EN 1793 (I
1793, l'année sombre, l'année vraiment terrible ! Partout, au sud, au nord, à l'est, à l'ouest, la France doit faire face à l'Europe entière coalisée contredis far la mort de Louis XVI. Elle y réussit, malgré la défection de Dumouriez, par des prodiges d'héroïsme. Le glorieux siège de Lille, où l'on avait vu des femmes, debout sur les remparts, passer les boulets aux canonniers, a montré au Comité de Salut public tout ce qu'il était en droit d'attendre de la nation, et il a lancé cette déclaration, d'une beauté vraiment romaine : « Tous les âges sont appelés par la patrie à défendre la liberté ; les jeunes gens combattront ; les hommes mariés forgeront les armes ; les femmes feront les habits et les tentes des soldats ; les enfants mettront le vieux linge en charpie, et les vieillards se feront porter sur les places publiques pour enflammer tous les courages. » Ces volontaires, ces soldats improvisés, ces tailleurs et ces savetiers, se sont mis en marche au cri de : « Vive la Nation ! » et, électrisés par les accents de cette Mar-
(1) Conférence faite à l'Odéon.
seillaise, qui, dit Klopstock, a tué plus de cinquante mille Allemands, ils ont fait voir au monde étonné ce que peut l'irrésistible ardeur du patriotisme, combattant pour le sol natal, en partie formé de la sainte poussière des aïeux. En quatre mois, grâce à celui qu'on a pu appeler « l'organisateur de la victoire », la France a refoulé presque partout l'ennemi au delà de ses frontières violées et profanées : l'épée haute, Jourdan, Hoche, Pichegru, couvrent le nord et l'est ; Marceau et Kléber achèvent d'écraser les insurrections de Vendée, et là-bas, sur la côte d'azur, la prise de Toulon est comme le premier chant de la merveilleuse épopée du jeune général Bonaparte.
Et cependant à Paris, où Ton attend fiévreusement les nouvelles des armées, la Terreur règne, le bonnet rouge au front et les bras tachés de sang. La machine inventée parle philanthrope Guillotin fonctionne avec une régularité implacable à la Porte Saint-Antoine, au rondpoint de la barrière du Trône, sur la place Louis XV, aujourd'hui place de la Concorde ; elle abat indifféremment des tètes grises et des têtes blondes ; chaque jour, des hommes, des femmes, des enfants, des coupables, des suspects, des innocents, sont conduits à l'échafaud sur les charrettes scélérates, tandis que, vêtues d'un jupon et d'une veste, armées d'une pique ou d'un fusil, les Tricoteuses de la comédienne Rose Lacombe, les Furies de la guillotine, dansant la Carmagnole et chantant le Ça ira, accompagnent « la messe rouge ». Tour à tour trébuchent sur les marches sanglantes, par où l'onmonte à la mort, Charlotte Corday, l'ange de l'assassinat, la reine de France, qu'a discréditée l'affaire du collier, etM^eElieabeth, dont la prière suprême est pour ses bourreaux, et Manon Roland, dont le dernier salut
est pour la statue de la Liberté; et combien d'autres après elles ! Qui parmi vous, Mesdames, en lisant le récit de ces affreuses journées, ne se demande avec un frisson ce que pouvait bien être alors la vie à Paris ?
Elle était beaucoup moins horrible que vous ne le pensez. On s'accoutume à tout : le chirurgien à trancher dans la chair vive, l'infirmière à panser des plaies nauséabondes, le condamné à l'idée de la mort. Presque rien n'était changé, enapparence du moins, dans la vie parisienne. Pendant que la guillotine repue faisait sa digestion, les Tricoteuses, après avoir écume le pot et versé la soupe à leur homme, après avoir décrassé et mouché leurs mioches — on est propre, n'est-ce pas ? — s'en allaient auThéâtre delà Nation, au Vaudeville ou chez la Montansier. Et sans doute elles applaudissaient à tout rompre les tirades révolutionnaires dans des pièces politiques comme le Ci-devant noble et le Passée le Présent^ V A.venir ; elles ne se lassaient pas d'injurier et de railler les prêtres et les religieuses dans les Rigueurs du cloître, le Petit Sacristain, et cette délicieuse comédie à ariettes des Visitandines ydonile succès n'est pas épuisé au bout d'un siècle ; mais ce qu'elles préféraient encore, voyez-vous, c'étaient les pièces « sensibles », dans le goût des romans qu'elles dévoraient : le Nouveau Voyage sentimental, V Amitié dangereuse, Ursule et Sophie. Cette même Aspasie, qui, dans la salle de la Convention, trépignera sur le corps du député Ferraud tandis que ses compagnes seront en train de le décapiter, s'était peut-être, un mois auparavant, attendrie sans mesure à quelque comédie sentimentale, comme V Incertitude maternelle de Cailleau, où, par suite d'une confusion de nouveau-nés au berceau, une mère infortunée ne peut plus reconnaître sa progéniture ; peut-
être même avait-elle versé des larmes d'admiration aux couplets héroïques de quelque tragédie vertueuse.
