TRISTAN L'HERMITE
ET LE DÉCOR A COMPARTIMENTS (l)
Mesdames, Messieurs,
Vers la fin de Tannée 1629, une de ces troupes de comédiens qui couraient la France donna, avec le plus brillant succès, à Paris, des représentations d'une nouvelle comédie, intitulée il/é/ife, laquelle avait pour auteur un jeune avocat de Rouen, nommé Pierre Corneille. La vogue de la Mélite fut si grande que celte troupe s'établit définitivement dans la capitale, où le Théâtre du Marais devait bientôt devenir un rival redoutable pour l'Hôtel de Bourgogne.
Les comédiens du Marais avaient à leur tête un acteur de génie, Mondory, que l'admiration de ses contemporains avait surnommé « le Roscius auvergnat ». Ce petit homme, aux cheveux crépus, grandissait en scène
(1) Conférence faite à l'Odéon.
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comme plus tard Lekain, tant était majestueuse la noblesse de son jeu très étudié. Il était poète lui-même, et tournait le vers avec une facilité agréable ; d'esprit très large et très ouvert, il allait prêter son théâtre, TOdéon du xvii« siècle, à toutes les tentatives des jeunes poètes. C'est ainsi qu'il représenta en 1634, avec un succès éclatant, la Sophonisbe de Mairet, qui est notre première tragédie prétendue régulière, et, ce qui vaut mieux, une belle œuvre. Au commencement de 163o, il s'installa dans le Jeu de Paume de la rue Vieille-du- Temple, où il allait attirer, en 1636,tout Paris, en jouant la Marîamne et le Cid.
Las des pastorales tirées de VAstrée, qu'on lui apportait de tous côtés, Mondory demanda une tragédie d'amour, dans laquelle naturellement il eût un beau rôle, à un gentilhomme de Gaston de France, duc d'Orléans, à François L'Hermite, dit Tristan, qui venait de rentrer à Paris après de longs séjours dans les cours de Nancy, de Bruxelles et de Londres, faits pour le service de son maîlre, rebellé contre le roi Louis Xlll (1). Il n'était pas alors une ruelle où l'on ne récitât avec admiration les exquis vers d'amour, pleins de tendresse et de passion, que le jeune poète venait de publier à la suite de ses Plaintes d'Acante. Il sembla à Mondory que celui qui savait mettre dans ses plaintes amoureuses une telle vérité et une telle profondeur de sentiment saurait aussi faire couler au théâtre les douces larmes de la pitié ; et l'événement prouva que Mondory ne se trompait point.
Très fier de sa naissance, Tristan, qui, disent les gé-
(1) Voir notre ouvrage intitulé : Un Précurseur de Racine, Tristan VHermite., A. Picard, éd., 1893.
néalogies, descendait par son père de Pierre l'Hermite,le prédicateur de la première croisade, et par sa mère, Elisabeth Miron, des comtes de Barcelone, hésita quelque temps d'exposer aux applaudissements et aux siiïlels du public ses rimes aristocratiques. Il lui semblait, comme à Scudéry, comme à La Calprenède, que de telles bagatelles étaient indignes d'un gentilhomme, et qu'il aurait mauvaise grâce à vouloir acquérir de la réputation par quelques méchantes rimes plutôt que par l'épée qu'il avait 1 honneur de porter au côté. Il se rendit cependant aux instances de Mondory, et n'eut pas lieu de le regretter ; nous non plus.
Tristan choisit pour sujet de sa pièce la touchante histoire de Mariamne, qui avait inspiré déjà une tragédie au vieil Alexandre Hardy. Voici la donnée que les deux poètes ont trouvée dans les Antiquités judaïques de l'historien Josèphe, très lu et très goûté au xvii^ siècle ; il descendait, comme l'infortunée Mariamne, desprinces Âsmonéens, des valeureux Machabées.
