six heures
Levé à huit heures. — Habillé. — Ai reçu une lettre de Gaud.^ qui m'apprend la mort de
mademoiselle Clémence de Syrène, baronne de Vicq par mariage, morte tout à coup et bien jeune encore. — L'avais silencieusement adorée à Caen (i83o) et ne Tavais pas revue depuis ce temps. — Il paraît qu'elle était devenue bas-bleu, mort bien pire que la seconde pour une jolie femme comme elle. Jolie non de traits, maisd'<^/r, — grande, svelte, distinguée, et forte nonobstant; d'une pâleur de soufre avec des cheveux noirs et de grands yeux sans rayons. Bien patricienne au milieu de tout cela! — J'ai trop vécu depuis le temps où je l'ai connue pour être attristé de cette mort, et pourtant j'y ai pensé tout aujourd'hui.
Allé chez madame A... Parlé de P..., cette inexpugnable pensée. — Le temps très beau, mais d'un vent très sec. — Allé au Journal. Commencé pour demain un article sur cette éternelle question d'Orient que Raguse discute si admirablement au second volume de ses Mémoires et de laquelle il tire de si foudroyantes conclusions. — A deux heures, descendu aux Tuileries avec L. B... Vu personne, car c'est aujourd'hui dimanche, et de fatigue et d'impatience ai fui chez moi le vent et la poussière. — Fait coiffer. — Lu jusqu'à six heures et un quart. — Abattu, ennuyé, presque anéanti !
Le temps vient de se fourrer à la pluie. 11 verse. Quel été d'enfer ! — Envoyé chercher à dîner. — Vais-je sortir ?
Je voudrais pourtant bien aller voir la fiancée de G... Mais c'est si loin ! — N'importe ! elle me chanterait ma romance, et je me trouverais peut-être assez d'esiro pour faire étinceler son œil bleu- de-lotus en lui débitant mes extravagances; peut être cela me soulèverait-il cette froide montagne de plomb qui me pèse au cœur. — Et puis G... est toujours heureux de me voir, et quand nous sommes ensemble nous sentons inoins ou ^ plus la Vie, je ne sais, mais toujours estil que le lien d'acier se désagrafe sous les dilatations de la poitrine. — C'est Tennui qui nous lâche, mais pour nous reprendre et toujours plus fort. Si cette disposition maudite continue, que deviendrons-nous, même avant d'être vieux? Et par-dessus, s'il nous faut vieillir ? Hein ? voilà une amusante perspective.
Au soir, tout tan.1.
Ne suis pas sorti, malgré ma velléité de visite à G... et mes cheveux bouclés. J'ai fait comme madame de Luxembourg prête
pour le bal et qui resta à lire la Nouvelle Hé l Oise, 'mais f moi, je n'ai pas sacrifié ma toilette à ce grimaud de Rousseau et à ces ineptes héros de roman, mais à Bassompierre, le beau et fier seigneur, que j'ai lu jusqu'à extinction du jour. — L. B... est venu, mais l'ai reçu avec un ennui qui aurait été du génie si j'avais voulu le chasser. Car il n'a pu résister à mes indolences, à mes bâillements et à mes prostrations sur le canapé, et il a foutu le camp comme si le diable le fouaillait :
Allez, allez, ô jeunes filles, Cueillir des bleuets dans les blés 1
Les bougies allumées, fourré k Madame de Gesvres. — Ne peux y travailler longtemps à la fois. — Repris cet article commencé et que j'achèverai demain matin, car il est d'une longueur fort impertinente. — Ai travaillé sans désemparer jusqu'à cette heure, qui m'est inconnue, ma pendule s'étant arrêtée tout à coup. — Quand la vie en fera-t-ellc autant? Je me couche. Bon soir !
Hier en blanc! — G... vint me demander à dîner et, excepte le travail du matin au Journal, nous passâmes la journée ensemble.
— Aujourd'hui éveillé à huit heures. — Lu dans mon lit jusqu'à neuf. — Debout! Habillé, sorti. — Allé au Journal. Y suis resté à travailler et à lire toute la journée. Que de choses à apprendre pour se fourrer au courant de l'Europe! — Revenu à cinq heures. — Fait ma toilette et dîné en courant.
— Ecrit un billet à madame de L. R... au cas où je ne la trouverais pas. Allé chez elle en voiture. Reçu. 11 y avait du monde et n'ai pu la voir seule. Contrarié au fond, car elle part demain ! — Revenu à la rampe de Tortoni appuyer mes nonchalances et ma superbe.
— Le F... est venu me dire bonjour et déjà me flagorner parce qu'il croit que je connais des gens bien avec M. Thiers. — Pauvre insecte ! — Lui ai sancrlé au visaore deux ou trois ironies qu'il a prises pour argent comptant. — Le temps relevé et beau. — Je rentre : il est minuit.
I"- août i838. '
Levé à sept heures, et par le plus beau soleil, un soleil d'Italie. — Ce charmant soleil du matin se gâte à vieillir. A midi, il est presque laid. — Fait un entrefilet que je recommençais, et par conséquent que j'ai manqué. — Habillé. — Reçu tout en m'habillant une visite de B... Il fait le discret sur le bonheur de son mariage. On voit qu'il a peur de la raillerie. — Drôle! — Allé au Journal. Pris des notes sur Tétat présent de l'Europe et sur les diverses questions qui s'y rattachent.
— N'ai pas perdu mon temps, en somme.
— Revenu à quatre heures et demie. Fait je ne sais plus quoi. — Ecrit la perle des billets à la Marchesa. — Dîné de légumes. — Dormi une heure et réveillé avec l'angoisse de ce souvenir blond qui se joue trop sur mon chevet. — Mais, ô mon Dieu ! on n'oublie donc jamais! — Pensé à Bonaparte, à la gloire, au néant de ma vie. — Triplement souffert.
