DETANT LE RIDEAU
cette épée et le désordre des vêtements et de la chevelure de Phèdre servent de preuves à l'abominable accusation. Après la mort de sa victime, Phèdre, égarée par la passion, vient murmurer des paroles d'amour et se tuer sur le corps défiguré d'Hippolyte, en présence du pauvre Thésée^ qui fait là un personnage plutôt piteux. Afin de se donner une contenance, il se livre alors à une occupation, qui est la plus étrange du monde. Il rapproche les uns des autres les morceaux de son fils infortuné, et s'essaie à reconstituer son corps : voici la main droite ; voici un pied ; voici le flanc gauche, etc. Reste un lambeau informe ; mais, comme il reste aussi une place vide, Thésée a l'intelligence de l'y déposer. Cet horrible et répugnant jeu de patience me paraît démontrer avec une évidence aveuglante que les tragédies attribuées à Sénèque n'ont point été écrites en vue de la représentation.
Vous allez voir, Messieurs, comment Racine a fait un choix judicieux dans les œuvres de ses modèles grec et latin : empruntant à Euripide la pathétique entrée de Phèdre mourante, ses déchirants aveux à sa nourrice, la grande scène entre le père et le fils, et le merveilleux du dénouement ^ empruntant à Sénèque le couplet enflammé dans lequel Phèdre laisse échapper devant Hippolyte les sentiments dont elle n'est plus maîtresse, enfin, comme le poète latin, se servant de répée du jeune homme pour fortifier l'accusation scélérate, et ramenant Phèdre au dernier acte pour justifier sa victime. Mais ce serait faire tort à Racine d'admirer seulement l'art savant et achevé avec lequel il a su adapter les uns aux autres ces fragments d'origines différentes, et en faire une belle statue de femme aux proportions irréprochablement harmonieuses. Le cœur
de Racine a opéré un bien autre prodige. Comme, d'après une légende, une larme de Prométhée tombée sur une statue d'argile l'avait amollie et en avait fait un homme, la marmoréenne statue de Phèdre s'est amollie sous une larme, qui a jailli du cœur sensible el chrétien du poète janséniste, et elle est devenue une créature humaine, une créature infiniment douloureuse, et, par là même, digne de compassion et de miséricorde.
Emportée tout entière par l'impétuosité de sa passion, la Phèdre de Sénèque n'avait guère d'autre pensée que de la satisfaire, et nul combat ne se livrait dans son âme. Si la Phèdre grecque a voulu mourir, c'est qu'elle redoutait Thésée, dans sa honte des excès où l'entraînait la volonté de la déesse Vénus. Elle sentait bien qu'elle faisait mal en lui obéissant, comme dsinsV Iliade le sentait Hélène, le jour où elle voulait s'enfuir du palais de Priam et rejoindre son mari Ménélas ; mais Phèdre ne pouvait pas plus résister à la déesse qu'Hélène, qui a vu Vénus se dresser au seuil du palais, implacable, et rejeter la fugitive sur la couche où lui tendait les bras Tamoureux Paris. L'amour, même coupable, ayant des autels dans la Grèce, la Phèdre d'Euripid& pouvait donc être honteuse d'avoir été choisie pour victime par une divinité mauvaise, mais elle devait se soumettre à sa volonté avec une résignation fataliste : religion singulièrement commode, remarquons-le en passant, pour les femmes grecques désireuses de s'abandonner à quelque fantaisie extra-conjugale. En donnant à sa Phèdre une conscience éclairée, en plaçant dans son cœur le sentiment chrétien du remords, Racine a, sans doute, commis un anachronisme ; mais comment songer à
lui reprocher cette faute heureuse, puisque, par elle, il a transformé le sujet et créé un drame tout nouveau, transportant Tinlérèt de la victime à la meurtrière, qui se voit avec épouvante entraînée, malgré elle, au crime par une force plus puissante que sa volonté, qui se débat lamentablement, qui souffre, qui pleure, et qui enfin, par sa mort expiatoire, commande une pitié mêlée de respect ? Le drame grec, tout religieux, et, par suite, peu fait, comme celui d'Iphigénie, pour toucher d'autres que des païens, est devenu ainsi un drame humain, tout vibrant et tout frémissant d'une émotion communicative, contre laquelle aucun cœur d'homme ne saurait se défendre.
Cette idée, si dramatique et si féconde, je sais bien que Racine Tavait trouvée indiquée dans la Sophon?56e de Mairet et dans un petit poème héroïque de cet Urbain Chevreau, au Scanderberg duquel il avait déjà sans doute emprunté le sujet de sa tragédie d'Amasie, aujourd'hui perdue ; je sais bien qu'il l'avait trouvée exposée dans un beau couplet du Bellérophon de Quinault :
Je connais ma faiblesse, et je l'ai condamnée... Ma chute ne vient pas de défaut de lumière. Je sens à mon secours ma raison tout entière. J'approuve ses conseils ; trop heureuse, en effet, Si le secours qu'elle offre était moins imparfait, Si ses conseils, trop vains quand l'amour est le maître, Savaient faire pouvoir tout ce qu'ils font connaître, Et si, montrant l'abîme où l'on se va jeter. Ils donnaient de la force assez pour résister ;
mais de cette idée, c'est dans sa sensibilité et dans sa piété seules que Racine a trouvé le développement génial, qui fait la plus grande beauté de sa Phèdre. A Trézène, sur la terrasse qui domine le rivage enso-
loillé de la mer, Phèdre, pâle comme un fantôme, les bras tombants et inerles, s'avance lentement, soutenue pnr sa fidèle OEnone, et vient s'asseoir, épuisée, sur un lit de repos. Elle a désiré revoir, une dernière fois, ce soleil, que saluent avant de mourir tous les héros grecs ; car Phèdre se laisse mourir de faim, et déjà nous voyons le châtiment volontaire, avant même d'avoir été instruits de la faute. Et pourtant que d'excuses à cette faute ! C'est d'abord l'hérédité. Phèdre est, comme l'a dit Hippolyte dans un vers que Gustave Flaubert, si sensible au rythme d'une phrase chantante, proclamait le plus beau de la langue française :
La fille de Minos et de Pasiphaé ;
et la chronique scandaleuse de la Crète nous a transmis les honteux égarements de sa mère. Phèdre est la sœur de cette trop crédule Ariane, que Thésée a séduite et enlevée, pour l'abandonner bientôt dans l'île de Naxos, où elle est morte, après avoir vainement essayé de se consoler — déjà 1 — par l'alcool. Phèdre appartient donc à une race que poursuit l'implacable colère de Vénus. Elle est née pour être, à son tour, un déplorable exemple delà toute-puissance de l'amour. Cependant la malheureuse a d'abord résisté avec courage à la passion qui l'envahissait. Quelle belle défense elle a faite ! Elle a prié, elle a chargé d'offrandes les autels des dieux; elle a feint de l'inimitié pour ce beau-fils qu'elle adorait ; elle l'a fait exiler par Thésée ; elle a cherché dans les caresses de ses propres enfants l'oubli de sa fatale passion ; et peut-être, parmi leurs baisers, allait-elle enfin retrouver le calme si doux d'autrefois, quand son mari — décidément, Grecs ou
Français, ils sont tous les mêmes ! — l'a remise en présence d'Hippolyle. Aussitôt son feu mal éteint s'est réveillé avec plus d'ardeur que jamais :
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée ;
et la pauvre Phèdre semble vaincue par les lois mystérieuses de l'hérédité, par la volonté inexorable des dieux, qui sert ici de couverture décente aux sens enfiévrés, enfin par l'inconsciente complicité de son époux. Mais, contre tant d'ennemis conjurés, il lui reste sa vertu. Et quand, à force de prières et de larmes, sa nourrice lui a arraché Ihorrible secret qu'elle voulait cacher dans la tombe, Phèdre termine la triste confession en affirmant sa résolution bien arrêtée de mourir. Quels sentiments une pareille scène peut-elle faire naître en nous pour l'infortunée, sinon une compassion profonde ?
Mais il faut que Phèdre renonce à mourir, et qu'elle déclare sa passion criminelle à Hippolyte, sans que nous perdions cette compassion qu'elle nous a inspirée. C'est ici que nous ne saurions trop admirer l'art délicat du divin Racine. Reprenant un ressort dramatique, dont vous l'avez déjà vu se servir fort adroitement dans Mithridate, ilrépand le bruitde la mort de Thésée. A qui va appartenir Athènes ? Au fils de Phèdre, à Hippolyte, ou bien à la fille des anciens rois, Aricie ? Œnone conjure Phèdre, dans l'intérêt de son jeune fils, de se laisser rappeler à la vie et de voir Hippolyte; en sorte que c'est le plus respectable et le plus sacré des sentiments, l'amour maternel, qui arrache Phèdre à la mort, et l'amène, au deuxième acte, en face d'Hippolyle.
