‹ Deuxième monographieChapitre 31 sur 59 · DES CANCERS MOUS · texte numérisé non relu

DES CANCERS MOUS

De l'encéphaloïde.

Il est caractérisé par la prédominance des éléments cancéreux sur la trame cellulaire qui entre dans sa structure 5 c'est le type du cancer. On le trouve décrit dans les auteurs de ce siècle sous les noms différents de tumeur spongieuse, fongus hématode, sarcome médullaire, carcinome spongieux ou fongueux. Laennec l'a nommé encéphaloïde on cérébriforme de sa ressemblance avec la substance du cerveau.

Causes. — Rarement une contusion antérieure, presque toujours prédisposition locale 5 fréquemment hérédité.

Caractères anatomiqiies. — Tumeur ordinairement unique dans la première période; multiple dans le cas de diathèse. Siège le plus commun : les os, le testicule, l'ulérus, le foie, les cancers récidivant sur place et les cancers consécutifs. Étendue très-variable, d'un volume imperceptible à celui d'une tête d'adulte, et même du corps d'un adulte (Bérard aîné). Forme ordinairement arrondie avec ou sans bosselures, dépendant de la réunion de plu-

sieurs petites masses cancéreuses. — Consistance ferme dans la première période ; à la coupe, substance homogène d'un blanc légèrement rosé, demi-transparente quand elle est en tranches minces; opaque dans la deuxième période, avec blancheur et consistance, analogue d'abord à la substance du lard, puis à celle du cerveau quand elle est ramollie et dans sa seconde période; plus tard, à la fin de cette période, mollesse diffluente. A l'œil nu on y reconnaît une trame celluleuse et une matière pulpeuse qui est renfermée dans ses mailles. Cette trame est plus ou moins dense, et formée de fibrilles celluleuses fines, entrecroisées, en divers sens, mais moins serrées dans l'encéphaloïde que dans le squirrhe oîi elles présentent l'aspect manifestement fibreux. Suivant les micrographes, ces deux modes du cancer offrent dans la période de crudité de nombreux points de ressemblance, et l'on peut passer de l'un à l'autre par des transitions insensibles. On les rencontre d'ailleurs souvent dans une même tumeur, qui est ici cérébriforme , là squirrheuse. — La trame forme le squelette de la masse cérébriforme ; très-marquée au début, elle disparaît presque entièrement à l'époque du ramollissement; elle est aussi très-peu apparente dans les cancers consécutifs et les cancers récidives. La matière pulpeuse, ou le suc cancéreux renfermé dans ses interstices, s'en sépare par le grattage, la pression ou l'action d'un filet d'eau , et l'on peut alors étudier la disposition des fibrilles celluleuses. Quant au suc lui-même, il est d'un blanc laiteux ou bleuâtre , et renferme en grand nombre les globules cancéreux de différentes formes et de grandes dimensions et les noyaux libres décrits plus haut. — La vascularité de ces tumeurs est considérable. (Voy. Dict. en 30 v., p. 280, art. cancer.) M. Bérard ayant injecté les systèmes artériel

CANCERS MOUS. — ENCÉPHALOÏOE. l^[^^

et veineux d'une tumeur encéphaloïde, reconnut que le premier seul avait reçu l'injection, et ne put y constater l'existence d'une seule veinule. Ce rësulta;li a été contredit depuis par plusieurs observateurs : MM. Lenoir (Nélaton , Êlém. de Path. chir., t. I, p, 345), MuUer (Lebert, ouv. cit. t. II, p. 268), Broca ont pu injecter les veines. Cette difficulté de reconnaître la présence des vaisseaux à sang noir paraiÈî tenir à ce qu'ils sont plus facilement et plus promptement envahis que les artères par le cancer.

L'analyse chimique fait voir que ces tumeurs sont formées de matières animales et surtout de matières grasses, de quelques sels et d'eau. M. Baudrimont y a trouvé sur 100 parties : eau 65,00, fibrine 33,25;. graisse très-légèrement phosphorée 1,20; gélatine^ 0,12; osraazome 0,08; et perte 0,35. Wiggers a obtenu à peu près la même composition, plus quelques sels (L'Héritier, ouv. cit., p. 683). Voici une analyse toute récente d'un chimiste distingué de la Belgique,^ M. Van Den Corput : matières grasses (cholestérine avec traces d'oléine et de graisse phosphorée) 9,90;^ albuminesoluble 1,12; glutine 2,88-, matières extractives, pyine et sels solubles (phosphates, chlorures, sulfates et traces de lactates alcalins) 3,78; matière protéique insoluble (fibrine, hydrate de protoxyde de protéine) et sels insolubles (phosphates terreux) 17,31 ; eau 64,82; perte 0,19; et en résumé : matières organiques 32,33; cendres 2,85; eau 64,82.

