I. Madame de La Renaudie
pinasse. Cependant le beau temps influe sur mon humeur, et même pour rester seul dans ma peau d'ours je Taime mieux que la pluie. Ah ! ces délicats de la souffrance qui recherchent les impressions mélancoliques ne connaissent pas la misère du cœur.
Levé à sept heures. Fait mon article sur la question d'Orient. Ecrit d'un style simple et large, le style des affaires et non d\m écrivain. — L. B... est venu. L'a lu et a été étonné de cette simplicité mâle et de cette vue de bon sens. — Ecrivaillé jusqu'à cette heure (midi). — Envoyé un billet à R... Et... mais voici Guérin, mon messager de paix et de bénédiction, quoiqu'il enferme souvent bien des troubles dans son sein.
Au soir.
Causé et lu avec G... Habillé et allé au Journal. Lu les journaux. Laissé causer M. de Grimaldi plutôt que je n'ai causé avec lui. Parlé de madame Ancelot qu'il dit rainssante. Le mot ne signifie rien du tout; c'est un mot de Paris, ce n'est pas un jugement. On n'a pas l'air le moins du monde ravi quand on dit qu'une chose ou une personne est ravissante. Il n'y a qu'en France
où Ton ait trouvé le moyen de se servir impunément des expressions les plus enthousiastes.
Revenu. — Déshabillé. — Dîné de légumes et de viande bouillie. — Resté sur mon canapé, lu et écrit diverses choses. En somme, une soirée assez douce. — Pas d'intérêt, mais comment en avoir qui dure et qui anime la vie? — Envoyé chercher des livres. — Travaillé à Madame de Gespres, mais des douleurs assez aiguës accompagnées de palpitations m'ont interrompu et je me suis couché.
5 juillet.
Levé à neuf heures. Mieux portant qu'hier soir, mais pas très raffermi encore. Entouré mon pauvre pied de bandelettes. La femme qui le panse l'a trouvé plus malade encore que je ne croyais. — J'ai pourtant une visite à faire ce soir ! — Le temps est beau, mais orageux, et les plaines de Gaen doivent être belles de ce temps. Toujours ma pensée y retourne! Voilà bien des années déjà que je ne les ai parcourues, de jour du moins, et sous ces torrents de soleil dorant les hauts blés qui frissonnent ! — Oh! quando te aspiciam, rus? — Je ne sais; je tiens en dehors et en dedans de moi à Paris par des liens
bien étroits, et peut-être si je le quittais, même momentanément, le regret me prendrait-il. Quand je me demande ce qui arrive rait si j'étais obligé de vivre loin d'ici (excepté à l'étranger, où l'on a l'intérêt de sensations nouvelles)^ je suis tout épouvanté et n'ose répondre à cette question.
Lu et fini le premier volume do Marianne^ — d'un grand artifice d'arrangement, d'une habileté très remarquable dans la manière dont les événements se nouent les uns dans les autres et dont les personnages se retrouvent, ce qui suppose une certaine force de tête dans Marivaux, mais pas intéressant par le fond. — Lu du Fievée (la Correspondance administrative)^ tout le premier volume sans désemparer.
Au soir.
Je rentre par le temps le plus napolitain, un ciel bleuâtre où la lune répand sa coupe d'or, une température exquise. C'est à ne pas se coucher ce soir ! — J^epuis tantôt, qu'ai-je fait ? Voyons !
Ecrivaillc... je ne sais plus quoi. Puis habillé. Sorti. Aux journaux. Mais il était trop tard, ces messieurs avaient filé ! — Lu un
courrier. — Dit en passant bonjour à Ap...
— Revenu. Dîné chez moi. — G... est venu me prendre pour cette visite. Trouvé du monde. Conversation insignifiante^, commérage de Paris et de théâtre, fade chose. —
— Allé vagabonder, causant poésie^ infini, sensation, à propos de cette belle soirée et de quelques vers de Hugo que nous avons chantés tout le soir, — le branle de la lame!
Tout frappe à ta porte bénie, etc.
Us sont d'une élévation et d'une grandeur qui saisit, mais ne vous lâche pas. — Caractère de tout ce qui est beau : fécondation de la pensée.