— Fait ma toilette avec l'intention d'aller voir la fiancée de G... — Sorti. — Jeté mon billet chez la Marchesa. — Je prenais une voiture pour filer au faubourg Saint-Germain quand j'ai été arrêté par L. B... d'abord, et par Bourdonnel ensuite. — Suis resté à
causer tout le soir avec ce dernier. — Avalé une limonade insieme. — Resté très tard à Tortoni, regrettant de n'être pas plutôt auprès de la jolie Indienne. — Mécontent de ma soirée comme il arrive toujours quand sa destination n'est pas celle qu'on projetait. — Je rentre éreinté.
2 août.
Eveillé à six heures. — Il n'y a plus que les matinées de charmantes, les crêpes gris tombent plus tard sur ce visage blond du jour et l'on n'en jouit plus. — C'est incroyable, le bonheur que peut donner un rayon de soleil gai et frais, même à une âme centenaire de civilisation et usée par la vie de Paris. — Allé au bain en pantoufles. Y suis resté toujours lisant et dans l'eau jusqu'à huit heures et demie. — Revenu. — Trouvé des lettres de province. Une de... languissamment désespérée. — J'ignore l'abîme sans fond de profonde affection que j'ai pour cette femme, — je ne le sais qu'à de certains mots d'elle qui tout à coup me traversent comme une foudre et s'enfoncent dans mes entrailles. — C'en est effrayant. — Les gens qui font des phrases sur le cœur disent de
bien grosses balourdises. On prétend que des sentiments si forts, si puissants, sont tout. Mais ce n'est pas vrai. La vie va de même et à côté, la vie avec ses besoins même d'affection qu'un seul si grand ne satisfait pas.
— Etre aimé d'ailleu^rs et aimer, quand il n'y a plus d'obstacles^ n'empêche pas de s'ennuyer, et de Tennui vient tout le reste, même l'amour. Les 'anciens appelaient l'Océan père des choses; les modernes peuvent donner ce nom à l'ennui.
Mangé trois œufs. — Descendu au Palais- Royal consulter la collection du Moniteur,
— Allé au Journal et- dit en passant un bonjour à Ap... — Lu les journaux. Travaillé à un entrefilet assez long et revenu de bonne heure at home. — Lu de l'espagnol. — 11 faut pourtant que je me remette à cet allemand trop longtemps interrompu. Il parlar tudesco! — L. M... est venu me faire sa visite d'adieu. È Jîniia la musica. — Si ce n'est pas un égoïste, voilà des arêtes de physionomie qui mentent. — Ap... pleurera, se désolera, en parlera, y rêvera, se consolera, l'oubliera, le remplacera,
Trala^ la, la^ la, la, È fini ta la musica, La divina comedia Del Amore !
Requiescant in pace et ament in secula se euiorum, mais cela n'est pas sûr. Ma, ch'i^nporta! —
Envoyé chercher à dîner. Le temps est triste et la chienne de chose qu'on appelle Tâme encore davantage ! — Que faire ? Si je restais ici ce soir je me déchirerais ce lambeau inusable du cœur déjà tant de fois mis en pièces. — Tiens! une lettre de la Marchesa !... Voyons !
Comme nous !... A tous, le même refrain ! l'ennui et l'abattement, cette peste morale avec laquelle on vit. — M'appelle son ami, elle, Vinexpansive. Ah! il faut qu'elle soit bien abattue pour avoir ce ton d'affection simple et avide. Je l'aime ainsi, mais elle le paye bien cher. — N'est pas encore soumise à la destinée, — côté de l'enfant dans un esprit viril, — àme qui a de la peine à mûrir. Mais Taloès ne fleurit qu'après cent ans, et la fleur en est adorable î
Pourquoi, moi qui vis dans le passé plus
qu'être vivant, pourquoi rencontré-je des
moments (tout à Theure par exemple) où
j'ai une hâte dévorante d'être plus vieux de
quelques mois. Je voudrais être à l'hiver, et
cela non par raison d'ambition ou de position
personnelle, mais pour y être, et je ne sais
pourquoi. Gela est quelquefois d'une telle
violence en moi que j'en suis intérieurement comme hors de sens. — Le temps vient de se relever d'une averse. — Vais m'habiller et sortir. — Pour que je n'allasse pas chez Guérin ce soir, il faudrait que la terre manquât sous mes pieds !
En rentrant.
Allé chez Guérin. En voiture. — Pris des gants. — Remarqué le ciel, nappe bleu sombre au couchant avec une zone de rouge garance, horizontale. — La fiancée de Guérin dans ses meilleurs jours de joliesse. — Resté à causer jusqu'à dix heures et demie.
— Revenu à pied par beau temps, mais un vent du sud très violent. — Allé au Boulevard — désert ! Seulement ai rencontré Berruy... et suis resté à politicailler jusqu'à cette heure. Il est une heure et demie du matin.
— La tête douloureuse.
3 août.
Levé à huit heures. — Reçu un billet de G. . .^ admirable de connaissance do soi-même, de simplicité d'ennui. On ne peint pas le
dégoût d'une plus charmante manière, spirituelle dans l'imagination. — Commencé une longue lettre à... Habillé. — Allé au Journal. — Fini ma lettre. Corrigé des épreuves. Lu les journaux. — Etudié, la carte sous les yeux, cette question d'Orient, grosse de tant d'éventualités. — Etudié assez attentivement jusqu'à quatre heures, malgré une tête lourde et douloureuse. — Descendu jusque chez madame A..., et d'indolence resté à dîner avec elle. — Parlé de P..., cendres que toujours je remue. Le cœur étreintpar ces souvenirs évoqués à l'heure où le jour baissait, à la voix d'une femme qui l'a connue. — Sorti à huit heures. — Allé chez Ap... — L. y était. — Epigrammatisé. — Ils sont allés prendre des glaces au nouveau café de Musard. Les y ai suivis. Ai daubé d'une voix métallique et le café et les badauds qui s'y empilaient, mâles et femelles, — timbre d'impertinence cuivrée. — Rentré par une pluie fine. — Je suis las et vais me jeter au lit, non pour dormir encore, mais pour lire et me détendre. Biiena iiochc !
