L'ACTION FRANÇAISE
Dans les tempêtes qui secouent Thumanité, les foules, semblables aux vastes troupeaux des damnés qui passent dans la Divine Comédie, marchent et meurent emportées par la toute puissance des grands mots évocateurs des grandes idées. Des millions d'hommes se sont rués contre l'Infidèle, contre l'Hérétique, au nom du Christ, au nom de l'Evangile de douceur et de charité qui fut prêché sur la montagne. Aujourd'hui la grande image de la Patrie flotte devant les multitudes qui se heurtent. L'idée nationale submerge les vieilles religions qui se fragmentent. De chaque côté de la frontière on utilise, pour opposer les peuples les uns aux autres, les croyances qui, jadis, les réunissaient et qui disparaissent maintenant ensevelies dans les plis des drapeaux. Le patriotisme compose une foi nouvelle. Elle serait d'une admirable grandeur si elle exprimait simplement la volonté des hommes de disposer d'eux-mêmes, de
maintenir intacts les patrimoines de lumières, de traditions, de culture dans le but de les faire concourir également à la richesse morale de l'humanité, si elle se mariait au grand idéal d'une fédération des patries. Mais, de même que l'Inquisition prétendit trouver des parchemins dans les Ecritures qui enregistraient les plus grandes paroles qui eussent retenti sur la terre, de même les fanatiques cherchent à s'emparer du patriotisme, à le détacher de l'idéal humanitaire dont la Révolution française l'a empreint, à le baigner dans un flot de passion tyrannique. Ils dénoncent les formules de détente, les solutions de souplesse, essentielles cependant à la vie des peuples comme à la vie des individus. Ils veulent créer une religion nouvelle, une religion d'Etat plus aveugle et plus intolérante que les autres. Et, marchent à côté des illuminés convaincus, se dissimulant dans leur ombre, les habiles et les cupides. Ceux-ci servent tout simplement, derrière le rideau du patriotisme, l'idole qu'un grand poète indien appelle « le Dieu monstrueux du gain ». Ceux-là essaient d'accaparer au profit de leurs ambitions l'idée sacrée et, suivant l'étemelle méthode, ils se livrent à la surenchère, ils soufflent sur les exagérations, ils prétendent élever autour du grand sentiment les murs de la vanité et de la haine, ils imaginent des rites, ils fabriquent des dogmes dans les barrières desquels ils parqueront les grands troupeaux dociles et peureux. Fanatiques, voraces, ambitieux, habiles s'entendront pour désigner aux fureurs des foules embrigadées les hommes qui se refuseront à polluer la grande
idée de patrie, qui soutiendront obstinément que la vraie formule du patriotisme c'est de chercher à concilier toutes les nations dans la liberté et dans la justice, c'est de s'efforcer de les rapprocher et de les réunir pour le progrès général de l'humanité, c'est, lorsque surviennent les effroyables conflits de peuple à peuple, d'essayer de réduire la haine, d'en, proscrire le culte, d'éviter l'irréparable, de limiter le désastre. Ils poursuivront avec plus de frénésie encore les hommes qui, attachés à cette grande doctrine, y ajouteront le sens des réalités, qui ne voudront pas laisser emporter le navire qui figure leur pays par un vent de passion, qui, au plus fort de la tempête, seront attentifs à tous les écueils de quelque côté qu'ils se trouvent, les hommes qui prêcheront la mesure, la prudence.
Contre ceux-là on s'acharnera au vingtième siècle comme au seizième les gens de la Ligue s'acharnaient contre ceux qu'ils appelaient dédaigneusement « les politiques » et qui exprimaient le bon sens, le calme, la conciliation, qui avaient le sentiment profond des intérêts du pays. On voudra avoir raison des hommes qui les continuent. On l'a tenté en 1913-1914. On n'y est pas complètement parvenu. L'opération sera reprise. J /exécution en sera simplement ajournée dans la difficulté 011 l'on se trouvera de la réaliser immédiatement.
L'embarras est, en ce qui me concerne, d'autant plus grand que je m'écarte moi-même de la politique aussitôt que, l'Union Sacrée proclamée, l'esprit subtil des légistes imagine que les volontés
de la nation, si clairement affirmées quelques mois plus tôt, peuvent être revisées, corrigées, lorsque, hors de toute crise parlementaire, en l'absence des Chambres congédiées par un acte d'une légalité douteuse, est formé le 2."] août 19 14 un gouvernement nouveau à l'ombre du pouvoir personnel. Et, quand, pour soutenir cette politique, je vois organiser à l'aide d'une presse inspirée ou censurée, contre mes amis et moi, plus particulièrement contre moi, ce que je devais appeler plus tard la dictature de la calomnie, j'accepte de tout subir en silence. Exclu seul ou presque seul par mes adversaires de l'Union Sacrée, abreuvé d'outrages, qui seront gros de conséquences dommageables pour moi, dès le début de la guerre alors que je suis aux armées ou en mission, je me borne à répondre en mars 191 5 par une lettre publique à mes électeurs, avec toute la mesure possible, aux attaques folles dont je suis l'objet. On entend m'éloigner du gouvernement. Soit! Je ne pense qu'à servir, à servir en silence, à venir en aide par mes votes qui ne leur ont jamais fait défaut à ceux qui se sont installés au pouvoir, à servir de telle façon que, dans la pénombre où on veut me reléguer, je ne puisse être un obstacle au développement d'une politique de guerre qui m'inspire sans doute de graves appréhensions, mais dont j'espère que 'les faiblesses seront emportées, balayées par le grand vent du large qui souffle sur la terre de France. Je m'efface à tel point que je ne conseille aucun ministre, que je me garde même de donner mon avis sur les grandes opérations financières, sur les problèmes
de fiscalité qui se posent, bien que je trouve misérables les solutions qui leur sont apportées.
Je ne puis cependant m'abstenir de penser. Je ne puis pas ne pas constater que les gouvernements qui se succèdent, malgré le patriotisme ardent, la volonté de bien des hommes qui les composent, ne parviennent pas à organiser la guerre, qu'ils ne savent pas davantage préparer la paix.