Pris des glaces au Café de Paris et à ciel ouvert. Il ne nous manquait que le golfe pouf nous croire à Naples. — Rencontré la Marchesa. L'ai saluée et montrée à G... — Après avoir quitté G... ai remonté pour la trouver au Café de Paris, mais elle était déjà partie. Rentré désappointé. — Ecrit ceci. — Me couche et lirai dans mon lit.
6 juillet.
Journée dépensée sans profit d'intelligence. - Le corps souffrant, — pourtant le temps
est beau et je me suis secoué par les choses extérieures. — Levé à huit heures. — Habillé. — Deux minutes chez Gaudin. — Puis au Journal. Lu les Journaux. — Mon projet était d'aller travailler à la Bibliothèque Royale, mais mon temps s'est trouvé pris et suis resté au Journal jusqu'à quatre heures. — Sorti les nerfs renversés. — Allé au bain et resté une heure et demie dans Peau. Mieux en sortant du bain, mais pas bien encore. Est-ce que ma santé recommencerait d'aller mal?
Je ne sortirai pas de tout le soir. Vais essayer de travailler, mais je crains que mes idées ne m'entraînent. — Contrarié, irrité, parce que je ne puis diner avec G... demain. Ah ! il faut que ma position change! il le faut.
Je n'ai jamais eu plus de courage que maintenant pour aborder la pratique de la vie. Ce courage, quels que soient les ennuis et les obstacles, n'est pas de nature à être abattu.
() juillet. Au soir.
Voici les interruptions qui reprennent; c'est la vie indisciplinée et le repli découragé de l'ennui. J'ai pourtant travaillé, car, si cette vie de journaliste tient ce qu'elle promet, je
l'aime assez. Puis me suis dompté, et ce n'est pas petite chose que cela, avec un caractère comme le mien. — Oh! si Ton savait! iMais pourquoi écrire ces choses... Non! je ne les écrirai pas.
Excepté... n'ai pas dans le cœur une préoccupation qui me soit douce et qui rachète un peu l'égoïste indiflFérence de ma vie, et... n'est pas là; elle vit loin de moi.
Aujourd'hui levé à huit heures et demie. Habillé et allé au bain, que j'ai pris long, long, — le temps de lire tout le premier volume de la Chute d'un Ange, le nouveau poème de Lamartine. L'ai lu, bardé de préventions dont il a fallu bien revenir, car il y a, malgré les incorrections, les longueurs, les défauts ordinaires de la manière de l'auteur, des beautés vraiment supérieures. On s'étonne que le même homme ait fait cette platitude fadasse de Jocelyn. — Du reste, le public, avec son génie d'appréciation ordinaire, n'a pas manqué de s'y méprendre.
Jocelyn a eu tout le succès que n'obtient pas la Chute d'un Ange. Je ne signerais pas toute la partie enthousiaste de la critique de Planche; mais je la conçois. Seulement, au contraire de lui, ce sont les détails qui me semblent poétiques, et non Tidée du poème, qui traînaille partout.