La matière cérébriforme peut se présenter sous trois variétés principales : enkystée, infiltrée dans les tissus, non enkystée et non infiltrée, mais agglomérée.

V Les tumeurs encéphaloïdes enkystées sont les moins communes de toutes; le kyste n'a guère plus d'un millimètre d'épaisseur, il est d'un blanc gri^

/j48 chapitre III. — MALADIES ORGANIQUES.

sâtre, d'une texture ferme, fibreuse, et paraît formé par le tissu cellulaire, refoulé à la circonférence, induré et devenu fibreux par le travail irritatif de la cancérification. La substance contenue adhère faiblement à la face interne, s'isole facilement. Elle est partagée en lobes subdivisés eux-mêmes en lobules par des cloisons ceiluleuses très-fines et très-vasculaires que l'on a comparées à la pie-mère. Ces divisions s'effacent quand la tumeur se ramollit. Les encéphaloïdes agglomérés sont arrondis, ovalaires, aplatis, etc., quelquefois bosselés, ce qui résulte de la réunion de plusieurs tumeurs. Ils sont entourés d'une membrane celluleuse ordinairement mince et déliée, surtout dans les organes d'un tissu ferme et résistant. Ces tumeurs présentent parfois à la coupe, la consistance et l'aspect du lard, du moins dans leur première période. Quand la matière cérébriforme est infiltrée, elle forme des masses mal circonscrites, dans lesquelles la substance anormale est mêlée à la substance normale des tissus; c'est surtout à la circonférence que ce mélange est appréciable. Au centre la matière cancéreuse a détruit le tissu normal et l'on y reconnaît les caractères bien tranchés de l'encéphaloïde.

Symptômes et marche. — Les tumeurs encéphaloïdes acquièrent promptement un volume assez considérable ; le ramollissement y éclate aussi Irès-promptemeot. Ces tumeurs présentent souvent, même au début, une mollesse qui peut simuler la fluctuation. Les douleurs s'y font sentir de très-bonne heure, et revêtent d'une manière très-marquée le caractère lancinant-, elles sont aussi plus vives que dans les autres formes. La marche en est, en général, rapide. On observe parfois des alternatives d'augmentation et de diminution de volume 5 mais le mal continue près-

CANCERS MOUS. — ENCÉPHALOÏDE. 449

que sans interruption sa marche envahissante : le ramollissement est bientôt suivi d'ulcération , et c'est surtout ici que l'on observe ces fongosités, ces végétations, que nous avons décrites plus haut d'une manière générale. — La gangrène, générale ou partielle, ne s'observe guère que dans cette forme.

Les récidives et les formations de cancers consécutifs sont ordinairement des encéphaîoïdes, et ont encore lieu plus rapidement que dans les autres variétés-, aussi n'est-il pas rare de voir survenir la cachexie avec tout son cortège quelques mois après l'apparition de la première tumeur.

Diagnostic. — Le diagnostic caractéristique est fondé sur l'ensemble de causes, d'altérations matérielles, de symptômes, de marche indiqués; le diagnostic différentiel, sur des caractères distinctifs. On peut prendre pour un encéphaloïde diverses tumeurs fluctuantes ou molles : 1° un abcès froid. Dans ce cas, les douleurs, quand elles existent, sont sourdes, peu marquées, la fluctuation est également sensible partout; la tumeur n'est point entourée de veines variqueuses; enfin la ponction exploratrice donne issue à du pus plus ou moins lié , tandis qu'on retire seulement du sang vermeil et de la matière cancéreuse dans le cas d'encéphaloïde; 2° un kyste séreux ; il s'est formé lentement, la vibratilité ou la fluctuation y esfc appréciable dans tous les points; il n'y a pas de bosselures, pas de douleurs lancinantes, il n'y a poinfe eu de ramollissement; enfin la ponction exploratrice laisse écouler de la sérosité ; 3° un phlegmon, mais IL a une marche plus rapide, plus franchement inflammatoire que l'encéphaloïde ; la fluctuation s'y est faitv sentir au bout de quelques jours, d'abord obscure ek centrale, puis bientôt dans toute la tumeur; enfin/ l'ouverture ou la ponction lèvent tous les doutes;

