I. Madame Dash
I 5 juin.
Je rentre, écrasé d'ennui et une montagne de plomb sur le cœur. — Absurde soirée ! — Ce matin levé de bonne heure ; la lumière m'éveille et je ne puis me rendormir, ce qui m'est tribulation en diable. — Ecrit jusqu'à midi. Lu et pris des notes sur les Traités de Commerce jusqu'à deux heures. — Gandin est venu. — Déjeuné. — Lu du Molière ensemble, nous creusant un comique à nous sous le comique de Molière, grand homme, abîme de rapports inouïs et qu'en Tétudiant on dégage chaque jour davantage. Aussi comique à la réflexion qu'à Tinstinct, dans la langue que dans la situation. — Habillé et sorti a\ec Gau... Donné une note de livres pour le libraire. Promené avec Gau... au Passage Ghoiseul. Puis allé chez la Marchesa que j'ai trouvée filant, la quenouille à la main, comme une reine qui s'est fait bergère. — Regarde sa fille jouant, les épaules nues, sur le tapis à nos pieds. Ah ! j'aurais mieux aimé demeurer là tout le restant du jour... et il a fallu la quitter. — Elle avait de Tamabilité lente aujourd'hui et un œil se noyant languissamment dans les miens. J'ai échangé cela pour un dîner avec ma
tante, que j'ai trouvée écharpéc d'un provincial qui salue bas et se donne des airs d'impie à la Voltaire, — un bel esprit ridicule. Lui ai dit les choses les plus fortes, qu'il a avalées comme du lait doux. Avec un homme vulgairement intelligent et au courant de ce que tout le' monde sait, j'étais perdu. Mais il a accepté toutes mes sornettes, les plus extravagantes. C'est le seul plaisir (plaisir de moquerie solitaire et sérieuse qui me devient assez familier) que j'aie eu pour me dédommager d'un mauvais dîner entre deux affectations, mâle et femelle. — Allés au concert, chez ce bambocheur de Musard. Désert d'Arabie Pétrée pour la chaleur, avec redondante population de chamelles. — Le démon de la moquerie me poussant (mais, hélas ! je n'avais personne à qui pincer les lèvres), je leur ai dit que telle polissonnerie de contredanse que Torchestre beuglaissait était une mélancolie de Beethoven, et mes dilettanti de s'extasier et de prendre un air triste et profond, convenable à la chose. — Comme j'étais d'un imperturbable sang-froid, des femmes qui m'entendaient vomir de si effrayantes énormités se retournaient pour voir la figure de celui qui mentait si balourdement au sens commun et à l'affiche, et ouvraient tout crrands leurs doux veux en ne rencontrant
pas une physionomie par trop bête et une mise à la Pourceaugnac. — Dieu qui vient en aide à ses saints les a fait s'endormir tous les deux, l'un à dextre, l'autre à senestre. Joli coup d'œil que je présentais dans cette encadrure! Ils ne se sont réveillés que pour dire : « C'est charmant, ces concerts, » au coup de grosse caisse du galop final. — Allé avec eux à Tortoni prendre une glace ; ça a été le sommet de mon calvaire — Promené seul un instant au Boulevard. N'ai vu personne.
Oublié de noter qu'avant le concert je suis entré chez Ap... Trouvé les yeux bleus cernés de gris. Ils s'appellent Uranie. Drôle de nom ! — Sur la fièvre qui tient la princesse Uranie... — Continué le manège. Ap... nous a laissés seuls. Alors déclaration, main et taille prise, baiser pris et laissé prendre. Elle se tordait comme une couleuvre au soleil, son pauvre petit sein allant et venant, rouge jusqu'aux épaules, hachant menu les/e ne veux pas et glissante comme une anguille dans la peau de qui elle tiendrait! — J'ai été sciemment du plus mauvais goût, mais ce n'est pas une Vicomtesse et je ne pouvais la séduire en lui lisant Corinne. Donc ai fait le petit général Lasalle, en habit noir.
En somme ennuyé, et ce soir rentré Tàme
vide et la tête aussi. — Ah! un soir avec la reine de ma vie absente vaudrait mieux, — bien mieux que tout cela! — Ecrit ceci et vais essayer de lire, mais le pourrai-je, dans la disposition découragée où je suis? — Voyons !
i6 au soir.
Passé la nuit à lire le Corsaire dans le texte anglais; belle et fière chose que cette poésie! — Dormi à peine et levé presque avec le jour! Le jour pur, bleu, éthérial (diable de bon mot anglais qui nous manque), plein de soleil vainqueur et brûlant et dardant sa flamme et sa vie jusque dans le cœur et dans la pensée. — Ah ! Ton se retrouve poète à certains jours ! — Point de lettres. — Allé chez la Marchesa. J'aime à la voir, les cheveux tordus sur sa tête, dans les tissus négligemment attachés du matin, penchée au balcon sous le fleuve de soleil qui l'inonde, présentant insoucieusement à son ambre la courbure à'inbroniables épaules et la blancheur de mains divines. Mais ce que j'aime à la voir, je ne Tai pas vue. — J'ai arpenté le balcon avec madame de M..., attendant que la paresseuse baigneuse fût prête, mais Yonde a fait comnie i'eussç fait si j'avais été
Yonde, elle l'a retenue, et moi, qui n'attends guères plus patiemment que Louis XIV, j'ai filé. — Descendu au Palais Royal. — Lu les journaux et la Repue des Deux-Mondes. Madame Sand ne se contente pas de piller Byron, elle le gâte. — De plus, son histoire (V Uscoque) est semée d'inconséquences et d'ignorances sur les caractères, modifiés par les mœurs de l'Orient. — Revenu chez moi. — Vu Gau... Nous dînons chez lui demain, mon ami Georges et moi. — Ecrit un billet à ce dernier et avalé des œufs. — Pris des notes sur les traités de commerce. Pas content, du reste, du travail de Jamïn^ qui pourrait bien être un Gamin. — Lu du Capefigue, à qui je persiste à trouver un instinct politique remarquable, malgré Topinion très imposante du publiciste L. B..., qui ne Ta pas lu. — Ai lu avec assez d'attention un volume de quatre cent douze pages de quatre heures à sept. — Dîné chez moi. — CoitTé et habillé. — Mes pensées ont pris un tour étrange à l'occasion de la jeune femme qui demeure en face, et je suis tombé dans un de ces pâles et tremblants accès nerveux, marques d'un violent souvenir réprimé et combattu.