Allé au Journal. Les ai lus tous, excepté les Débats et le Courrier. — Cette lecture m'énerveralt l'esprit si je ne le relevais pas par des aliments plus substantiels. — Revenu at home. Rangé une foule de papiers et tombé dans Tangoisse de la plus violente colère contre ce qui n'existe pas, contre rien (cette colère est la plus affreuse de toutes), parce que je ne trouvais pas une lettre dont j'avais besoin. — La femme d'en face m'a calmé avec ses regards longs, doux^ attentifs. — Habillé, coiffé et sorti. Dîné chez G... La paresse et mon pied boiteux m'ont empêché d'aller voir la jolie Caro de G... — Entraîné par Gaudin chez madame A... — Etendu sur le canapé, l'esprit aussi indolent que le corps. Critiqué des vases et trouvé une robe jolie. C'est toujours cela! — Promené au Boulevard. Un temps serein, pur, bleu pâle, avec une lune pâle et des étoiles d'un or pâle. C'était charmant que ces blanchissantes harmonies nocturnes. Un monde fou. Après avoir erré longtemps, appuyé sur la rampe de Tortoni, mon poste ordinaire. — Attendu G... Tinfidèle. M. de Grimaldi est venu m'inviter à prendre des glaces. Ai refusé, mais suis entré avec lui. Il était accompagné de peintres qui m'ont pris (mos est) pour un Espagnol. Les ai entendus trestous discourir, avec une indiffé-
rence silencieuse digne d'un pacha, me retournant de temps en temps du côté de la fenêtre ouverte pour voir un morceau de ce beau ciel, coupole faite d'un argent bleuâtre et que je préférais à toutes leurs conversations. Ils me regardaient pour voir si j'avais l'air de comprendre leurs idées sur je ne sais quoi et leurs jugements sur je ne sais qui. Mais ils me prenaient probablement pour quelque médiocrité de salon, et moi je jouissais de mon silence et de l'opinion présumable qu'ils pouvaient avoir de ma personne. — J'ai pensé aux Rois qui aiment à garder l'incognito. — Revenu. Ah! si j'avais eu quelque causerie d'ami dans un des angles du Café Anglais, la fenêtre ouverte à la nuit sonore et tiède, et la table du souper entre nous, comme aux jours passés, je ne me serais pas arraché si vite au charme de ces nuits d'été qui nous font rêver du midi et des pays où Ton dit qu'elles sont, plus belles encore. — Écrit ceci dans mon lit. 11 est près d'une heure. Bon soir.
10 juillet.
Levé à neuf heures. — Habillé. — Au Journal. Chargé d'un premier Paris. — Re-
venu chez moi où je l'ai écrit après déjeuner.
— Retourné au Journal. Le pied dans un état de souffrance intolérable, par conséquent obligé de sortir en pantoufle. Une coquette et étincelante pantoufle, par parenthèse. — Lu les journaux. Resté à parler à bâtons rompus avec ces messieurs, — parler et non causer; il y a des gens avec qui Ton ne cause pas. — Cependant M. de Grimaldi est spirituel, mais son esprit a trop de nombre, est trop espagnol. Avec mon amour du irait^ je dois lui paraître à prétentions. Cependant nous nous touchons par les manières, ce noble truchement des gentilshommes. — Dîné chez G... et rentré chez moi pour faire ma toilette. — Allé chez ma tante, qui part demain, mais revient dans quinze jours. L'ai accompagnée au café de la Madeleine, où nous avons pris des glaces. L'ai quittée à onze heures. Monté au Boulevard. Belle foule expirante, clair de lune élyséen, de la vie partout. — Espérais rencontrer la Marchesa sortant de quelque spectacle et traînant sa démarche ondoyante dans cette nuit qui rend les femmes belles plus belles encore. Mais n'ai rien vu qui ressemblât à \difair warior que je cherchais.
— Rentré et mis au travail malgré la lassi-
tude. Pas en train. — Écrit un billet à Gue-
rino. — Refourré au travail, mais comme
l'attention ne s'emporte pas de haute lutte dans les êtres nerveux et irréguliers, j'ai envoyé le travail à tous les diables et me suis couché.