4° im lipome, mais il est moins bosselé à la surface, il offre une mollesse moins élastique, point vibratile à la percussion, on y sent des f]farties d'une résistance inégale, il n'y a pas de douleurs -, le siège en est surtout au dos et aux épaules où le cancer se montre rarement 5 enfin la ponction peut éclairer le diagnostic, parce qu'elle ne donne pas de matière cancéreuse, reconnaissable au microscope. Si un encéphaloïde est diffluent, la canule pourra s'incliner en tout sens dans la tumeur, tandis qu'elle ne pourra pas le faire dans un lipome, et ne laissera sortir que du sang ou rien du tout.

Pronostic. -^ Excessivement grave , presque toujours mortel, et même dans un espace de temps assez court. Cependant on cite quelques exemples d'indi-=vidus qui ont porté pendant longtemps des tumeurs manifestement encépbaloïdes. M. Bérard a cité, d'après Goocb, l'exemple remarquable {Dict. en 30 v. , art. Cancer, p. 280) d'une tumeur cérébriforme de quatre pieds de circonférence, étendue du coude à la main, et qui avait mis cinquante ans à atteindre ce volume énorme. Mais ce sont là de très-rares exceptions.

Traivemmt. — La marche si rapide de cette variété de cancer, sa prompte généralisation exigent impérieusement l'ablation aussitôtque la tumeur s'est manifestée. Dans les cas d'infiltration, il faudra emporter le plus possible des parties saines, en apparence, situées autour de la tumeur, afin de ne pas laisser d'éléments cancéreux, qui ramèneraient une repullulation presque immédiate. La récidive ne contreindique pas Topera tion. On peut ainsi prolonger la vie des malades pendant plusieurs années, cinq, dix, quinze ans (Sabatier, Méd. epér., t. Ilf, p. 365, 1824 ^ — Bullet,deCAcad. deméd.^ séance du 26 mars 1844).

CANCERS MOUS. -^ HÉMATODE. 451

Cancer hématode.

Le fong-us hématode , si soigneusement décrit par les Anglais, n'est autre chose que le cancer encépha*loïde très-vasculaire et fongueux. De là des caractères anatomiques et des accidents particuliers.

Causes. — Celles du cancer en général et de l'encéphaloïde en particulier. On le trwuve surtout dans les os, plus spéciaiemenl dans la partie spongieuse et dans les parties naturellement très-vasculaires.

Caractères anatomiques. — Ceux de l'encéphaloïde; mais, de plus, tumeur souvent recouverte d'un lacis veineux très-développé, couleur rosée, même piquetée de rouge, souvent avec épancliements apoplectiques dus à l'érosion de vaisseaux contenus dans la tumeur, plus ou moins nombreux, parfois petits et circonscrits, ailleurs très-considérables, avec parois formées par le parenchyme de la matière cancéreuse plus ou moins refoulée, ramollie et infiltrée; ici, combinaison, mélange du sang avec la matière pulpeuse , transformée en bouillie d'un brun rougeâlre; là, récents épanchements de sang a l'état liquide et formant en quelque sorte des anévrismes faux, primitifs; parfois épanchement ancien, avec formations fibrineuses plus ou moins organisées, et constituant au milieu de la matière Gérébriforme de petites masses jaunâtres, que l'on a quelquefois prises pour des tubercules crus. Au microscope, parties rougeâtres et pulpeuses, présentant à la fois les éléments cancéreux et les globules sanguins.

Sijmptômes et marche. — Analogues à ceux de l'encéphaloïde, quelquefois véritables battements isochrones à ceux du pouls, qui soulèvent la tumeur en la dilatant, comme dans les anévrismes^ ailleurs,

Zj52 CHAPITRE III. — MALADIES ORGANIQUES.

bruit de souffle dans la masse morbide. Quand la tumeur est ulcérée, souvent hémorragies, qu'il est fort difficile d'arrêter, qui peuvent même devenir mortelles, qui se reproduisent avec une grande facilité, et dont le sang s'écoule ordinairement en nappe, plus rarement par un jet isolé.