D'une voix basse et tremblante, sans lever les yeux sur lui, elle prie le jeune homme de ne point haïr son fils à cause d'elle. Il lui répond quelques mois polis, et, au son de celte voix adorée, un frisson a secoué Phèdre tout entière ; son cœur bat plus vite ; et déjà, en justifiant sa conduite pour son beau-fils, en lui disant d'une voix attendrie :
Dans le fond de mon cœur vous ne pouviez pas lire,
c'est moins pour le fils que pour la mère qu'elle ose implorer la bienveillance d'Hippolyte. Enfin elle le regarde, et, à la vue de cette tête si chère, elle a soudain oublié son fils et tout le reste ; l'amour a étouffé tout autre sentiment dans son cœur égaré, et s'abandonnant, charmée, au délire de ses sens, elle laisse échapper l'aveu de sa passion dans un couplet superbe, qui est imité de Sénèque, mais que seul Racine pouvait imiter ainsi. Ce qui suit, par exemple, n'était pas dans la tragédie latine, et ce qui suit. Messieurs, est d'une beauté incomparable. Au cri d'horreur qu'a jeté Hippolyte la malheureuse Phèdre répond par un autre cri d'horreur :
Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.
Elle a pleine conscience de son crime involontaire ; elle s'accuse, elle se condamne ; et cependant, tandis même qu'elle s'accuse et se condamne, ses paroles, ses gestes trahissent tout le désordre des sens parlant plus haut que la raison. Elle essaie, presque à son insu, d'attendrir Hippolyte par le récit douloureux de ses souffrances ; elle sollicite plaintivement de sa pitié un regard ; et le mouvement qu'elle fait pour tendre sa
poitrine à l'épée vengeresse du jeune homme est à la fois le mouvement du criminel repenti qui se livre au châtiment et le mouvement irréfléchi, mais provocant, de la passion qui s'offre. Jamais, dans aucune littérature, la lutte triomphante des instincts brutaux du corps contre la pudeur délicate d'une âme vertueuse n'a été rendue avec plus de puissance dans le détail et de chasteté dans l'expression, d'une manière plus émouvante et plus dramatique.
Ici, Messieurs, l'admirable poète a placé une observation, qui est à la fois d'une grande vérité psychologique et d'une grande habileté dramatique. Un proverbe populaire dit qu'il n'y a que le premier pas qui coûte. Cette Phèdre, que nous avons vue lutter avec tant d'héroïsme contre sa passion au momeflt même où une force irrésistible la contraignait à la déclarer à celui qui en est l'objet, cette Phèdre, une fois dissipée la confusion de l'aveu enfin fait, dans le calme relatif qui suit la crise, envisage avec moins de dégoût son crime :
De l'austère pudeur les bornes sont passées.
J'ai déclaré ma honte aux yeux de mon vainqueur,
Et l'espoir, malgré moi, s'est glissé dans mon cœur.
C'est elle maintenant qui repousse les conseils raisonnables d'OEnone ; et voilà que, s'inclinant devant l'image de Vénus, elle appelle la vengeance de l'amoureuse déesse sur l'insensible Hippolyte :
Qu'il aime !
Rien de plus naturel et déplus vrai que ce mouvement. Et comme il va rendre plus dramatique la nouvelle péripétie qui se prépare ! Thésée n'est pas mort 1
Thésée arrive à Trézène ! Et soudain l'horreur d'un crime, dont sa passion ne voyait plus que la douceur espérée, se dresse à nouveau devant la conscience de Phèdre. Le remords se réveille dans son cœur vertueux : elle mourra plutôt que de vivre déshonorée. C'est alors qu'Œnone murmure à son affolement des paroles pernicieuses. Le premier mot de Phèdre est un cri de protestation :
Moi, que j'ose opprimer et noircir l'innocence !
Mais, à la vue d'Hippolyte accompagnant l'époux qu'elle a si cruellement outragé, elle se trouble, elle perd toute notion du bien et du mal : comme un navire désemparé s'abandonne à la tempête, elle dit à sa nourrice :
Fais ce que tu voudras, je m'abandonne à toi.
Ainsi, la noire calomnie, ce n'est point elle qui en a l'idée ; la fausse accusation, c'est Œnone qui l'entreprend : Phèdre n'est coupable que par la complicité de son silence.
Mais c'est encore trop pour le dessein de Racine, et, aux éclats de la voix de Thésée maudissant Hippolyte, il fait accourir Phèdre, au quatrième acte, dans l'intention de justifier l'innocence et de se perdre ellemême en déclarant la vérité. Ici se produit une troisième péripétie, qui amène une scène de la plus grande beauté. Thésée apprend incidemment à Phèdre qu'Hippolyte aime Aricie ; et, à cette nouvelle, une douleur non encore éprouvée, la jalousie, torture le cœur de la malheureuse :
Tout ce que j'ai souffert : mes craintes, mes transports, La fureur de mes feux, l'horreur de mes remords, Et d'un refus cruel l'insupportable injure. N'était qu'un faible essai des tourments que j'endure.
Ainsi, quand elle se réjouissait de l'insensibilité d'Hippolyte à la pensée que du moins elle ne se verrait point préférer de rivale, elle se trompait ! Hippolyte est sensible ! Il aime une autre femme ! Ah ! certes, Phèdre ne songe plus à se perdre pour le sauver ! La mort d'Hippolytc ne suffit même point à sa fureur jalouse: il lui faut la tète d'Aricie, et elle va la demander à qui? à Thésée, à son mari ! A ce mot, une lueur de raison se ranime en elle au milieu de cet égarement voisin de la folie; elle comprend l'énormité de son crime. Elle a horreur d'elle-même :
Misérable !
Elle veut fuir aux enfers ; et, soudain, elle recule épouvantée à l'idée que Mines, que son père, y juge tous les pâles humains. Abattue, brisée par la douleur, elle implore plaintivement le pardon paternel, et, dans ses plaintes, elle présente à Minos une excuse, qui se trouve être au contraire le cri de regret le plus déchirant qu"ait jamais poussé la passion :
Ilélas ! du crime affreux, dont la honte me suit, Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.
Mais, aux conseils éhontés de la désespérée CEnone, Phèdre se ressaisit définitivement et se retrouve : elle accable de reproches et d'imprécations la nourrice dévouée jusqu'au crime ; elle lâchasse, et porte à ses lèvres une coupe empoisonnée. Ainsi, après celte crise
terrible, lajalousie, qui avait conduit Roxane à l'assassinat, a conduit Phèdre à l'expiation.
Ce n'est point encore assez, au jugement de Racine, pour la purifier à nos yeux. Il veut qu'elle vienne, au dernier acte, non plus gémir amoureusement, comme la Phèdre latine, sur le corps d'Hippolyle, mais se grandir chrétiennement par l'humiliation d'une confession publique ; et quand, par un jeu de scèjie très ingénieusement imaginé ici, elle expire aux pieds de l'époux outragé, Thésée laisse tomber sur elle, comme une promesse de pardon et d'oubli, le pan symbolique de son manteau.
Qui d'entre nous, Messieurs, ne s'associerait à ce geste de miséricorde, et ne plaindrait avec Boileau,
la douleur vertueuse De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse ?
Si vraiment donc Racine, en écrivant Phèdre, a voulu prouver, comme le prétend l'abbé de Saint- Pierre, « qu'un bon poète pouvait faire excuser les plus grands crimes et même inspirer de la compassion pour les criminels », il faut convenir que Racine y a pleinement réussi.