Pour organiser la guerre, ils se sont rués, au lendemain de Touyerture des hostilités, vers la formule de l'Union Sacrée qui répondait sans doute à une idée élevée, mais qui exprimait en même temps, j'allais dire surtout, un désir de solutions faciles, un besoin de quiétude et de somnolence. Formule qui pouvait valoir pour une guerre courte, mais qui, le conflit se prolongeant, devenait fort dangereuse, car elle avait pour résultat de détacher le gouvernement des partis, c'est-à-dire de la nation, de supprimer la majorité qui soutient, l'opposition qui combat, d'annuler en fait le Parlement et par suite de faire disparaître tout contrôle, de placer enfin le pouvoir sous la domination des seules forces toujours vivantes, toujours en éveil: les forces d'argent, les forces d'affaires et de presse. Ainsi s'est instaurée une sorte de monarchie de la guerre, monarchie de débilité, hors d'état d'imprimer des directives vigoureuses, n'y pensant pas d'ailleurs, ne songeant qu'à éluder les responsabilités, abandonnant la plus grande part de ses attributions à un Grand Quartier Général qui constitue une «btis-moîîatchie, qui s'évertue à une besogne ad-
ministrative pour laquelle il n'est pas fait et néglige sa tâche essentielle. Grand Quartier Général comme gouvernement décident le moins possible, ne tranchent jamais, recherchent les compromis aussi bien pour les hommes que pour les choses, pour le choix des chefs comme pour la direction générale des opérations militaires, si bien qu'ils n'aboutissent qu'à des solutions incertaines, traînantes et contradictoires. Les années passent cependant, les hommes tombent par centaines de mille dans les tranchées, le pays s'épuise, les: dépenses s'accumulent, la dette devient accablante.
Pense-t-on dti moins' à préparer la paix ?
A-t-on d'abord réfléchi aux conséqences de la guerre ? A-t-on observé, comme je l'ai fait à bien des reprises — ce fut une de mes préoccupations dominantes dans les choses de l'Etat • — , le problème de la natalité française? A-t-on remarqué que notre pays, admirable par son climat, par sa fécondité, par son sous-sol qu'on croyait pauvre et dont on s'est aperçu qu'il est un des plus riches du monde, admirable aussi par son intellectualité, par les qualités de sa race, se trouve cependant affaibli dans la grande lutte économique et morale entre nations qui se poursuit depuis des siècles et qui se déroulera indéfiniment quelles que soient les formes que revête le monde, aussi bien au sein des Etats-Unis d'Europe que dans l'orbite d'une ligue des nations, parce que sa population s'est à peine accrue depuis cinquante ans, qu'elle est stationnaire aujourd'hui, qu'elle sera demain en voie de décroissance? A-t-on vu par ailleurs que, du fait de sa situatioti géographique
qui la place au confluent des races du centre et de l'ouest de l'Europe, la France est appelée à supporter le plus lourd poids de la guerre ? A-t-on aperçu combien pèseraient sur son avenir les immenses pertes d'hommes jeunes qu'elle est en train de subir? Et, si l'on discerne tout cela, comment n'avise-t-on pas? Comment n'a-t-on pas avisé ?
Du jour où la France a remporté la magnifique victoire de la Marne, du jour où elle Ta complétée en infligeant à l'ennemi, avec le concours de ses alliés d'Angleterre, une nouvelle défaite sur l'Yser, elle a gagné la partie. Son intérêt bien entendu — « l'égoïsme sacré » — commandait de profiter de l'heure, de rechercher, en plein accord avec nos alliés s'entend, la paix glorieuse que nous pouvions obtenir. La France était intacte ou peu s'en faut, les sacrifices pécuniaires insignifiants, les pertes en hommes, douloureuses sans nul doute, étaient minimes. La paix qui serait intervenue en 191 5 n'eût certes pas été là paix d'écrasement des empires centraux qui a pris place en 1918, mais, si l'on fait le bilan de l'hypothèse et de la réalité, si l'on étudie les choses en excluant la passion, avec le souci des intérêts de notre pays, force est de constater que la paix après la Marne et l'Yser eût conféré l'hégémonie, l'hégémonie morale s'entend, à la seule nation qui fût victorieuse alors, à la France. En a-t-il été de même en 1918? Il me suffit de poser la question... Je poursuis. En 1915, de par le prestige qu'elle avait acquis, la France fût devenue l'arbitre des destinées de l'Europe. Et
alors il fût arrivé de deux choses Tune: ou bien nous aurions pu aboutir à une organisation internationale, imposer le désarmement, réaliser en un mot la démocratie en Europe, — ou bien des résistances au grand mouvement humain auraient encore surgi en Allemagne et en Autriche et les deux groupes de nations seraient restés face à face. Mais à la France victorieuse revenait la direction de l'Entente qu'elle consolidait et fortifiait. L'impuissance du militarisme prussien déjà avouée par l'échec de la guerre s'avérait. Par la force même des choses, en vertu de la loi qui veut que s'effondrent les institutions qui ne remplissent plus leur objet, il croulait entraînant avec lui la féodalité de l'Europe centrale dont il constitue l'armature. Le grand flot démocratique le submergeait comme la vague emporte les pauvres petites digues de sable que les enfants élèvent au bord de la mer. Dans l'une et dans l'autre hypothèse, la France eût été, de par ses victoires, de par son attitude, de par sa modération, la tutrice des démocraties européennes qui seraient nées, qui se seraient organisées sous son égide moral. Rêve, dira-t-on! Oui, j'entends! D'autres, ennemis et amis, aspiraient à l'hégémonie et n'auraient pas consenti une paix qui nous en eût dotés. Les hommes qui gouvernaient ont-ils du moins entrevu l'intérêt de la France, de la France de la Révolution, de la vraie France, de la grande France, non de la France étriquée d'un nationalisme inepte? J'en doute à voir les directions qu'ils laissèrent prendre à leur opinion publique, mais je passe puisque l'on me dirait qu'il ne peut s'agir
que d'un rêve, d'un rêve que Richelieu eût réalisé, car il eût su parler à ses ennemis et à ses alliés.
Dès lors, on était engagé dans une guerre de longue durée aux épisodes multiples et déconcertants. Un an après la Marne et l'Yser, au commencement de 191 6, l'Allemagne avec toutes ses forces se ruait sur Verdun. Une fois de plus la France allait sauver la civilisation en Occident. Seule elle tenait tête à l'agresseur; en novembre 1916, elle avait définitivement triomphé, elle remportait ce que je considère comme la plus grande victoire de la guerre. Mais, pendant ce temrps, notre principale alliée, celle dont les esprits à courte vue vantaient les forces prodigieuses et l'inépuisable réservoir d'hommes, ne rencontrait que la mauvaise fortune, tandis que la Serbie et la Roumanie disparaissaient sous le flot de l'invasion allemande. Sans être périlleuse, sans qu'il y eût lieu de craindre une défaite que, pour ma part, je n'ai jamais appréhendée depuis la victoire de la Marne, la situation devenait préoccupante.
