençait de griser — non de blanchir — les sombres vitraux de la chapelle, avait-il commencé d'entrer chez vous? et Mignoùne faisait-elle son ronron matinal sur la couverture rouge sous laquelle dort ce que j'aime le mieux sur la terre ?

Aujourd'hui un prêtre est venu — un Eudiste, de la congrégation de Léon, — dîner et passer son temps chez nous. — Il était en tournée. — Un moine, rien qu'un moine, sans autre originalité que celle d'un moine! —

L'ai quitté pour aller reprendre ma lecture de Saint Thomas d' AquiUy autre moine, mais que j'aimais mieux. — Je Talterne avec les sermons du Père T aider ; encore un moine ! — vous voyez en quelle grave compagnie je vis, dans cette maison mélancolique qui pourrait passer pour un monastère.

8 décembre.

Toute la nuit, tempêtes et pluie furieuse.

— J'entendais tout cela en lisant mon Saint Thomas cTAquin, car je n'ai pas fermé l'œil, et je suis arrivé jusqu'au matin les yeux ouverts. — J'avais retenu la voiture du Tom Dupuy d'ici, pour aller à Valognes, mais le temps était si oiiragané que 'f ai décommandé la voiture. — Par le fait j'ai eu tort. — Vers neuf heures, le vent est tombé, et le soleil radieux s'est mis à boire les pluies avec la rapacité d'un paysan qui boit du cidre. Je voulais revoir mon Valognes, la ville de mes rêves en me retournant, — le voir seul, en détail, — boire son passé goutte à goutte.

— C'est partie remise à un autre jour; car il me faut cette sensation profonde, la plus profonde probablement de toutes celles que j'aurai ici.

M. Desylles m'a envoyé un article sur mon Des Touches qu'il a reçu de Paris. — Cet article, de l'abbé Menars (du Bulletin Catholique), — très favorable, — M. Desylles y avait joint un charmant billet. — Cet homme supérieur n'est pas seulement aimable, c'est Vamabilité. — Suis allé le remercier et lui offrir la dernière édition dxiBrummell, que j'avais fait relier pour lui (maroquin ponceau, tranche argent), avant de partir de Paris...

C'était aujourd'hui la fête de l'Immaculée Conception (le 8 de décembre). — Que pensiez-vous que je faisais au jour tombant? J'étais à un salut, fondé à perpétuité par Flavie, en l'honneur de cette grande fête du xix^ siècle. Que j'ai pensé à vous, à Marie et à la Bastide, durant la célébration de ce salut! Ils officient ici avec beaucoup de pompe, et c'était ainsi dans mon enfance. La tradition s'est conservée; et même c'est ce qui s'est le mieux conservé des choses du passé à Saint-Sauveur. Il y avait là^ parmi tous ces prêtres, deux ou trois vieux chantres que j'avais vu chapper autrefois dans ce chœur où j'ai fait ma première communion, et leurs \o\^ épuisées me remuaient les plus profondes cordes de l'âme, cette harpe enfoncée dans nous ! — Je m'étais mis

dans la Chapelle du Saint-Sacrement, où j'étais seul, et je suivais Toffice; cette tête qui ne pense qu'à vous appuyée contre la forte balustrade en chêne qui sépare le chœur de cette haute et belle chapelle, vide et recueillie. L'Eglise, qui est vaste, très sonore et fort imposante avec sa longue nef et ses deux bas côtés, n'était éclairée que par l'autel et plongeait de toutes parts dans la nuit. — Après l'office, ai remonté un des bas côtés et fouillé du regard les quatre cents personnes environ disséminées dans la nef. Combien y en avait-il là que j'avais connues autrefois, et qui m'eussent vu garçonnet^ dans le banc de mon père, avec mes frères, à ces prières de nuit qui étaient pour nous des spectacles? — Revenu dîner à cette heure hétéroclite de cinq heures^ inventée par mon père, le hibou. — Nous avions encore VEudiste de Léon, qui a piteusement partagé notre pitance. — Nous sommes en pleine ladrerie, et si je n'avais pris un peu le commandement, — mais non sans des discussions ou des observations tristement comiques de la part d'un homme qui savait autrefois être si noblement hospitalier, — je ne sais ce que deviendraient les malheureux qui viennent échouer à notre table. — L'Eudiste s'en est allé dès qu'il a eu les barbes

torchées. — Léon, dont la grippe prend un caractère de catharre, s'est mis au lit presque aussitôt que mon père; et je suis resté seul, la nostalgie du petit salon de la rue de Lille dans le cœur. — Pour me soustraire au monde de pensées qui m'écrasait^ je suis allé faire une visite à mademoiselle A. Du Ma"irir, mon débris de sourire. — Tisonné dans le passé, cette cendre. — Lu du Saint Thomas d'Aquin après être rentré, et écrit ceci dans le salon, muet comme la mort. — Ce n'est pas un cercueil, mais, par son vide, c'est un sarcophage. — Je vais monter dans ma chambre, où, couché, je continuerai mes lectures. — J'ai trouvé ici un volume dépareillé de la Vie des Pères du Désert par un Minime qui ose s'appeler Michel Ange, — Michel Ange Marin; — très intéressé par ce livre. — Je suis, il est vrai, un Père du désert aussi pour le moment, — moins, pourtant, la résignation à la vie que je mène qu'à celle qu'ils menaient dans leur Thébaïde, ces honnêtes gens !