Mais aussi nul ne pouvait mieux que lui y réussir, parce que, dans cette entreprise, son génie a été guidé et aidé par sa foi janséniste. Élevé par Messieurs de Port-Royal et nourri par eux des doctrines de Jansénius, Racine tenait, avec eux, que la libre volonté de l'homme a perdu, par suite du péché originel, sa vertu primitive, et que l'homme déchu a besoin que Dieu lui donne, pour l'éclairer et pour le soutenir contre les tentations, un secours surnaturel et tout gratuit, qui est la Grâce ; ceux à qui il le refuse sont im-
puissants à triompher de leurs passions, tout en en détestant les excès, impuissants à se sauver, quelque désespérés que soient leurs efforts vers le salut. Cette doctrine désolante, très rapprochée de l'hérésie calviniste, aboutit donc à une étroite prédestination. En vain Racine s'est brouillé avec Port-Royal, en vain son afTection blessée a lancé contre ses anciens maîtres les épigrammes les plus acérées et les pluspénétrantes, son cœur est resté imprégné de leur doctrine, et c'est la conception janséniste de Thumanité que nous retrouvons dans tout son théâtre : partout nous y voyons l'homme, livré sans défense à ses instincts et à ses appétits par une fatalité aussi inexorable que la fatalité antique, devenir l'artisan involontaire, et par conséquent digne encore de compassion, de sa destinée tragique, ^ais, nulle part, cela n'est aussi sensible que dans Phèdre. C'est que déjà, Messieurs, las des passions mondaines, Racine revenait à la foi de son enfance et aux hommes vertueux qui l'avaient développée dans son âme. C'est singulièrement rapetisser le caractère du poète que donner pour cause à sa conversion le dépit que lui aurait inspiré la cabale montée contre sa Phèdre. Quand il a composé Phèdre^ Racine était déjà à moitié converti ; les preuves en éclatent partout dans la tragédie même et dans la Préface ; partout, dans le rôle de Phèdre, se montre l'austère morale des jansénistes, qui, désespérant toujours de leur salut, essayaient d'appeler sur eux par des humiliations constantes le bienfait divin de la Grâce, et regardaient la seule pensée du crime avec autant d'horreur que le crime même. Un homme de beaucoup d'esprit, à côté duquel j'assistais dernièrement à une représentation de Phèdre^ exprimait avec vivacité son admiration
après la merveilleuse scène qui termine le quatrième acte : « Et pourtant, ajoutait-il avec un léger sourire, voilà beaucoup de bruit pour rien ! » Mon aimable voisin. Messieurs, n'était pas un janséniste. Pour les stoïciens chrétiens de Port-Royal, toujours hantés de la terreur des éternels supplices, il n'y avait pas de péché véniel : toujours ces saints traînaient l'enfer après eux, suivant le mot de Bossuet, et, à son lit de mort, la crainte de l'enfer faisait trembler l'admirable Mère Angélique, « comme le criminel auprès de la potence, au moment même de l'exécution ». Et c'est là ce qui rend pour moi émouvant entre tous le rôle de Phèdre: c'est que c'est celui de tout son théâtre où Racine apeut-ètre mis le plus de sa propre personnalité ; c'est qu'à travers les plaintes douloureuses de l'héroïne je crois entendre crier le cœur du poète lui-même, qu'envahit déjà l'horreur de ce qu'il appellera, dans son testament, « les scandales de sa vie passée », et qui est déjà tout près de chercher dans les mortifications de la pénitence une faible espérance de salut.
Mais je m'aperçois que je ne vous ai guère parlé que de rhéroïne de la tragédie. C'est, Mesdames et Messieurs, que, dans les pièces de Racine, composées toujours avec l'art le plus savant, le principal personnage, le protagoniste, concentre toujours sur lui toute l'attention ; il n'y a jamais de rôle épisodique, jamais même un acteur qui ne soit indispensable au développement de l'action ; et les personnages secondaires y ont pour unique raison d'être de provoquer et d'accélérer les oscillations de la passion du protagoniste. On le remarque fort bien dans Phèdre^ où les actes 111 et V, desquels Phèdre demeure presque toujours absente, semblent un peu froids. Cependant la psychologie profonde
de Racine a su marquer de traits encore intéressants les quatre personnages secondaires qui étaient ici nécessaires à l'action: Œnone^la mauvaise conseillère de Phèdre; Hippolyte, l'objet de sa passion; Thésée,la cause de ses remords ; Aricie, qui enflamme sa jalousie.
Les deux personnages féminins sont même excellents.
OEnone est une de ces femmes simples du peuple, qui ne vivent que par le cœur, et que leur aveugle tendresse pour l'enfant qu'elles ont porté à leur sein rend capables de tous les dévouements, mais aussi de tous les crimes. Le rôle est vraiment beau, et très important. Aussi, contrairement à l'habitude, toutes les jeunes comédiennes se disputent-elles ce personnage de vieille confidente.
Il est fâcheux que le rôle d'Aricie soit si court. J'accorde volontiers que cette jeune princesse n'est pas beaucoup plus Grecque que Phèdre ; mettons, si vous voulez, que ce soit la plus aimable, la plus spirituelle, la plus avisée des petites-filles de la marquise de Sévigné. Mais vous n'en aurez pas moins, tous, les yeux d'Hippolyte pour « la charmante Aricie ».
Les rôles d'hommes sont moins heureux.
Celui de Thésée, par les nécessités inéluctables du sujet, est le rôle sacrifié dans toutes les tragédies qui ont été composées sur celte donnée. Mais les précautions mêmes que Racine a prises pour rendre Phèdre moins odieuse ont mis plus en relief la surprenante crédulité de Thésée, qui était dans ï Hippolyte d'Euripide un effet de la volonté de Vénus, et ont souligné ainsi d'un trait plus accusé ce qu'il y a d'inévitablement fâcheux dans le personnage. Il n'en demeure pas moins d'ailleurs de grande allure.
Hippolyte a perda également à passer de la tragédie d'Euripide dans celle de Racine. Il a conservé, il est vrai, cette tendresse respectueuse pour son père, qui lui donne la générosité d'épargner l'honneur de Phèdre et de se laisser opprimer sans l'accuser ; mais ce n'est plus cet original héros de la chasteté, dont la figure était si curieuse et si attachante. Sans doute il a longtemps été
L'implacable ennemi des amoureuses lois ;
longtemps, dans son farouche orgueil, il a eu « pour tout le sexe une haine fatale » ; mais ce temps est passé : il aime, et l'on ne se douterait guère que c'est pour la première fois, tant il ressemble aux autres amoureux de Quinault et de Racine, tant il sait déjà exprimer les sentiments de son cœur avec une élégante galanterie ! Il est vrai qu'il a eu dans Théramène le plus étonnant des gouverneurs.
C'est d'ailleurs une vieille connaissance à nous que Théramène. Treize ans auparavant, sous le nom d'Arba'e, il faisait l'éducation du prince d'Ithaque, et Molière nous Ta présenté, ainsi que son élève, à la cour de la princesse d'Élide. Il ouvrait la pièce par un petit discours, où, en vers d'ailleurs charmants, il faisait à son disciple l'éloge de la plus noble des passions, de celle qui
Traîne dans un esprit cent vertus après elle ;
et cette passion. Mesdames, c'était l'amour. Il concluait en disant au jeune prince :
Devant mes yeux, seigneur, a passé votre enfance, Et j'ai de vos vertus vu fleurir l'espérance :
Mes regards observaient en vous des qualités
Où je reconnaissais le sang dont vous sortez ;
J'y découvrais un fond d'esprit et de lumière ;
Je vous trouvais bienfait, l'air grand et l'âme fière ;
Votre cœur, votre adresse, éclataient chaque jour ;
Mais je m'inquiétais de ne voir point d'amour ;
Et, puisque les langueurs d'une plaie invincible
Nous montrent que votre âme à ses traits est sensible,
Je triomphe, et mon cœur, d'allégresse rempli,
Vous regarde à présent comme un prince accompli.
Ce don Juan sur le retour qu'était Thésée ne pouvait souhaiter pour son fils un meilleur gouverneur, et il a voulu attacher Arbate-Théramène à la personne du sauvage Hippolyte. Cette seconde éducation donne naturellement beaucoup de peine à notre précepteur, et rien n'est amusant comme de l'entendre rappeler par son élève au respect de son père, quand il s'apprête à réciter le catalogue, non pas des exploits guerriers, mais des exploits amoureux de Thésée. Enfin pourtant les efforts de Théramène sont récompensés, et il a la satisfaction de constater que son élève est amoureux.
Ainsi l'influence qu'à notre insu exercent sur nous l'époque et le milieu dans lesquels nous vivons est si grande que ce même Racine, qui sera, dans quelques mois, le plus austère des pénitents, dans cette même tragédie, où nous venons de surprendre les premiersindices de sa conversion prochaine, exalte encore à l'égal des victoires belliqueuses les victoires amoureuses, par flatterie pour l'amoureux Louis XIV, tout comme les courtisans qui riaient de la bonne duchesse de Navailles faisant griller le couloir qui conduisait de l'appartement du roi à celui des filles d'honneur de la reine !
Mais Théramène est moins fameux par son étrange cours de morale que par le long récit de la mort d'Hip-
polyte qu'il fait au dernier acte. Depuis les temps lointains où Hauteroche, et, après lui, le second mari de la Molière, le bonhomme Guérin, venaient^ coiffés d'une grande perruque à trois marteaux, déclamer cet énorme morceau, on a écrit, pour le condamner ou pour le défendre, au moins autant de pages qu'il compte de vers. Et, de fait, c'est le point faible de la tragédie.
D'abord, il jure un peu avec le reste de la pièce. Racine a eu beau envelopper adroitement sa tragédie d'une atmosphère fabuleuse ; il a eu beau multiplier sur les lèvres de ses personnages les allusions mythologiques, les métaphores et les périphrases de l'antique épopée : il n'en demeure pas moins vrai qu'il a transformé un drame rempli de merveilleux païen en un drame purement humain, et qu'il n'a pas même osé, conformément à la légende, faire descendre Thésée aux enfers. Dans ces conditions, le merveilleux, qui apparaît tout à coup au dernier acte de sa tragédie, détonne légèrement, et le dénouement ressemble à un dénouement postiche.
