LA VTE DE COLLÈGE SOLS L AXCIEN RÉGIME
substance des bons livres (1) », enfin à corriger les thèmes latins ou grecs, qu'il a dictés sur une 4pître de Cicéron ou sur quelque endroit choisi dHérodote (2). Tous les samedis, il interroge sur les explications données et sur les leçons apprises dans la semaine.
Cependant, le régent de rhétorique, dont l'enseignement exige une préparation plus approfondie, se plaint avec raison de ne pouvoir y consacrer que bien peu d'heures, à cause de la correction des longues amplifications latines, et des vers latins ou grecs de ses élèves. Il rappelle que pour ce motif, au xvie siècle^ à Sainte-Barbe le fameux Turnèbe et son ami Léger Duchesne, à Beauvais Tillustre Bamus et Omer Talon, avaient cru devoir se partager le soin de la même rhétorique, et, pour cette association, se voyaient comparer, avec plus d'emphase d'ailleurs que de justesse, à Harmodius et Aristogiton ; et il montre les Jésuites se félicitant d'avoir, sur cet exemple, distribué dans leurs collèges l'enseignement de la rhétorique entre deux régents. Le moment approche où ces justes réclamations vont être écoutées, et je lis sur les règlements du collège Mazarin, ouvert en 1688 : « 11 y aura deux régents de rhétorique, dont l'un enseignera le matin et l'autre l'après-dînée. »
Comme, en passant des écoles de la rue du Fouarre dans les collèges, le cours de philosophie a été réduit à deux années, il faut au contraire que chacun des deux régents de philosophie fasse chaque jour une heure de classe déplus que les autres régents, pour qu'il puisse aller jusqu'au bout de son programme. Les ouvrages
(1) Remontrance de Louis Servin, avocat du roi, après la lecture des Statuts de la Ré formation en lo98. (2 Molière, Comtesse cl Escarbagnas, se. xvii.
d'Aristote, étudiés probablement dans des traductions latines^ constituent toujours, comme au moyen âge, la substance même de l'enseignement philosophique : •les traités de Logique et de Morale pour les élèves de première année, ou logiciens, la Physique et la Métaphysique pour les élèves de seconde année, ou physi- ■ciens. Dès que les jeunes philosophes sont initiés aux dix-neuf modes principaux du syllogisme et de Tenthymème, on les exerce à disputer. Le lundi et le vendredi, dans la grande salle des exercices, pendant deux heures, en présence du principal et des régents, chaque logicien ou physicien à son tour se mesure avec son professeur, avec ses camarades, ou avec des écoliers envoyés par les collèges voisins. Malheureusement ces discussions sont d'une forme toute scolastique, et la juste application des formules consacrées permet d'y faire bonne figure à tel qui n'est pourtant pas des plus intelligents. Voici un jeune homme qui, frais émoulu du collège, où les régents ont loué son assiduité et son travail, s'est déjà rendu redoutable dans toutes les disputes de l'école de médecine, et qui « poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique (1) ». Comment s'appelle-t-il? Thomas Diafoirus. Mais c'est en vain que Molière raille le neveu de M. Purgon de s'attacher « aveuglément aux opinions •des anciens », et que, dans son Arrêt burlesque pour le maintien de la doctrine d'Aristote, le cartésien Boileau a •ironiquement banni « à perpétuité la raison des écoles de 1 TTniversité » ; l'autorité d'Aristote, ébranlée, n'est pas ruinée. Et en 1768 même, quand le cartésianisme s'est insinué dans l'enseignement, la physique est
[{) Molière, le Malade imaginaire, II, yi.
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encore, au témoignage du président Rolland, dénaturée par l'esprit de système, et la morale sacrifiée trop complètement à une logique « embarrassée de questions épineuses et barbares » ; la philosophie est toujours enseignée en latin : les réformateurs n'ont donc pu ni triompher de la méthode scolastique, ni détrôner le latin.
C'est que, sous l'ancien régime, le latin était le fond même de l'enseignement. Il n'était pas un moyen, mais un but ; on enseignait le latin pour le latin, et par le latin. Dans cette méthode, le malheureux écolier avait, selon le mot de Sainte-Beuve (1), « toujours affaire à l'inintelligible pour se diriger vers l'inconnu >>. En effet, chose à peine croyable, c'est sur du latin qu'il a épelé (2), et, quand on le met à la grammaire latine, il en trouve les règles formulées en mauvais vers latins dans les Commentarii grammatici du Flamand Vao Paulern, qui, sous le nom francisé de Despautères, a été l'exécration de plusieurs générations d'écoliers, et contre lequel Molière nourrit encore de la rancune aux approches de la cinquantaine (3). « Un Chinois, qui saurait cette coutume, ne pourrait s'empêcher d'en rire », s'écriait Malebranche. Mais l'Université faisait la sourde oreille : c'est que le latin était toujours, à ses yeux, une langue vivante, sa langue à elle, celle dans laquelle, au commencement du xviie siècle encore, elle échangeait ses idées, non seule-
(1) Port-Royal, liv. IV, chap. ii.
(2) Ibid. Une pareille méthode explique pourquoi les enfants n'apprenaient à lire que très lentement, et pourquoi l'abbé de MaroUes est si fier d'écrire dans ses Mémoires : « Je savais lire que je n'avais pas encore six ans. » (Édit. de 1753, t. I, parag. 7.)
(3) La Comtesse d'Escarbar/na^, se, xix.
ment avec le clergé et avec les Universités étrangères, mais avec tous les lettrés ; et c'était pour exercer les écoliers à parler au plus tôt cette langue vivante qu'elle mettait d'abord entre leurs mains des livres écrits en latin, qu'elle exigeait ensuite qu'ils répondissent en latin aux régents qui les enseignaient en latin, enfin que, reléguant au second plan la version et l'explication des auteurs, elle donnait la place d'honneur au thème et à tous les exercices latins. Le grand tort de l'Université fut de ne pas s'apercevoir, sous Louis XIY, que les temps étaient changés et que la langue française avait produit des chefs-d'œuvre, qu'elle était à son tour devenue classique, qu'elle avait tué le latin, et enseveli cette langue morte dans les Facultés et dans les cloîtres. C'est le grand honneur de Port-Royal et de l'Oratoire d'avoir compris, les premiers, que dorénavant il s'agissait moins de parler le latin que de l'entendre, et de l'avoir voulu enseigner « par le français et un peu pour le français », reléguant à leur tour au second plan tous les exercices d'imitation, pour donner la place d'honneur à la traduction écrite ou parlée, parce que c'est elle qui prépare le mieux à bien écrire en français. Rollin parvint bien à faire pénétrer dans l'Université quelques-unes de ces idées ; mais il reste cependant vrai de dire que le latin fut, sous l'ancien régime, étudié surtout pour lui-même dans l'Université, dont l'enseignement aristocratique ne semblait destiné « qu'à former des ecclésiastiques, des magistrats et des gens.de lettres (1) ».
Aucun autre enseignement ne pouvait croître dans les collèges sous l'ombre immense que projetait l'en-
(1) Rolland, p. Hii