HéRode, un aventurier, un soldat de fortune, s'est élevé au trône de Judée, et, par amour autant que par politique, il a épousé la jeune et belle Mariamne, petitefille, par sa mère Alexandra, du roi dépossédé Hyrcan. Tristan n'a pas jugé utile d'expliquer tout cela à un public auquel l'histoire de Mariamne était très familière ; mais il se pourrait bien qu'elle vous le fût moins, et je crois devoir, pour que l'œuvre vous semble claire, insister quelque peu sur les faits qui forment l'avantscène. Pleine de dédain, de dégoût même, pour la basse origine de l'usurpateur, la fière et très chaste Mariamne n'aima jamais l'époux qui l'adorait. Elle avait un frère, Arislobule, très populaire à cause de ses dix-huit ans, de sa beauté et de ses malheurs. Redoutant pour lui-
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même celle popularilé, le lyran ordonna à ses amis de se baigner avec le jeune homme, el, en feignanl de jouer avec lui, de le noyer. Puis il pleura abondamment son beau-frère, et lui fît de magnifiques funérailles. Peu de jours après, il condamnait à mort l'aïeul de Mariamne, l'ancien roi Hyrcan, un vieillard de plus de quatre-vingls ans. Ces deux crimes changèrent en haine le mépris de Mariamne pour Hérode.
Cependant, Auguste ayant invité le tyran à venir justifier devant lui sa conduite, Hérode, avant de partir, commanda secrètement à l'un de ses favoris, Soème, de faire périr Mariamne, si lui-même était frappé par Auguste : il ne supportait pas la pensée que celte femmç, qu'il aimait du plus violent et du plus insatiable des amours, pourrait, lui mort, appartenir à un autre. Croyant apaiser la reine irritée, Soème lui révéla cet ordre sanguinaire, dans lequel il voyait une preuve d'amour. Mais Mariamne prit fort mal la chose, et, au retour d'Hérode, ne lui dissimula plus l'aversion morale et physique qu'elle éprouvait pour lui. De son côté, la sœur d Hérode, Salomé, que blessaient chaque jour dans son orgueil de parvenue les dédains de la reine, cherchait à la perdre dans l'esprit du tyran, et multipliait contre elle les faux rapports et les accusations mensongères. Enfin elle suscita un échanson, qui vint déclarer au roi que Mariamne l'avait chargé de verser dans la coupe de son mari un philtre d'amour. Soupçonnant aussitôt une tentative d'empoisonnement, Hérode fait mettre à la torture l'eunuque de Mariamne, et apprend ainsi que Soème a trahi sa confiance ; alors une jalousie furieuse s'empare du malheureux: si Mariamne a pu arracher à Soème ce terrible secret, c'est quelle s'est donnée à lui. Il fait sur-le-champ exécuter Soème,
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et assemble ses plus familiers amis pour juger l'empoisonneuse. Il l'accusa avec une telle violence que tous ceux qui étaientprésentslacondamnèrentà mort, voyant bien qu'il le voulait ainsi. Le roi hésita quelque temps à faire décapiter celle qu'au fond de son cœur il aimait encore, tout en la croyant coupable. Enfin Salomé, lui montrant le peuple prêt à se soulever en faveur de Mariamne, lui arracha l'ordre d'exécution. Mais, à peine Mariamne fut-elle morte qu'Hérode tomba dans la plus violente douleur ; sa raison même s'altéra, tellement que bien souvent, ditJosèphe, il commandait à ses serviteurs d'appeler sa femme Mariamne, comme si elle eût été encore en vie.
L'admirable sujet de drame passionnel, Messieurs ! Il est si beau qu'on prend, aujourd'hui encore, plaisir à lire la vieille Mariamne d'Alexandre Hardy, bien qu'elle soit écrite du plus épouvantable des styles, et qu'elle suive gauchement l'histoire pas àpas. Tristan, lui, tout en respectant l'histoire aussi scrupuleusement que l'exigeaient les spectateurs d'alors, a construit sa tragédie d'une façon toute personnelle, et, dès son début, il s'est révélé veiitablement homme de théâtre. Il a su, beaucoup mieux que Hardy, dégager les principaux éléments du drame, et couper adroitement ses actes de façon à soutenir l'intérêt ; il a enfin modifié si habilement Tordre des faits historiques que, au lieu d'être des accidents fortuits, ils deviennent le résultat logique et inévitable des passions mises en jeu.