Ensuite, ce morceau célèbre est incontestablement trop long et d'une allure trop épique. Mais je me hâte de dire que ce récit était deux fois plus long et encore beaucoup plus épique dans les modèles que Racine avait sous les yeux. Si, chez lui, quelques détails dans la description du monstre et de la mort d'Hippolyte choquent parmi vous des critiques sévères, je les renvoie aux tragédies de Robert Garnier et deLaPinelière: ils y verront, ici, que le taureau a serait un géant même entre les baleines », et là
Qu'il avait au derrière une monstrueuse taille, Quis'armait jusqu'au bas d'une pierreuse écaille ;
ils y liront, ici, qu'un buisson a retenu en passant un des yeux d'Hippolyte, et là que,
Comme on voit un limas, qui rampe, aventureux, Le long d'un cep tortu laisser un tr?ic glaireux, Son estomac, ouvert d'un tronc pointu, se vide De ses boyaux traînés sous le char homicide (1);
et la comparaison leur fera mieux apprécier le goût si sûr de Racine et admirer davantage les beautés descriptives du récit un peu froid de Théramène.
Persuadé, avec raison, que ce récit vaut surtout par la versification et par le style, M. Albert Lambert s'attache à en souligner les coupes ingénieuses et les effets pittoresques par une diction savante, qui est le plus habile des commentaires. A côté de lui, M''^ Dauphin, qui a étudié le rôle de Phèdre avec son cœur, s'efforce d'en rendre, sans se ménager, la passion vibrante et frémissante, comme elle jouerait une pièce moderne. Et voici que, dans le rôle de Thésée, M. de Max, ravi de la musicale douceur des grands couplets raciniens, se plaît k les chanter, comme d'ailleurs Racine les faisait chanter à Champmeslé. Et peut-être vaudrait-il mieux que la représentation eût quelque chose de plus harmonieusement fondu ; de moi, puisqu'il s'agit d'une tragédie qui vous est familière à tous, je ne me plains pas que chacun d'eux l'ait ainsi interprétée comme il la sentait ; car rien ne saurait mieux vous montrer que, de quelque côté qu'on envisage cet incomparable chefd'œuvre, on y découvre et on y admire toujours de nouvelles beautés.
(1) Bidardit même qu'Ilippolyte a été trouvé «sans poux » ; mais c'est évidemment une faute d'impression.
LE THÉÂTRE DE REGNARD LES FOLÎES AMOUREUSES (l)
Mesdames, Messieurs,
Le 7 février 1653, uii enfant naissait, au centre de Paris, dans la boutique d'an marchand de saline, qu'emplissaient jusqu'à la voûte les barils de harengs saurs et les paquets de morues sèches, sous ces piliers des Halles, où jadis les Enfants Sans-Souci, tout de jaune et de vert habillés, le chaperon orné de grelots et d'oreilles d'ânes, faisaient par leurs dialogues égrillards rire à ventre déboutonné les bourgeois pansus et cossus. Penchée sur le barceau, une vieille devineresse, fort achalandée dans le quartier, déclara gravement que cepetitParisien serait un boncompagnon, aimant à tenir des propos salés et à boire sec ; et jamais horoscope ne fut plus judicieusement dressé ; car ce nouveau-né, Messieurs, c'était Jean-François Regnard, le
(1) Conférence faite à l'Ode'on
plus franchement gai de nos poètes comiques, le désopilant auteur du Retour imprévu, du Joueur et de ces Folies amoureuses, qui vont être représentées devant vous.
Comme jamais homme n'a plus mis de lui-même dans ses comédies que Kegnard, ou, plutôt, comme il n'y a mis que lui, car c'est lui que nous retrouvons sous le masque de chacun de ses personnages, lui partout, lui toujours, avec sa gaîté turbulente, éclatante, lyrique, épique, il me semble que le meilleur moyen de vous faire goûter pleinement la poétique boufFonnerie qui dans quelques instants brûlera ces planches, c'est de vous peindre d'abord le caractère original, indépendant,fantaisiste, de celui qui s'est tant amusé lui-même à l'écrire.
Chose curieuse, tandis que nombre d'auteurs dramatiques plus ou moins justement oubliés ont fait le sujet de thèses savantes soutenues en Sorbonne, nous n'avons pas une biographie sérieusement étudiée du célèbre Regnard. Heureusement il s'est raconté luimême à nous dans quelques parties de ses poèmes, dans une sorte de roman autobiographique, la Provençale, et dans des notes de voyages, jetées sur le papier sans aucun ordre et sans nul souci de la forme, mais amusantes à feuilleter comme l'album de croquis et d'esquisses où le peintre a donné corps aussitôt aux idées conçues par son esprit créateur.
En cette époque pieuse, où le carême était austère^ et où la marée n'arrivait pas souvent fraîche aux Halles, c'était un excellent commerce que celui des salaisons. Le père de Regnard put donc donner à son fils une très bonne éducation, et lui laisser à sa mort une fortune assez conside'rable. Libre à vingt ans de satisfaire son
humeur vagabonde et son goût pour les plaisirs, Regnard, emportant dans ses bagages un Rabelais et un Mathurin Régnier, partit pour lltalie, ce qui était alors une tout autre affaire que de prendre aujourd'hui un billet circulaire où le parcours italien Sud des Alpes se soude, à Modane et à Yintimille, au parcours français Nord des Alpes. La noblesse italienne a souvent passé pour pratiquer volontiers l'usure ; au xvii* siècle, elle transformait aisément ses salons en salons de jeu. Le jeune Regnard revint en France enrichi de dix mille écus gagnés aux cartes chez la marquise Angelini. Vous voyez qu'il n'eut pas besoin d'aller chercher bien loin le modèle de ce Joueur^ qui est son chef-d'œuvre, et qui fut tenu longtemps pour un véritable chef-d'œuvre. Comment tous les spectateurs, des deux sexes, n'auraient-ils pas eu pour Valère des yeux de complices, alors que le jeu était, en France aussi, le vice à la mode ? N'était-ce pas le temps où, pour perdre dans l'esprit du dévot Louis XIV la pauvre princesse d'Harcourt, ses ennemis imaginaientcetteruse diabolique de lui faire manquer la messe royale en lui proposant une partie de cartes ? le temps où la duchesse de la Ferté, oubliant la distance qui les séparait, réunissait bonnement tous ses fournisseurs autour dune table de lansquenet? Il est vrai qu'elle les trichait ; mais, disait-elle tout bas à celle qui devait être M^c de Staal : « c'est qu'ils me volent I »
La jeunesse est imprudente, et ignore qu'il y a des choses qu'il ne faut pas recommencer. Regnard, en 1677, retourna en Italie, et ce deuxième voyage se termina beaucoup moins heureusement pour lui que le premier. La publication procl^aine du journal qu'a écrit un de ses compagnons de captivité nous appor-
tera peut-être sur cette parlie de la vie du poète quelques révélations curieuses ; mais, jusqu'à plus ample informé, je crois qu'on peut accepter pour vrai dans ses principales lignes l'amusant roman de la Provençale. Sans doute, Regnard, pour se conformer au goût du temps, a grossi les événements, grandi les personnages, et répandu sur l'ensemble de son œuvre une couleur, très fausse, de galanterie héroïque et vertueuse ; mais sous ce badigeon il est aisé de distinguer encore la vérité, et l'on sent que Regnard a une violente envie de rire, quand il parle en duc de Nemours à la bourgeoise Provençale qu'il a guindée à la hauteur d'une princesse de Clèves.
C'est à Bologne, dans un tournoi, qu'il a rencontré son Elvire, et aussitôt la belle Arlésienne a tourné la tête à ce jeune éventé, comme une autre Ailésienne la tournera plus tragiquement au douloureux personnage d'Alphonse Daudet. Il faut dire qu'EIvire était adorablement jolie. « Son esprit éclairait dans ses yeux » ; elle avait « le je ne sais quoi, plus louchant mille fois encore que la beauté », et aussi, avec son accent chantant du midi, une telle tendresse dans la voix qu'il semblait toujours, quelque indifierente chose qu'elle pût dire, « qu'elle demandât le cœur ».
Un concours de circonstances, où le hasard a travaillé comme le plus expert des vaudevillistes, réunit sur un vaisseau anglais, dans la même cabine, Regnard, Elvire et son mari, M. de Prades, qui n'est pas de cette rencontre inopinée le plus heureux des trois. Le vaisseau quitte le port de Gênes, et cingle vers Marseille ; mais il n'y devait jamais aborder.