4 août.
Levé à sept heures. — Lu jusqu'à dix et demie. — Habillé et allé au Journal. — Corrigé des épreuves. — Lu de l'espagnol et travaillé avec assez de suite. — La politique intérieure a tout le terne de l'esprit des gens du pouvoir, ce qui n'est pas peu dire. — Revenu tard chez moi. Un temps lourd, orageux, les nerfs anéantis. — Dois sortir avec G... ce soir pour aller chez la femme de B..., mais ne me sens ni le courage ni l'humeur de m'habiller et de ramager les insignifiances d'une conversation quelconque, à plus forte raison chez des gens qui n'ont pas plus de conversation que des chevaux anglais.
Irai-je donc ou non? — G... va décider lui-même. Je l'attends, mais aimerais mieux causer d'intimité avec lui, sur ce canapé où nous avons déjà remué tant d'idées. — La vie que je mène à présent me rend assez douce la solitude de ma chambre. Je rentre ordinairement un peu las et me sens pris d'une inénarrable indolence. - — G... comprendra cette disposition.
Au soir.
G... est venu. — Renvoyé notre visite aux calendes. — Sorti tard ensemble et au Boulevard, — populeux, — les courtisanes en majorité. Pris des glaces dans ces vastes salons du Café de Paris hantés par le Génie de la solitude et par nous. — Repromené assez longtemps. La lune orageuse, le ciel accidenté et menaçant. — Je rentre et me couche sans lire.
Mardi 7.
Deux jours en blanc. — Ils n'ont été quelque chose que par la souffrance du corps, combattue par mon système actuel de bains longs et chauds. — Du reste ai travaillé, mais non pour moi, si ce n'est quelques lignes ajoutées à Madame de Gespres. — Le journalisme dévore mes journées, mais peu importe! Il faut arriver à tout prix, fût-ce au prix de soi-même et de tout ce qu'on avait primitivement de plus indomptable en soi..
Oh! oh! rindomptable, où est-il maintenant?
Et ubi faciunt solitudinem, pacem appellant.
— Je crois que c'est ce temps de mars dans août, rafales, pluie et froid, qui me rend aussi chétivement malade que je l'ai été ces jours-ci.
Aujourd'hui levé à huit heures. Pas de lettres! — Habillé. — Au Journal. — Toute la presse ruminant des idées connues et tournant diablement à la radoterie. — Allé chez Ap... au lieu de chez moi, parce qu'il pleuvait, faire un article sur la question Belge. Il faut savoir travailler partout au pied levé, et aussi bien sur l'angle de la cheminée d'une femme que dans un fauteuil devant un commode bureau. — La pensée doit mépriser ses aises encore plus que le corps, et quand du talent on ne peut pas faire une action, je ne l'estime que peu de chose : juste ce qu'il vaut.
Déposé mon article au Journal et revenu ici m'habiller. " — Je dîne chez la Marchesa aujourd'hui. Il y a longtemps que je ne l'ai vue et j'aurai le plaisir du retour^ après l'absence^ à la retrouver. — Les nerfs mieux qu'hier, mais pas très solides encore. — Vais lire en attendant le coiffeur.
En rentrant.
Dîné chez la Marchesa. — En blanc, avec des nœuds de velours pourpre mêlés aux boucles de ses cheveux bruns et la pâlissant encore davantage. Plus animée que les dernières fois. — Moi assez en train de causer, avec du trait et presque de la vis comica dans l'expression. — L'ai soulevée de son ennui et avons été parfaitement aimables Fun pour l'autre sans restriction et sans manège. — Resté sur la causeuse bleuâtre jusqu'à onze heures et demie. — Descendu le Boulevard par un clair de lune âpre et un vent glacé. — Remonté chez moi et couché.
Mercredi 8.
Elveillé à sept heures et demie. — Déballé
ine caisse de linge venant de province. —
.eçu une lettre de inia povera vita. — Allé
LU Journal. Y ai travaillé jusqu'à trois heu-
[res. — Revenu. Le temps à la pluie et aux
>"iboulées. — Contrarié parce que j'ai appris
[uç G... était venu et s'en était retourne
[lassé de m'attendre. — Ecrit toute une poice
dç lettres. — Habillé de pied en cap. — Re-
tourné au Journal. — Puis chez Ap... qui m'avait prié à dîner. Cette U... est venue; il y avait des temps infinis que je ne l'avais rencontrée. — La revoici dans mes eaux et prise, but I am an indiffèrent child of the Earth... Fait une visite à madame A..., et^ comme le temps s'est purifié ce soir, ai vagué beaucoup jusqu'à complète lassitude. — Lu, mais sans attention, puis cette mort de la vie en détail : — couché et endormi.
Jeudi 9.
Levé à huit heures. — Fait diverses choses, comme une femme de ménage ellemême. A neuf heures, reçu... qui? Eh! par Dieu! Aimée Le Foulon, à laquelle je ne pensais guères. Excellente et aimable femme ! Ai eu le plus vif et le plus profond plaisir à la revoir. Vif Qt profond, voilà qui est rare, mais c'est vrai pour elle. — Allé au Journal. — Travaillé au bureau ou chez moi pour ledit Journal jusqu'à quatre heures. — Reçu Guérin au milieu de tout cela, mais pas causé.
Rentré. Commandé à dîner, car L. B...
est mon convive ce soir. — Ecrit un billet à A... — Vu Aristide, qui revient de Belgique.