L'ouverture de la Mariamne est une des plus originales et des plus saisissantes quejeconnaisseau théâtre. Ce songe, que nous retrouverons dès lors dans toutes les tragédies classiques et pseudo-classiques, Tristan, avant de nous le conter, le fait en quelque sorte mi-
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mer sous nos yeux par son personnage. Hérode esf là, étendu sur son lit, dans un sommeil agité et fiévreux ; il se débat, lève le bras comme pour repousser un ennemi invisible, jette un cri, et s'éveille en sursaut, éperdu de colère et d horreur ; il apostrophe lombre d'Aristobule, qu'il a cru voir en rêve, et sous sa confiance affectée on sent percer une crainte secrète. Il a peur de sa solitude, il appelle, et à sa voix troublée accourent le capitaine des gardes, Phérore, frère d'Hérode, et Salomé, leur sœur. Jouée par Mondory, cette courte scène produisit une impression si profonde que Tristan a donné à son Osman une ouverture presque semblable.
Tout d'abord Phérore et Salomé, pour rassurer leur frère, se rient de ceux qui cherchent des présages dans les songes ; puis, voyant qu'ils peuvent tirer parti contre Mariamne du rêve terrible qui épouvante Hérode, ils lui montrent dans cette vision un avertissement du ciel, qui le met en garde contre les menées de sa femme. Mais contre eux Hérode défend Mariamne : il se plaît à voir dans les dédains de la reine simplement un effet de sa froideur naturelle :
Toute cette rigueur vient de sa chasteté,
et, confirmé dans son amour par les efforts mêmes qu'on fait pour l'animer contre Mariamne, ilappelleSoème, et lui donnel'ordre de faire venirlareine, dontil ne saurait plus longtemps rester éloigné : qu'importe, si elle a tenu les propos qu'on lui prête ?
Sa bouche, avec un seul baiser,
Quand elle aurait tout dit, pourra tout apaiser !
Mais Mariamne se révolte contre l'ordre du roi; elle se répand en plaintes contre le bourreau des siens, sans
voir, l'imprudente, que Salomé est là, qui l'épie et qui l'écoute. Alors se joue entre les deux femmes une scène excellente et très neuve dans une tragédie, sur laquelle j'appelle toute votre attention. Élevé au Louvre même, avec les enfants de Henri IV, Tristan a vu la cour d Hérode à travers celle de Louis XIII, et il nous montre à Jérusalem des pages, des demoiselles d'honneur, des gentilshommes de la chambre, des chevaliers d'honneur, et l'étiquette de la cour de France. Il y a plus : il est impossible qu'en peignant Mariamne il n'ait pas songé à la reine Anne d'Autriche elle-même. Toute la cour avait connu une scène odieuse, dont le Louvre avait été le théâtre. Excité par sa mère, Marie de Médicis, Louis XIII avait accusé la reine de vouloir attenter à ses jours afin d'épouser Monsieur, et il avait imposé à sa femme l'humiliation de comparaître devant son conseil pour se justifier. Anne d'Autriche refusa de se défendre, et se contenta de répondre sur un ton méprisant qu'en épousant le duc d'Orléans au lieu du roi elle n'aurait point assez gagné au change. C'est l'attitude hautaine que vous verrez tout à l'heure à. Mariamne dans l'acte du jugement. Eh bien I surveillée, espionnée, attaqu-^e par sa belle-m'Te, la fière Anne d'Autriche ne pouvait se venger qu'en accablant des marques de son dédain, elle, petite-fille de Charles-Quint, la fille de ces marchands enrichis qui s'appelaient les Médicis. Elle s''est jouée souvent alors, au palais de nos rois, la jolie scène que Tristan n'a trouvée ni dans Josèphe, ni dans Hardy, et qu'il a placée au second acte de sa Mariamne. La reine traite avec une arrogance froide la sœur de l'usurpateur ; elle la laisse debout devant le fauteuil où elle-même vient s'asseoir ; et alors commence, entre les deux ennemies, un duel de mots à
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double entente admirablement réglé, où chaque réplique frappe et blesse, où, sous l'ironie souriante de la forme, on sent gronder une haine sourde, prête atout. Et, en effet, à peine Mariamne s'est-elle rendue chez le roi, bien résolue à lui signifier qu'ils seront désormais étrangers l'un à l'autre, que Salomé donne à l'échanson, payé par elle pour accuser Mariamne, ses dernières recommandations. Elle appuie auprès d'Hérode Taccusation, et le roi, encore tout irrité des mépris que Mariamne vient d'opposer à ses tendresses, fait instruire le procès de la reine, etcommande à l'échanson de se tenir prêt à comparaître. L'action est engagée, et l'acte se termine d'une façon très saisissante.