Diagnostic. — Le cancer hématode se distingue assez bien, 1® d'un anéyrisme ordinaire, parcequ'en général il n'est pas situé sur le trajet d'un gros tronc artériel 5 qu'il n'a pas été précédé d'une piqûre ou de toute autre lésion physique capable de produire un ané- Trisme, ou qu'il est très-volumineux, etc.; 2" d'une tumeur érectile proprement dite, souvent congénitale, ordinairement cutanée, ou du moins très-superficielle et présentant un ensemble de caractères différentiels sur lesquels nous reviendrons en parlant de ces tumeurs érectiles ou fongueuses sanguines.

Pronostic. — A la gravité des tumeurs encéphaloïdes se joint, ici, le danger toujours instant des hémorragies.

Traitement. — Ablation pratiquée le plus tôt possible, ou même amputation d'un membre, si l'affection y a son siège. Les écoulements sanguins seront réprimés par l'emploi des différents astringents connus, mais surtout parle cautère actuel 5 la ligature du tronc artériel principal qui se rend à la tumeur ne conjurerait qu'en partie le danger, parce qu'elle n'enlèverait pas le cancer et ne le détruirait pas, comme le prouve l'expérience.

Cancer colloïde ou gélatinifonne.

Matière gélatiniforme, ressemblant dans son ramollissement à de la gelée, à de la colle, et renfermant des globules cancéreux. Cette matière ne diffère que

CANCERS MOUS. — COLLOÏDE. ' /l53

par les éléments du cancer de celle qui existe dans certains produits de l'inflammation, dans certaines formations non cancéreuses \ de celle enfin qui constitue à elle seule des tumeurs, enkystées ou non, et qui par elles-mêmes ne subissent pas de dégénérescence.

Les causes du cancer gélatiniforme ne présentent rien de particulier.

Caractères anatomitiues. — Ce cancer a surtout pour siège les parois de l'estomac, celles des intestins, le tissu cellulaire sous-péritonéal, le tissu osseux, où il entre assez souvent dans la composition des ostéo-sarcomes et des spina-ventosas. Son volume est très- variable. Sa surface est parfois lobulée, quand la tumeur totale est formée d'une agglomération de masses particulières-, la substance colloïde est quelquefois à l'état d'infiltration; elle est alors confondue avec les éléments normaux de la partie malade. On y reconnaît une trame celluleuse très-fine, très-déliée, interceptant des aréoles de forme arrondie et de dimensions variables, renfermant une matière jaunâtre, visqueuse, demi-transparente, tout à fait semblable à de la gelée de viandes ou à de la colle d'amidon. On a nié l'existence de vaisseaux dans ce tissu ; il en reçoit des cancers dans lesquels on le rencontre. Les micrographes y ont reconnu des granules et des globules à bords pâles, irréguliers et peu appréciables. La chimie n'a rien appris de particulier sur ces productions. Suivant Muller, la matière colloïde ne contient pas de gélatine quand on a pris soin de la débarrasser de la trame celluleuse qui la renferme. Elle constitue alors un produit dont la composition est très-rapprochée de celle delà fibrine, c'est-à-dire des substances protéiques de l'économie. Le cancer aréolaire, pullacé de M. Cruveilhier paraît être un

k5h CHAPITRE m. — MALADIES ORGANIQUES.

mélange intime de matière encéphaloïde et gélaliaiforme.

Les stjmptômes et la marche du cancer colloïde n'ont rien de spécial: lorsque la matière colloïde constitue presqu'à elle seule !a masse totale du cancer, ses progrès sont très-lents 5 l'iilcération et les autres symptômes viennent tardivement et ont une marche essentiellement chronique.

Le diagnostic en est assez difficile, surtout quand la matière colloïde est peu abondante.

Pronostic. — Moins grave que celui des autres formes cancéreuses.

Traitement. — Celui des cancers.

On réunit sous le nom de tumeurs cancéreuses mixtes ou composées celles dans lesquelles plusieurs des différentes espèces que nous venons de décrire sont réunies et mêlées les unes avec les autres, ou avec la mélanose, d'où le cancer mélané^ ou avec les formations fibrO'plastiques, libreuses, enkystées, etc. Les cancers complexes ne sont pas rares, et les parties qui les constituent y existent en des proportions variables.

Les symptômes et La maixlie de ces cancers sont euxmêmes subordonnés à leur nature plus ou moins complexe et aux proportions de leurs élémeûts divers.

Le diagnostic, le pronostic et le traitement de ces cancers sont fondés sur l'ensemble de leurs caractères et des principes exposés à leur occasion.