Dit que la nationalité de ce pays-là n'est pas aussi une qu'on la croit. Enchanté sous certains rapports, non sous d^autres. — M'a quitté trop tôt pour que je pusse lui demander des renseignements sur une foule de choses. Il aura bien vu, quoique à la course, et il sera pour moi très intéressant de l'interroger. Son intelligence est vive, juste et claire : c'est un harmonieux esprit et, et... mais en voilà assez sur son éloge.
Plus lard.
Pris des notes sur cet éternel Orient. — L. B... est venu. Dîné assez gaîment, mais toujours en causant de noire affaire. Il a trouvé bon mon entrefilet sur le vieux Bernadotte, et de fait il n'est pas mauvais. — Payé un chapeau. — Resté sans sortir et sans môme en éprouver le besoin. — Kcrit un sanglant billet, hérissé d'ironie, à ce paresseux R..., qui n'imprime pas mon article sur Ranke. Damnation sur cette limace! — Fourré à un article sur le nouvel écrit de M. Guizot. Griffonné le commencement et arrêté mes idées. — Bu un verre d'eau et de vin de Beaune. — Ouvert ma fenêtre. Le temps beau et pur. Un firmament gris-de-
perle, éclairé en dessous par la lune, — une vraie conque de nacre, sur nos têtes! — Il est quelques minutes avant minuit. — Vais lire un chapitre de Montaigne en guîse de prière et me jeter au lit, car il faut que je sois au bain demain dès six heures. Bon soir, donc! — Bon soir!
10 août.
Une journée pleine de faits jusqu'à répandre. — A six heures au bain jusqu'à huit, toujours lisant les Mémoires de mademoiselle Aikins, que, par parenthèse, je ne lis que là.
— Revenu. — Habillé. — Sorti. — Allé chez Gaud... qu'à ma grandissime joie j'ai trouvé revenu. — Allé au Journal. — Y suis resté à travailler jusqu'à quatre heures. — Allé à la Bibliothèque Royale prendre des renseignements, et les ai fait damner pour deux ouvrages sur le droit public suisse qu'ils n'ont pu me donner. — Allé chez madame Alb... un quart d'heure et où j'espérais trouver G...
— Revenu chez moi faire ma toilette. — Reçu un billet officiel de la Mafchesa, qui me demandait les papiers relatifs à M. de B... Suis allé les lui porter moi-même, mais j'ai trouvé le nid vide et ma grande Aigle
partie! — Fait attacher à ma boutonnière chez Ap... la plus jolie rose-thé possible^ jolie comme si elle avait été fausse, car le faux bat toujours le vrai dans ce monde d'apparences. — Pris ces MM. L. B... et C... au Journal. Dîné ensemble chez Barillot. — Puis allé à la Porte-Saint-Martin voir une féerie qui n'enchantera personne et sur laquelle je ferai tomber une goutte d'acide prussique dans le feuilleton de dimanche. Quelle ânerie que cette Peau d'âne ! — Revenu à Tortoni par un temps idéal de lune et d'azur, mais n'y suis pas resté de fatigue. — Rentré, griffonné ceci, et n'ai pas le courage de tracer un mot de plus. A demain !
Samedi, 1 1 août.
Levé à sept heures. — Au bain jusqu'à huit et revenu. — Peigné, débouclé, rebouclé, et au Journal! — Lu la provende ordinaire. — Griffonnaillé un entrefilet. — Resté là [sicuti mos est) jusqu'à quatre heures. — Habillé. — Pris la rose blanche de la journée chez A... J'immole une rose chaque soir à ma boutonnière ; les roses, c'est Tordre de la Jarretière de cette grande souveraine que l'on appelle la Nature. — Dîné chez G... Le
docteur G... présent. — Parlé magnétisme. — Pris un cabriolet et allé retenir un logement pour ma tante. — De là promené avec G... aux Champs Élysées verts et pourpres: verts d'ombrages, pourpres d'horizon, sans poussière, arrosés d'une eau pleine de fraîcheur, et noyés plus haut d'une atmosphère tiède; vraiment beaux! — M'a jeté chez la Marchesa, mais elle était au Ranelagh avec toute la bande. — Vagué seul, enivré du temps. — Rentré à onze heures et travaillé jusqu'à une heure du matin.
12 août.
Aujourd'hui dimanche. — Un temps étincelant de clartés vives. — Levé à sept heures. — Fait mon feuilleton sur Peau d'âne jusqu'à onze. A onze heures, précipité au Journal, fait un entrefilet, lu tous les journaux et corrigé des épreuves. — Revenu à cinq heures et j'ai trouvé Gaudin, mon convive, qui m'attendait. — Habillé en causant avec assez d'action. — G... est venu. Descendu tous les trois dîner chez Cop... où nous avons mangé force melon. Gaud... a bu avec verve, l'autre G... pas tant, moi, point du tout, cela finissait en
pointe comme une pyramide ; m'ennuyant de ne pouvoir avaler ce clair et fringant vin de Sauterne avec lequel cette abeille au corsage coupé, la vicomtesse de Saint-M..., aimait à envoyer promener son rouge de toilette à la Louis XV vaincu par le vermillon d'après dîner, — que le Génie de la Beauté délaie dans les cristaux où le vin pétille! — allé à Corazza. Bu du Madère. — A... est venu causer avec nous. — Remonté jusque chez Ap..., où j'ai pris mon crachat d'albâtre aux feuilles d'émeraudes et que la Flore du magasin m'a attaché sur la poitrine. — Rôdé au Boulevard. — Gaud... sur les limites de la griserie et déjà même un peu entré dans ce diable de pays des fées. — Revenus lire mon feuilleton chez A..., G... et moi. — Ai raillé, non personnellement, mais indirectement, une assez belle fille qui trouve que je la regarde trop, singulier grief! — Rencontré la Marchesa, au milieu de son bataillon carré, qui m'a dit : l'oujours, toujours. J'ai répondu par : Jamais. Voilà comme nous nous entendons! — Quitté G... Appuyé sur la rampe de Tortoni, mais rentré, accablé de chaleur et presque d'ennui. Couché.