Le troisième acte est d'un dessin admirable, et renferme une scène qui est de toute beauté. Condamnée par les juges, sur la décision desquels a pesé la volonté d'Hérode, Mariamne se réjouirait d'échapper par la mort à l'odieux amour du tyran, si elle ne devait pas laisser d'innocents orphelins. A cette pensée elle verse quelques larmes, et ces belles larmes troublent profondément le cœur d'Hérode. Il écarte le tribunal ; il pardonne à celle qui a voulu le tuer et qu'il aime toujours. Alors l'imprudente Mariamne laisse échapper la parole qui va la perdre : elle sait qu'Hérode avait donné l'ordre de la faire périr, s'il tombait lui-même sous la justice d'Auguste. « D'Auguste ? » Sur ce cri d'Hérode la scène évolue brusquement. Pour que Soème ait trahi un pareil secret, il faut que la reine ait été sa maîtresse ! Et déjà Hérode a oublié l'accusation d'empoisonnement devant le soupçon d'adultère. Une jalousie forcenée le torture : tandis qu'on emmène en prison Mariamne, il essaie d'arracher à Soème enchaîné l'aveu qui fera tomber la tête de la reine ; et, porté par ses dénégations
au paroxysme de la fureur, dans un langage de l'énergie la plus brutale, il donne ordre qu^on le traîneau supplice, lui et l'eunuque de la reine, qu'on vient d'amener tremblant à ses pieds. Acte dramatique s'il en fut, dont toutes les péripéties, savamment ménagées, sont exclusivement produites par les mouvements contraires de la passion d'Hérode.
A cette explosion de rage succède, comme il fallait s'y attendre, un abattement mélancolique. Hérode voudrait encore pardonner à la coupable ; il le peut sans honte, car, si elle l'a voulu empoisonner,
L'adultère n'est pas trop bien vérifié : Soème, en expirant, s'en est justifié.
Et timidement il insinue que la détention perpétuelle serait peut-être pour Mariamne un supplice plus cruel que la mort, lui qui s'indignait tout à l'tieure contre un juge trop porté à une indulgence relative. Il faut que Phérore et surtout Salomé, déployant toute leur habileté haineuse, fassent valoir auprès du roi les considérations politiques les plus puissantes pour qu'il se décide à donner l'ordre d'exécuter la sentence.
A peine l'a-t-il donné, cet ordre, qu'il désirerait le révoquer; mais Salomé n'a point perdu de temps : l'innocente Mariamne est déjà morte, et, à cette nouvelle, Hérode, déchiré par les remords, tombe dans le plus violentdésespoir : il veut se tuer ; il accable d'imprécations terribles les Juifs, qui ne vengent pas, sur le tyran qu'il est, leur reine légitime ; il chasse, avec des menaces furieuses, Phérore et Salomé ; et puis il oublie que Mariamne est morte, et la réclame ; et tout à coup une vision la lui figure dans le ciel :
On voit un tour de sang dessus sa gorge nue.
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11 lui demande pardon ; il pleure ; il veut la rejoindre, ses mains battent l'air, et il retombe lourdement entre les bras des gentilshommes de sa maison.
Ainsi la tragédie a été conduite dune marche sûre jusqu'fi son dénouement nécessaire par les passions opposées des principaux personnages.
Je ne vous dissimulerai pas cependant que Ton a pu relever jusqu'à trois fautes dans le plan de la. Mariamne.
Dans l'exposition, Phérore fait au tyran, pour calmer l'inquiétude oîi il le voit, une bien amusante dissertation médicale sur les causes des songes ; elle repose sur les théories d'Âmbroise Paré, et l'abbé d'Aubignac et Scudéry en admiraient fort la science profonde. Cette influence des quatre humeurs que la médecine reconnaissait alors dans l'homme : le sang, le flegme, la bile jaune et la mélancolie, Molière d'ailleurs, ce grand ennemi des médecins, l'admettait lui-même, et dans le Misanthrope ou V Atrabilaire amoureux il s'en est servi pour nettement opposer Alceste à Philinte :
Mon flegme est philosophe autant que votre bile.
