I. Amédée Renée
Ses traits sont parfaitement beaux et réguliers. C'est une perfection vue de trois quarts, et le profil, cette chose rarement bien^ est d'une assez grande pureté; pâle, mais de la pâleur de la vie... Mais pourquoi décrire? Bref, elle me plaît ; mais est-ce à mes yeux, ou à mon cœur, ou à ma tête, ou à tous les trois ?
Fait ma toilette et dîné frugalement et presque debout. — Allé chez Musard avec A. B... De jolie musique et de jolies femmes, mais j'aurais mieux aimé ma fenêtre! — Descendu au café de Foy prendre des glaces. Le temps n'est pas très chaud pourtant. — Rentré. — Griffonné ceci. Et je me couche dans l'impossibilité de penser à autre chose qu'à. . .
Levé de bonne heure selon // mio costume^ le corps sain, une sève de vie coulant torrentueusement aux artères. Jamais je n'ai eu plus de santé physique et de force que dans ce moment. C'est quelque chose, du reste, que d'avoir de la force physique quand on a besoin de la force morale. Les matérialistes ont raison sur bien des points. — - Lu cette correspondance de F'ievée, homme d'un es-
prit calme, prudent et fin, et qui a presque du génie à force de tact. — Distrait par les longs regards et l'enragé manège de mon vis-à-vis femelle. Elle est sortie, et si ma léonine crinière avait été bouclée, je l'aurais suivie et j'aurais jeté mon émeraude dans la mer. Nous ne pouvons rester ainsi, et d'ailleurs je cherche un pauvre petit intérêt, si mince soit-il. — Ah! l'ennui ! l'ennui! quelle réponse à toutes choses! — Allé chez ma tante, mais que Dieu la confonde ! encore sortie. Le neveu s'use dans ces courses éternelles. — A mon retour, j'ai reçu une lettre de Guérin, triste, presque désespérée, et qui n'a trouvé en moi que sympathies et sensations du même genre. — Ai répondu sous rimpression du billet et de mille pensées que je ne pouvais confier. — Lu et écrit diverses choses jusqu'à six heures. — Le temps s'est purifié et ^ bleui. — Diné chez Gaudin. — Allé chez Apollinette. Elle était seule et, je crois, dans la disposition des êtres passionnément nerveux, victimes du mao-nétismc de la volonté des autres quand ces autres en ont une. Mais je n'en avais pas. Je Taime franchement, mais quoique jolie encore malgré les dégâts du temps, elle a moins de sexe pour moi qu\inc petite fille, — et il en a toujours été ainsi!
Allé au Palais Royal lire les journaux. Le temps était bien beau pourtant, la soirée bien sentant bon pour une occupation pareille. Heureux ceux qui n'ont qu'à se plonger dans la nature, comme Clarence dans son tonneau de Malvoisie, et que la mort atteint dans l'ivresse ! — Descendu chez Renée. L'ai surpris au lit, narcotisé et abêti de son indigne vapeur de tabac. A trente-six degrés au-dessous du zéro de son intelligence ordinaire. — Causé, et lui ai lu mon article auquel lui^ le liévreux et fiévreux rédacteur en chef, a opposé mille sottes raisons platement communes, mais sans pouvoir soulever en moi Timpatience du bon sens blessé : car je suis arrivé à le ]q m'en par iinef. philosophique le plus prononcé. — Me trouve trop ultramontain, trop paradoxal^ mot qu'ils me feront détester ! — Resté jusqu'à minuit. Revenu chez moi par la nuit la plus suave, une nuit à faire oublier tous les sots du monde! Lu encore. Puis couché.
22 au soir.
La nuit calme, mais le réveil moins bon que les jours précédents. J'ai toujours eu à me plaindre de ce maudit réveil. Levé à neuf heures. Lu jusqu'à dix. Habillé. Sorti. —
Allé à rinslitut, où j'ai lu Mariens et ai pris un paquet de notes Jusqu'à trois heures. — Plus je lis ce qu'ils appellent les principes du Droit public, plus je me convaincs de Tinanité des règles et des généralités sur cette matière. Les faits y sont tout. — C'est la morale des champs de bataille ! — Je ne connais rien qui coupe mieux en deux l'absolu qu'un boulet de canon. Voilà pourquoi tous les professeurs, pédants, écrivailleurs de catéchismes politiques, noircissent en vain du papier. Ce sont des niais qui donnent pompeusement à des inutilités le nom de science. Du moins les poètes font du beau; ils amusent; mais eux, que font-ils qu'ennuyer?