Car, chose curieuse, la tourmente révolutionnaire avai t renversé la vieille société avec ses lois, ses mœurs et ses usages, mais elle avait laissé debout sa littérature vermoulue. Il n'y avait pas eu de 89 pour les lettres françaises. On avait bien pris la Bastille et coupé le cou à Louis XVI, mais on vénérait encore Boileau, et l'on apprenait toujours l'Ait poétique -,011 avait refait la Constitution, mais nul n'aurait osé porter une main sacrilège sur les trois unités. Ces révolutionnaires furent, en littérature, les plus timorés des classiques.
Ils étaient tous disciples de Rousseau, et, dans bien des directions, ils sont allés plus loin que leur maître; car c'est en poussant jusqu'aux limites extrêmes les doctrines philosophiques du Contrat social qu'ils sont arrivés à la politique absolutiste delà Convention, et ils ont transformé le sentiment qui animait toutes les œuvres de Rousseau en une sensiblerie voisine du ridicule. Mais ils ont reculé, pris de crainte, devant l'éclat nouveau de sa langue, devant l'originalité pittoresque de son verbe ; tout en exagérant ses idées et ses défauts, ils sont restés fidèles aux élégances littéraires de l'ancien régime, à l'insipide périphrase et à la friperie mythologique; de sorte que le contraste est bien étrange souvent entre l'idée qu'évoque en nous le seul nom des poètes de la Terreur et le ton sentimental et les grâces vieillottes de leurs œuvres.
Vous le savez, pour Rousseau — et ce paradoxe est la base chancelante de toutes ses doctrines— l'homme est né bon, et c'est la société qui le corrompt ; l'idéal serait donc le retour à l'état de nature ; mais il est impossible de réaliser cet idéal, et l'homme ne saurait
plus aujourd'hui marcher à quatre pattes ; il faut du moins fuir les grands centres et chercher à la campagne la vertu et le bonheur. Dans la littérature d'alors l'homme des champs a toutes les qualités, comme, dans le roman réaliste, il aura tous les vices ; et celui qui devait être le terrible dictateur de la Convention, Maximilien Robespierre, s'est plu à célébrer les louanges de l'homme champêtre en des vers qui arrachaient à l'un de ses rivaux un cri d'enthousiasme portant bien sa date :
Ce jeune émule d'Amphion Attendrirait une panthère.
Voilà pourquoi Fun des poètes les plus applaudis de l'époque, Demoustier, afin de corriger Alceste de sa misanthropie, n'imagine rien de mieux que de l'envoyer à la campagne.
Demoustier est aussi l'auteur de l'ouvrage le plus sensible quel'amour delà vertu, inséparable de l'amour de la nature, ait pu inspirer à un disciple de Rousseau. C'est un petit opéra en un acte, qui fut mis en musique par Gaveaux. Il était tiré d'un poème de Gessner, « le Théocritede l'Helvétie ».
Le titre en est déjà très suggestif : l'Amour filial ; mais combien l'est davantage encore le sous-titre : l'Amour filial ou la Jambe de bois !
Le lieu de la scène est en Suisse, naturellement. Car vous n'ignorez pas que les montagnards, sans doute parce qu'ils vivent plus isolés, sont beaucoup plus vertueux que les gens de la plaine ; et même les montagnards Suisses sont encore plus vertueux que les montagnards Écossais : c'est une question d'altitude.
La scène d'exposition n'est assurément point banale.