Mais il faut bien dire aussi, avec l'abbé d'Aubignac, que cette dissertation de Phérore, si vantée, fait longueur et impatiente le spectateur, pressé qu'il est d'entendre le récit du songe dont il voit Hérode si troublé. La deuxième faute est plus grave. Tristan, ayant très adroitement resserré en trois actes les quatre premiers actes de la Mariamne de Hardy, s'est trouvé embarrassé pour « fournir », comme on disait alors, son quatrième acte. Heureusement Josèphe lui indiquait deux scènes, dont il a tiré un assez bon parti, bien que la seconde soit fort étrange. La mère de Mariamne, la très politique et très prudente Alexandra,
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craignant d'être enveloppée dans la ruine de sa fille, vient se placer sur le chemin de Téchafaud, et, quand Mariamne s'avance pour l'embrasser avec de douces et touchantes paroles de consolation, elle a le triste courage de la repousser, de l'accabler d'injures et de lui reprocher hautement le crime dont elle la sait innocente. La situation est dramatique, et la sortie de Mariamne, qui a compris la ruse de sa mère, d'une simplicité et d'une grandeur admirables. Mais il n'avait jamais encore été question d'Alexandra dans la pièce ; nous ignorions son existence ; aussi, quand cette vieille dame, inconnue de nous, vient, la main appuyée sur le poing de son chevalier d'honneur, nous révéler la haine qui l'anime contre Hérode, et brusquement s'écrie :
0 grand Dieu ! je t'invoque au fort de ma misère. Veuille prendre la fille et conserver la mère !
cela est si inattendu et si brutal que nous faisons un sursaut d'étonnement. Très effrayée de voir que rien dans la pièce n'a pu faire prévoir une situation si neuve et si extraordinaire, la jeune fille qui est chargée du rôle très court, mais très difficile, d'Alexandra, m'a demandé de vous parler de cette scène ; et je le fais d'autant plus volontiers qu'aucun exemple ne vous saurait mieux montrer la nécessité des préparations au théâtre.
La troisième faute que l'on a relevée dans la Mariamne ne m'en paraît pas une, à moi, je vous l'avoue. « 11 faut, dit Corneille, réserver au cinquième acte toute la catastrophe, et même la reculer vers la fin autant qu'il est possible. L'auditeur, qui la sait trop tôt, n'a
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plus de curiosité, et son attention languit durant tout le reste. Le contraire s'est vu dans la Mariamne, dont la mort, bien qu'arrivée dans Tintervalle qui sépare le 4« acte du 5% n'a pas empêché que les déplaisirs d'Hérode, qui occupent tout ce dernier, n'aient plu extraordinairement ; mais je ne conseillerais à personne de s'assurer sur cet exemple. Il ne se fait pas des miracles tous les jours. » Il me semble, Messieurs, que Corneille ne s'est pas rendu compte des raisons pour lesquelles toute celte fin de la Mariamne demeure si pathétique, bien que nous soyons instruits déjà de la mort de la reine : le principal personnage de la tragédie, en effet, ce n'était pas cette sorte de martyre, qui a trouvé dans la mort une délivrance ; c'est son bourreau, qui l'a tuée parce qu'il l'adore, et qui mourra parce qu'il l'a tuée. Et la preuve que le récit de la mort de Mariamne est beaucoup moins fait pour émouvoir directement le public que pour lui mettre sous les yeux l'effet produit surHérode par le supplice de sa femme, c'est que dans cette longue narration Narbal ne craint pas de donner place à cette même entrevue de Mariamne et d'Alexandra, que les spectateurs ont applaudie sur la scène au quatrième acte ; mais chacun de ces détails enfonce plus profondément la lame qui déchire le cœur d'Hérode ; et ses fureurs et sa folie, dont Racine se souviendraau dernier acte d'4ndromaque et dans le récit final de Britannicus, ne semblaient pas trop longues, parce qu'on les attendait, parce que le poète les avait su faire désirer. Il n'y avait donc pas de miracle, parce que, dans ce cas tout exceptionnel, il n'y avait pas eu de faute ; et il n'y avait pas eu de faute, parce que toute la pièce avait préparé ce dernier acte. Quand Mondory le jouait, dit un écri-
vain du xviie siècle (1), « le peuple ne sortait jamais que rêveur et pensif, faisant réflexion à ce qu'il venait de voir, en quoi on a vu quelque crayon de ces fortes impressions que faisait autrefois la tragédie grecque ».