Revenu au Palais Royal lire les journaux. Puis chez Gaudin oii j'ai dîné. Bu de l'alcool pour rompre mes habitudes de sobriété, et je suis tombé dans ce tourbillonnant abîme du commencement de l'ivresse, dans cette vie qui bat plus fort, qui tinte et éblouit, et dont le charme a tant de puissance. C'est au nom de la majesté de l'intelligence que je relève l'excitation de l'ivresse. On l'a tenue trop bas jusqu'ici, mais tout ce qui eut un esprit dans son corps de boue, un esiro, éprouva le besoin de cette secousse produite par les breuvages, plus profonde, plus dominatrice que celle produite par les parfums.
Rentré chez moi. Ai passé le soir sans sortir. — J'ai savouré la solitude de mon appartement, car depuis P... je n'en avais pas joui et même je l'avais redoutée. — Elle m'a laissé dans le cœur un si grand vide et dans la pensée une telle plénitude que je n'osais passer un soir seul. Aujourd'hui, je Tai pu et sans trop souffrir. Vu tomber le jour à ma fenêtre. — Reçu un billet de Guérin. — Commencé le roman de Marivaux, Marianne. — Ecrit. — Et vais me jeter au lit et recommencer de lire.
Oublié de noter que il Scudo m'a envoyé de la musique composée sur mes strophes à P... Je les ferai chanter par la gracieuse fiancée de Guérin, qui ne saura pas l'origine de cette romance et pour quelle jeune fille comme elle je l'écrivis, au milieu d'angoisses et de bonheurs tristes qui ne recommenceront plus pour moi. — De tout cela, il n'y a que l'angoisse qui me soit restée, une angoisse sans poignant, sans énergie; une atonie douloureuse, l'engourdissement, mais un engourdissement qui ne sera jamais de l'oubli !
Levé à dix heures. Ai supprimé le déjeuner. Fini le deuxième volume de la correspondance de Fievée. Ai écrit trois notes. Puis une lettre. Puis lu les Mémoires du Cardinal de Richelieu jusqu'à deux heures et demie. — Fait coiffer et habillé. — R... est venu se jeter à travers cette belle occupation, et il a été renversé de la solennité que j'y mets. — Fort heureusement il est insignifiant ; s'il ne Pétait pas et qu'il eût du trait dans l'esprit, ce serait l'homm^e le plus délétère que l'on pourrait rencontrer. — Achevé d'habiller en faisant feu croisé de coquetteries avec ma voisine. — Sorti. Un temps chaud, limpide, énervant ! — Allé chez Gaudin. Promené dans le Passage Choiseul avec St-B. . . — Allé chez Ap..., que j'ai vue dîner avec sa sœur et U... C'est diablement gracieux que trois femmes qui mangent; joli spectacle! Moi n'ai rien pris que du sucre pour me soutenir. — Manège avec U... Lui ai coulé un baiser dans le cou quand nous avons été seuls et lui ai demandé nonchalamment un rendez-vous qui m^a été positivement refusé. Chose qui ne me désespère pas. C'est dans l'ordre. Maintenant
elle me l'ofFrira. Ce sera plus dans Tordre encore, et tout sera pour le mieux.
Descendu à Valentino. La salle était presque déserte, et parmi les femmes n^ai rien remarqué qui valût l'abaissement d'un regard. — Bonne musique, mais que je n'aurais pas préférée à cette belle soirée pourpre et nacarat qui s'étendait sur Paris, si je n'avais attendu quelqu'un (B... qui n'est pas venu). Remonté au Boulevard. Resté jusqu'à minuit à respirer toutes les puretés du ciel, sur la rampe de Tortoni. N'ayant rien mangé de la journée, par conséquent la tête libre et forte, sans aucune douleur. — Rentré. Pris un morceau. Couché et lu Marianne^ peu intéressant par les faits, mais d'une forme négligée à dessein et très souvent spirituelle. Moins cependant (et me plaît moins aussi) que ces charmantes comédies, perles fines du collier qui sied le mieux à mademoiselle Mars. — Couché, en proie à des pensées que rien ne peut faire taire en moi. La vie toujours plus forte que la volonté !