Dans son Oraison funèbre du duc de Beaufort.; le Marseillais Mascaron rappelle avec tristesse ces temps
cruels où il n'arrivait point de vaisseau qui n'apprît la perte de vingt autres, où les pirates barbaresques avaient l'insolente hardiesse de faire des descentes presque à la portée du canon des forts français, et où les promenades môme sur mer n'étaient pas sûres. Les corsaires croisaient plus volontiers dans le golfe du Lion pour capturer les barques qui revenaient de la grande foire de Beaucaire ; mais ils infestaient toute la côte. En vue de Nice, ils donnent la chasse au vaisseau de Regnard, et s'en emparent le jour même où l'on souhaitait sa fête au poète, le 3 octobre 1680. Une semaine après, les captifs étaient débarqués en Alger, à l'heure « qu'on allumait sur les mosquées les lampes qui brûlent pendant toutes les nuits du ramazan ».
Lorsque saint Vincent de Paul avait été pris en 1603 par les corsaires, il avait été, ainsi que ses compagnons, exposé à mille brutalités : on leur avait fait faire cinq ou six tours par les rues d'Alger, la chaîne au col, puis on les avait installés sur la place, où les marchands d'esclaves étaient venus les examiner comme des chevaux ou des bœufs à vendre, leur ouvrant la bouche pour regarder leurs dents, palpant leurs côtes, sondant leurs plaies, afin de voir si ellesn'étaient pas mortelles, les faisant marcher, trotter, courir, lever des fardeaux, lutter, pour éprouver leur force. Ou le récit de saint Vincent de Paul est plus sincère que celui de Regnard, — et je ne vous cache point que j'y vois de fortes présomptions, — ou les mœurs des Turcs s'étaient en moins d'un siècle bien adoucies, car Regnard et les autres captifs furent traités avec beaucoup moins de rigueur.
De Prades est emmené dans les terres par un certain Omar, et Regnard acheté par un Maure, nommé
Achmet Thalem, qui, sur l'espoir d'une grosse rançon, commettra l'impardonnable imprudence de laisser son esclave errer librement par la ville. Quant à la Provençale, sa beauté touche immédiatement le cœur du roi Baba-Hassan, qui la retient dans son harem, lui déclare galamment que sa servitude y sera si douce que la liberté Tétait moins, et donne l'ordre qu'on la conduise aussitôt au bain.
A la façon dont ce mot est amené, au coup et aux contre-coups qu'il produit, on sent déjà la main d'un homme de théâtre. Quel admirable finale pour le premier acte d'une opérette d'Offenbach ou d'Hervé : roucoulements de Baba-Hassan, terreur d'Elvire, encouragements des femmes du harem, fureur du mari, désespoir de l'amant, j'allais dire enfin railleries des gardes, oubliant qu'au sérail les gardes sont professionnellement muets! Tous ces effets dans un roman étaient interdits à Regnard ; mais il les a remplacés par un autre, qui est très amusant, et dont il a pouffé de rire tout le premier : « Je m'aperçois. Mesdames, que vous tremblez pour Elvire. Ce mot de Turc vous effraie ; cette disposition de bain vous alarme ; mais ne craignez rien : cette belle est en sûreté, et Baba-Hassan, qui possède toutes les qualités d'un parfaitement honnête homme, n'a pas moins de respect que de tendresse pour elle ; et, laissant à part le pouvoir de souverain, il essaie à se faire aimer par toutes les voies dont un amant se sert pour y arriver. »
Boileau, dans un Dialogue étincelant et écrit d'un style tellement scénique qu'il réussirait certainement beaucoup au théâtre, a fort malmené h s héros de roman en général et ceux de M"<= de Scudéry en particulier. Diogène y raconte à Pluton comment la mai-
LE TUÉATRE DE REGNARD * i247
tresse de Cyrus, Mandane, a été enlevée huit fois , mais il se hâte d'ajouter que « tous ses ravisseurs étaient les scélérats du monde les plus vertueux. Assurément ils n'ont pas osé lui toucher ». Et Pluton alors, avec un sourire ironique: « J'en doute ». J'avoue que je partage ce scepticisme à l'égard de Baba-Hassan et d'Elvire; mais la poétique du genre voulait que Baba- Hassan fût, malgré ce nom de vieux marcheur, le plus réservé et le plus respectueux des amants. Ne nous plaignons pas trop de cette tradition, puisque nous lui devrons le sultan de Zaïre, le charmant Orosmane.
Toutes les ruses qu'emploient pour se rejoindre deux amoureux séparés, Regnard et Elvire les emploient pour se retrouver, comme les emploieront Eraste et Agathe dans les Folies amoureuses : travestissements, billets tracés avec une épingle et lancés à l'aide d'une flèche, esclaves achetés, etc. Enfin, une belle nuit, Regnard enlève son Arlésienne dans une barque :
Voilà nos gens rejoints, et je laisse à juger
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines !
Plaisirs éphémères : dès le lendemain, les fugitifs •étaient repris et ramenés en Alger. Baba-Hassan accueillit Elvire en amant toujours passionné ; mais Achmet Thalem, furieux, tint désormais Regnard enfermé dans sa maison, où il lui donna les fonctions de cuisinier. Bien servi par ses dispositions naturelles, le poète fît dans l'art culinaire de merveilleux progrès, et c'est à ces années d'esclavage qu'il devra plus tard d'avoir une des tables les meilleures et, par suite, les plus recherchées de Paris. Cependant, en allant grignoter des sucreries dans la cuisine, les quatre femmes
d'Achmet Thalem remarquèrent la bonne mine du jeune chef, qui chantait toujours devant ses fourneaux, et bientôt, nouveau Joseph, il excita les fureurs d'une nouvelle M'"" Puliphar, Regnard était menacé du bûcher, tout simplement, quand l'arrivée de sa rançon le sauva. En même temps, renonçant à toucher le cœur d'Elvire, Baba-Hassan rendit à la belle la liberté. Rien n'arrêtait Elvire en Afrique, la nouvelle lui ayant été apportée que de Prades était mort de la peste dans le domaine d'Omar. Les deux amants s'embarquent donc pour la France et se fiancent dans le lazaret de Marseille.
Mais, tandis qu'ils s'apprêtent à célébrer leurs noces en la ville d'Arles, autre coup de théâtre, autre scène à faire, que Regnard file avec une ironie discrète et charmante : voici qu'un homme mal vêtu entre dans l'assemblée et se jette au cou d'Elvire. Le mari n'était pas mort, et l'excellent Baba-Hassan avait l'exquise délicatesse de le renvoyer à sa femme ; inutile de vous dire que l'ingrate Provençale ne lui sut aucun gré de cette nouvelle et vraiment intempestive attention. C'est par ce retour imprévu que finit le roman de Regnard, comme finissaient la Mère coquette de Quinault et tant d'autres pièces du même temps.
En une circonstance analogue, le Sévère de Potyeucte
s'en allait dans l'armée
Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée.
Mais Regnard avait bien trop d'esprit pour vouloir se faire tuer à vingt-six ans; il jugea préférable de voyager afin de s'étourdir ; prenant donc une escarcelle bien garnie, il partit avec MM. de Fercourl et de Corberon, le 26 avril i681, sans trop savoir où il irait.
Entre nous, je ne crois pas qu'il ait même éprouvé réellement le besoin de s'étourdir. Vous l'entendrez dire tout à l'heure, par la bouche de Lisette, que nul n'a autant de joie au cœur
Qu'un esclave qui sort des mains des mécréants,
— et il en pouvait parler à bon escient, — si ce n'est toutefois
Un époux, quand il suit le convoi de sa femme.
Quelque effort que j'y fasse, je ne découvre pas dans ce vers l'indice d'une vocation matrimoniale très prononcée. Regnard me paraît avoir surtout voyagé pour se distraire, au sens actuel du mot, c'est-à-dire pour s'amuser. Il aime les aventures de toutes sortes qui arrivent généralement à ceux qui voyagent ; et, avec cette belle humeur de la jeunesse que charme toujours l'imprévu, il a vite oublié les accidents inévitables, piqûres douloureuses des moustiques ou même voiture renversée dans un fossé boueux, dès que le postillon s'arrête en faisant claquer son fouet devant une auberge proprette, et qup, sur le seuil, apparaît une accorte hôtesse, hollandaise ou suédoise, dont la seule vue dit tout de suite au voyageur qu'il va trouver là, pour un soir,
Bon souper, bon gîte, et le reste.
Dans tous les cas, si sa douleur amoureuse était sincère, Regnard avait trouvé contre elle dans les voyages un remède assurément beaucoup plus efficace que la poésie, recommandée en pareil cas par Théocrite : car, d'étape en étape, on constate les symptômes de plus en plus significatifs d'une guérison prochaine : à Cambrai,
le voyageur note déjà que toutes les femmes sont belles ; en Flandre, la vue des béguines sous leur robe blanche et leur long manteau noir lui inspire des pensées qui n'ont rien d'édifiant ; à Amsterdam, il ne visite pas les lieux saints seulement, et, à Copenhague, les dames lui paraissent si spirituelles et si bien faites que, pour le décider à suivre sa route, on est obligé de l'assurer que les Suédoises ne sont pas moins charmantes que les Danoises. Il me semble que, si le cœur a été malade, il est bien guéri.