Ce rôle superbe, mais écrasant, Mondory ne le joua que du printemps de 1636 au mois d'août 1637 ; il tomba, un jour, frappé d'apoplexie en scène, tandis qu'il prononçait les foudroyantes imprécations d'Hérode contre les Juifs, de la difficulté desquelles les célèbres imprécations de Camille, directement imitées de la Sophonisbe de Mairet, ne vous peuvent donner aucune idée.
Comme le Cid, dont elle balançait le jeune succès, la Mariamne survécut à ce coup, qui l'aurait pu tuer. L'intérêt du sujet, l'habileté avec laquelle est dessiné le rôle de l'astucieuse et vindicative Salomé, le Jago de cet autre Othello qu'est Hérode, l'élégance toute racinienne des stances et d'une prière de Mariamne au IV* acte, une élude déjà très pénétrante de l'amour et de la jalousie, un dénouement très pathétique, tout cela réuni assura à la Mariamne de Trisitan une vogue de près d'un siècle, et J.-B. Rousseau, en 1731, se flattait encore de la faire réussir au théâtre, en la retouchant un peu, alors que venaient de tomber les Mariamnes de Voltaire et de l'abbé Nadal.
Ce n'est pas la Mariafnne revue par J.-B. Rousseau que vous allez entendre, Messieurs. Il l'a trop habillée à la mode du xviii« siècle, remplaçant fréquemment une expression pleine de vérité et d'énergie par la plus
(1) Le P. Rapin, Réflexions sur la Poétîijue iVArislote (1614), liv. II, art. XIX.
LA MARIA3i.NE DE TRISTAN l'hERMITE 107
banale des périphrases. 11 m'a paru que cette tragédie Louis XIII devait être représentée devant vous à peu près telle qu'elle avait été composée. Le Cid, écrit tandis que se jouait dans tout l'éclat de sa nouveauté la tragédie de Tristan, vous a d'ailleurs familiarisés avec ce bizarre mélange de vulgarité naturelle et de préciosité acquise, qui caractérise le style de l'époque. Seulement, comme Tristan nous dit lui-même qu'il a recherché dans sa Mariamne, et dans cette tragédie-là particulièrement, la vérité et le naturel, il nous a paru que nous pouvions élaguer sans scrupule certains morceaux précieux, purs hors-d'œuvre, qui semblaient plaqués pour faire pousser des Ah ! d'admiration à l'hôtel de Rambouillet, et qui auraient produit sur vous une tout autre impression. J'ai pensé au contraire qu'il fallait conserver soigneusement certaines expressions basses et communes, qui étalent des traits de caractère :
Il mordra l'hamef-on sans s'en apercevoir... Je vais donner le branle et pousser à la roue... L'occasion parait : prends-la par les cheveux... Je trouve que ce philtre est de mauvaise odeur.
Tous ces vers sont dans le rôle de Salomé, la parvenue, que le poète voulait opposer à la fille des rois.
J'aurais voulu maintenir aussi certains détails, qui achevaient de dater l'œuvre, et lui conservaient son cachet très particulier : Hérode s'est-il évanoui, son capitaine des gardes lui veut jeter de l'eau sur le visage ; Alexandra a-t-elle horreur de l'odieuse comédie qu'elle vient de jouer, son repentir s'exprime par ce vers étrange :
Je vais me mettre au lit, ou plutôt au cercueil.
i08 bEVANT LE RIDEAU
C'est que, Mesdames, un usage du vieux temps n'était pas encore entièrement oublié, qui voulait qu'on prît le lit comme aujourd'hui l'on prendle deuil (1). Quand, en 1456, était mort le duc deBourbon, sa fille, M'"'= de Charolais, resta six semaines étendue surson lit à recevoir les compliments de condoléance. « Je vais me mettre au lit )', signifiait donc pour Alexandra : « Je vais déclarer hautement que j'avoue ma fille, dussé-je payer de ma tète cet aveu », et ce sentiment nous réconciliait un peu avec elle. Mais les artistes ont craint que, malgré les explications du conférencier, ces détails, aujourd'hui si extraordinaires, ne vous fissent sourire, quand ils se présenteraient. Après n'avoir pris d'abord à la vieille tragédie qu'un intérêt de curiosité, ils ont trouvé, pendant les répétitions, que de la vétusté du langage se dégageaient des sentiments assez émouvants et assez beaux pour que la Mariamne pût encore exciter la terreur et la pitié, et ils m'ont demandé de retrancher la courte scène de l'eunuque et tous les détails qui risquaient trop de détruire l'unité d'impression. Voilà comment la Mariamne va. être représentée devant vous, nullement modifiée dans sa contexture ou dans son vieux langage, mais allégée d'environ trois cents vers.