Deux grands faits survenaient en 191 7 qui modifiaient complètement l'aspect des choses : la révolution éclatait en Russie, les Etats-Unis entraient en guerre a nos côtés. L'heure n'était-elle pas venue de se pencher sur le problème de la paix ? Sans doute la carte de la guerre était moins favorable à l'Entente en 1917 qu'en 1915. Mais le compte des Impériaux, malgré les victoires en Orient qu'ils pouvaient légitimement faire figurer à leur actif, se soldait par un immense déboire. Comme toujours dans l'histoire du monde, c'était datis l'Ouest, dans les Champs catalauniques o\\
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vainquit Aetius, que devait se décider le sort de l'Europe; c'était là que celui ou ceux qui aspiraient à charger de chaînes — pour combien de temps? — le vieux continent devaient remporter la victoire décisive. Par deux fois, sur la Marne et à Verdun, ils avaient échoué. Leur rêve s'effondrait, tandis que, exclus des mers, privés des produits indispensables aujourd'hui du nouveau monde, les peuples de l'Europe centrale se débattaient péniblement dans une misère économique qui devait aller en s'aggravant chaque jour. Il est vrai que la France avait, de son côté, subi des pertes cruelles, que son sol était mutilé, que les corps de ses enfants jonchaient les champs de bataille; mais elle était victorieuse. L'ennemi le reconnaissait, l'avouait en effectuant, au printemps de 191 7, le recul qu'il a qualifié par un admirable euphémisme d'opération stratégique.
Des possibilités de paix n'apparaissaient-elles pas? Chacun ne sentait-il pas que la Russie était guettée par la décomposition et celui qui regardait au delà des temps présents ne voyait-il pas que, pour l'avenir du monde, de l'Europe, de la France qui a besoin d'un contrepoids à l'est de l'Allemagne il fallait éviter que ne se désagrégeât le grand pays qui contient les frémissements de l'Asie ? Ne pouvait-on d'ailleurs profiter de la terreur que répandait en Allemagne et en Autriche le souffle de révolution qui venait de l'Est pour traiter dans des conditions qui sauvegardassent les droits des peuples, de tous les peuples, qui maintinssent une Europe préservée de l'anarchie et qui servissent pleinement les iil-
térêts de la France? Les circonstances ne se prêtaient-elles pas d'autant mieux à cette grande entreprise que le concours américain qui venait de nous être acquis représentait une admirable valeur en banque? Révolution russe, entrée en ligne des Etats-Unis, victoire française à Verdun, autant d'atouts dans notre jeu dont on pouvait prévoir qu'ils permettraient à la France de réaliser en 1917 tout ce qu'elle avait virtuellement acquis après la Marne.
Et c'est là que s'opposèrent deux politiques.
Tandis que des gouvernements à pensée incertaine vivaient au jour le jour, se laissaient remorquer par les événements, uniquement préoccupés d'effectuer la besogne quotidienne en préservant le mieux possible leurs responsabilités, deux grands courants se dessinaient en France et dans le monde.
Soucieux du lendemain, songeant que les hécatombes humaines se multipliaient sans résultats et sans que la passivité des gouvernements en fût ébranlée, appréhendant les gigantesques difficultés économiques qui ne pouvaient manquer de sévir sur l'Europe si le conflit se prolongeait, convaincus que la grande tragédie n'aurait semé que deuils, ruines et déceptions si elle n'aboutissait pas à une profonde transformation politique et sociale, préservatrice dans la mesure du possible des guerres à venir, persuadés enfin que l'heure était venue à la fois d'organiser la paix dans le monde sans désarticuler l'Europe, ni consacrer Vomnipotence de quelques grands Empires et en même temps de déterminer la chute des autocraties
et des oligarchies prises entre les démocraties de rOuest et la grande République qui surgissait en Russie, la plupart des démocrates avertis pensaient que le moment était propice pour les conversations de peuple à peuple d'où devait jaillir la paix, à la condition formelle que les principes humains de la Révolution française qui venaient d'être répétés de Vautre côté de V Atlantique fussent recueillis dans toute V Europe. Le grand mouvement qui se dessinait dans ce sens se propageait et s'étendait au sein des Parlements. Nous n'alourdirons pas notre récit en rappelant le projet de conférence socialiste de Stockholm, les discussions dans les Chambres, les ordres du jour votés entre mai et août 19 17.
Mais les chauvins, les impérialistes, les réacteurs de tout ordre s'élevaient violemment contre ces tendances. Habiles à l'exploitation de l'idée de patrie, ils protestaient avec passion contre « la paix sans victoire », comme si le débordement dans le monde des idées de la Révolution de 1789 ne scellait pas la victoire de la France sur la Marne et à Verdun. Ils s'accordaient avec les pangermanistes, qui s'élevaient avec une colère mieux justifiée contre ce qu'ils appelaient la paix « infectieuse ». Les uns et les autres appréhendaient en réalité la grande éclosion de démocratie et ils s'entendaient avec ce qu'un écrivain qualifie « l'universelle société métallurgiste », avec tous ceux que, pour élargir ce langage symbolique, l'intérêt sordide conduisait à souhaiter la prolongation des hostilités. Contre la politique de mesure qui tendait à limiter les tueries, à ménager les
forces économiques, à créer et à stabiliser du même coup une Europe démocratique, tous ces hommes dressèrent une conception de patriotisme intransigeant avec pour principal objectif inavoué de prévenir la contagion révolutionnaire, d'empêcher qu'une Europe toute pénétrée par un grand flot démocratique ne sortît du conflit mondial. Politique de gribouille ! Il est beau de penser qu'ayant triomphé elle a eu pour résultat d'assurer l'avènement en Russie du plus formidable mouvement social auquel, jusqu'ici, le monde ait assisté. Il est non moins beau de penser que la frivolité d'esprit des nationalistes français les a empêchés d'apercevoir que, fatalement, ils permettaient à l'impérialisme anglais de réaliser, provisoirement tout au moins, sur les débris de l'Europe, le grand plan d'affaires vorace et immuable qu'il poursuit depuis des siècles avec une superbe ténacité. Etonnants conservateurs! Admirables patriotes!
Derrière le rideau, sans que les peuples fussent mis complètement à même d'apercevoir dans quelles conditions se débattait leur sort, les deux formules se heurtèrent.
Bien que, depuis le mois d'aoiit 1914, je me fusse tenu en dehors de la politique, comme je l'ai exposé, observant même vis-à-vis des gouvernements ce loyalisme chevaleresque auquel beaucoup estiment qu'on est tenu en temps de guerre, bien que je n'eusse, quoi qu'on en ait dit, inspiré aucune campagne de presse, bien que, respectueux des mouvements qui emportent les peuples, j'attendisse des événements, qui dans les grandes
tourmentes sont les maîtres des hommes et des choses, les évolutions de la pensée collective, j'apparaissais, par mon passé, par ma doctrine, comme le représentant de la première politique que j'ai exposée. Je ne l'aurais cependant mise en oeuvre, si j'avais été appelé au pouvoir, qu'avec les tempéraments utiles, étant notamment bien entendu que, en aucun cas, je n'aurais consenti à une paix qui n'eût pas impliqué la réintégration pure et simple de l 'Alsace-Lorraine dans la famille française (i).