Eveillé de bonne heure après la nuit la plus féconde en rêves : image delà vie. • — Le
temps est d'une vraie magnificence de beauté, c'est le bouclier d'or de Wordsworth. — Ai reçu deux lettres, — l'une de Léon, l'autre de Guérin. Les passions commenceraientelles à se soulever dans celui-ci? Elles prendraient bien leur temps vraiment de paraître juste au moment où il faut les jeter au sphinx du lit nuptial, comme une tunique de guerre désagrafée. — Il dit bien, du reste. On n'a pas toujours à un égal degré les sentiments de ses ressentiments^ lueur vraie sur le cœur et mot heureux. — C'est affreux que cela, car c'est la destinée de ces esprits qui caressent éternellement une chimère, et de toutes les chimères, les plus cruelles et les plus charmantes, du moins les plus aimées, sont celles qui prennent le faux air d'un souvenir. Un souvenir ferait moins de mal, à ce qu'il semble, car si la perte de ce qui fut est amère, la perte de ce qui n'a pas été l'est bien davantage, et il nY a plus de dédommagement dans la pensée. — Ce que j'écris là touche de bien près à la folie, mais n'en est pas moins vrai de la bizarre vérité de l'imagination et du cœur.
Ecrit à ma Tia. Puis lu du Richelieu. La pensée est si élevée en cet homme qu'à travers les phrases de cuistre (la manie de méchant auteur), il se glisse parfois des mots
familièrement sublimes, qui vous rappellent tout à coup, au milieu de cette pesante et somnolente lecture, que c'est Richelieu que vous lisez ; de ces langages^ comme il dit luimême, qui partent de tous les instincts du Génie et du caractère et que la réflexion gâterait. — Une pensée me frappe :
La diflPérence qu'il y a entre un homme supérieur et un homme ordinaire et même distingué, c'est que le premier vaut toujours mieux par l'instinct, et le second par la réflexion. La réflexion n'est donc pas une preuve de la supériorité de Tesprit; ce n'est qu'une bonne habitude. Il y a dans les hommes supérieurs quelque chose de plus immédiat et que tous les efforts de la réflexion, si puissante qu'elle soit, ne peut remplacer.
Il est midi. Vais lire et m'habilleren attendant Guérin.
Au soir.
G... est venu. Causerie. Dîné chez sa fiancée. — De l'animation^ puis de l'abattement. Mademoiselle de L. F... sombre^, sombre! — Revenu tard par une pluie battante. Mal en train et las. Couché.
Si c'est plus la vie de ma pensée que des faits extérieurs que ces notes, ce Mémorandum ne devra pas être long aujourd'hui, car les faits ont semblé y dominer la pensée. — Levé à neuf heures, — neuf heures, c'est VAiirore parisienne, comme je le disais à M. de St-G.. . hier soir. — Allé chez ma tante, qui m'a prié à dîner. Descendu au Palais Royal. Lu les journaux. — Allé au bain. Resté une heure et demie dans l'eau. — Revenu chez moi. Avalé, en vrai crocodile de lecture, le second volume de ce Gerfaut. Aussi remarquable que le premier. Pèche par le dénouement qui est commun, mais, du reste, tous les dénouements ne sont-ils pas communs dans la vie? 11 n'y a que le nœud qui intéresse. — Une charmante scène, filée avec la désinvolture de la première scène du premier volume (le baiser au piano, digne, comme groupe, de la pantoufle remise), est plus dans la vérité du talent de l'auteur que toutes celles qui suivent, quoique belles dans un autre genre. — Fait coiffer. Habillé. Allé attendre ma tante au restaurant. — Pas venue. — D'ennui et d'impatience, remonté jusque chez la Marchesa, qui m'avait envoyé
un coupon. Vu jouer Madaim de Lignerolles. Sotte pièce. Mademoiselle Mars y joue bien, sans nul doute, mais les faiseurs de pièces pour elle prennent son talent à contre-sens. MxM. de St. G... et de F... sont venus causer dans la loge où nous étions. — Soupe à minuit au café Anglais. Je n'avais pas mangé de la journée. — l^entré et couché, la tête lourde et assez disposé au sommeil.
2G au soir.
