‹ Devant le rideau, conférencesChapitre 18 sur 42 · HORTENSE · texte numérisé non relu

HORTENSE

Ciel !

LE DUC, vivement.

Et juste pourtant, j'estime, j'ai servi Cet heureux possesseur du bien qui m'est ravi. Mais celle que j"aimai, je l'aime, je l'adore ; Le feu qui me brûlait aujourd'hui me dévore ; Elle me voit, m'entend, j'ai bravé son courroux ; Oui, je tombe à ses pieds, je vous aime, c'est vous !

Qui croirait aujourd'hui que cette scène, bien qu'Hortense repousse le duc avec indignation, ait paru immorale aux vertueux spectateurs de la Restauration ? Les romantiques leur en allaient montrer bien d'autres !

Ah ! les fougueux, les impétueux amants de Victor Hugo ! Tous pareils, car tous sont des répliques de ce Saint-Preux, que sa roture empêchait d'aspirer à la main de Julie : bâtards ou enfants trouvés, ils ont en haine la société, en marge de laquelle ilsvivent ; déclamateurs et sincères, ils ont les mêmes effusions lyriques pour appeler leur maîtresse et la mort ; violents comme tous les faibles, ils se révoltent contre le ciel ; et, poussant jusqu'à leurs dernières conséquences les théories de Rousseau, leur amour sauvage brise la morale, la loi, le devoir.

Ces crimes passionnels, que Victor Hugo avait reculés dans les lointains de l'histoire, le bon Dumas les voit

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dans la société de 1830 ; il soutient « que les passions sont les mêmes au xix* siècle qu'au xv" et que le cœur bat d'un sang aussi chaud sous un frac de drap que sous un corselet d'acier » ; pour le prouver, il écrit Antony ; et voici comment son héros parle à sa maîtresse : « Adèle^ je vous aime, entendez-vous?... Si vous vouliez un amour ordinaire, il fallait vous faire aimer par un homme heureux !... Devoirs et vertu ! Vains mots !... Un meurtre peut vous rendre veuve. Je puis le prendre sur moi, ce meurtre !... Que mon sang coule sous ma main ou sous celle du bourreau, peu m'importe ! Il ne rejaillira sur personne et ne tachera que le pavé... Ah ! vous avez cru que vous pouviez m'aimer, me le dire, me montrer le ciel, et puis tout briser avec quelques paroles dites par un prêtre !... Partez, fuyez, restez, vous êtes à moi, Adèle ! à moi, entendezvous? Je vous veux, je vous aurai !.. Adèle ! Adèle ! Je le jure par ce Dieu que je blasphème ! par ma mère que je ne connais pas ! » Et là-dessus Antony prend Adèle, un peu de gré, beaucoup par force, puis, pour la sauver du déshonneur, il la tue. Et je ne sais pas s'il plairait d'être aimées ainsi à beaucoup de femmes, même parmi celles qui, dit-on, ne détestentpas d'être battues ; mais ce que je sais bien, c'est que le coup de poignard d'Antony est une dernière marque de son respect pour Adèle.

Ce respect de la femme, je ne le trouve plus dans les années sceptiques et positives qui suivent immédiatement l'époque romantique. Entre deux violences, Antony tombait aux genoux d'Adèle ; dans le Caprice d'Alfred de Musset, c'est debout et penché sur le fauteuil où elle est assise que, lui prenant la main, M. de Chavigny adresse à la meilleure amie de sa femme la

déclaralion suivante : « Nous sommes seuls, vous êtes jeune et belle, et je fais de votre esprit et de votre cœur tout le cas qu'on en doit faire. Mille obstacles nous séparent, mille chagrins nous attendent, si nous essayons de nous revoir demain. Votre fierté ne veut pas d'un joug, et votre prudence ne veut pas d'un lien : vous n'avez à redouter ni l'un ni l'autre. On ne vous demande ni protestation, ni engagement, ni sacrifice ; rien qu'un sourire de ces lèvres de rose et un regard de ces beaux yeux. Souriez pendant que celte porte est fermée; votre liberté est sur le seuil, vous la retrouverez en quittant cette chambre. Ce qui s'offre à vous n'est pas le plaisir sans amour, c'est l'amour sans peine et sans amertume ; c'est lé caprice, puisque nous en parlons, non l'aveugle caprice des sens, mais celui du cœur, qu'un moment fait naître, et dont le souvenir est éternel. » Sans doute on ne saurait s'exprimer avec une grâce plus exquise ; mais sous l'élégance de ce langage se cache en somme la plus impertinente et la plus cynique des propositions^ celle que nous entendions hier encore une grande dame faire crûment à un homme sur la scène de la Comédie Française : « Accordez-moi une heure de votre vie. »

Il était réservé à nos littérateurs contemporains d'inventer la déclaration d'amour presque sans paroles, la déclaration d'amour par gestes expressifs. Dans un petit roman, d'ailleurs plein détalent, M. Pierre Valdagne nous a présenté récemment une jeune veuve russe, étrangement belle sous ses cheveux d'or. C'est une honnête femme, venue à Paris pour faire soigner sa sœur malade. Jacques Ressergue rencontre les deux sœurs chez des amis communs, et s'offre aimablement à les mener le lendemain au musée du Louvre. Il arrive chez

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Aline Avieooff, et, par hasard, la trouve seule. On cause de choses insignifiantes. Jacques fait à la jeune femme un compliment banal sur sa chevelure; puis, brusquement, se trouvant debout derrière elle, il lui renverse la têle, et comme elle ouvre la bouche pour crier, il la lui ferme avec ses lèvres. Aline Avienoff se raidit, et alors commence entre eux une longue lutte, terrible et silencieuse, pendant laquelle le jeune homme murmure seulement de temps à autre : « Je vous déplais donc bien ! » Des points dans la narration indiquent que la lutte a cessé. Au moment des adieux, qui sont fort tendres, Jac |ues donne à la veuve rendez-vous chez lui : « Mais où est-ce, chez vous ? » Et ils se mirent à rire à la pensée qu'ils s'étaient tant aimés en se connaissant si peu. » En vérité, voilà qui est furieusement brutal, et la chute est bien prompte, même préparée par l'alliance franco-russe. Les scènes de ce genre, — car on en trouverait plus d'une dans le roman contemporain, — se résument toutes dans la phrase si suggestive et si plaisante d'un entreprenant voyageur dans je ne sais plus quel vaudeville : « Après le tunnel, nous fîmes connaissance. ))

Mais si l'homme ne tombe plus respectueusement à genoux, beaucoup s'en faut, devant la femme à qui il déclare son amour, n'est ce pas un peu, Mesdames, la faute de celle-ci ? Après avoir été pour lui une déesse, ensuite une maîtresse, elle s'est faite volontairement son amie, puis sa camarade. Ne tend-elle même pas chaque jour davantage par ses revendications et par les transformations de son costume à devenir son camarade? Qu'elle ne s'étonne point après cela s'il ne vient à aucun auteur dramatique l'idée d'agenouiller un jeune premier devant une dame en culotte de bicycliste 1

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