Historique du cancer. — Dès la plus haute antiquité le nom de cancer a été appliqué à certaines tumeurs dures, bosselées , environnées de veines variqueuses et susceptibles de s'ulcérer. Cette dénomination toute métaphorique avait été donnée à cette afiéctioa, soit

à cause de la ressemblance assez grossière que l'on trouvait entre la masse cancéreuse environnée de veines dilatées et un crabe ^ soit à cause de la marche des ulcérations qui détruisent les tissus comme s'ils étaient rongés par le vorace crustacé. Quant au squirrhe, on a confondu jusqu'à ces derniers temps, sous ce même nom, une foule de tumeurs différentes, indurations, hypertrophies, formations fibreuses, etc.

« Il ne faut pas traiter ceux qui portent des cancers occultes, dit Hippocrate 5 ils meurent bientôt s'ils font des remèdes, tandis qu'ils vivent plus longtemps s'ils n'on font pas. » (Sect. vi, aph. 38). Les auteurs ont beaucoup disputé sur le sens qu'il fallait donner au mot cancer occulte. Écoutons Galien, dans son commentaire sur cet aphorisme. « Hippocrate, dit-il, appelle cancers occultes soit ceux qui ne sont pas ulcérés, soit ceux qui sont cachés, c'est-à-dire profonds. » Telle a été, en effet, la double acception de ce mot occulta. Quoi qu'il en soit, l'aphorisme d'Hippoeratc révèle l'appréciation d'une expérience immense sur l'incurabilité du cancer. Je mentionne seulement ici, renvoyant pour les détails à l'histoire des maladies spéciales, une notion assez exacte du squirrhe et du cancer du sein et de l'utérus, distingués d'ailleurs, comme deux degrés l'un de l'autre, par l'auteur du livre de la Nature de la femme (sect. i) et des Maladies des femmes i\. ri).

Celse appelle cancers la gangrène et certains ulcères avec inflammation (lib. v, cap. xxvi, § 31)* C'est sous le nom de carcinome qu'il décrit le véritable cancer (lib. v, cap. xxvm, § 2). Le carcinome siège plus particulièrement sur les parties supérieures, à la face, au nez, aux lèvres, à la mamelle chez les femmes. L'histoire qu'il en donne est très-confuse,

cependant il constate les douleurs lancinantes (puncta) et la disposition variqueuse des veines à l'entour de la tumeur. Mais ce qu'il ajoute est très-remarquable; c'est que, brûlées ou emportées par le fer, ces tumeurs récidivent^ même après cicatrice. Celse distingue un premier degré (cacoèi/ie), qu'il croit susceptible de guérison et que l'on peut opérer; mais s'il y a carcinome, il faut se borner aux adoucissants.

Arétée regarde le squirrhe du foie comme la suite d'une inflammation qui ne s'est pas terminée par suppuration 5 alors l'inflammation se change en squirrhe (Diut.^ 1. I, c. xiii). Plus loin, il décrit très-exactement le cancer de l'utérus {Diut.^ 1. ir, c, ii). Jusqu'ici les auteurs n'émettent pas de théories sur la nature du squirrhe et du cancer, mais Galien, qui parle dans plusieurs de ses traités de ces deux affections [Meth. Med., I. XIII, c. XVI et 1. xiv, c. iv, v, vi et ix ; De arle curât. adGL, J. il, c. IV, vetx, de Tarn. prœt. nat.., etc.), les considère comme engendrées par l'atrabile ou mélancolie, brûlée ou non, qui est aux autres humeurs du corps ce que la lie est au vin et dont l'effervescence produit les phénomènes de l'ulcération : le squirrhe peut être la suite d'une phlegmasie mal traitée. Du reste, il est bien convaincu de la gravité de ces affections et des dangers que présentent les moyens propres à les combattre. Les Arabes et les auteurs du moyen âge adoptèrent, comme on sait, toutes les doctrines de Galien, et particulièrement pour le cas qui nous occupe, sauf de vaines discussions pour savoir si d'autres humeurs que la mélancolie, la pituite, par exemple, ne pourraient pas donner lieu au squirrhe et au cancer. Plusieurs écrivains, italiens ou français, n'ajoutèrent rien, mais acceptèrent quelques noms arabes, sephîros, par exemple, pour désigner le cancer. (Aetius, Tetrat.lW, serm. iv,