9 décembre, vendredi.

L'état de Léon, qui ne s'améliore pas, me contrarie parmi tant d'autres choses qui

m'affligent. — S'il pouvait sortir, nous" aurions pu aller à la lande de Lessay et à Tabbaye de Blanchelande aujourd'hui. — Le temps prodigieusement doux et un soleil de toute splendeur. — Ce matin, jusqu'au déjeuner, causé d'intimité avec Léon. C'est notre meilleure heure pour nous décercler le cœur ensemble. — Après déjeuner, lu et écrit une heure; — puis habillé et fait quelques visites forcées, une entre autres à un de nos parents, ancien garde du corps du Roi Charles X, M. Pinel. (Remember ! la Pinelli de la pauvre Mariotte ! !) — Rentré, dîné. — Léon et mon père immédiatement sous leur couvercle. — Suis resté dans le salon jusqu'à la nuit tout à fait venue et la lune levée. — Alors il me prit d'aller faire un pèlerinage nocturne à tous les coins de Saint-Sauveur, et de revoir cette bourgade, qui n'est plus qu'un fantôme pour moi, à la lumière des fantômes. Ma rôderie de revenant a été solitaire. — La lune était sous une gaze de nuages gris, le vent plaignant^ Tair vif mais non froid. — La bouro-ade était tout entière sous ses contrevents liserés par leurs fentes de lumière. Excepté une forge allumée, irradiant par sa porte ouverte^, à une des extrémités de cette rue des Lices où j'ai fait galoper Néel de Néhou, — et qui m'a rappelé

votre forge de la Bastide, — toute vie était repliée, morne et silencieuse. — N'ai pas rencontré, comme on dit, un chat, mais un chien, un seul chien, noir et haut sur pattes, à réchine longue, aux soies tombantes, assez semblable au chien que monte Satan quand il a en croupe son coureur de Guilledou, qu'il fouette aux carrefours. Celui-ci n'avait sur le dos ni diable ni homme. — Il allait le long des maisons, la queue basse, quêtant la terre de son museau, cherchant un maigre souper qui sera peut-être resté une chimère. — Lui ai fait les plus tendres psitt! psitt! mais le balancier du cœur n'a pas bougé, et le drôle noir a filé dans l'ombre, image de l'indifférence de l'homme montée sur quatre pattes de chien. — Je me suis arrêté bien des fois à regarder la physionomie des pignons, l'air des portes sur la clanche desquelles j'avais mis tant de fois ma petite main d'enfant; j'ai compté les rides de ces maisons que le temps a sillonnées comme des visages, et entre lesquelles j'en voyais de nouvelles, atroces de jeunesse et de nouveauté, dont la blancheur me paraissait plus funèbre que la noirceur des autres. Une porte, qui n'était pas repeinte, me ravissait. Les arbres, qui ont grandi de trente pieds au-dessus du mur qui ferme le jardin de mon oncle Frédéric, et qu'on

voyait dans mon enfance, m'ont semblé sinistres. — Ne me suis fait grâce de rien, et j'ai avalé lentement, en me la distillant dans le cœur, cette coupe de mélancolie. — Suis allé jusqu'au quai. — La rivière profonde {Douve Deep) luisait sous la nuée qui cachait la lune. — Un bateau à tangue était à l'amarre, et la voile à moitié tendue frissonnait à l'air de la nuit. — Revenu, — rêvassé au coin du feu, Tâme pleine des choses mortes et des personnes mortes. — Il n'y a que la mort qui soit vivante dans ce singulier mondequ'on appellela vie!. ..Travaillé, — lu, — mais dominé par les pensées que j'avais évoquées dans ma randonnée nocturne. — Ecrit ceci. — Je viens de mettre la tête à la fenêtre : la lune impatientée a rejeté son masque de gaze ; il n'y a plus un nuage au ciel. — Le ciel bleu étincelle sur le toit bleu de la maison d'en face; un silence unique; le silence de ce pays-ci ! — Le pavé de la rue, blanc de lune, a Téclat d'un miroir. — Il vient de sonner une heure à la tour en bâtière de l'EgUse. Bonjour ! je voudrais avoir les lèvres radieusement roses de Taurore pour vous les poser sur les yeux.

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