Au lever du rideau, on voyait endormi sous un arbre l'acteur Valière, représentant Armand, vieux guerrier en retraite, tandis que le compositeur Gaveaux, qui chantait lui-même le rôle du jeune Félix, le plus sensible des fils, le contemplait avec attendrissement : « Il dort encore. Que son sommeil est paisible ! Mon père, tu souris ! Peut-être tu songes à moi ; ou plutôt tu médites quelque bonne action ; ainsi l'honnête homme jouit, même en songe, et du bien qu'il a fait, et du bien qu'il veutfaire. Comme la joie anime son front serein ! Comme le zéphire caresse ses cheveux blancs ! Je vais les couronner de fleurs. En s'éveillant, il les sentira sur son front ; je sourirai, il s'attendrira, etnous •nous embrasserons. » Vous riez. Messieurs; ils pleuraient, les spectateurs de 1793 !
A ce monologue extraordinaire de Félix succédait une romance, qui ne l'était pas moins :
a 11 chante en cueillant des fleurs et formant une cou- •ronne :
Jeunes amants, cueillez des fleurs Pour le sein de votre bergère.
L'amour, par de tendres faveurs, Vous en promet le doux salaire.
Plein d'un espoir encor plus doux, Dès que le soleil nous éclaire, Je cueille des fleurs, comme vous, Pour parer le front de mon père.
(7/ le couronne.')
Votre main, au bord des ruisseaux, Prépare des lits de fougère ; Vous arrondissez des berceaux Pour servir d'asile au mystère.
Comme vous, de ces arbrisseaux Je courbe Ja tige légère,
{Il forme un berceau sur la lêle du vieillard.) Et de leurs flexibles rameaux J'ombrage le front de mon père.
En accourant à son réveil.
Vous tremblez : que va-t-elle dire ?
En sortant des bras du sommeil, Mon père, tu vas me sourire.
(Armand se réveille, aperçoit son fils, et lui tend les bras.) Vous lui ravissez quelquefois Un baiser, qu'ignore sa mère.
Moi, chaque matin, je reçois Le premier baiser de mon père. »
[Il l'embrasse.)
Armand, très ému, explique à son fils qu'il ne peut cependant pas toujours se contenter d'aimer son père, et qu'il doit prendre femme. Et justement voici qu'arrive Louise, représentée par la citoyenne Scio. Elle est à la recherche de Germon, son père, un autre vieux guerrier, très reconnaissable à son signalement, car il a une jambe de bois. Une amusante image coloriée de L. Rousseau nous montre Juliet dans ce rôle. La scène où se retrouvent le tendre père et la tendre fille est émouvante à faire pleurer non plus une panthère sensible, mais toute une ménagerie. L'homme à la jambe de bois est en bas, près de la rampe, et Louise apparaît au fond sur un praticable, tout essoufflée. Elle crie :
« Avez-vous vu mon père ?
FÉLIX, le lui montrant de loin.
Le voici !
GERMON et ARMAND, la vorjant paraître.
La voici !
{Germon, soutenu par Armand, court vers sa fille, et trébuche à chaque pas ; Louise se précipite vers son pèrg, et toynbe à plusieurs reprises ; Félix la porte jusque dans ses bras.)
ARMAND, montrant ce tableau à Félix.
Comme ils sont heureux, mon ami 1 » •
Mais il est un bonheur encore plus grand pour Germon que d'avoir retrouvé sa chère fille. Je ne vous donne pas à deviner quel il peut être ; car il faudrait, pour le trouver, que vous fussiez des montagnards Suisses de la fin du xviiie siècle. J'aime autant donc vous le dire tout de suite : c'est d'avoir une jambe de boisl Parfaitement. Car, si Germon a perdu sa jambe, c'est en combattant pour délivrer un ami : aussi sa jambe de bois est-elle pour lui « une source de jouissances continuelles », car il ne peut faire un pas sans se rappeler qu'il a sauvé son concitoyen et son ami 1 Ne voilà-t-il pas qui est admirable ? C'est le dernier effort de la sensibilité.
Mais je me voudrais mal de mort de ne pas vous citer encore le couplet final, dans lequel l'auteur nous fait connaître l'idée mère de ce touchant poème :
Ne cherchez point d'esprit dans cet ouvrage...
(Jamais vérité ne fut plus incontestable.)
Ne cherchez point d'esprit dans cet ouvrage : Il n'est dicté que par le sentiment.
Pour en pratiquer la morale.
Embrassez vos parents ce soir, Et par amour remplissez le devoir
De la piété filiale.