La nuit sans rêves. Un sommeil pesant, profond, énorme, à cent pieds au-dessous de la vie ; un engloutissement dû au homard de mon souper d'hier au soir. — Levé. — Habillé. — L. B... est venu. Parlé du journal. Ecrit des lettres. — Allé chez ma tante. Absente! — Revenu. Pris des pantoufles, et ai juré par mes pieds endoloris de ne plus sortir de la journée, ce que j'ai exécuté.
Ecrivaillé, et assez en train de composer si je n'avais pas eu de nerfs. — Tiraillé, triste, souffrant en somme. — Renée est venu m'écraserd'ennui jusqu'à quatre heures. Il aurait fallu lui corrii^er des vers, mais s'il m'a pris pour le Génie de la correction et
pour un esprit facile, il s'est diablement trompé, car je n'ai ni souplesse ni abondance, et j'ai beaucoup de peine à me corriger moimême. — Travaillé jusqu'à six heures, mais toujours ces maudits nerfs ! — Le temps chaud quoique à la pluie, la pluie par ondées. — ■ Diné avec l'appétit de deux repas combinés. — Fourré à lire jusqu'à la nuit. La nuit tombée, regardé par ma fenêtre et chanté mille fragments tout en pensant au passé, la situation la plus découragée de mon âme et qu'elle a souvent. — Travaillé et écrit jusqu'à onze heures. Mais, je ne sais pourquoi, je suis brisé physiquement et je quitte ma table à écrire pour mon lit. Je lirai si je puis.
27, onze heures.
Je rentre écrasé, — un pied dont je ne pourrai bientôt plus me servir et boitant avec une grâce qui eût fait envie à Byron. — Ce soir, l'âme est pire encore que le pied. — Levé à dix heures, l^crit à Apol... l^crit jusqu'à l'arrivée de G..., qui n'a été précédé de sa lettre que de peu d'instants. Parlé raison et devoir qui s'accordent tous deux, dans sa position actuelle, avec le soin des intérêts personnels. — Lu de V AmpJiytriou et soulc-
vés de rire. — G... parti, couché sur mon canapé et lu jusqu'à cinq heures et demie. On a raison d'appeler Tamour de la lecture une vraie paresse. Incapable de penser à rien, par conséquent ayant besoin de la pensée d'autrui pour me remuer. Habillé. Fait tordre mes cheveux par le fer et sorti. — Allé chez Gaudin. Pas trouvé. — Supprimé le dîner. — Pris une grosse rose (les grosses roses et les grosses femmes me plaisent; j'aime de Tampleur à toutes choses), et allé aux Tuileries avec A. B... C'est une promenade que je déteste, mais pour causer avec Aristide B... que ne ferait-on pas? — Assez de femmes, un ciel baigne dans des flots d"or pâlissant et la lune mobile à travers les tilleuls. — Revenus ensemble. — Frappé chez la Marchesa, qui avait donné Tordre de m'envoyer la chercher chezMusard. Mais le concert était trop avancé. — Promené solitairement au Boulevard, ayant besoin de secouer je ne sais quelle lourdeur de pensée. — Plus je vais, plus je sens que je deviens, au fond, misérablement mélancolique. — Rentré. Écrivaillé. Puis ceci. Je me couche et vais néanmoins essayer de travailler. — Penser à écrire à Scudo demain.
Levé à huit heures et demie. Pas reçu de lettres, mais en ai écrit. — L. B... est venu. Causé du journal jusqu'à midi et déjeuné tout en causant. — Pensé à mon feuilleton sur la comédie et y ai travaillé jusqu'à cinq heures. Assez d'idées, mais embarrassé de Tordre qu'elles doivent conserver et surtout d'une forme que je voudrais très piquante. En somme, ai reconnu une fois de plus que j'ai plus d'esprit que de talent, chose fâcheuse quand le diable et la destinée (c'est tout un) vous poussent à devenir un écrivailleur. — Dîné chez Gaudin tête à tête assez intimement. Le docteur G... est venu. Ils ont ratiociné^ en puissants esprits, sur le mariage de Bod... Les ai écoutés en silence, suite du spleen que me donne ce maudit temps de pluie et de froid. Et puis! et puis ! on ne manque jamais de raisons intérieures pour souffrir ! — Allé chez ma tante, malade et au lit. Vomi des faussetés à pleine bouche; cela peut s'appeler : utiliser sa parole. — Retourné joindre Gau... chez sa maîtresse. Il y est venu une femme que j'ai connue du temps de P..., et quoique cette femme ne soit
que de l'ordre des domestiques, elle m*a été une occasion pour retourner, en souvenir, à cette époque de ma vie. Tout m'y repousse encore sans cesse, et toujours j'en rapporte d'étranges sensations. Revenu. Repris mon feuilleton, et voici que j'écris encore (mais ceci) à quatre heures et demie du matin, la tête fraîche et la main ferme, sans avoir senti le besoin du repos une seule fois. — La nuit est noire malgré l'heure, à cause d'une pluie battante qui ne cesse de tomber; un vrai déluge. Quelle tristesse ! Heureux les heureux!