J'en trouve une autre preuve dans la curiosité même que Regnard porte à tout ce qu'il rencontre sur son chemin dans ce long voyage à travers l'Europe presque entière ; tout l'intéresse, les musées comme les mines, et l'entretien des savants comme celui des rois. Il ne va pas distrait et regardant en lui-même, comme ferait un homme absorbé dans une pensée triste; il ouvre les yeux tout grands sur les choses et sur les gens, toujours prêt à relever les objets singuliers qui le frappent et les traits de mœurs qui l'amusent. Avec le même soin tranquille que s'il rédigeait un guide, il inscrit qu'on peut voir dans le cabinet du roi de Danemark un ongle de Nabuchodonosor et un des enfants de cette comtesse de Flandre qui en eut autant que l'année compte de jours. En Pologne, il consigne la coutume bizarre de saluer les gens en les embrassant respectueusement sur la jambe. A Stockholm, il veut tout voir : il assiste à une exécution capitale, et il s'étonne que le condamné aille au supplice soutenu d'un côté par le ministre et de l'aulre par sa femme, qui, comme la femme du Médecin malgré lui, ne veut pas le quitter qu'elle ne l'ait vu pendu ; il va entendre l'oraison funèbre d'une cuisinière, que l'orateur a
distribuée en autant de parties que la bonne femme savait faire de ragoûts, l'excusant de les avoir parfois trop salés, parce qu'elle montrait ainsi « son peu d'attache aux biens de ce monde, qu'elle jetait en profusion ». Il s'assied au banquet que donne le roi de Suède afin de fêter la naissance de sa fille ; pour bien marquer sa joie, l'heureux père a entrepris de griser toute sa cour ; l'envoyé d'Angleterre, à seule fin de lui être agréable, se grise le premier ; tous les hommes l'imitent ; les dames ne veulent pas être en reste de politesse, et, vers la fin du repas, Regnard, dont la tête est solide, écrit que tout le monde déraisonne à la cour de Stockholm, ni plus ni moins qu'à la cour du roi Pétaud. Le 20 août 1681, nos trois voyageurs arrivent en vue de l'Océan glacial; ils se croient naïvement au bout du monde et le constatent par une inscription latine. Regnard fait-il alors le moindre retour vers le passé, et songe-t-il avec un serrement de C(Eur à l'énorme distance qui sépare la ville d'Arles du mont Metavara ? A cette minute, il n'a qu'une seule pensée, c'est qu'il est venu où les Lapons seuls étaient venus avant lui ; et il prophétise fièrement que son inscription ne sera jamais lue que par des ours. Prédiction menteuse d'ailleurs, car La Motraye l'a retrouvée et déchiffrée en 1718.
Ce difficile voyage en Laponie, qui a duré du 23 juillet au 27 septembre, que Regnard n'aurait pas voulu n'avoir point fait pour bien de l'argent, et qu'il n'aurait pas voulu recommencer pour beaucoup davantage, est celui de tous ses voyages qui a fourni au poète la relation la plus curieuse et plus intéressante (1). Ce n'est
(1) M. Théophile Cart vient de nous en donner la raison [Re-
pas que ses descriptions, assez ternes, puissent charmer beaucoup nos yeux habitués au coloris brillant des écrivains modernes, ni qu'il faille attacher beaucoup de prix aux renseignements qui lui ont été donnés en latin par des prêtres du pays sur la faune et sur la flore de ces contrées septentrionales ; mais les mœurs et les coutumes des Lapons ont, par leur contraste avec les mœurs et les coutumes du reste de l'Europe, excité la verve joyeuse de Regnard, et il lésa peintes, non avec les prétentions philosophiques d'un moraliste ou d'un sociologue, comme disait La Harpe, mais avec la gaieté spirituelle d'un vaudevilliste, qui, en appuyant sur le détail comique, le pousse à la charge sans le fausser ; ainsi le dessinateur, en accusant un ou deux traits bien choisis, dégage de l'individu le type, et fait non un portrait, mais uue caricature parfois plus significative et plus expressive qu'un portrait.
Aux premiers Lapons qu'il voit, Regnard éclate de rire. Il les trouve si grotesquesavec leurs jambes courtes, leurs longs bras, leur grosse tète, leur face plate, leur nez écrasé, leurs petits yeux, leur énorme bouche et la barbe épaisse qui leur pend sur l'estomac, qu il se refuse d'abord à reconnaître en eux ses semblables, et il déclare, avec une gravité bouffonne, que les Lapons sont les animaux qui approchent le plus de l'homme, .après le singe.
Mais, quand il pénètre dans leur intimité, tout ce
vue des Cours el Conférences du 3 mal 1900) : Regnard a traduit souvent, sans le dire, des chapitres entiers d'un voyage en Laponie, que Jean Scheifer venait de publier en latin, à Francfort, en 4673. Ainsi l'ouvrage réputé le plus original de Regnard ne l'est pas plus que les autres; mais il l'a fait sien en y mettant la marque de son étinceiante gaieté.
qu'il découvre le plonge dans une gaieté sans cesse renaissante.
Vous savez que, en vous recevant, les Espagnols vous disent: « Cette maison est à vous ». (J'ai d'ailleurs retrouvé les traces de cette coutume en France au début du xvu^ siècle.) Mais les Espagnols vous estimeraient fort mal élevés, si vous prétendiez voir dans cette parole autre chose qu'une simple formule de courtoisie, lien esltout autrement des Lapons, et leur respect pour les étrangers est tel que leur hôte commet envers eux la plus grande des impolitesses à ne pas prendre à la lettre leur phrase de bienvenue : « Ma maison est à vous ; ma femme est à vous ». Et Regnard de noter gaiement qu'il est des maisons en Laponie où l'on a vraiment du mérite à être poli.
Tous les usages de ces gens-là sont d'ailleurs saugrenus, de la naissance à la mort.
Croiriez-vous que la Lapone fait battre du tambour par un sorcier afin de savoir à quel sexe appartiendra son enfant, et que, pour fêler la venue du nouveau-né, elle avale un grand coup d'huile de baleine ? Si c'est une fille qui vient de naître, on lui donne une femelle de renne : la descendance de cette bête formera un troupeau, qui constituera plus tard sa dot ; et Regnard s'amuse fort à l'idée d'une fiancée lapone arrivant avec sa dot en bêtes à cornes chez quelque bon bourgeois de la rue Saint-Denis ou du Marais.
Et savez-vous comment se font les mariages en Laponie? A l'eau-de-vie. Quand le prétendu a vu sa demande agréée, chaque fois qu'il se présente pour taire sa cour, il trouve sur le seuil son futur beau-père, dont le gigantesque bonnet porte, comme ornements, autant de touffes de poils blancs qu'il a tué d'ours dans sa
T)EVAM LE niDEAL" 8
vie, et le bonhomme ne le laisse pénétrer auprès de sa fiancée que s'il apporte quelques bouteilles de brandevin^ qu'on appelle pour cela le vin des amants. La cour dure souvent deux ans, quelquefois plus : tout dépend de la soif du beau-père. Le repas de noces est pantagruélique ; la famille s'assied à la turque, autour du chaudron ; chacun y pèche sa part, et, pour la manger, la met dans son bonnet. Nos braves marins y mettent bien leur chique.
On boit plus encore dans les enterrements. Quand tous les remèdes n'ont pu soulager le malade, quand sont demeurés sans effet les rognons de castors et les frictions au fromage de renne, quand le tambour du sorcier a déclaré que le dénouement approchait, alors les Lapons font avaler à l'agonisant tout ce qu'il peut supporter d'eau-de-vie, et en boivent eux-mêmes pieusement pour s'exciter à pleurer. On garde quelquefois les morts plus de deux mois, ce qui permet de déguster chaque jour en leur honneur lepaligardin ou eau-de-vie bienheureuse. Regnard assiste au repas des funérailles d'un prêtre, et croit voir ces Noces de Cana de Véronèse, qui sont au Louvre ; on y porte un tel nombre de santés que la plupart des convives roulent sous la table ; et voilà que, au moment où l'on va dire la prière, le poète et ses amis sont pris d'un de ces fous rires contagieux et irrésistibles, si bien que ceux des assistants qui peuvent encore marcher sortent de la salle grandement scandalisés. Vous le voyez, rien n'était sacré pour cet incorrigible gamin de Paris, pas même les tambours des sorciers, qu'il volait ; pas même les dieux des Lapons, qu'il prétendait emporter comme souvenirs de voyage ; pas même une douleur, qui, pour se manifester bizarrement, pouvait cependant être sincère. Vous
LE THEATRE DE REGNARD !2oa
ne serez donc point surpris que Regnard ait ri si bruyamment dans son théâtre de choses essentiellement tristes, comme la démence, simulée, il est vrai, dans les Folies amoureuses, comme la maladie et la mort, bien réelles cette fois, dans le Légataire universel. Pour revenir de Laponie en France, Regnard fît un petit crochet, et passa par la Pologne, la Turquie, la Hongrie et l'Allemagne. A peine rentré à Paris, il apprit que de Prades était mort, cette fois sans résurrection possible, et il se rendit immédiatement auprès de sa veuve. Les deux anciens amants trouvèrent sans doute qu'ils avaient beaucoup vieilli depuis deux ans, et se jouèrent le Post-Scriptum d'Emile Augier, car Elvire manifesta l'intention, surprenante chez une personne qui avait été au harem, de prendre le voile, et Regnard revint à Paris, seul et content ; au fond, ce dénouement le charmait :
Des parents, des enfants, une femme, un ménage, Tout cela lui fait peur,
et il restera un célibataire obstiné.