CANCERS COMPOSÉS. Zl57

c. 535 Paul d'Égine, I. vi, c. 55; Avicennes, 1. iV, fen. m, tr. 11, c. 2; Bernard Gordon, Part. I, c. xix, Rubr. 85 Guy de Ghauliac, Tract. II, Doct. 11, c. v, etc.) Les auteurs de la Renaissance, Vigo, Tagauit, Paré, etc., suivent les mêmes errements. Déjà cependant, Paracelse, rejetant l'iiumorisme de Galien, propose pour le squirrhe une théorie physico-chimique qui trouvera des imitateurs. Pour lui le squirrhe est le produit d'une sorte de cristallisation dans les tissus du sel de nitre du corps. Ce nitre contient l'acrimonie du baume (sel conservateur), et quand il n'est pas rejeté par les urines, il s'accumule dans nos organes, et, en vertu de sa nature acrimonieuse, finit par les ulcérer (Grande chir., 1. 11, c. 7, trad. de Dariot). Pour Van-Helmont, les formations cancéreuses sont les produits d'un ferment virulent qui se fixe dans une partie : alors tout le sang qui vient nourrir cette partie est changé en un viru& analogue à celui de ce même ferment. De là ces idées de virus et de levain si répandues parmi les auteurs des XVIP et XVlïi^ siècles, et les recherches chimiques pour en déterminer la nature. Verduc donne une théorie analogue dans laquelle la lymphe et les pointes aiguës des molécules acides jouent un grand rôle {Path. de chir., t. 1, c. vit et viii).

Pour Boerhave, comme pour plusieurs auteurs de l'antiquité, le squirrhe est une terminaison du phlegmon (aph. 392) j innocent par lui-même, une irritation peut le rendre malin {sunt per se innociii evadunt ex motu incitato maligni, aph. 488). Vanswieten, dans ses commentaires, fait voir comment l'inflammation s'emparant du squirrhe le transforme en cancer. Toutefois, il admet les cancers primitifs; il croit qu'alors la maladie occupe des papilles nerveuses, et comme dans ce cas ii se forme des fongosités, ce

458 CHAPITRE m. — MALADIES ORGANIQUES.

genre de cancer peut être appelé fongueux. Enfin, s'appuyant sur Ruish, qui a démontré de nombreux yaisseaux dans les papilles, Vanswieten fait remar^ quer que ces vaisseaux s'altèrent, augmentent de volume, d'où hémorragie grave quand ou veut opérer.

Tandis que Quesnay attribuait les phénomènes dm cancer à une lymphe devenue acrimonieuse {Mém. mir les vices des humeurs et Mém. de l'Ac, r. de chir.^ t. I), et que plusieurs autres membres de l'Académie Dufouart,Faget, Ledran (même recueil), partageaient oes opinions, un travail fort curieux de Lecat [Prix de l'Acad^ pour 1 739, 1. 1), tendait à renverser en partie les idées l^nmorales de l'époque. Lecat, imbu des doctrines toutes récentes de Haller sur l'irritabilité, ne voit rien dans Ic cancer qui annonce un virus et un levain particulier : « La seule chose, dil-il, que je ¥ois constamment dans tout ce qui peut occasionner le cancer, c'est de Virritatîmi^ de la douleur et un éréthisme particulier; aussi, ajoute-rt-il, pourquoi une substance acre et caustique change-t-elle en cancer le squirrhe le plus bénin? C'est qu'elle l'irrite et lui donne un éréthisme qui n'y était point. «Pouteau partage ces idées, et l'un et l'autre, entraînés par l'usage, mêlent à ces considérations vitalistes des idées d'humorisme et de mécanicisme.

Vers Je mênje tenips, deux auteurs anglais, Hill et Alex. Monro, publièrent sur le cancer des résultats tellement opposés que, comme le dit Eichter, il semblerait qu'ils ont parlé de deux maladies différentes. Les prétendus succès de Hill (Cases in surgery^ Edimb., 1772), tendaient à faire regarder le cancer comme une affection purement locale, tandis que les revers beaucoup plus ordinaires, et partant plus croyables de Monro (Edimb. med. essays^ t. Il) impliquaient nécessairement l'idée d'une affection constitutionnelle.

Enfin, puisque nous parlons des auteurs anglais, rappelons que Fearon (on Cancers, etc., London, 1786) a particulièrement insisté sur l'origine inUaiîjjinatoire du cancer.