Lundi i3.
Au bain à sept heures. — Resté une heure à lire cette archi-ennuyeuse protestante miss Aikins. — Revenu. — Avalé des œufs frais. — Ecrit un billet à mademoiselle Caroline de Guérin. — Au Journal! — Fait un entrefilet. — Commencé un long article pour demain. — A trois heures écrit une lettre à..., que j'ai moi-même mise à la poste, en cabriolet. — Lu les journaux. — Revenu chez moi dîner et écrire jusqu'au jour tombant. Aurais assez volontiers resté là, mais j'avais promis de sortir et me suis habillé. — Allé à Corazza trouver R... Allé chez Ap... pour mon pur caprice des soirs actuels, une rose cueillie. — Passé le soir avec R..., par conséquent n'en pouvant plus de sommeil.
14 août.
Levé à huit heures. — Essayé un pantalon et commandé une redingote, affaires graves, choses presque religieuses. — Allé au Journal. Fini mon premier Paris commencé hier. Lu les journaux français et espagnols. Corrigé je ne sais plus quoi, puis les épreu-
ves. — Le reste du temps, étalé sur le divan à lire ces admirables Mémoires de Bassompierre qu'on ne peut pas trop admirer. Le récit de la înort de Henri IV est un des plus beaux et des plus simples et des plus poignants morceaux d'histoire que j'aie lus. Croirait-on que cela ait été écrit par un Allemand (mais sang noble est de tout pays), et par l'adorable viveur qui disait avec un si charmant éperduement de jeunesse : « Le « Roi voulut renouveler pour moi le duché « de Baupréau, mais j'étais dans mes hautes « folies de jeunesse, amoureux en tant d^en- « droits,^ bien voulu en la plupart, que je « n'avais pas le loisir de songer à ma for- « tune. »
Singulier temps dont rien ne peut donner ridée ! M. de Bassompierre aimait et allait épouser mademoiselle de Montmorency ; Henri IV tombe amoureux de cette fille et le prie de ne pas l'épouser, et Bassompierre, coûte qu'il coûte, n'épouse pas. — Du point de vue moderne, c'est une courtisanerie et presque une bassesse, ou un sacrifice de l'amour à l'ambition. Rien de tout cela au point de vue des gentilshommes de i6i i : tout devait céder au Roi ; on se faisait tuer pour lui, — c'était peu de chose, — mais on se brisait le cœur pour lui. Là respirait le sublime de
l'esprit monarchique qui, n'en était pas moins sublime pour prendre sa source dans les plus hautes convenances sociales, et que les historiens modernes ont travesti en le jugeant démocratiquement.
Rentré. Écrit ceci. Puis un billet à G. G... — Viens de renvoyer le coiffeur, car je vais dîner chez Gaudin et je reviendrai travailler ici. — Je ne sortirai pas ce soir. J'ai à préparer un article sur la Suède que je veux du moins livrer demain. — Mem. Penser à écrire à ma tante ce soir.
J'ai rencontré T.. . aujourd'hui. Je marchais les yeux baissés et préoccupé, ce qui ne m'arrive guères; et il est passé près de moi. Ne Tai reconnu que quand il a été entièrement passé. L'aurais vu que je l'eusse salué le premier pour lui montrer que je n'ai aucune rancune contre lui, mais au contraire pour lui des sentiments doux et bienveillants. Ame noblement dupe de toutes choses, même d'elle-même! Je le reverrais avec plaisir, et que de points déjà sur lesquels il me trouverait changé! Mais, hélas! si les opinions se modifient, il reste en moi quelque chose de railleur, d'ennuyé, de pratique, qui devrait le blesser toujours!
Au soir.
Dîné chez G... Allé, sans être habillé et entraîné par lui, chez madame A... Pas trouvée! — Rentré à huit heures. — Commencé un long article sur la Suède. — Ecrit une nouvelle lettre à G... et lu quelque peu de Flassan.
i5 août, six heures.
Beau temps, — un temps digne de la gracieuse patronne de la journée ! — A six heures au bain. Je vis toujours comme un ancien pour le moment. — Lu du Flassan et resté au bain jusqu'à huit heures. — Allé au Journal. P'ini mon article sur la Suède, que je crois étoffé et bon ; du reste rien fait pour la feuille d'aujourd'hui. — Lu les journaux et la Revue des Deux-Mondes, étalé sur le divan, jusqu'à cinq heures. — Revenu. Habillé, et j'attends L. B... avec qui je dîne aujourd'hui.
Reçu une lettre superbe de G. . . , qui insulte son esprit avec son esprit et au nom de son esprit. Qu'il y prenne garde! il se mord la queue jusqu'au ventre comme un serpent qui
se dévorerait. Quand il parle de son impuissance, il démontre le contraire de ses paroles, qui n'en sont pas moins fort éloquentes du reste et d'une grande richesse de mépris.
J'ai'été moins misérable ces jours-ci que je n'ai riiabitude de Têtre. Est-ce donc vrai que j'aurais autant de cœur et de tête que G... dit y avoir en moi?... Et d'ailleurs est-ce que l'un n'a pas fait tort à Tautre? Est-ce que je suis, — malgré la jeunesse et l'obscurité, et le temps mis en pièces par les folies du cœur et des sens, et la pensée éparpillée et jetée à fonds perdu sur toutes choses, — est-ce que je suis autre chose qu'un débris, une ruine? — Mais. c'est un débris, une ruine aussi que le Golysée! Mon orgueil va-t-il jusque-là? Non! Seulement il y aurait eu quelque vie en moi si... si, ce maudit mot qui exprime le repli où l'on a trébuché et où le pied de la destinée a été victime de l'entorse qui la fera se traîner et boiter toujours. Ambitio majoi\ vita tristior. Triste souvent, mais pourtant sustentée de je ne sais quelle inconsommée espérance, folie peut-être, mais à laquelle l'âme incoercible se rejette et se reprend de plus en plus et toujours.