Quoique je me fusse couché hier à deux heures, ou pour mieux parler aujourd'hui, debout et prêt à sortir à six heures. Quel beau démenti m^ paresse physique et mes délicatesses pleines de înorbidenes donnent à des jugeurs comme Gaudin, par exemple. 11 n'y a qu'une aptitude, c'est la volonté, mais la volonté a besoin d'un intérêt. Est-ce ma faute, à moi, si cet intérêt n'est pas toujours pour moi où il serait pour les autres? Puis-je leur souffler ma manière de sentir? — Allé au Journal, broché le commencement d'un article, mais l'esprit aride, et d'ailleurs sous l'empire de préoccupations douloureuses, ai tout laissé là. — Allé chez Ap... dire des riens et continuer mon féroce système de froideur. Quels égoïstes pourtant que nous tous! Pas resté longtemps. Puis chez ma tante, à qui j'ai servi de femme de chambre pour sa toilette. Une camériste dégourdie, avec des moustaches assez libertines^ mais qui n'ont
pris, je m'en vante, aucune liberté. L'ai conduite à la diligence brisé de fatigue, de chaleur et d'un immense ennui. Par conséquent acquitté de mes devoirs de neveu avec une ponctualité exemplaire, et le pied toujours en pantoufle! — Ahi! povero calpigi ! — Jeté dans un cabriolet qui m 3, jeté au bain. Suis resté dans l'eau deux grandes heures et en suis sorti dans cet état de langueur pâle qui me charme toujours. — Fait le petit Pline, car j'ai lu au bain tout un volume in-8'' (le second volume de la Chute d'un Ange)^ mauvais en comparaison du premier. — Revenu sous les rayons d'or de six heures et demie. — Qui sait ce que c'est que le caprice ? Ai regretté que la Graciosa ne fût plus sur mon chemin, et pourtant il y a des temps infinis que je n'ai fait un pas pour la voir ; mais l'homme est bâti de ces bizarreries! Sotte œuvre, après tout! — Trouvé une lettre de G..., distinguée et du meilleur ton de son exquise manière. Fait une belle apologie de l'ivresse, — poétique ivrogne! Aujourd'hui mettra-t-il ses théories en pratique? — 11 dîne chez la Baronne... son Astre couché. — Va fourrer sa botte vernie de dandy entre deux jolies jambes (jolies, je suppose), recouvertes de bas azur, avec jarretières lazuli, — celle de la Baronne et celle de mademoiselle de
R..., la convive à ce banquet parfumé de pensées mélancoliques et de toute Tessence (à donner la migraine) de Tesprit des grandes dames. — Dîné avec une verve d'appétit très remarquable. Fatale sur les coussins du canapé jetés à terre, et resté ainsi à digérer comme une bête fauve largement repue. — G... est venu, puis parti; moi resté dans mon attitude de bête renversée sur le flanc, au grand étonnement de femmes qui se trouvaient alors chez mon Amour d'en face, laquelle me jetait, par dessus leurs épaules à toutes ce regard plein de passé déjà et peutêtre d'avenir. — La nuit est tombée. — Ecrit ceci la tête lourde. Bu du sirop de vinaigre et vais lire dans mon lit si je puis.
12, Au matin.
Eveillé à six heures, levé à huit. Un temps brûlant, inondé de soleil, de molécules d'or et de poussière. L'atmosphère lourde. Un jour dévorant, en travail d'une nuit charmante. Je désire lesoir. — Assez bien portant, mais, hélas ! toujours la patte cassée et traînant comme l'aile saignante du pauvre pigeon voyageur. — Viens de faire tordre les boucles de ma chevelure pour aller travailler au
Journal. Cela rappelle : Relevei donc cette boucle, madame^ vous le gronderez mieux. Mais moi, écrirai-je mieux? — J'ai des lettres à griffonner. Expédions-les et sortons.
Allé au Journal. Fait un premier Paris pour demain. — Revenu chez moi. Trouvé G...
Causé et lu. L'ai reconduit jusqu'au passage Choiseul. — Revenu faire un peu de toilette. Payé une note de gants. Dîné chez Gaudin. Allé flâner chez madame Al... Appris qu'une femme qui me détestait pour mon air hautain a fait volte-face dans ses sentiments pour moi, et que maintenant... Ma foi! les Anciens ont raison: Varium etmutabile. Je crois, en vérité, sur ces êtres-là, aux influences de la lune.
Promené au Boulevard sous une large lune qui s'est levée bien tard dans le ciel obscur. — Rencontré B... très fringant. Puis la Marchesa, avec laquelle (et sa mère et le Baron) j'ai pris des glaces au Café de Paris. — La Marchesa /r<^jp/;6^e de pâleur, tant elle en était atteinte, les yeux sombres, Tair vague, le sourire distrait, les poses appesanties, idéale enfin comme la Niobé. — Entrevu et salué notre voyageur Thio, qui faisait prendre des sorbets à d'assez beaux yeux noirs. Avec ce sorbet et ces yeux noirs il avait Tair de posséder le vrai paradis d'un Persan. —
Rentré vers une heure du matin. Bu du sirop de vinaigre, — et trempé mon pied malade dans de Teau froide pour en engourdir les douleurs. — Je me jette au lit et vais lire si la fatigue ne me pousse au sommeil.
i3, au soir.