LA VIE tlïTÉRAIRE A PARIS EN 1793 273
Le succès prodigieux de la Jambe de bois (car cette idylle sentimentale n'a été imprimée qu'après la cent quatrième représentation), n'éclaire-t-il pas d'un jour très vif l'âme de l'époque ? Ne nous fait-il pas comprendre par quelle illusion généreuse presque tous acceptèrent aussitôt comme une marque de fraternité le tutoiement républicain? Ne nousexplique-t-ilpas le caractère idyllique des réjouissances révolutionnaires? La représentation de l'opéra de Demoustier n'aurait-elle pas été le complément naturel de la grande fête célébrée à Bourges le 10 août 1793, et dont M, Félix Rocquain a récemment publié le très curieux et très amusant programme ? « Le président puisera de l'eau dans la fontaine de la Régénération, décorée de fleurs et de feuillage, et, de sa tribune, il arrosera la terre tout autour par forme de libation, en disant à voix haute : « Je te purifie, terre souillée par seize siècles de servitude ; sois à jamais le sol de la liberté. » Ensuite, prenant une coupe remplie de cette eau salutaire, il en boira le premier, et la même coupe passera successivement aux électeurs, qui en boiront chacun à leur tour une gorgée ; et chaque fois qu'un électeur aura bu, il sera fait un roulement de tambours. Après que tous les électeurs auront bu, le président dira : t Citoyens, vos représentants, en buvant à la môme coupe, vous ont annoncé que nous sommes tous frères ; donnez aussi, par vousmêmes, un signe non moins expressif de cette civique union : que chacun de vous donne à ses voisins le baiser fraternel ; ce qui sera exécuté entre voisins seulement. Le président ea donnera l'exemple. Pendant ces embrassements, les musiques joueront Pair chéri : « Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille'! » Pour clore la fête, on dansera. « La verdure et l'ombrage vous
offrent, à cet effet, un emplacement simple et républicain. »
En tête du livret de V Amour filial Demoustier a placé cette épigraphe :
Le tendre fils est toujours bon époux ; La tendre fille est toujours bonne mère.
Et, de fait, l'amour maternel n'est pas moins en honneur que l'amour filial à cette époque sentimentale et vertueuse. Là encore elle est tout imprégnée des théories de Rousseau, qui ne s'est pas contenté de donner dans V Emile d'excellents préceptes pour mal élever les enfants — comment eût-il pu s'y connaître, lui, qui, dès leur naissance, avait porté les siens aux hospices ? — mais qui, prodiguant aux jeunes mères des conseils sur la manière de coucher, de bercer, de laver les nouveau-nés, avait eu du moins l'heureuse inspiration de mettre à la mode la maternité. Les mamans ne se montraient plus nulle part sans leurs poupons. Plus de nourrice, plus de remplaçante ; c'était la mère qui donnait fièrement le sein à son fils, mêm» au théâtre, sur le devant de la loge, tandis que le contralto chantait son grand air ou que le ténor soupirait sa romance; le bébé repu était remis dans son berceau, près de ses parents. Il lui arrivait bien parfois de désespérément piailler ; mais voyez le contraste : tandis que, à notre époque, dont on vante pourtant les mœurs si douces, il se trouve le plus souvent, en pareil cas, un spectateur farouche pour crier : « Asseyez-vous dessus ! » en ces temps, cependant sanguinaires, les âmes sensibles supportaient sans se plaindre que le concert réglé par les hommes fût interrompu par la voix touchante de la nature. Et ce fut une des pièces les plus goûtées de
VAlmanach des Muses, en 1793, que la poésie de M. Lefèvre intitulée : le Naufrage de Thérèse en allant voir son fils en nourrice, un titre qui suffirait aujourd'hui à rendre un poème ridicule. Celui-ci se termine par le plus galant des madrigaux :
0 toi, fier Océan, si, téméraire encore, Thérèse sur tes flots expose ses appas, Plaine mouvante, n'ouvre pas Un abîme qui la dévore.
Engloutis, si tu veux, ces flottants arsenaux Qui de ton vaste sein font un champ de carnage, Ces écumeurs, qui vont souiller. tes eaux D'un sanguinaire brigandage.
Et des bords africains ces avides fléaux, Ces hommes désastreux, dont l'industrie avare Fait de l'espèce humaine un commerce barbare. Mais une femme, élément redouté,
Doit-elle craindre un tel naufrage ?