Minuit.
Je rentre par un temps froid et sec. — Lu tantôt, en attendant L. B..., une soixantaine de pages des Mémoires de Raguse. — Se soutiennent. — Dîné chez Véfour en tête à tête. — Allé aux Français voir le Ménestrel^ froide pièce, pleine de ressouvenirs sans invention et presque sans intérêt. — Bien placé. N'ai vu personne (en fait de femmes) d'élégant ni de joli. — Remonté jusqu'à Tortoni après le spectacle, — mais pas resté, car le froid me chasse, comme les hirondelles. — Je vais me coucher et lire en attendant le sommeil.
2J aoiit.
Une interruption. — Ai trop vécu ces joursci pour penser à les noter. — Sans me prévenir d'avance,... est arrivée à Paris. L'ai revue, après deux ans d'absence, quatre heures en loge, au spectacle, sous les yeux d'un public et d'un tiers. — Ai constaté Tempire que la société nous force à acquérir sur nous-
même. — En proie aux impressions les plus profondes, ai salué froidement et respectueusement cette femme si aimée, et n'ai pas, pendant ces dévorantes quatre heures, été égaré une seule fois, — cruelle chose d'en être arrivé là sans aimer moins. — On jouait V Ambassadrice.^ oûkdQ la musique française (la critique est dans l'épithète) marquée pour moi à présent d'un caractère sacré. — Autre progrès, si c'en est un : j'ai travaillé à des choses prosaïques et positives comme si ridée qu'elle habite la même ville que moi ne m'était pas toujours présente pour me distraire et m'emporter! — Autrefois je me dévorais à attendre le soir dans une oisiveté absolue, mais agitée.
Hier soir lui ai fait mes adieux, car elle repart, comme j'avais fêté sa présence, en lui serrant la main et renfonçant à vingt pieds en moi le désir fou de l'embrasser. — Allé voir ensemble les Bayadères. Ravissants costumes, peau bronzée du plus bel effet aux bougies, torses cambrés mais trop flexibles, danses disgracieuses. — Encore un coup de pied dans le ventre aux idées poétiques, et toujours le mot souverain : N'est-ce que cela?
Aujourd'hui un temps de tous les diables, mais qui ne m'a pas empêché d'être au bain à six heures et un quart. — Me suis dilaté de
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toutes les manières dans l'eau chaude et dans la lecture de M. de Stendhal. — Mémoires d'un Touriste. — Belle haine du commun ! du trait, de l'observation^ mais un amour de la passion singulier dans un homme si civilisé, et trop de peinture et de gothique. — Allé au Journal. Travaillé et lu journaux et livres. — Mal en train à cause de cet affreux temps pire qu'au mois de novembre. — Le fond des os glacé. — Revenu. — Ecrit force lettres. — Envoyé chercher à dîner. — Lu.
— L. B... et G... sont venus. — Après eux, tombé dans le spleen, un spleen provoqué par la différence du jour d'aujourd'hui et de celui d'hier. — Réécrit un billet à Guérin.
— Repris du Stendhal, homme amusant, mais qui admire trop. Toujours trop diletiante. — Couché de fatigue ayant presque passé la nuit précédente.
24 août.
Levé à six heures. — Achevé un article jusqu'à huit. — Reçu Aimée. — Essayé des vêtements. — Allé au Journal. — Travaillé et lu jusqu'à trois heures. — G... est venu.
— Causé doucement. — Revenu chez moi.
— Habille. — Allé dix minutes chez la Mar-
chesa, où j'ai trouvé sa fille, la Clarisse brune, pâle, jolie, pensive, avec des anglaises qui lui vont mille fois mieux que des bandeaux.
— Assez de verve, but il a fallu partir ! — Rejoint L. B... et dîné ensemble chez Parvi.
— Allé ensemble aux Français. On jouait la Méiromanie^ pièce beaucoup moins spirituelle qu'on ne dit, ennuyeuse à périr, et tellement que je me suis réfugié au foyer où j'ai caliborgné le buste de Molière, qui me rend bien sot s'il n'est pas un morceau sublime,
— digne du modèle. — Observé, à propos de la Métromanie^ qu'il n'y a pas de comédie fondée sur les travers de Tesprit. — Rentré dans la salle voir le Légataire^ moins amusant à la scène qu^'à la lecture. — A quoi cela tient-il ? C'est qu'il n'y a pas de comique non plus dans une coquinerie, la maladie et la décrépitude. Toute la verve pétillante de Regnard expire à cacher le dégoût.
— Sanson, acteur intelligent, mais froid, commun, M. deTalleyrand lui-même, n'était pas dans un rôle qui lui convînt en jouant Grispin, personnage chaud, entraînant, scintillant, reflet de l'ancienne comédie italienne.
— Rentré, en droiture, chez moi après le spectacle. Un temps froid. — Couché, lu et endormi.
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25 août.