Éveillé et levé à huit heures. Fourré au travail immédiatement. Travaillé jusqu'à dix heures, Tattention perçante et sans cesser même pendant qu'on pansait mon pied. — Le temps immuablement beau et brûlant de plus en plus des chaleurs toujours accumulées de la veille. — Allé au Journal. Lu les journaux. — En revenant passé chez Ap..., où j'ai pris une grosse rose, épanouie jusqu'à s'en déchirer. — Resté chez moi sous les persiennes fermées à lire sans être distrait par Tartillerie de regards de mon Amour d'en face. Je la crois partie pour la campagne, où ce pâle front va se vulgariser et se brunir. Sotte chose ! — Vraiment, est-ce que j'y tiendrais?... — Fait un brin de toilette. — R. .. est venu, et, malgré les répugnances, mon deuxième article paraît dans son Instruction publique^ qui est fort ignorante. Cela m'arrange ! — Allé chez Gaud. Puis au Journal
pour des billets de ce soir. — Refusé de dîner chez Véfour avec M. de Grimaldi, parce que j'avais promis à Gaud. Donc dîné chez Gaud., assez gaiement. Rejoint M. de Grimaldi au Palais-Royal. Allés ensemble aux Français. Assez de monde, par conséquent une chaleur tuante. — Ecouté cinq narcotiques actes dont j'ai à rendre compte demain, et j'ai pris un avant-goût du feuilleton en bâillant démesurément. — La Marchesa était en loge avec madame de Saint-M... — Mademoiselle Noblet aussi mauvaise qu'à l'ordinaire et aussi jolie. Elle me plaît! et il m'en coûtera, à moi l'homme injuste par excellence, de dire sur qui me plaît tant la rude vérité demain. — Mais la dirai-je? Elle a un front si noble et des yeux si beaux !
Allés en voiture à Tortoni prendre des glaces. Resté jusqu'à près d'une heure du matin. — Rencontré A. de B..., qui m'a fait des propositions pour entrera l'Europe. Précisément le journal antipodique à celui qui avait un article de moi ce soir. Mais qu'importe! Des idées ne sont que des idées, et en politique qu'y a-t-il de plus que des vérités relatives? — Nous verrons si c'est arrangeable. — Rentré par une délicieuse brise et de beaux nuages noirs à Toccident, — diadèmes d'éclairs. — Écrit à G... pour l'inviter à dé-
jeûner con noi dimanche. C'est Gaud... qui est notre amphitryon.
14 juillet.
Journée occupée, mais non comme j'aurais voulu. J'ai une foule de choses à faire et que je remets depuis huit jours, tant mes damnés moments sont comptés! — Levé à huit heures. Le temps plus agréablement beau que ces jours-ci. Une splendeur fraîche! — Allé au Journal. A onze heures descendu à V Instruction publique , et, comme d'usage, n'ai pas trouvé R... C'est la règle générale quand il donne des rendez-vous. Je commence à me blaser surces aimables façons-là. L'aiattendu, mais en vain, travaillant à son bureau comme j'eusse fait chez moi. — Lu tout le premier volume in-8^ des Mémoires de miss Aikin sur Elisabeth, Style de pédante et de prude en parlant d'une prude et d'une pédante. Jugements de femme, balivernes, mais détails curieux,^après tout. — Revenu chez moi. Lu la Correspondance administrative. Tête vraiment politique, ce Fievée. Il a presque raison sur tous les points, ce qui est impatientant parfois. — Habillé et sorti assez tard. — Diné au restaurant. Passé jusqu'à dix heures
à causer à Corazza avec Aristide. — Obermana plus statue blanche que jamais. — Promené seul au Boulevard. — Une nuit sombre, sans étoiles, mais un ciel haut et des brises adorables. — Ai rencontré madame D... qui m'a regardé avec intention, mais n'a osé me parler. — Rentré anéanti, et il faut pourtant que je griffonne ce satané feuilleton pour demain. — Je ne dormirai guères cette nuit.
i5 juillet.