Si de Paphos l'aimable déité.
Née au sein de tes flots, les parcourt sans orage. Tu dois aussi respecterla beauté
Qui te reproduit son image.
Il est bien curieux à feuilleter, cei Almanach desMuses de 1793.
Il s'ouvre par l'Hxjmne des Marseillais du « citoyen (1) Rougez, officier du génie ». Mais, la Marseillaise mise à part, et aussi un conte assez plaisant de James destiné à peindre la férocité de l'égo'ïsme anglais, presque rien ne traiiit dans ce volume les préoccupations de l'heure présente. Paraissant ignorer que le sang coule glorieusement à la frontière et honteusement sur la place Louis XV, les poètes spirituels, badins et galants de
(1) A la Table des Matières on lit cette note : « On ne s'est point servi de cette dénomination (citoyen) dans le cours da volume, parce que l'impression en était commencée avant que cet usage fût généralement établi. »
l'époque précédente continuent à gazouiller des vers d'amour, à fredonner descouplels bachiques, ou même à traduire avec sérénité des fragments d'Horace, de Virgile et d'Ovide : Florian publie une fable et une romance; Boufflers donne un conte sur deux rimes : le Cheval et la Fille ; Despaze tourne un madrigal à une jolie femme en lui envoyant un« destructeur de choux », entendez « un lièvre ». Ce sont, en somme, les madrigaux qui dominent. Qui donc s'y serait attendu ?
Et cependant tous ces hommes de la Terreur ont eu dans leur vie au moins une heure où leur férocité s'est fondue au sourire d'une femme ; devant une jeune fille ces géants sont devenus des enfants. Tous sur leur habit éclaboussé de sang ont un jour piqué la fleurette du sentiment, et leur cœur, un instant attendri, a gardé avec reconnaissance la fleurette du souvenir. Ils ont connu les heures d'émotion douce, où le bonheur rend bon, Collot d'Herbois, le sinistre comédien, qui organisa la Terreur à Lyon et fut un des meilleurs pourvoyeurs de l'échafaud, et ce Barère, dont la devise était ; « Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas », et qu'on a surnommé « l'Anacréon de la guillotine ». Et quel est celui-ci?
Si Ton rencontre Un homme, les bras nus, le bonnet rouge au front, Sabres et pistolets pendus au ceinturon ; Si cet homme applaudit, pendant que l'on égorge Les malheureux vaincus dont la prison regorge ; S'il excite au travail les assassins lassés, Qui laissaient choir enfin leurs couteaux émoussés ; Si, tous les prisonniers hachés membre par membre, Il serre dans ses bras les héros de Septembre : C'est Marat.
Eh bien ! celui dont Ponsard a pu tracer un tel por-
trait, celui que Charlotte Corday appelait a le monslre », Marat, n'avait-ilpas écrit, à la veille de la Révolution, un idyllique Roman de cœur ? Et n'a-l-il pas rimé ce quatrain pour M™<= d'André de Neufchâtel ?
Les Grâces ont moins de fraîcheur ;
Vénus a moins de charmes ; L'Amour même, toujours vainqueur,
Doit vous rendre les armes.
J'accorde que ce madrigal est médiocre; mais il a pourtant son prix, car c'est peut-être la seule fois qu'un tendre sourire ait adouci les lèvres de Marat.
L'organisateur de la victoire, le chef de bataillon Lazare Carnot, dont l'empereur devait faire un général, ne fut pas, lui, poète accidentellement et une seule fois en sa vie. Il a souvent, comme on disait alors, mêlé le myrte au laurier, et il nous a laissé, outre un Don Quichâtie, poème héroïque en six chants, un assez grand nombre d'opuscules poétiques. La poésie le délassait des études mathématiques ou des affaires de l'État, et il tournait volontiers un couplet de chanson sur cette même feuille où il venait de tracer des formules algébriques ©u des plans de fortifications. Étant un délassement, la poésie de Lazare Carnot est surtout légère, comme l'indique V Invocation placée en tête du recueil :
Venez, Bacchus, Amours, illusions légères, Du rêve de la vie embellir les tableaux ; Venez réaliser des biens imaginaires, Et sur des maux réels étendre vos bandeaux.
S'il lui est arrivé de mettre en quatrains les Pensées de Job et en romance l'histoire de Jeanne d'Arc, Carnot s'est plu surtoutàrimer des pastorales ou bien à chanter