Jusqu'au commencement de ce siècle, on s'occupa plutôt de la nature intime que de l'anatomie pathologique des tumeurs cancéreuses. Ici s'ouvre une voie nouvelle et nous allons voir les auteurs s'y précipiter, abandonnant les spéculations purement théoriques dont les anciens étaient si avides. Déjà cependant, il faut le dire, F. Plater avait comparé à du lard la substance d'un sein cancéreux amputé, et à la pulpe cérébrale des ganglions axillaires malades qui furent enlevés dans l'opération {Bibl. de Bonet^ tome III, obs. de F. Plater, page 12). Morgagni (lett. IV, n°^ 4 1 et suiv.) avait décrit avec soin diverses tumeurs de nature cancéreuse; Quesnay, dans son Mémoire sur les vices des humeurs, était entré dans de grands détails sur la structure de quelques tumeurs squirrheuses qu'il avait eu occasion de disséquer. Laennec partageant les productions accidentelles en deux groupes bien distincts : l'un, formé d'éléments analogues à ceux de l'état sain; l'autre, d'éléments sans analogues dans l'état sain, y plaçait le squirrhe, l'encéphaloïde. (Journ. deméd. de Corvisart, Leroux et Eoyer, janvier 1805 ; ^-Dict. des se. méd., art. Anat. patlîoL et Encéphttloïdes.) Vers le même temps, Bayle se livrait à d'intéressantes recherches d'anatomie pathologique sur ce sujet, et cherchait surtout à décider si le cancer est une dégénération des organes normaux ou un simple dépôt de matière accidentelle; question qu'il ne pouvait résoudre {Dict. des se. méd., art. Cance?). Lobstein, dans son excellent traité d'anatomie pathologique, reprit la distinction de Laennec en productions ayant leurs analogues dans l'élat sain,

k^O CHAPITRE III. — MALADIES ORGANIQUES.

qu'il nomma substances homéoplastiques , et en tissus sans analogues, qu'il appela hétéwplastiques (T. I, proleg., p. 46). Dans son savant article cancer (Dict. de méd. en 30 vol.), M. Bérard aîné admit les idées de Laennec et y ajouta des observations nouvelles.

Tandis que certains auteurs s'attachaient à spécialiser les formations cancéreuses, d'autres, et nousmême étions de ce nombre, s'efforçaient, à l'exemple de M. Andral, de faire considérer le cancer non comme une lésion à part, mais comme la terminaison commune de diverses productions accidentelles, ainsi que nous l'avons exposé au commencement de cet article (voir aussi Andral, Anat. pathoL^ t. I, p. 501). D'autres s'étaient plus particulièrement occupés de la question anatomique, et leurs descriptions, mais surtout les noms nouveasix qu'ils avaient introduits, avaient contribué à rendre plus profond le désaccord entre les observateurs; tels sontWardrop {On fungiis hématodes, Édimb., 1809); Pear son (Pracf. obs. on cancerous, etc., 1793);Burns [Fongoïd hiflamm., Glascow, 1800); Abernelhy {Surg. works, t. II, 1811); Hey (Pract, o6s., Lond., 1814), etc.

Telles étaient les doctrines qui se partageaient la science, lorsque les micrographes intervinrent dans la question, et se présentèrent avec un nouveau moyen de recherches pour éclairer le problème. La théorie cellulaire de Schwann fut appliquée à la pathologie, et les observations semblèrent confirmer la grande distinction des productions accidentelles en homologues et hétérologues. M. Gluge paraît être le premier qui ait constaté dans l'encéphaloïde l'élément essentiel, la cellule {Compte rendu de CAcad. des se. de Paris, 1836 et févr. 1837); Muller, Vogel {Icônes, et anal. puthoL, trad. de Jourdan, p. 265 etsuiv.), plusieurs auteurs anglais, allemands, et M. le pro-

CANCROÏDES. 461

fesseur Sédillot, parmi nous, entrèrent dans cette voie; mais c'est à M. Lebert que nous sommes redevables, en France, des opinions qui tendent de plus en plus à se répandre sur les affections cancéreuses. Dans sa Physiologie pathologique, qui parut en 1845, il s'attacha à établir l'identité de nature entre les différentes formes du cancer que relie l'existence commune pour toutes, de la cellule cancéreuse; doctrine qu'il a surtout développée dans son ouvrage plus récent sur les maladies cancéreuses. Quant au mémoire de M. Broca, couronné par l'Académie de médecine , les nombreux emprunts que j'y ai faits donnent une idée de ce travail important.

Page 1