Dormi deux heures malgré moi, ce qui ne me serait pas arrivé sans cette chaleur accablante. — Travaillé au feuilleton, que j'ai achevé, jusqu'à dix heures. — G... est venu. Me suis habillé tout en lui dictant ce que j'avais écrit pour aller plus vite. — Le temps à la pluie. — Déjeuné chez Gaudin. Le déjeuner bon et communicatif avec une gaieté légère, mais sans ivresse de vin ou d'idées. — L. M... est venu me chercher pour m'entrainer à Écouen, mais je n'ai pu raccompagner. — L'ai persiflé. C'est un enfant qui complique une liaison mâle et pleine de droiture comme les hommes doivent en avoir entre eux, par de l'amour-propre et de la
bouderie. — Allé au Journal. Lu les journaux. Corrigé mon feuilleton dans un état d'agacement et d'impatience vraiment incompréhensible. — Oh! les nerfs et la digestion! Deux myr.tères! — Revenu chez moi les mains sèches et brûlantes et le corps lourd.
— Couché sur mon Ht. — G... est revenu et nous avons causé longtemps et d'intimité.
— N'est pas jaloux; est plus touché de la confiance que de tout autre sentiment. Singulière nature, mais après tout pleine de noblesse! — Sortis quand le jour a été tombé.
— Un ciel épuré, une nuit sereine, un firmament verdâtre où la lune allait monter, mais qui, n'y étant pas encore, y projetait une lueur mystérieuse. — Promené au Palais- Royal sous les tilleuls. Puis avalé de Teau de seltz (caprice à Tordre du jour) et du sirop de framboise à Corazza. — Rentré et couché, n'aspirant qu'à un peu de repos et presque souffrant.
i6 au soir.
Aujourd'hui mieux ! — Le sommeil de cette nuit m'a fait du bien. — Levé vers neuf heures. Reçu une lettre de... Me parle de l'éducation de ses filles. Une lettre sage et
spirituelle, mais si elle savait que cela n'y fait rien ! — Qu'elle élève la fierté de ses petites filles et leur donne de jolies manières, et elles seront toujours assez bien élevées. — Habillé. — Allé aux journaux. GriflFonné un entrefilet. — Descendu au bain. Y suis resté plongé deux heures et demie, toujours par suite du même voluptueux système d'aflFaiblissement. Pendant ce temps, ai lu le premier volume des Mémoires du Diable de Soulié, pour voir ce que c'est. Du talent réel parfois, mais faux. — Revenu chez moi. Dîné. Fait diverses choses, entre autres la suprême, ma toilette. — Sorti avec la nuit. Allé chez la Marchesa. Mis un billet. Descendu chez madame A... où j'ai pris de Teau de Cologne dans de l'eau sucrée à cause d'un soudain mal d'estomac. — Revenu avec G... et assis au Café de Paris avec la Marchesa et son mari et... les habitués. — Elle gaie, taquine, impérieuse, faisant la reine, la grande impératrice, d'une fantaisie absurde et joyeuse, — orfacieuse au fond! M'a dit mille biens de mon feuilleton et m'a trouvé Tair rêveur. F^st-ce que j'aurais cet air-là? — Rentré modestement et couché à onze heures et demie après avoir écrit ceci.
17 juillet.
Levé à huit heures. — Habillé. — Allé au Journal. Lu les journaux. Fait un entrefilet, — Allé à la Bibliothèque Royale consulter Malte-Brun, dont j'avais besoin. — Revenu chez moi et habillé. — Retourné au Journal^, mais passé chez Ap... où j'ai vu L. M..., qui prétend partir pour je ne sais où parce qu'il est nommé je ne sais quoi, mais il ne partira pas ou partira pour revenir. — Amour, pitié, vie arrangée qui lui manquera plus encore qu'à un autre parce qu'il n'a jamais vécu de cette atroce vie de Tisolement qui flétrit les plus belles jeunesses. — Allé au Journal. Causé avec M. de La Gorre, qu'ils disent si grand acteur et que j'ai tant envie de juger. Allé au faubourg Saint-Germain avec G... Commandé un gilet. — Dîné chez C... où j'ai parcouru une Revue des Deux-Mondes. Il y a un article fort niais de ce niais de Sainte- Beuve sur ce niais de La F'ayette. — Allé chez G... Sa fiancée très jolie dans sa robe bleue, mais moi, j'en avais une d'ennui, la chape de plomb dantesque, et je n'ai pu causer. — Parti de bonne heure et ai conduit Gaud... chez sa maîtresse. — La nuit belle. — Rencontré Aristide au Boulevard. Pris de
lui des renseignements sur le docteur Francia^ car il connaît très bien TAmérique et en parle de manière à intéresser. — Rentré. — Lu. — Et au lit.