M. Clemenceau, attaché à l'impérialisme mondial, figurait la seconde politique que j'ai décrite.
Pendant quelques mois la balance du destin oscilla entre les deux formules. Le fléau pencha contre la poHtique de détente. Pourquoi? On le comprendra si l'on a retenu les considérations écrites au début de ce chapitre et dont la philosophie s'adapte aux réalités de 19 17.
Sans doute je n'ignore pas que, dans les époques de vastes troubles, le sens des grands événements échappe parfois aux contemporains. Il m'arrive de remémorer une belle page de Guglielmo Ferrero oii le grand historien de la Rome antique, décrivant les guerres intestines de l'Italie quelques siècles avant notre ère, montre
(i) J'avais formellement annoncé utie fois de plus ma volonté de désannexion de TAlsace-Lorraine dans un discours public, qui engageait ma responsabilité, prononcé le 22 juillet 1917 à Mamers. J'avais affirmé les mêmes intentions dans des conversations particulières (Déposition de M. Dutreil, député de la droite, devant la Haute-Cour).
les massacres, la ruine, îa famine s'abattant d'un bout à l'autre de la péninsule; il dit le désespoir des sages, des politiques avisés de l'époque, leurs lamentations, mais il prétend qu'il fallait que tous les peuples de l'Italie eussent pendant des années roulé dans la même misère pour que se créât l'unité romaine génératrice d'un grand élargissement de civilisation. Certains seront tentés de soutenir qu'il était nécessaire, pour que s'établît, sous une forme ou sous une autre, une solidarité de l'Europe, que les peuples du vieux continent se déchirassent pendant des années et des années, que ce n'est qu'à la suite de crises répétées, de guerres continuées et renouvelées que de la lassitude et de la misère universelles sortira la grande paix.
Le sang n'avait-il cependant pas suffisamment coulé et la phase de destruction dans laquelle nous étions entrés en 1914 ne pouvait-elle se clore en 1917? Faut-il que l'humanité s'épuise dans des guerres indéfinies avant que les solutions de raison qui prévaudront finalement puissent être obtenues? Ne pouvait-on faire l'économie de la nouvelle période de trouble, de déséquilibre, de dévastation, de massacres, qui a commencé en 191 7, qui menace de s'étendre sur le monde entier et dont nul ne peut prédire quand elle se terminera? En est-on réduit à admettre que la mentalité de l'homme soit ainsi faite que même aujourd'hui rien de grand ne puisse se fonder que dans un océan de sang? Si, en 1917, les peuples avaient été consultés, s'ils avaient pu faire entendre leur voix, ils auraient infligé un
démenti à cette formule de désespérance; ik auraient imposé l'avènement de la liberté, de la justice, de la démocratie. Mais on se garda de le faire. Dans tous les pays, plus particulièrement en France, les chauvins, « ces meneurs funestes des multitudes », étaient parvenus à faire peser leurs directions sur les pouvoirs publics. Un instant désorientés par l'explosion de la révolution russe, ils se ressaisirent rapidement. Pour maintenir la religion d'Etat du patriotisme qu'ils avaient fabriquée, ils eurent recours au procédé habituel des contre-révolutionnaires. « Républicains, souvenez-vous, a dit quelque jour Jaurès, qu'il y a toujours eu dans notre pays deux forces indivisibles, deux mots synonymes : contre-révolution et calomnie » . En usant de la calomnie, en exploitant des scandales épars, ils parvinrent à détourner le grand courant d'idées élevées qui se répandait, ils firent aboutir le complot formé sous l'égide de l'impérialisme anglais, qui devait en être — pour un temps — le grand bénéficiaire, ils mirent sur pied la dictature Qemenceau, ils créèrent le gouvernement de la droite; dans le silence imposé aux démocrates ils firent le lit des traités dont on a pu dire qu'ils livraient le monde à l'affairisme le plus avide et le plus borné, qu'ils installaient l'anarchie en Europe, qu'ils rendaient presqu'inévitables de nouvelles guerres et des convulsions révolutionnaires, dont on est en tous cas en droit d'affirmer que, à aucun point de vue, ils n'ont donné à la France ce qu'elle était en droit d'attendre.
La minorité audacieuse dont nous avons mon-
tré quelques-uns des agissements avait préparé les voies. Elle engagea le combat aidée de tous les réacteurs, entraînant derrière elle la foule des badauds, la foule oisive, crédule et moutonnière.
i^n 1907 un journal royaliste se fonde. Il côtoie d'abord d'autres organes de même nuance; bientôt il les absorbe ou les contrôle tous. Deux chefs : Léon Daudet, le fils du grand romancier, dont Victor Bascli a écrit que, « après s'être essayé (( successivement dans tous les genres, après « avoir lancé le venin dont sa poche était pleine (( sur les médecins ses maîtres, sur les écrivains « et les journalistes ses confrères, sur les amis « de son père, il avait pris conscience dans ces « multiples tentatives de sa véritable vocation, « il était devenu un bas pamphlétaire : Père Duce chêne du Trône et de l'Autel », — Giarles Maurras, dont chacun s'accorde à louer la haute valeur littéraire, mais dont les uns prétendent qu' « une fatalité physiologique le détourne de la (( vie présente », que, « sourd à l'appel de la réa- « lité, il fait le rêve insensé de communiquer sa « surdité à la France entière », qu'après avoir voulu la précipiter dans l'anarchie il entend lui faire rebrousser chemin vers la royauté, que les autres, tels M. Joseph Reinach, tiennent pour un sceptique, qui se serait fait royaliste et catholique par boutade, à l'imitation de Balzac. En tous cas, M. Qiarles Maurras met au service de la cause qu'il soutient, pour quelques motifs que ce soit, un rare talent de polémiste, une dialectique...
effrontée: il a couvert d'éloges hyperboliques la mémoire du colonel Henry: « Colonel, a-t-il écrit en septembre 1898 dans la G as et te de France, votre faux malheureux sera compté entre vos meilleurs faits de guerre. » Il a osé dire: « Le colonel Henry fut aussi notre éducateur. » Si Ton prenait la phrase au pied de la lettre, on devrait en déduire que c'est à l'école d'un officier convaincu de faux, coupable selon toutes probabilités de crimes plus graves, que le théoricien de îa monarchie s'est formé. En admettant qu'il ait été, ce jour-là, emporté par l'ardeur de la polémique, il a donné, en jetant cette incroyable formule, une occasion de mesurer un cynisme dont le moins qu'on puisse dire c'est qu'il dépasse les limites de la vraisemblance.