En revanche, elle va vous être montrée, non pas dans des décors successifs, comme lorsque Louis XIV, qui aimait beaucoupla tragédie de Tristan, se la faisait jouer à
(!) Dans IHypoconcït-iaque ou le Mort amoureuj\ tragi-comédie écrite en 1628 par Rotrou sur une liistoire véritable, on voyait au 1V« acte Cloridan étendu sur son lit, dans le deuil où l'avait plongé la mort de Perside ; et Tristan dans ses Lettres mêlées (1642) fera dire encore à Dorinde (p. 291) : « Je m'en allai me mettre au lit pour y pouvoir secrètement soupirer et pleurer mon aventure. »
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Versailles, avec la veuve de Molière dans le rôle de Salomé, mais dans le décor à compartiments, où elle fut donnée pour la première fois sur le théâtre du Marais, a u printemps de 1636. 11 me reste à vous parler de cette intéressante reslitulion, dont M.le directeur de TOdéon a pris l'initiative et m'a prié de m'occuper avec lui. Quand les Confrères de la Passion s'étaient établis, en loiS, à Ihôlel de Bourgogne, ils avaient été contraints par l'étroitessedela scène à modifier le système compliqué de décoration dans lequel ils représentaient les Mystères. Mais cette scène, pour être réduite, ne l'était pas au point qu'on n'y pût encore dresser plusieurs mansions, c'est-à-dire plusieurs compartiments distincls, avec des décors séparés et figurant des endroits divers. Le nombre ordinaire de ces mansions, quelquefois dépassé, était de cinq: une au fond, et deux de chaque côté, celles ci ne faisant point face aupiîblic, mais se faisant face les unes aux autres, à peu près comme des personnes qui vont danser un quadrille.
C'est ainsi que vous voyez ici. Mesdames, au fond, la salle du trône, celle où va siéger, au troisième acte, le tribunal qui condamnera Mariamne.
Au premier plan, à votre gauche, ce lit vous a indiqué déjà que vous aperceviez la chambre d'Hérode. En face, à votre droite, est celle de Mariamne. Ces deux chambres sont, vous le voyez, ouvertes non seulement du côté du public, mais encore du côté de la scène ; c'était afin que les spectateurs, assis à droite et à gauche de la salle, qui avait la forme d'un carré long (1), pussent voir parcelle ouverture toute l'éten-
(l) Le théâtre de la Porte Saint- Martin vient de restituer la salle de l'hôtel de Bourgogne pour le premier acte de Cyrano de Bergerac. A l'un des bouts de cette salle, obscure, mal aérée,
due du théâtre. Mais, pour les acteurs, la cloison enlevée existait toujours ; ils étaient censés ne pas se voir d'une chambre dans l'autre, comme, dans Indiana et Charlemagne, ou bien au second acte de la Vie de Bohême, où la scène est coupée en deux par une cloison perpendiculaire à la rampe, sont censés ne pas se voir les acteurs qui s'avancent jusqu'à la rampe, tandis que la cloison s'est arrêtée naturel'ement à l'endro t où tombe le rideau. C'est par la même convention que les spectateurs du xvii* siècle voyaient une cloison complète dans la très basse balustrade qui fermait les compartiments ; dans cerl aines scènes, où la convention aurait paru trop difficile à admettre, il arrivait quelquefois qu'on fermât la baie par un rideau. Si la chambre était élevée d'une ou deux marches, cela voulait dire qu'elle était au premier ou au second étage, et la baie devenait une fenêtre : facile était, vous le voyez, l'ascension des balcons pour les dons Juans obèses et pour lesRoméos ventrus.
Au second plan, vous avez à votre droite la prison, à votre gauche la porte par laquelle Mariamne sera menée au supplice.