Sorti. Allé chez l'invisible Aristide. Puis chez Ap..., prendre une rose brisant, à moitié de la force de sa vie, la mousse pudique de
son bouton. — Descendu au Palais Royal, chez Obermana la superbement calme. Pris du café dans de Teau glacée. Lu une excellente bouffonnerie du Charivari sur Liszt et autres célébrités contemporaines. — Promené au Boulevard, — puis resté appuyé, dans une nonchalance et une stupidité orientales, sur la rampe de Tortoni. — Du temps utilement employé! Bon encore si j'avais eu, à cette tiède haleine de juin, sous ce ciel constellé et dans cet air sonore, notre grand rêveur de poète, notre Somegod, notre Guérin, à qui nous eussions fait les honneurs de cette soirée et d'un sorbet propre à préciser le vague de ses sensations! — Mais, seul ainsi, cela me semblait drôle, et pourtant, de tout ce qui se sent dans la vie, la nature est ce qwejesens le mieux.
Rentré assez tard. — Écrit un billet plein de concetti bien coquets à Aristide, — puis ceci, les fenêtres ouvertes, en proie à la volupté d'une nuit charmante, toute douceur et silence, avec la musique de l'eau des fontaines. — Vais me coucher cependant. Il est deux heures moins dix minutes. Bonsoir.
Hier ne notai rien. Je passai la moitié de la journée à lire et l'autre moitié avec Guérin, assez gais Tun et l'autre et d'un entrain fort remarquable. Beaucoup de fatigue et la chaleur me poussèrent au sommeil.
Aujourd'hui levé à dix heures. — Point de lettres. — Le temps splendide de lumière et de chaleur. — Lu la Correspondance de Fievée et de Bonaparte. — Ouvrage très spirituel, surtout l'introduction, qui est un chef-d'œuvre. Dit que Bonaparte était très coquet en conversation. Mais la coquetterie d'un homme puissant peut être très médiocre et paraître irrésistible. Ils sont comme les jolies femmes, — on leur sait gré de tout.
— Lu et pris des notes sur les Traités de commerce. — Devais sortir et ne l'ai pu que tard après déjeuner, à cause d'un orage qui s'est résolu en longue pluie. Le temps relevé et très beau.
Allé chez Ap. . . Y suis resté assez de temps.
— Uranie est venue. — Es siempre la misma cosa ! — Les liens se redoublent, et le drame (si tant est que c'en soit un) se clora un de ces jours sur mon canapé. — Ecco! — Il est impossible d'y tenir moins, mais ce sera la
première femme que j'aie sans y tenir du tout : preuve que je me forme. — Descendu chez la maîtresse de Gau..., qui s'est à moitié asphyxiée de désespoir, bêtise de suicide et pour une bêtise, à laquelle s'est ajoutée la troisième bêtise de se manquer! — Le suicide s'est encanaillé comme tout le reste dans ce sacré temps. — Revenu avec Gau... en flânant. — Demandé la Marchesa. Sortie, selon ses us et coutumes. — Rentré. — L. B. m'a écrit un billet. — Notre affaire marche. Répondu. Écrit ceci et une lettre à la Marquise. — N'ai pas dîné, par conséquent la tête nette, les esprits légers, et capable de travail et de réflexion.
Singulière journée! Assez douce, du reste, par les sensations extérieures. Mais le fond est toujours le même, dégoût et ennui, et le plus aimable far-inente n'y fait rien, — Coiffé et habillé à neuf heures. — L. B. est venu. — Suis sorti presque avec lui. Vu Gau... deux minutes. — Allé chez la Marchesa pour lui redemander un papier griffonné parT... (des vers de moi) et la seule pièce de son écriture que j'aie en ma possession. — A
peine si je voulais entrer. Resté à causer. M. de B. ^ est venu. On a fait monter du cidre (ce fameux cidre offert par moi et qui vaut le meilleur Bordeaux) et des viandes froides. — Le temps lourd et brûlant. De congestion, de paresse, que sais-je, moi ? ai prolongé la causerie molle et dénouée jusqu'à riieure de la toilette de la Marchesa^ qui a eu le caprice de sortir. — Mise avec goût! Robe grise, changeante, avec des reflets argentés, un châle garni noir, un chapeau de paille d'Italie où se cambraient des plumes blanches retombant jusque sur Tépaule, et des guêtres en soie noisette ondée de noir. M'a demandé si je voulais sortir, mais j'étais en négligé avec un châle rose autour du cou, et j'ai dit que je resterais à lire un roman ramassé sur le canapé et dont les premières pages m'avaient attiré. C'est Gerfaut^ d'un M. de Bernard. Qu'est-ce que c'est que ce M. de Bernard? Le nom m'est inconnu, le livre me l'était aussi, mais à coup sûr Thomme est très spirituel et le livre écrit avec une grâce et un coloris d'imagination comme on n'en trouve guères dans les ouvrages les plus vantés de ce temps. Beaucoup d'observation aussi. En somme, un charmant roman, dont