Cette audace inouïe s'étale dans le journal l'Action Française où l'on annonce hautement l'intention de renverser la République, oti Ton préconise des méthodes nouvelles. Il ne s'agit plus d'obtenir la majorité aux élections, on affirme la nécessité du coup de force. Charles Maurras n'a-t-il pas d'ailleurs fait éditer en 1908 Si le coup de force est possible, et ne rencontret-on pas dans son ouvrage cette phrase significative: « La cause ou le prétexte du détraquement « peut être Sedan ou Waterloo, ce peut être aussi « Lang-Son ! » Admirable sentence qui apparente déjà le soutien de la royauté à M. Clemenceau, qui îe qualifiera — n'est-il pas vrai ? : — pour s'élever contre ce que lui et ses amis appelleront le « défaitisme ».
Mais, on ne se borne pa$ à écrire. On agit.
Autour du journal se diéveloppe une véritable organisation de combat dont nous verrons s'il ne convient pas de lui appliquer un autre nom. L'organisation de combat dispose de plusieurs feuilles à Paris et en province qui sont autant de rameaux de V Action Française; elle occupe d'importantes positions stratégiques, par des rédacteurs lui appartenant, en de nombreux journaux nationalistes; elle finira par dominer toute la presse de droite. Elle acquerra des périodiqties dont la Revue Universelle. Elle aura sa maison d'édition : la Nouvelle Librairie Nationale ; son université ; rinstitut d'Action Française où Dom Besse pérorera le i^ juillet 1914. Elle se répandra dans la Ligue d'Action Française, dans les Comités des Dames royalistes. Elle se dissimulera dans de nombreux groupements dont le plus important sera la Ligue militaire qui rassemble les officiers royalistes. Et, autour de ces institutions, bourdonnent, s'agitent des bandes de jeunes hommes déterminés, les Camelots du Roi, tout prêts à l'insurrection qu'on leur recommande quotidiennement et à laquelle ils s'entraînent en des échauffourées, enclins à des exécutions qu'on n'ose pas prêcher ouvertement, mais dont on laisse entrevoir qu'elles sont inévitables. Joseph de Maistre n'a-til pas écrit : « Pour tuer les idées, il faut tuer les hommea »? et, en 191 1, Dom Besse, interrogé par un journal catholique du nord de la France qui avait posé la question: « A-t-on le droit de tuer les républicains qui s'opposeraient à une restauration monarchique? » n'a-t-il pas répondu: « -Le moment venu, tous les scrupudes se lèvent
« d'eux-mêmes. Le devoir apparmt urgent. Les « discussions sont pratiquement oiseuses. Je « pense bien qu'au moment décisif les catho- « liques seront au premier rang. Les embarras <( d'une casuistique hors de propos ne sont plus « pour lier la volonté » ? (Réponse en date du 7 juin 191 1 reproduite dans le Bulletin de la Semaine du 4 octobre 191 1). La volonté de Villain n'a pas été liée par les embarras d'une casuistique hors de propos.
Si, au lendemain de l'attentat, on avait eu la curiosité de rechercher les complicités morales de l'assassinat, si l'on s'était demandé ce qui se cachait derrière le journal royaliste, on eût aisément découvert ce qu'on a appris en 19 17, on aurait su qu'un vaste complot était tramé, que VAction Française recouvrait non seulement une organisation de combat, mais une véritable organisation de meurtres et de guerre civile. Quand, en effet, des perquisitions intervinrent dans des circonstances que nous dirons, on eut vite fait de trouver tout un ensemble de documents, de lettres, de fiches établissant de la façon la plus indiscutable qu'au moment où la guerre éclata les royalistes de VAction Française avaient préparé, non pas en l'air, mais avec le soin le plus minutieux, le coup de force qui devait amener Philippe VIII sur le trône de France. Tout était réglé dans le détail : les sections 6! Action Française devaient « boucler » ici tels hommes politiques, là tels fonctionnaires nommément désignés; ailleurs on faisait état du concours d'officiers, de régiments ; les conditions dans lesquelles
le prétendant devait franchir la frontière étaient prévues. La guerre civile était prête !
Mais au lendemain du grand drame, cette sorte de trêve de Dieu qu'on a appelée l'Union Sacrée fut décrétée : on décida que tous les Français, à quelque parti qu'ils appartinssent, s'aimeraient désormais comme des frères. Si l'on eut un instant la tentaffon de « boucler », pour parler le langage des Camelots du Roi, les socialistes révolutionnaires, pas une minute il ne fut question de prendre des mesures contre les révolutionnaires de droite. Politique de confiance acceptable et saine à une condition, c'est que le Gouvernement veillât, c'est qu'il fût plus particulièrement attentif aux agissements de conspirateurs dont l'attentat du 31 juillet 1914, perpétré sous leur inspiration — nous serions tentés de dire à leur instigation — dans les conditions les plus redoutables pour la défense nationale, montrait combien ils pouvaient être dangereux. Malheureusement, les gouvernements de guerre, constitués à partir du 27 août 1914 en dehors des règles parlementaires, ne représentant pas la majorité de la Chambre issue du suffrage universel, ne trouvant par suite dans les assemblées aucun point d'appui solide, conduits à ménager toutes les forces de presse, appréhendant les moindres attaques de journaux, pratiquèrent une politique de laisser-aller, de faiblesse vis-à-vis des partis de droite. Les réacteurs de l'Action Française en profitèrent. En se réclamant de la défense nationale, en affirmant qu'ils avaient suspendu leurs projets, en s'assurant des concours dans tous les
milieux de police, ils parvinrent à endormir les gouvernements. Terrifiant les uns, se conciliant les autres, ils arrivèrent à se glisser subrepticement dans les antichambres ministérielles, à influer sur le pouvoir exécutif. Et, pendant ce temps, ils continuaient leur jeu en sous main, plus hypocritement qu'avant la guerre, mais avec la même inlassable ténacité. Ils feiaintenaient, ils étendaient le réseau de leurs organisations locales dans le pays, tandis que leur journal injuriait, bavait, calomniait sous l'œil bienveillant de la censure. Phénomène presque unique dans l'histoire politique: un grand parti, ou plutôt deux grands partis conjugués, disposant d'une énorme majorité parlementaire, investis par* le suffrage universel du droit et du devoir de gouverner, se seront, par veulerie, par crainte des attaques de presse, laissé dominer par une infime minorité d'adversaires politiques forts de l'unique puissance du chantage. Ceux-ci se seront naturellement attaqués aux hommes qu'ils redoutaient le plus. Successivement ils parviendront à s'en délivrer; ils feront assassiner l'un, ils feront poursuivre et arrêter d'autres et les hommes politiques ne voudront pas voir la vérité. Ils croiront se sauver en abandonnant ou en reniant quelquesuns des leurs; ils n'apercevront pas qu'en sacrifiant leurs guides ils creusent leur propre tombe.