Levé à huit heures, la poitrine déchirée par le rhume. — Maria est venue, — lui ai payé mon gilet. — Habillé et allé au Journal. — Fait un article. Lu les journaux et commencé les Mémoires du général Miller en anglais et en espagnol. — Corrigé une épreuve. — Revenu chez moi de bonne heure. Y ai reçu ma tante. M'a parlé de son stupide et troisième mariage, que, du reste, je m'expliquepar trois raisons dont une seule suffit : — la puissance d'une intimité de quinze ans, l'isolement, l'ennui. — Quand on n'a pas l'âme forte^, vieillir est une perspective qui pousse à tout. — M'a fait des aveux singuliers : pas d'amour, honte d'un mari physiquement ridicule, crainte et dégoût des rapports possibles du mariage, soupçon de la sordidité du caractère dans celui qu'elle épouse, contrariété immense de quitter une habitation qu'elle aime, certitude d'être bafouée dans Topinion publique de sa province, — et malgré tout cela elle dit oui. C'est de la fatalité et de l'imbécillité à vivre. — Je me suis montré, dans cet entretien, hypocrite et suavement cruel. N'ai pas condamné, n'ai pas approuvé, mais, impartial
et aimable dans ma sollicitude poar un bonheur à venir, ai montré ce que le monde dirait de ce mariage, et, s'il n'était pas heureux, toujours au bout la moquerie de hyène du monde qui pour le coup aura raison. — Ai nommé les choses par les noms qu'elles portent. — Pauvre femme! me fait Teffet d'être roulée dans un inextricable réseau que Tabsence de caractère, les petitesses de l'esprit, les mollasseries du cœur ont tissé autour d'elle et dans lequel elle s'embarrasse toujours un peu plus quand elle veut en sortir. — Lasse, elle y reste. — C'est fait. — Une vie consommée et déchue. Quelle profonde misère digne de mépris et tout à la fois de pitié!
Je devais dîner chez G..., mais il n'est pas rentré ; donc, revenu chez moi. — Je devais aller chez ces dames de Gervain, mais le temps est à la pluie immense, — une tristesse désolée d'hiver! — Diné là, sur ma table à écrire, en lisant Stendhal, — préoccupé plus de mille souvenirs que de ma lecture. Pensé à ces deux femmes qui dans ma pensée se confondent comme deux lutteuses mêlant leurs chevelures brune et blonde. Singulier dualisme de cœur! — C'est le bon et le mauvais génie. — Mauvais! pourquoi?
Qui sait? Elle s'en est allée, mais elle m'ai-
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mait. — La pluie et le mauvais temps me font toujours penser à P... Je ne l'ai connue que l'hiver, et son idée ne peut être soulevée en moi par le soleil, tandis qu'il y a tel accident de lumière, par un temps sec et froid, ou humide, qui fait naître son souvenir à l'instant même... C'est comme tout ce qui me rappelle l'originale manière dont elle portait son châle.
Couché dès neuf heures pour la rareté du fait, et en vrai courtisan du sommeil, mais lu encore assez de temos.
Dimanche 26.
Levé à huit heures. — Allé au Journal. Y suis resté jusqu'à trois heures. — Revenu commencer un article et finir le livre de Stendhal, couché sur mon canapé. — Guérin est venu. Causé et discuté avec assez d'action, lui cherchant à me prouver que je ne suis pas ce que je suis et moi rétablissant les termes. — Gaudin est venu. — Habillé, frisé, et prêt à six heures. — Allé dîner chez Gaudin. Bien dîné et gaiement, sans folie, mais n'ai pas bu. Ces messieurs ont adorablement fôté le vin blanc. — Descendu à Corazza, oii ma fragilité s'est permis la débauche de quel-
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ques gouttes de café dans du lait. — Remonté jusqu'au Café de Paris. Assis près des grands vases et raillé la foule qui n'est jamais belle, mais qui ce soir était plus laide que jamais. — Gaud... a pris du vin de Madère, G... un sorbet, et moi rien. Pythagore m'avouerait pour son disciple. — Allés chez madame Alb... dire des extravagances, puis moi chez A... et rentré fatigué, mais bien portant et la tête sans aucune lourdeur.
27, lundi.
Levé à six heures. — Fourré au travail jusqu'à huit. Mais Aimée la blonde est venue et nous avons causé d'autrefois. — Sorti à dix heures et au Journal. — Travaillé là jusqu'à cinq heures. — Lu le rapport au roi sur les chemins vicinaux; bon travail d^administration. — Revenu la tête un peu lasse. Fait coiffer tout en lisant. Habillé! — Sorti et dîné chez G... Descendu ensemble jusque chez ces dames deGerv... — Rencontré Pauline, la maîtresse de Th..., et nous lui avons parlé. — G... était triste et avait l'air abattu. Qu'avait-il? — Sa fiancée jolie et bleue comme un papillon de cachemire. — Revenu
seul vers onze heures par un temps chaud et un ciel assez pur.
Levé à sept heures. Habillé de pied en cap. — Allé au Journal. — Lu les journaux. Consulté le Droit des Neutres de Lampardi et le Traité de Klûber, et fait un article à propos de la violation du blocus mexicain par le capitaine Clarke, un article plein de science et remarquable, je crois. — Lu de l'espagnol (les Mémoires de Miller), ouvrage intéressant, mais sans élévation. — A cinq heures et demie rejoint ma tante aux Tuileries. Un temps brûlant, mais un ciel épanchant une lumière dorée d'automne dont TefiFet sur moi tient de Tivresse folle que me causent certains morceaux de musique. Le grand air de la Sémiramide^ par exemple. — C'est la seule sensation que j'aie à comparer avec celle de cette lumière mûre et ambrée plus délirante que celle de la plus charmante femme et plus suavement profonde. — Diné chez Véfour avec mia Tia. Ennuyeux et froid tcte-à-tète. — L'ai reconduite chez elle. — Allé chez la Marquise pour me remonter, mais n'ai trouvé per-
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sonne. — Descendu chez Ap..., où j'ai bu une incommensurable quantité d'eau sucrée. — Rentré. — Couché et lu dans mon lit la Correspondance anglaise et française du gouvernement de Buenos-Ayres et du consul de France. — Froide chose!