* 1" juillet.
Un temps lourd, à ondées d'orage, à écraser tout ce qui a des nerfs. Je suis tellement las de ma vie que je suis tenté de laisser là ce journal. L'ennui me mène à bout de toutes choses. — Levé à neuf heures. Dormi chaudement. Souffrant presque ce matin, mais un malaise vague, général, affadissant, la fièvre au fond des mains et de la soif. Symptômes réactifs du mal intérieur et inguérissable : la vie ennuyée!
Rien noté ces deux jours. Qu'importe! Je suis allé chez madame de F... passer le soir
et hier j'ai vu marier Bod... Assisté aune cérémonie pareille pour la première fois de ma vie. Assez content des formes données à tout cela, mais le marié avait un air moitié amoureux, moitié victime, qui rapetisse et enniaise la chose. — Sa femme était mioins embarrassée que lui. N'est pas jolie, mais les yeux baissés et de trois quarts a une physionomie assez noble. — Après la cérémonie, allé causer chez la Marchesa. Fort en train, la flèche vibrant sur l'arc tendu, mais, comme il m'arrive toujours, je me suis dépensé pour toute la journée. — ■ Au dîner de mariao-e resté froid, immuablement froid, au milieu des joies d'eux tous. Ils ont dansé, et Guérin autant qu'eux, avec une persistance invincible. Moi n'ai pas quitté mon piédestal qui était la cheminée, contre laquelle je suis demeuré le dos tourné, à la Siméon Stylite, car j'ai un pied qui ne pose pas plus à terre que le sien, tant il est souffrant.
Aujourd'hui pas de lettres. Lu. Descendu au Journal. Pas trouvé L. B... Revenu et refourré ;à lire. — G... est venu. Causé et dit mille folies. — G. M... m'a envoyé un billet. — Allé chez la Marchesa. Resté accoudé sur sa causeuse dans un inexprimable anéantissement. Ces dames étonnées de l'indolence de mon esprit. — Dîné chez Gaudin.
Le docteur est venu. Ne connaît pas plus les hommes que s'il n'y en avait pas. C'est singulier, car enfin ce n'est pas un savant vivant dans son cabinet et ne pratiquant que ses livres. — Allé avec G... chez madame A... dire des inutilités. — Un diable de temps. Je rentre avec un commencement de migraine. Essayé de travailler, mais sans estro\ donc couché.
2 juillet.
Levé et prêt à sortir à neuf heures. — Allé au Journal. Vu M., de Grimaldi, homme de bonne compagnie à ce qu'il m'a paru. De nom, il Test sans aucun doute, mais de fait il aurait très bien pu ne pas l'être. A notre époque ce n'est pas rare. — Lu les journaux, corrigé des épreuves et fait ma correspondance. Tout cela m'a mené jusqu'à deux heures. — Rentré. Le temps beau, mais nuageux. — Lu à bâtons rompus. — Fait coiffer. Habillé. Sorti. Chez G... Puis chez ma tante, où j'ai déployé un véritable génie de plaisanterie. — Mon feuilleton a paru ce soir. Il paraît qu'ils l'ont trouvé bien, mais diablement paradoxal. Des paradoxes! Ah! parbleu! je leur en lâcherai bien d'autres aux jambes.