Las cependant de sa vie vagabonde, Regnard achète une charge de trésorier au bureau des finances, devient conseiller du roi, et, dès 1682, fait bâtir. Sa maison est d'ailleurs modeste et retirée, car elle est située au milieu des petits champs, tout au bout de notre rue Richelieu ; de ses fenêtres il découvrait au premier plan les vignobles, qui s'étageaient encore sur ce qu'on appellera plus tard la haute ville, et, à l'horizon, la butte de Montmartre, qu'égayait le mouvement des ailes brunes de trente moulins; tout est bien changé là-haut, vous le voyez, car il n'y reste qu'un moulin^ il ne tourne plus, et il est rouge ! La grande occupation de Regnard,
comme celle de Candide après toutes ses aventures, était de cultiver son jardin ; il faisait pousser l'oseille et la laitue, les artichauts et les champignons, sur l'emplacement du boulevard actuel des Italiens ; et il faut croire que l'air qu'on respire là est tout particulier, car il est très certain que Regnard, bien avant que le boulevard existât, avait déjà l'esprit boulevardier. Je n'en veux pour preuve que les petites pièces, pleines de malice et de vivacité, qu'il écrivit alors, en se jouant, pour la Comédie Italienne.
Mais l'été Regnard offre à ses amis une hospitalité seigneuriale dans la terre de Grillon, qu'il a acquise ; car il est devenu lieutenant des eaux et forêts, capitaine du château de Dourdan et grand bailli de la province de Hurépoix. Dans son domaine il reçoit de très hauts seigneurs, comme le marquis d'Efflat,le duc d'Enghien, petit-fils du grand Condé, le prince de Conti, et jusqu'au roi de Pologne ; il y reçoit aussi de simples gens d'esprit, comme Dufresny, Palaprat et Duché, ou de belles et aimables personnes, comme Mlles Loyson ; il y reçut même, un jour, le vertueux président Lamoignon. Que diable celui-là allait-il faire dans cette galère ?
Afin de distraire cette société nombreuse et pourtant choisie, le poète lui donnait
Grand chère, vin délicieux, Belle maison, liberté tout entière, Bals, concerts, enfin tout ce qui peut satisfaire Le goût, les oreilles, les yeux ;
il lisait, le soir, à ses hôtes quelque scène nouvelle qu'il venait de rimer pour le Distrait, pour Démocrite, ou pour les Folies amoureuses. Et ainsi il passait une vie que les souverains lui pouvaient envier. Riche et sachant
régler sa dépense sur ses revenus, cet épicurien élégant satisfaisait avec une modération prudente ses trois passions : le jeu, l'amour, le vin ; et il disait en riant :
Faire tout ce qu'on veut, vivre exempt de chagrin, Ne se rien refuser : voilà tout mon système ; Et (le mes jours ainsi j'attraperai la fin.
Il l'attrapa plus vite qu'il ne pensait. Pris d'indigestion à Grillon, le 4 septembre 1709, il se fît apporter par son métayer la purgation que celui-ci donnait à ses bêtes malades, et il l'avala. Une médecine de cheval n'est pas une médecine de poète. C'était la première fois que Regnard manquait d'esprit ; ce fut la seule, car il en mourut. Il n'avait que cinquante-quatre ans.
Maintenant que vous connaissez l'homme, l'originalité de son caractère, la gaieté de son humeur et la fantaisie de son esprit, vous ne serez pas surpris des qualités et des défauts que vous allez rencontrer dans son œuvre si personnelle.
Regnard a écrit les Folies amoureuses en 1703 ; mais les comédiens attendirent, pour les représenter, le 15 février 1704. Pourquoi ? Parce que les folies du carnaval leur semblaient nécessaires pour faire accepter les folies d'une œuvre qui, par l'outrance de la bouffonnerie, rappelait la très joyeuse Comédie Italienne, depuis sept ans déjà proscrite. Ils avaient encore une autre raison.
L'usage voulait alors qu'une pièce en vers, tragédie ou comédie, eût cinq actes et composât tout le spectacle ; V Ecole des Maris, les Plaideurs, Esther, demeuraient des exceptions. Le carnaval permit à Regnard d'ajouter à sa pièce un divertissement chanté et dansé, le Mariage de la Folie, qui servirait d'épilogue ; puis il
écrivit un prologue pour annoncer l'épilogue, et les comédiens eurent ainsi les cinq actes réglemenlaires. II est vrai que le premier et le dernier devaient perdre, avec l'actualité, presque tous leurs mérites, et l'on a grand'raison de les supprimer aujourd'hui à la représentation.
Le Mariage de la Folie, qui n'a rien de très comique, peut se résumer tout entier dans cette idée qu'au moment où finit l'âge d'aimer commence l'âge déboire ; du moins, Regnard a-t-il eu l'heureuse idée de s'y peindre lui-même au naturel sous le nom de Clitandre^ dans une jolie scène dont je viens de vous citer quelques vers.
Le Pro^o^we était plus piquant. Sur la scène, les acteurs, avant de s'habiller, s'entretiennent de la pièce nouvelle ; ils sont là tous : Mlle des Brosses, du Bocage, Dancourt, dont vous avez pu applaudir ici, l'an dernier, je crois, le Chevalier à lamode, et M"« Beauval, la soubrette, un peu mûre déjà, puisqu'elle frise la soixantaine, mais que le public préfère à des actrices plus jeunes, parce que nulle ne sait rire comme elle ; c'est même pour ses débuts que Molière avait écrit, dans le Bourgeois gentilhomme, le rôle de la servante Nicole, qui tombe par terre à force de rire. Durant les longues années qu'elle et son mari ont fait ensemble partie de la troupe, également fidèle à ses devoirs de comédienne et à ses devoirs d'épouse, elle n'a jamais interrompu son service que douze jours tous les douze mois, très juste le temps de donner à Beauval, à échéance fixe, l'enfant annuel ; et pourtant cette personne, si méthodique et si ponctuelle, était animée d'un esprit de contradiction célèbre dans tout Paris. Regnard en profite ingénieusement pour faire tour à tour attaquer et dé-
fendre les Folies amoureuses par la même M^^- Beauval, et cet adroit artifice lui permet de justifier son dénouement, qui d'ailleurs vous paraîtra le plus logique du monde, et de montrer que, si le titre de sa pièce est trop général et promet un peu trop, il n'y a du moins dans la pièce rien qui ne réponde à ce titre.
A coup sûr, le sujet des Folies amoureuses n'est pas original : c'est l'éternelle histoire de la pupille enlevée par un jeune amant au vieux tuteur qui la veut épouser; c'est la donnée dont Molière avait tiré son ^'co/« des Maris d'abord, puis son Ecole des Femmes, et La Fontaine ce délicat Florentin, dont vous avez pu tout récemment apprécier ici la grâce exquise ; c'est la donnée dont Beaumarchais tirera son célèbre Barbier de Séville, et Fabre d'Églantine une certaine Intrigue épistolaire, que j'espère voir reprendre un jour, à cause d'un bien amusant peintre d'histoire, qui aime mieux crever de faim que déshonorer ses pinceaux à faire le portrait, et aussi à cause du troisième acte, qui soulèverait des tempêtes de rire.
L'originalité, qui n'était point dans le sujet, Regnard l'a-t-il cherchée du moins dans la peinture des caractères et dans la conduite de l'action ? Non.
Il n'a pas su créer des types, et l'on ne dit pas un Albert, une Agathe, comme on dit un Arnolphe et une Agnès, un Bartolo et une Rosine.
Quant à l'intrigue, Regnard en avait trouvé l'idée dans la Finta pazza ou la Folle supposée, le premier opéra italien que Mazarin ait fait représenter en France. Voici, en peu de mots, l'intrigue des Folies amoureuses.