Une journée pleine de faits, et par conséquent légère de sensations douloureuses. ■ — Habillé à neuf heures. — Maria est venue.
— Descendu collsLÙonncr des Revues Britanniques au Palais-Royal. — Allé au Journal.
— Lu les journaux. — Improvisé un Premier- Paris contre la Quotidienne, La polémique m'assouplirait au journalisme, tant j'ai d'instincts de guerre en moi! — E^crit à ma mère.
— Revenu et lu jusqu'au dîner. — Dîné chez G... — Fait coiffer après dîner. Puis allé chez la Marchesa. Le monde ordinaire. Elle nonchalante, un pli aux lèvres, un pli entre les yeux, et ceux-ci noirs et perçants plus que jamais. Sa physionomie vraie ! — Revenu à dix heures causer avec Aristide. — Il est minuit et j'ai mon article à faire sur le docteur P'rancia. Donc je ferme ce Alemorandum .
ig.
Levé à six heures et demie. — Le temj3s beaUj mais froid. C'est la beauté la plus aimée dans les femmes que la beauté froide^ du moins par moi, mais j'aime mieux que le matin soit un peu plus chaud. — Travaillé à mon article, que je suis allé finir au Journal à cause de certains documents que je n'avais pas. — Diablement bon, cet article,
— un morceau historique assez élevé. — Ce Francia est de la meilleure pâte des hommes d'Etat. — Et pourtant j'aurais pu, sur cet homme de génie et de caractère, creuser mon opinion davantage. Mais les exigences du journal doivent être obéies. Il faut savoir danser avec des sabots de plomb. — Livré mon article, qui ne paraîtra que demain à cause de sa longueur. — Parcouru les journaux. — Revenu chez moi vers quatre heures.
— Lu, puis habillé, — et dîné chez Véfour avec G... et je ne sais, plus quel marchand de chevaux qui a de la conversation comme un palefrenier. — Le dîner bon, mais peu assaisonné d'esprit. Quitté ces messieurs et monté chez Ap... que j'ai raillée sur le plus blanc des bouquets blancs qu elle Jicelait de rubans verts. Joli, en somme ! et me plaisant
comme si je n'étais pas, depuis ce sacré journal, réputé jacobin. — Du moins, c'est le mot de ce vieil étourdi de F... que j'ai rencontré au Boulevard. Promené longtemps et rentré dans un écrasement universel des organes. — Lu dans mon lit, mais l'attention peu soutenue. — L'isolement de mes soirs me repersécuter ait-il de nouveau?
20, minuit.
Je rentre brisé de fatigue. — Ma journée s'est passée en soins extérieurs. C'est ennuyeux, car je ne voudrais que noter mes pensées ; — le reste, que vaut- il? — Ce matin levé à six heures. — Ecrivaillé. — Le vicomte de B... est venu m'entretenir deux heures de son procès. Sens droit et fin, raison forte sous une noyade de paroles lourdes. — Habillé. — Allé chez G... où j'ai déjeuné, teste L. . . qui se déniaise, sans en devenir moins sot, — chose immuable! — Allé au Journal. — Lu les journaux français et espagnols. — Corrigé des épreuves, puis causé avec R..., homme prétentieusement épais. — ■ Allé au quai de la Tournclle diner au Cabaret avec L. B... et G... Pourquoi Guérin n'était-il pas avec nous ? — Revenu et tra-
versé les ponts. Le soir était froid, — l'eau, verte comme Faigue marine elle-même, se creusait en mille plis sous le vent. Le ciel rougissait de l'hortensia au carmin, et dans cette nappe de pourpre se dessinait en noir la double tour de Notre-Dame. Beau spectacle qui valait la peine d'aller. — Revenus en voiture. — Flâné chez madame A... Appris beaucoup de propos féminins et de jalousies dont je suis l'objet, qiiod juvat et délectât ma très gracieuse sérénité de fatuité. — Revenu harassé. — Ecrit ceci et couché après avoir pris une note sur Byron. — Il avait la volonté contredisante de la femme. Si on lui niait quelque chose, il y prétendait immédiatement; par exemple on lui nia l^facilité à faire des vers, et il devint poète. S'il était si affligé d'être boiteux, c'est qu'on pouvait l'accuser d'être tel et qu'il ne pouvait donner de démenti. Très enthousiaste et très impressionnable de naturel, son scepticisme et son dandysme étaient de la comédie. Aux plaines de Troie, il devint fou de sensations vives. Du reste de beaucoup de sang-froid dans le péril, — mais seulement dans le péril.