Dès le lendemain de la déclaration de guerre, l'Action Française et la presse de droite s'étaient appliquées à m'attaquer de toutes façons, en me
prêtant les projets les plus extraordinaires, les actes les plus inconsidérés, pour ne pas dire les plus extravagants. On avait soutenu par exemple que, au moment de la Marne, j'avais proposé au gouvernement, de Ja République une paix séparée avec l'Allemagne. J'aurais été d'accord avec plu^ sieurs généraux, j'aurais eu recours à l'intermé-diaire d'un ambassadeur d'une puissance étrangère. Conte à dormir debout, bien entendu, qui se répand cependant, qui constitue le premier anneau et le plus grave dans la chaîne des légendes, qui jette les bases dé l'acte d'accusation que l'on dressera plus tard contre moi. Et les calomnies les plus folles se multiplient qui impliquent toutes le même leitmotiv: je suis périodiquement accusé de rechercher un rapprochement entre la France et l'Allemagne orienté contre l'Angleterre. Pas une preuve à l'appui bien entendu ! pas même une présomption! Rien que des insinuations ou des racontars qui ne résistent pas aux démentis qui leur sont opposés! 'L'Action Française et ceux qui lui emboîtent le pas continuent cependant. Ils s'obstinent à me représenter comme un ennemi de la Grande-Bretagne parce que, en 1911, dans la crise d'Agadir, je n'ai pas satisfait lés impatiences des jingoes anglais. Ils se gardent naturellement de dire que j'ai été un des plus actifs partisans de l'Entente cordiale à une époque où les nationalistes français abreuvaient d'outrages tout ce qui. était anglais. Ils ne veulent pas voir que je suis resté fidèle à moimême et à mes principes en conservant ma sympathie la plus admirative — j'allais dire la plus^
passionnée — à rAngleterre des Fox, des Cobden, des Bright, des Gladstone, à l'Angleterre de Shakespeare, de lord Byron et de Shelley, à l'Angleterre du grand libéralisme, à l'Angleterre de l'admirable poésie, et que je. suis simplement attentif — rien de plus — à l'impérialisme britannique, dont la mer, c'est-à-dire le monde, est la pensée, à un impérialisme que je redoute pour mon pays, comme je redoute tous Içs impérialismes, plus peut-être que les autres parce que je sais son extraordinaire ténacité, sa souveraine puissance... Je connais mon histoire...
Les calomnies qui s'entassent les unes sur les autres, les fables qui se superposent déterminent ou favorisent le guet-apens dans lequel je manque de disparaître en aoiît 1916.
En quelques mots l'histoire de Vichy... Je m'y rends pour des soins indispensables à la santé de ma femme. Le surlendemain de notre arrivée, tandis que nous accomplissons paisiblement dans le parc de l'établissement et autour des sources la cure prescrite, une foule hurlante se précipite à nos trousses en nous invectivant, nous oblige à nous réfugier dans l'hôtel du commissaire du gouvernement, où nous subissons un siège en règle. On veut faire sauter la grille, enfoncer les volets, nous massacrer. C'est un incessant jet de pierres, tandis que retentissent les plus sauvages cris de mort. Les bandes d'assaillants sont composées de quelques militaires blessés que, depuis plusieurs jours, des dames de la Croix-Rouge fanatisent en leur affirmant que je suis l'auteur de la guerre — ô stupéfiante audace dans le men-
songe! — surtout de femmes et de jeunes gens dont certains portent les significatifs insignes du Sacré-Cœur. Qui était derrière cette tentative d'assassinat? Une enquête faite par la Sûreté générale, dont quelques agents tournaient dès ce moment les yeux du côté de V Action Française, conclut que ce fut une échauffourée toute spontanée. J'opposerai à ces conclusions un fragment d'article de M. Charles Maurras. On lit dans le journal royaliste, à la date du 25 août 1916:
« Si M. Caillaux en avait été à sa première
« insolence, à son premier défi [c'était, paraît-il,
« un défi de ma part de venir à Vichy parce que
«. l'établissement thermal était exploité par une
« société dont le beau-père de M. Calmette,
<( M. Prestat, était président du Conseil d'admi-
(( nistration], nous aurions été d'avis de le passer
(( sous silence. Des avanies antérieures n'ayant
« servi de rien [lesquelles?], il était indiqué de
« recourir au remède public. Nous l'avons admi-
(( nistré à dose volontairement modérée et atté-
« nuée... »
Que si l'aveu contenu dans cette dernière phrase ne paraît pas assez clair, que si l'on accepte la version de la spontanéité, comment échapperait-on à cette conclusion qui s'accorde avec les développements antérieurs, à savoir que la presse de droite avait déterminé dans certains milieux une mentalité de meurtre analogue à celle qui arma le bras de Villain?
Le renouvellement de l'entreprise de Vichy sembla sans doute périlleux. On résolut de recours
rir à d'autres moyens. Le i8 janvier 1917, M. Dimier, le bras droit de MM. Maurras et Daudet, écrivait à une demoiselle Pilet résidant à Maves (Loir-et-Qier), suspecte an poirtt de vue national et dont la correspondance était par suite surveillée, la lettre suivante (i):
« Je vous confinne mon envoi d'hier. D'ici à « quinze jours ou trois semaines, vous recevrez « un paquet de journaux allemands (2) : la (( Gazette de Voss tt le Westphaelisches Volks- « hlatt où je vous prierai de rechercher; i° les (( articles de Caillaux qui ont paru dans une <( revue de Buenos-Ayres et qui ont été repro- « duits par ces journaux allemands; 2** les arti- (( des suggérés aux journaux allemands par « ceux de Caillaux; 3° traduire les articles sug- <( gérés; 4° ne pas traduire les articles de Cail- (( laux, les signaler sur les journaux seulement; «5° signaler également les articles dont vous (( voulez bien nous envoyer la traduction ; (( ô*" nous retourner le paquet de journaux. »
Comme aucun article de moi n'avait jamais paru dans aucune revue de Buenos-Ayres, M. Dimier et son intéressante collaboratrice {suspecte au point de vue national) en furent pour leurs frais. Cependant, le temps avance; le courant que j'ai exposé se développe. M. Léon
(i) La copie de la lettre en question me fut remise par M. Malvy, ministre de l'Intérieur à l'époque, qui me définit le caractère de la corespondante de M. Dimier.