Pour s'évader de la maison où la tient enfermée le plus jaloux des tuteurs, la maligne et futée Agathe simule la folie. Elle revêt un habit de musicienne es-
pagnole, puis elle distribue à chacun des acteurs la partie qu'il doit chanter dans le concert qu'elle entend donner, et, au lieu d'un papier de musique, elle remet à son amant Éraste une lettre, dans laquelle elle l'invite à tout préparer pour un enlèvement. Mais Agathe sait qu'un enlèvement coûte cher, et voici que la prétendue folle reparaît, costumée en vieille plaideuse; pour soutenir un procès imaginaire, elle emprunte cent pistoles au vieil Albert lui-même, qui les lui prête sans défiance, afin de flatter samanie. Grande est sa tristesse, quand il la voit revenir, plus folle quejamais, en uniforme de dragon (vous voyez que ce rôle à transformations a été écrit pour faire valoir le talent souple et varié d'une actrice). Agathe joue la folie furieuse, puis feint de tomber évanouie. Alors le valet d'Éraste, Crispin, qui utilise les connaissances acquises dans ses voyages (vous reconnaissez là Regnard) pour se poser en grand médecin, fait, par des formules magiques, passer dans le cerveau de son maître le démon qui troublait le cerveau d'Agathe. Éraste se démène comme un possédé, et, tandis que cet imbécile d'Albert court chercher des gouttes d'Angleterre pour les lui faire prendre, le dragon et le fou, la soubrette et le médecin prennent... la poudre d'escampette. Je ne dis point que l'intrigue ne soit pas gentille ; mais elle n'est guère compliquée, et la conduite de sa comédie n'a pas dû coûter à Regnard beaucoup d'efforts, ni lui causer de grandes migraines.
L'originalité des Folies amou7'euses , ce qui fait qu'elles ne ressemblent ni à V Ecole des Maris, ni à l'Ecole des Femmes, ni au Florentin, ni au Barbier de Séville, ni à tlntrigue épisiolaire, c'est le style, c'est la gaîté, c'est l'esprit du dialogue. C'est cela, et cela seulement, qui
faisait dire à Boileau de tout le théâtre de Regnard qu'il n'était pas « médiocrement plaisant ».
Car l'auteur de l'Art poétique, avec son honnêteté intransigeante et son jugement si sûr, avait bien reconnu tout ce qui manquait aux pièces de ce bon vivant qui lui avait, en gage de réconciliation, dédié ses Mé' nechmes. Il savait qu'elles ne répondaient qu'à demi à la devise de la comédie : « Elle rit, et, en riant, corrige les mœurs » ; car, si les farces de Regnard sont toutes fort joyeuses, aucune ne saurait assurément passer pour une école de bonnes mœurs. Quel vilain monde de grandes dames équivoques et de chevaliers qui ressemblent à des chevaliers d'industrie, de jeunes filles inquiétantes et d'amants sans idéal, de soubrettes effrontées et de valets fripons ! Tous ces gens-là ont le cynisme, encore mitigé de politesse, delà société du Temple, mais s'acheminent tout droit au cynisme, que rien ne mitigera plus, de la régence. Je sais bien que Regnard a peint ce qu'il avait devant lui, et qu'on ne saurait, à ce point de vue, le rendre responsable de l'immoralité de ses personnages ; mais celte immoralité, il n'était point obligé de l'approuver et de s'en amuser ; or, fait-il jamais autre chose, notamment dans le Légataire universel, où l'escroquerie adroite est proposée par lui à notre admiration, et où il force les plus moroses à rire d'un faux testament fabriqué par le personnage sympathique avec l'aide de son digne valet ? La scène serait insoutenable sans l'énormité même de la bouffonnerie, si nous ne sentions pas qu'il y a dans tout cela une part de fiction cocasse et folle, que nous avons affaire moins à des personnages réels, à des hommes, qu'à des fantoches, à des marionnettes, dont le poète fait mouvoir les fils, et que, par suite,
leurs filouteries les plus énormes ne sauraient pas plus tirer à conséquence que les coups de bâton donnés par Polichinelle au commissaire. Regnard est un amuseur ; ce n'est pas un moraliste.
D'où l'absence de caractères dans son théâtre. Son œil moqueur excelle à saisir du premier regard les déformations physiques et les ridicules extérieurs ; mais il n'est pas assez puissant pour pénétrer au fond des cœurs et des âmes. Regnard n'est pas un observateur, un philosophe, comme Molière, dont le nom est fâcheusement pour lui rapproché du sien sur raflîche d'aujourd'hui. C'est assurément une des moindres esquisses de Molière que le Médecin malgré lui ; et pourtant quelle merveille que cette exposition, qui se fait par une querelle de Martine avec son ivrogne de mari et par l'intervention maladroite du voisin Robert, s'avisant sottement de mettre le doigt entre l'arbre et l'écorce I. En ces trois courtes scènes le contemplateur Molière nous donne plus à réfléchir que le joyeux Regnard dans son théâtre entier ; il lui a sufïï de cent répliques pour faire un tableau de mœurs populaires d'un réalisme saisissant, et, en même temps, il a dessiné là, d'un crayon sûr, trois caractères ; tandis que je n'en vois qu'un seul dans tout l'œuvre de Regnard, celui du joueur, et nous savons que le joueur, c'était Regnard lui-même. Mais aussi Molière est Molière, c'est-à-dire le plus grand anatomiste du cœur humain qui ait jamais été, et certes, en donnant à Regnard la première place après lui, Boileau et ensuite le xviiie siècle entendaient bien laisser entre eux un très long intervalle.
Cet intervalle a été rempli depuis. Qu'il me soit donc permis de m'élonner, lorsque j'entends encore appeler
Regnard le premier de nos comiques après Molière, alors qu'on pourrait, à la rigueur, exposer révolution de notre théâtre comique sans même prononcer le nom de Regnard, tandis qu'il faudrait dans cette exposition re'server une place considérable à Beaumarchais, à ce hardi remueur d'idées qui s'appelait Alexandre Dumas, et à ce généreux et grand Émila Augier, au talent si loyal et si sain, acclamé ici en 1844 avec sa première œuvre, la Ciguë, acclamé ici avant-hier avec sa dernière œuvre, les Fourchambault, et auquel, en vérité, je regrette qu'on ail dressé devant l'Odéon un bien petit buste, alors que nous voyons d'assez petits hommes avoir de bien grandes statues.
Les visées de Regnard étaient beaucoup moins hautes que les leurs : il n'a voulu que faire rire ; mais je reconnais volontiers qu'il y a réussi comme personne. Ses comédies sont emportées dans un tourbillon de gaieté, qui ne laisse pas aux spectateurs le loisir de se reconnaître et de se reprendre. Si aucun de ses personnages n'est demeuré comme type, beaucoup de ses vers ont fait proverbe par la justesse du trait et par le bonheur de l'expression. C'est que Regnard est toujours en scène à côté de ses personnages, et, courant de l'un à l'autre, leur souffle infatigablement à tous son esprit, un esprit fantaisiste et prime-sautier, mais très net et très clair, qui parle la plus française et la plus gauloise des langues, la langue de Paris. Regnard a véritablement dans son langage une imagination prodigieuse : les mots, les tours plaisants des autres, il les emprunte sans scrupule ; mais il sait les frapper à son effigie et les faire définitivement siens. Son dialogue est un feu d'artifice ininterrompu, mais varié. Tantôt part comme une fusée un mot imprévu et burlesque, un mot
à la Scarron, qui provoque inévitablement le rire, sans qu'on se rende même compte pourquoi, comme le chatouillement ; à Ménechme furieux, qui veut couper le nez à l'un de ses créanciers, son valet répond flegmatiquement :
Que feriez-vous, Monsieur, du nez d'un marguillier ?
Tantôt c'est un couplet bouffon, d'une ampleur presque lyrique, écrit tout entier, comme certains morceaux de Victor Hugo, en vue de préparer l'effet du vers final :
L'on m'envoya chercher, un de ces jours passés, Pour détremper un peu l'humeur mélancolique D'un homme dès longtemps au lit paralytique ; Dès que j'eus mis en chant un certain rigodon, Trois sages médecins venus dans la maison, La garde, le malade, un vieil apothicaire Qui venait d'exercer son grave ministère, Sans respect du métier, se prenant par la main. Se mirent à danser jusques au lendemain.
Ne semble-t-il pas, à de tels couplets, que Regnard se soit grisé lui-même de sa propre gaieté, fraîche et piquante, pétillante et légère comme la mousse du Champagne ? Et cette comparaison nous fait même comprendre pourquoi, malgré tout ce qui lui manque, nous aimons tant Regnard : si d'autres vins sont plus forts et plus chauds, le Champagne est le vrai vin de France.