22, dans la soirée.
N'ai rien noté hier. — Je rentrai trop fatigué pour écrire. — Avais dîné au quai de la Tournelle avec madame A... Un excellent dîner et du vin fort remarquable. Ensomme^ un très convenable repas, égayé par les bouffonneries incroyables de Gaudin, qui a été parfait. — Beaucoup promené après dîner, par conséquent éreinté!
Levé de bonne heure aujourd'hui. Fait un article qui ne paraîtra que demain probablement. — Lu les journaux et quitté la bottega pour revenir chez moi. — C'est aujourd'hui dimanche et le temps est à la pluie. — Lu et écrit, mais dans une singulière disposition d'esprit et de corps^ — avec des effluves de souvenirs et toujours cette P... qui flotte dans les sables arides de la mémoire comme la plume noire de Ravenswood sur les grèves. Tout donc ne peut s'engloutir en nous? — Ah! je ne me suis jamais senti plus misérable que tout à l'heure, écrivant ceci à la nuit tombante, ma fenêtre ouverte, sous
l'impression d'un vent cru comme si nous étions en automne!
Ils ont donc bien menti, ceux-là qui disent que l'ennui et l'affaissement du cœur sont le partage des oisifs, car je suis occupé et actif maintenant ! Non ! il y a en moi quelque chose d'inguérissable et que la vie de premier ministre ne m'empêcherait pas d'éprouver.
Quand Pitt buvait, il se donnait peut-être une passion pour en oublier une autre ou se cacher à lui-même la misère de son âme. — Les hommes forts cherchent à se donner le change, mais, hélas! la nature ne le prend pas toujours!
Jeté sur mon lit et essayé de dormir. J^attendais Guérin, qui n'est pas venu. — Relevé à cinq heures. Monté en voiture et fait jeter au bain. Y suis resté deux heures et ai lu presque tout le premier volume des Mémoires de Raguse^ substantiels et simples comme un homme de guerre doit écrire. — Dîné là. — Revenu à pied par un temps pur et pénétrant de froid malgré un radieux soleil couchant. — Payé une note. — Enveloppé dans une robe de chambre et résolu à ne plus sortir. Kcrit un billet à Guérin. Et ceci. — Qu'un peu de musique me ferait de bien! Mais je ne voudrais pas Tentendre dans un concert où il y a des femmes, où l'on psoe,
par conséquent (du moins, moi, comédien si souvent involontaire !), et où Ton reçoit mille impressions différentes : la lumière des bougies, les parfums, etc., etc., mais ici, dans la solitude de ma chambre, parce qu'alors mon impression serait pure et non mélangée ! Oui! je le voudrais.
Au soir, plus tard.
Cacheté ma lettre à G... Travaillé à Madame de Gesvres \ cette chose si triste sous des paroles si légères! Cette raillerie qui n'en sera même plus une à force de profondeur et de simplicité. — J'espère mener à bien cette nouvelle, mais où et comment la publier? Je le voudrais, ne fût-ce que pour jouir de la surprise de la Marchesa, mon modèle. — Les nerfs anéantis parce bain et une soif inextinguible; — la soif morale produit chez moi la soif du corps, tant il est vrai que Ton ne sait guères comment l'âme se distingue du corps dans cette fusion d'argile et d'éther qui est Thomme! — Vais finir le premier volume de Raguse dans mon lit, et je ne veux plus écrire aujourd'hui.