(2) Comment, par quels intermédiaires l'Action française, avait-elle pu se procurer des journaux allemands dont la circulation était interdite en France?
Daudet écrit, îe 2 juin 1917, un article intitulé « L'Heure Caillaux », suintant bien entendu Toutrage et la calomnie, mais trahissant l'inquiétude. « Caillaux n'approche-t-il pas du pouvoir? •)) tel en est le thème.
Que peut-on faire pour prévenir cet avènement ?
C'est à ce moment qu'éclatent quelques scandales qui semblent avoir été préparés et déclanchésà point nommé et dont on se servira pour jeter le discrédit sur les partis avancés et sur leurs chefs. Un vulgaire aventurier, arrivé, grâce à la protection d'un très haut magistrat, à fréquenter des hommes politiques dont moi, parvenu même à franchir la grille de l'Elysée dans des conditions singulières, a escroqué l'ennemi. On fera semblant de croire que ce criminel de droit commun tient les fils d'une vaste conspiration contre la patrie. Dans un journal avancé, très avancé, 011 l'on peut sans doute relever certains articles douteux, mais qu'il appartenait à la censure d'éliminer, un individu s'est introduit apportant des fonds allemands. On imagine non seulement que le journal et sa rédaction tout entière sont à la solde de l'ennemi, mais que plusieurs chefs politiques qui, tout naturellement, étaient en relations avec le directeur et les rédacteurs du journal savaient la provenance de l'argent suspect et machinaient avec l'Allemagne par l'intermédiaire du Bonnet Rouge. Pas une preuve à l'appui, bien entendu! Mais, qu'importe! « La « preuve? Qu'on administre la preuve? )> clamait quelque jour devant le tribunal révolutionnaire
uh vieux président à mortier. « Il ne s'agit pas de « preuve, lui répondait le citoyen président. Tu « es un aristocrate. » — « Il ne s'agit pas de « preuve, s'écrient les gens de V Action Française, « en. désignant les républicains qu'ils veulent « atteindre. S'ils ne sont pas des traîtres, ils sont « des défaitistes. »
Défaitistes! On a trouvé le grand mot. Mot ignoble, comme je devais le dire quelques mois plus tard à la tribune de la Chambre! Accusation monstrueuse! Je suis assuré que, si l'on excepte quelques fous, et encore en existe-t-il en dehors d'un ou deux agents provocateurs, pas un des pacifistes de gauche les plus ardents, pas un de ceux qui se sont rendus à Zimmerwald ou à Kienthal n'a désiré que la France succombât dans le grand conflit. Beaucoup d'entre eux, la plupart même si l'on veut, ont pu appréhender la défaite, aucun ne l'a souhaitée. Ceux-là mêmes qu'on pourrait supposer aveuglés par la passion de parti avaient toutes raisons de redouter un échec de nos armes qui eût entraîné l'effondrement de la République rendue responsable du désastre. Est-on certain par contre que, de l'autre côté, du côté droit, il n'y ait pas eu des hommes qui aient envisagé avec complaisance la déconfiture de la France, laquelle eût fait revenir le roi, selon la tradition, dans les fourgons de l'étranger? Combien dans mon pays, dans nos départements de l'Ouest, ne m'a-t-on pas cité de conversations, même de manifestations en ce sens! Et, quand on lit la Gazette des Ardennes, le journal allemand dont nous parlerons, n'y ren-
contre-t-on pas des lettres, des articles émanant de maires conservateurs, de membres du clergé, dont les auteurs ne dissimulent pas leur admiration pour l'Allemagne, leur mépris pour la France de la séparation des Eglises et de l'Etat? Faits isolés ! oui sans doute, mais exprimant une mentalité latente! Les dirigeants de V Action Française et des journaux de droite n'ont pas encouragé ces tendances, les ont même combattues ? D'accord... après la Marne, mais avant? Est-ce pur effet du hasard si, à la suite de Charleroi, courait dans tout le pays le bruit de la trahison de généraux connus pour leurs opinions avancées ? Beaucoup de républicains sont convaincus qu'en véhiculant cette nouvelle stupéfiante les réacteurs eurent la pensée criminelle de préparer devant l'ennemi la chute du régime. Il est même des républicains qui ont soutenu que, la victoire de la Marne ayant fait échouer l'entreprise, V Action Française et ses tenants modifièrent habilement leur tactique, que leur but principal, leur véritable pensée, en 1916 et 191 7, fut de soumettre la République à répreuve d'une «longue guerre dans laquelle ils pensaient qu'elle succomberait, quelle qu'en fût l'issue. Craintes illusoires! Soupçons injurieux! dira-t-on. Soit! (i) Ceux qui les nour-
(i) On ne saurait cependant oublier que le journal La Vérité Française appartenant à l'abbé Charles Maignen, qui fut, aux côtés de Dom Besse, une des personnalités les plus marquantes du parti royaliste et clérical, publiait en 1904 les lignes suivantes : « J'attends que la République, favorisée jusqu'ici d'une paix prolongée, ait subi l'épreuve d'une longue guerre. »
rissaient étaient du moins aux antipodes de tous vœux de défaite.
N'importe ! Le mot défaitiste est jeté dans la circulation. Il fait fortune dans le milieu d'agitateurs bruyants qui se groupent autour de V Action Française et oii on a vite fait d'en transformer le sens. On a vite fait de décréter que sera défaitiste quiconque « se penchera sur le problème de la paix », quiconque n'acceptera pas tous les dogmes et les rites de la religion d'Etat du patriotisme qu'on s'est évertué à fabriquer.
Il manque cependant une tête au néo-boulangisme qui se forme. On la trouve dans la personne de M. Clemenceau, qui donne un gage à la coalition en attaquant violemment, dans un discours au Sénat prononcé le 22 juillet 191 7, le ministre de l'Intérieur, M. Malvy, auquel il reproche de « trahir les intérêts de la France », de ménager les révolutionnaires et les traîtres (i). M. Malvy répond. Mais, sous la violence de l'attaque, le gouvernement de M. Ribot a fléchi. Un mois plus tard le ministre de l'Intérieur, abandonné par son président du Conseil, es^ démissionnaire. Dès lors le pacte est conclu. Les gens de V Action Française
(i) M. Clemenceau s'attache particulièrement à dénoncer un M. Marguliès de nationalité incertaine qu'il accuse d'intelligence avec l'ennemi. M. Marguliès est arrêté, retenu de longs mois en prison, jugé et acquitté par un Conseil de guerre! Son seul crime paraît avoir été de s'être refusé à certaines transactions avantageuses pour un Allemand connu M. Rosenberg qui avait pour avocat M' Albert Clemenceau, le frère de l'homme politique. « De Cornélius Tiers à Rosenberg... »
oublient les injures dont pendant des années ils ont accablé M. Clemenceau, les accusations invraisemblables formulées contre lui. Il devient le chef.