Ils verront. — J'ai tellement la haine du commun que la vérité m'ennuie et me dégoûte du moment qu'elle se répand. Fâcheuse disposition, mais c'est la mienne. Je ne suis point un sage, non ! morbleu ! mais la folie incarnée, surtout depuis quelque temps. Je trouve une volupté dans la déraison, et, le diable m'emporte! ceci pourrait tourner mal. Rentré à onze heures (bonne heure pour ma tardive seigneurie). Fourré à leur faire un article sur le couronnement de la Reine Victoria. En train, animé, ferme et souple, bonne chose que cet article, mais ils le hacheront menu comme courges, car l'instinct carliste s'est réveillé en l'écrivant. — C'est fâcheux, la Ga{eite de France aurait là un premier Paris comme de longtemps on n'en a vu dans le damné grimoire de ses feuilles. — Couché tard, n'ayant rien mangé de la journée qu'un morceau de sucre et un peu de pain. Ce qui me rappelle que Guérin dîne aujourd'hui chez son ancienne charmante, son endiablée Lespinasse^qxxW frotte le plus qu'il peut de Vautre^ par affection et par admiration pour toutes deux. Ohne !
3 juillet.
Levé dès six heures du matin contre ma coutume et pour me rompre à l'inattendu. — Achevé mon article. L'ai livré à L. B..., qui, comme je m'en doutais, l'a trouvé carliste et m'a demandé la permission d'y faire des coupures. — Accordé !
Le temps a envie (mais moins que moi) de se mettre au beau. Toujours nuageux cependant! — Lu du Richelieu jusqu'à deux heures. — Habillé. Coiffé. Allé au Journal. Chargé d'un article sur la question d'Orient à propos du Morning Chronicle, L'écrirai demain, car ce soir j'ai soif de sommeil. — Allé chez la Marchesa. N'a pas trouvé mon feuilleton digne de moi. Opinion bien femme, du reste; les femmes ne comprennent pas les généralités. A cherché à nC impressionner avec une coquetterie bien tendre ou bien sournoise, mais je suis resté impassiblement doux, avec des prunelles de marbre fixées sur la flamme noire des siennes, — flamme de l'esprit plutôt que de cœur et pas du tout des sens. — M'a fait boutonner ses gants, des gants chamois par parenthèse, et je me suis acquitté de ce service avec la grâce et l'adresse d'une soubrette. Puis m'a présenté
son front pour récompense, et j'ai 'mis mes lèvres dans la raie des cheveux partagés, et cela purement, simplement, comme de vieux amis. — Singulier sentiment que le nôtre, et qu'il a de singuliers jours!
Elle dînait en ville; moi qui avais déjeuné très sobrement et pas mangé hier, je n'ai pas dîné du tout. — Je recommence de discipliner cette carcasse, comme disait Turenne, dont il étouffait les murmures. — Descendu chez G... Pas content de lui, hargneux, humorihque, égoïste, non de fait, mais de disposition.— Alléchez Ap... prendre une rose. U... y était avec son monstre de mari, espèce de croquant que je n'ai pas môme regardé. — J'avais l'intention d'aller voir Xz. fiancée du poète^ mais j'ai rencontré madame de L. R..., qui m'a intimé d'aller chez elle, et j'ai obéi. 11 y est venu plusieurs personnes, entre autres sa nouvelle cousine, la troisième femme de M. A. 1^... Laide quoique blonde, disgracieuse et inharmonieuse créature. — Me suis trouvé assez de trait dans l'esprit ce soir. Sorti par conséquent de l'alourdissement de ma journée. Cet hiver je m'anéantissais, maintenant je m'engourdis; j'aimais presque mieux la première sensation. — Revenu moitié à pied, moitié en voiture, avec madame Z..., qui a ri aux larmes de mes malicieuses
interprétations. — Ne manque pas d'esprit et a cette imagination vive et nerveuse qui achève les perspectives qu'on entr'ouvre, par conséquent bonne matière à écouter, terrain élastique sur lequel rebondit la balle ! — 11 paraît que je ferais un excellent bouffon. Comme je n'ai pas de spécialité, pourquoi ne me donnerais-je pas celle-là?
Ecrit ceci. Et vais me coucher. — J'ai un froid singulier et que j'attribue à des glaces prises trop voluptueusement ce soir chez madame de L. R...^
Penser à écrire demain à R...
4 juillet. Dix heures du matin.
Aujourd'hui un temps magnifique, le ciel épuré, et comme lavé par les pluies des jours derniers, beau marbre bleu qui étincelle ! l'air doux et chaud, journée charmante qui se prépare pour ceux, hélas! qui pourront en jouir. Moi pas! Je resterai probablement sur mon canapé, dans la solitude de ma chambre, ce pandémonium de mes rêves. — J'ai mal au pied et aussi à ràmc^ comme disait avec tant d'affectation mademoiselle de Les-