Levé à sept heures et demie. — Le temps à la pluie, un ciel gris, mais avec de ces coups de reflets argentés en dessous qui me touchent et me plaisent. Toujours victime de la lumière, mon plus beau trésor de sensations ! — Habillé, — écrivaillé un billet à la maîtresse de Th... — Allé au Journal.* — Mon article d'hier a eu Thonneur d'être répété intégralement ce matin. Au fait, il est bien, et plus fort que tous ceux qui ont paru sur le même sujet. — Lu les journaux. Ecrit un long entrefilet pour demain. — Repris les Mémoires du général Miller. — Revenu pour Theure de dîner chez G... — Allé d'ennui et d'entraînement avec lui au feu d'artifice (car c'est aujourd'hui fête publique), et comme le temps a changé tout à coup ai pris froid et ai soupiré avec tendresse en pensant à mon manteau oublié. — Rentré
de bonne heure. — Trouvé un billet de G... Anéanti jusqu'au langage. — Ecrit ceci et vais me coucher. — Pour travailler de tête, la position horizontale m'est commode. — Vais essayer d'ajouter quelques lignes à Madame de Gesvres, cette cristallisation étincelante, coupante et taillée à facettes, mais si lente à se former sous mon souffle ironique et froid. — Voyons donc! Voyons.
Éveillé et levé à six heures et demie. — Au bain immédiatement. — Suis resté dans Teau jusqu'à huit heures, lisant Bassompierre, — l'eau chaude et ayant opéré un mieux, car à cause du froid d'hier soir je ressentais de profondes douleurs dans la poitrine. — Revenu. — Habillé. — Dit un mot à Gaudin en passant. — Allé au Journal. Fait la moitié d'un immense article sur les chemins vicinaux pour apprendre, comme je le disais à R..., à assouplir mes vertèbres de serpent. — Lu les journaux. — Fait ma correspondance. — G... est venu. Causé tout en corrigeant des épreuves. — Sorti à cinq heures et demie. — Trouvé deux lettres. Ai
répondu à la première tout en dînant.
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La seconde est un billet de la Marchesa écrit à la hâte, comme on peut le voir par l'écriture, et signé Marthe. Ce nom est sa griffe royale. Quand elle le signe, j'obéis toujours. — Me mande d'aller chez elle ce soir, qu'elle est malade et que je suis sûr de la trouver. — Qu'a-t-elle, cette beauté titanique à qui la langueur va si peu?
Bouleverse ma soirée. — Je devais aller voir jouer une débutante du nom juif de Rachel, qui paraît ce soir dans Tancrède et dont on dit beaucoup de bien. Or, je sens que ce nom de Marthe placé au bas de ce griffonnage maudit sera l'épée de Brennus dans la balance. — Coiffé. — Le jour baisse. Un temps d'une grande beauté automnale, mais trop froid. — Un vrai temps pour mélanco- User avec une femme, et je vais en voir une, belle et spirituelle, — mais probablement ne la trouverai pas seule, comme je la voudrais.
Au soir.
Je rentre glacé et me jette au lit sous l'impression de ce froid damné. — La Marchesa était chez elle au milieu de ses filles, peignant des fleurs artificielles. Théodorine
d'un charmant embarras et toute rougissante. — Causé mieux et plus que quand la Marquise n'est pas seule, et malgré le plus furieux mal d'estomac. — Revenu à onze heures. — Couché. — Vais lire dans mon lit.
Une nuit assez calme. — Réveillé à six heures et demie. — Travaillé jusqu'à huit et fini mon travail sur les chemins vicinaux. — Un coup de peigne et au Journal! — Fait un article sur Tarchevêque de Paris, lâche politique, nature hybride, pauvre homme au fond. — Lu les journaux. — Renée est venu me voir. — Causé tout en corrigeant les épreuves. — Diné chez Gaudin. — Le temps beau, mais toujours froid. — Rentré immédiatement après dîner, résolu à ne plus sortir.— Je sens l'ennui oronfler sa vap^ueamère au dedans de moi. Que ferai-je ? — Vais essayer ce que Lord Byron appelait (io;?//(?r la lime à ronger au serpent. — Ah ! j'en ai toute une caverne pleine, au dedans de moi. Heureux Abd-el-Kader, qui à mon âge est homme de guerre déjà renommé et ne s'ennuie pas comme moi ! Odieuse destinée.
Plus tard.
Essayé de travailler, mais pris d'un accès de fièvre et couché.
I" de septembre.
La fièvre a cessé et n'est pas revenue, mais la tête douloureuse et les nerfs agacés. —
— Aujourd'hui levé à sept heures. — Au bain. — Puis au Journal. — Fait un long article contre John Bull. — Lu les journaux et du droit administratif jusqu'à quatre heures. — Revenu m'habiller. — Le temps est magnifique et tiède comme une robe ouatée; l'automne se lève sous de beaux présages.
— Allé chez la Marchesa, un peu souffrante, lassement étendue sur sa causeuse, et la coquetterie se reposant sur ses armes. — Raillé tout en mettant des gants trop étroits. — Allé prendre L. B... pour dîner. Dîné tous deux au cabaret. — L'ai conduit à TOpéra.
— Une soirée enivrante de clair de lune, de sérénité, d'harmonies. — Alléchez A... puis chez madame Al... Puis parti d'ennui d'attendre Gaud. qui n'est pas venu. — Mais l'ai rencontré gris encore du plus sublime déjeu-
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ner qu'on puisse faire et dont il m'a raconté les détails avec orgueil. — Gai et d'un entrain agréable. Pris une limonade avec lui au café Véron, dont par parenthèse les femmes sont affreuses. L'ai reconduit chez Al... Avalé par far-niente une tranche de veau froid, charmante occupation ! — Vagué un peu sous le clair de lune, mais seul comme un spectre. — Rentré. — Couché. — Lu dans mon lit.