Mais le milieu de la scène, me demanderez-vous,
incommode, était la scène, assez étroite ; en face, une galerie où pouvait s'asseoir une partie du public ; sur les deux côtés un rang de loges pour les précieuses, qui, si elles étaient fort bien vues, voyaient fort mal. Dans le bas s'étendait un vaste espace sans sièges d'aucune sorte : le parterre. Là, suivant le succès plus ou moins grand des pièces jouées, les spectateurs, ou se promenaient à l'aise, ou, grâce à l'étonnante compressibilité du corps humain, se serraient les uns contre les autres en une masse invraisemblablement compacte. Au sein de cette foule attentive, mais houleuse, les coupe-bourses exerçaient facilement leur métier lucratif ; et il n' était pas rare non plus d'y voir éclater des querelles et des rixes parfois sanglantes.
LA MARIAMNÈ DE TRISTAN l'hERMITE lll
que représenle-t-il ? Rien, ou, si vous Taimez mieux, tout. 11 représentera, dans Mariamne, tantôt la salle du conseil, tantôt une prolongation conventionnelle des chanmbres, beaucoup plus petites au Marais que celles, que vousvoyez icijd'IIérodeetdeMariamne, tantôtla rue par laquelle Mariamne sera conduite de la prison à léchûfaud ; et voilà même comment l'ensemble de cette décoration bizarre, mais néanmoins assez jolie, peut se trouver encadré d'arbres.
IVl est bien, Messieurs, le décor dans lequel fut jouée la Mariamne de Tristan ; il différait de celui de la Mariamne de Hardy sur un point: au second plan, à voire gauche, dans la première Mariamne, on avait la chambre de Salomé, à peine indiquée par deux ou trois portants et un siège, comme dans V Hypocondriaque de Rotrou. C'est parce qu'il avait besoin de ce compartiment pour placer la scène d'AIexandra que Tristan, resté fidèle, dans sa Mariamne^ et même dans sa seconde tragédie, Panlhée, à l'ancien système de décoration, a transporté dans la chambre de Mariamne l'entrpvue de Salomé et de l'échanson, et c'est pour y amener celte scène qu'il a dû faire, comme transition, la jolie scène des deux belles-sœurs, dont je vous ai entretenus.
Si nous n'avons pas une gravure du décor complet de la Mariamne de Tristan, les cinq parties dont il se compose sont empruntées à des documents très sûrs. Pour le compartiment du fond, on s'est inspiré de la belle estampe faite par Abraham Bosse pour servir de frontispice à la première édition de la Mariamne ; le frontispice gravé par Daret pour l'édition de 1045, et qui s'accorde très bien avec deux vers du manuscrit de la tragédie modifiés pour l'impression, nous a
fourni la porte qui est au second plan à gauche. Les trois autres compartiments ont été copiés sur les très intéressants croquis du décorateur de l'hôtel de Bourgogne, Laurent Mahelot, qui sont conservés à la Bibliothèque nationale, et dont le plus récent est de 1636, Tannée même où fut jouée Mariamne. La chambre d'Hérode est celle qui a servi pour la Bague de l'oubli de Rotrou ; celle de Mariamne vient du Trompeur puni de Scudéry ; la prison est celle de la Pandoste d'Alexandre Hardy,
Oh! ces prisons de l'Hôtel de Bourgogne, comme elles sont amusantes ! Le plus souvent, c'était une sorte de boîte ronde, comme ces colonnes qui portent aujourd'hui nos affiches de spectacles, et si étroite qu un seul acteur y pouvait entrer; il parlait par une toute petite fenêtre fermée de grilles : telles étaient les prisons dans la Belle Égyptienne et dans la Par- Ihénie de Hardy, comme dans le Ligdamon et Lidias de Scudéry. La prison était aussi étroite dans le CUtophon de du Ryer; mais la grille, fort grande et basse, laissait voir tout le corps de l'acteur. La prison de la Pandoste, que vous avez sous les yeux, était d'une grandeur exceptionnelle, et tenait la place de deux compartiments : c'est qu'elle devait contenir trois acteurs. Elle présentait cependant encore un inconvénient : « Ces grilles, dit Corneille dans YExamen de sa Médée (1635), qui éloignent l'acteur du spectateur, et lui cachent toujours plus de la moitié de sa personne, ne manquent jamais de rendre son action fort languissante. » Pour y remédier, on imagina de ne mettre des grilles que du côié de la scène, et de laisser le devant de la prison fermé par une grille purement idéale et conventionnelle. Qu'ar-