Pourtant la partie n'est pas complètement gagnée. Les conjurés craignent encore que le succès ne leur échappe. Peut-être n'ont-ils pas à ce moment toutes sécurités du côté de l'Elysée. Ils ont déjà pensé, ils pensent alors à reprendre leurs projets d'avant-guerre. Des régiments de cavalerie sont réunis aux environs de Paris pour prévenir des troubles. Un singulier hasard veut que ces régiments soient commandés par des chefs que les meneurs de V Action Française considèrent comme acquis à leurs projets. Les travaux d'approche nécessaires sont probablement faits. Ils sont en tous cas enregistrés sur des fiches où l'on lit par exemple:
(( lo^ Dragons — arrivera le 15 juillet à Paris « ou dans les environs immédiats — Colonel « bon... n arrêterait pas son régiment... Capitaine « de P. tout à fait des nôtres... Lieutenant R. (( laisserait certainement faire... Capitaine de l'H... (( agirait mais avec ménagement... Lieutenant « M. ne ferait pas d'obstruction. » et ainsi de suite. Le 5 septembre 191 7 les agents de l'Action Française signalent en ces termes un général : (( Ennemi du parlementarisme et de la maçonnece rie, marcherait à fond, dit : « Si on a besoin de « moi pour un coup, je marcherai. » Actuellece ment à pied mais qu'on rappellera peut-être à (c raison de ses talents, énergique et droit. »
Imprudence grave que la rédaction de cei papiers! Elle faillit faire avorter l'entreprise politique. Un des comparses, trahissant le groupement auquel il appartenait, apportait, en effet, des révélations précises sur l'existence du complot. Le gouvernement ordonnait des perquisitions ; on découvrait un dépôt d'armes, de peu d'importance il est vrai, mais dont la seule existence constituait un délit en temps de guerre; on trouvait surtout la preuve indiscutable d'un projet de complot contre la sûreté de l'Etat préparé avant la guerre, repris en 1917. Le crime était patent. Mais on veillait en haut lieu. Des magistrats dont le nom reviendra fréquemment sous ma plume, M. Lescouvé, alors procureur de la République, M. Mornet, alors commissaire du gouvernement près le :f Conseil de guerre, se rencontraient pour affirmer qu'il n'y avait ni crime ni délit et le garde des Sceaux de l'époque entérinait les formules d'absolution de V Action Française qui lui étaientproposées.
Les royalistes avaient échappé à un grave péril. Mais il pouvait renaître. Il fallait se hâter. La chute du ministère Painlevé est décidée. Elle survient. Après avoir pendant des années exhalé sa rancœur contre M. Clemenceau qui, quotidiennement, dans VHomme Enchaîné, le tournait en dérision, M. Poincaré s'était depuis quelques semaines décidé à lui confier le pouvoir. Sans doute le conservatisme du président de la République s'était-il apeuré à la pensée du grand mouvement politique qui menaçait de s'emparer de l'Europe et dont il apercevait qu'il était généra-
no
teur d'un démocratisme hardi tout proche du socialisme. Sans doute aussi ne discerna-t-il pas l'immense perturbation poHtique, économique et financière, infiniment redoutable pour la stabilité sociale, qui était à l'horizon. Sans doute encore ne vit-il pas les dangers que recelait pour la France le succès de l'impérialisme dont il était cependant évident que notre pays serait la dupe. Peut-être lui fit-on croire à une conspiration germanique dont des hommes politiques français, à commencer par moi, auraient tenu les fils. Quelque incroyable que cela paraisse, M. Poincaré a pu accepter cette gigantesque niaiserie qui se mariait avec ses antipathies (i) ou ses rancunes personnelles. Il est probable enfin qu'il s'efïraya à la pensée que les origines immédiates et lointaines du grand conflit seraient situées en pleine lumière quand les nations, délivrées de l'oppression, orientées vers des formules de liberté et de rapprochement, chercheraient d'un commun accord tous ceux qui avaient quelque part dans le déchaînement de l'effroyable massacre.
Le président de la République prit donc la responsabilité, qui demeure à sa charge, d'appeler M. Clemenceau au pouvoir bien qu'il n'eût pas recueilli la moindre indication parlementaire dans ce sens, tout au contraire, quoi qu'il sût et de la mentalité et du passé de l'homme politique. M. Clemenceau, qui n'avait cessé de convoiter le
(i) Se reporter à la dépêche du baron Guillaume, ministre de Belgique, en date du lo mars 19T4, citée plus haut.
gouvernement, avait pensé d'abord l'obtenir en combattant avec passion l'expédition de Salonique; mais il avait vainement attendu qu'un nouveau Lang-Son survînt sur les bords du Vardar ; ses espérances défaitistes — le terme s'applique bien dans l'espèce — ayant été déçues, il avait, pour parvenir, pratiqué la basse démagogie de l'appel à la trahison. Cette fois il réussit, mais, de même que l'élève du sorcier qui a envoyé le balai chercher de l'eau à la rivière et qui ne sait plus le mot pour l'arrêter, il avait déchaîné un torrent d'ignominies qu'il ne pouvait endiguer. Il était d'ailleurs le. prisonnier de ses troupes, le prisonnier des gens de la droite et de V Action Française qui le portaient au pouvoir. Ceux-là, suivant leur dessein, demandèrent impérieusement que fiit livré au Conseil de guerre, sous des prétextes quelconques, l'homme qu'ils poursuivaient depuis des années, l'homme dont la politique s'opposait à la leur, l'homme qui. dans le domaine des choses extérieures comme des choses intérieures, était leur adversaire le plus résolu.
M. Clemenceau devait être d'autant plus docile à leurs suggestions qu'il avait déjà engagé contre moi dans son journal une campagne basée sur des ragots, acceptés avec cette incroyable légèreté dont j'ai dit qu'elle était une de ses caractéristiques. A demi persuadé, désireux surtout de servir ses amitiés nouvelles, voulant en même temps donner une satisfaction à l'immonde opinion que V Action Française et lui avaient créée, il ne devait pas reculer devant un attentat judi-
ciaire. Je ne me faisais pas d'illusions sur ce qui m'attendait. Des amis se souviennent que je le leur avais prédit. Mais, fort de ma conscience, ne voulant à aucun prix donner un semblant de consistance aux calomnies qui couraient, je n'envisageai pas un instant le voyage à l'étranger qui me fut aimablement suggéré. Je restai à mon banc, à la Chambre des Députés, attendant les événements en plein calme, en toute sérénité. Ils ne tardèrent pas à se précipiter.