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DEVANT LE RIDE AL

l'Amour et Bacchus. De ses idylles je ne vous parlerai point, par respect pour cette grande mémoire, car peut-être ririez-vous des inquiétudes de la tendre Emilie attendant son berger :

0 bonheur ! C'est Joseph qui vient par la bruyère......

Son Azor l'accompagne et déjà m'aperçoit. Bon chien ! fidèle Azor ! il devine ma peine!

Mais la chanson de Lazare Garnot n'est point sans mérites. Elle est, généralement, vive et alerte, qu'elle glose sur le mariage et sur le célibat, ou qu'elle célèbre les vertus de nos vins français ; parfois il s'y glisse une pointe de sentiment, quand elle nous peint la brièveté des joies humaines, ou qu'elle nous montre une des choses les plus charmantes qui soient au monde : une bonne grand'mère toute souriante sous ses cheveux blancs ; mais toujours elle conserve cette mesure discrète dans la malice et dans l'émotion, qui caractérise encore le goût français.

Une fois pourtant, la Muse de Garnot s'émancipa et fut gaillarde. On trouve dans les Opuscules poétiques du général une pièce intitulée : Jamais et Pourtant^ ou Conversation que feus l'autre jour avec Madame Gertrude. Ge titre bizarre s'explique par ce fait que les moi?, jamais eipourtant sont répétés au commencement du 3* et du 5« vers de chaque strophe, produisant ainsi un effet comique, qui grandit de strophe en strophe par la répétition même. Mais l'adresse des repos et l'agencement ingénieux des rimes ne sont que les moindres mérites de ce petit dialogue ; les deux caractères du capitaine gouailleur et de la prude Gertrude y sont si bien peints au naturel, et la conclusion est si imprévue et si piquante, que la chanson de Lazare Garnot

ne paraîtrait pas déplacée dans le recueil de Béranger ou dans celui de Nadaud :

Dites-moi, Madame Gertrude :

Eûles-vous jadis quelque amant ?

— Jamais^ me répondit la prude :

Aimer est un crime trop grand.

Pourtant on n'était pas de glace.

Lindor a voulu m'en conter ; Lindor avait beaucoup de grâce ; J'eus peine à ne pas l'écouter.

Dites-moi, Madame Gertrude :

N'a-t-il jamais su vous toucher ?

— Jamais, me répondit la prude :

J'appréhendais trop de pécher.

Pourtant, m'ayant, un jour de fête, Demandé par grâce un baiser, Séduite par son air honnête,

Je ne sus pas le refuser.

Dites-moi, Madame Gertrude :

Ne succombâtes-vous jamais ?

— Jamais, me répondit la prude :

Dieu sait la peur que j'en avais.

Pourtant, certain soir de carême, Je l'appelai pour le prêcher ; Mais il prêcha si bien lui-même Qu'il me fit, je crois, trébucher.

Dites-moi, Madame Gertrud»:

Avez- vous trébuché souvent ?

— Jamais, me répondit la prude, Sinon dans ce fatal instant.

Pourtant, au bout de la journée, Quand j'allais au bois sommeiller.

J'étais souvent tout étonnée

Que Lindor vînt m'y réveiller.

Dites-moi, Madame Gertrude :

Trébucheriez-vous bien encor ?

— Jamais, me répondit la prude ; J'aimerais cent fois mieux la mort.

Pourtant, à quelque complaisance S'il fallait, pour vous, consentir, Je tâcherais, avec décence, De contenter votre désir.

Dites-moi, Madame Gertrude :

Du ciel est-ce là le chemin ?

— Jamais, me répondit la prude, Je n'en connus de plus certain.

— Ah ! votre bonté me pénètre, Répondis-je à ce propos-là ; Pourtant, si vous daignez permettre.

Je me sauverai sans cela.

Mais, me direz-vous, si les membres du Comité de Salut public occupaient leurs loisirs à rimer des chansons plutôt gaies, il n'en était pas de même sans doute des nombreux prisonniers qu'ils avaient entassés à l'Abbaye, à la Conciergerie, aux Madelonneltes; et vous songez aux stances très célèbres d'André Chénier sur la Jeune Captive, et à ces admirables ïambes, qu'il faisait sortir de la prison dissimulés dans son linge sale.

Mon Dieu, je vous accorde que tout d'abord l'impression était pénible, et, dans ses Mémoires, le comte Jacques-Claude Beugnot a fait une description qui dounele frisson d'une première nuitpassée à l'infirmerie de la Conciergerie, si infecte et si dégoûtante que la moisissure des dalles du pavé souillait les chaussures. Tandis que le cauchemar de l'échafaud arrache au sommeil agité de ses voisins des cris d'épouvante, levers de Colardeau lui revient en mémoire :

Que la nuit paraît longue à la douleur qui veille !

et il écrit d'une main tremblante : « Vous qui n'avez pas passé une nuit là, au milieu de cet assemblage d'horreurs, vous n avez encore rien éprouvé, rien souffert au monde. »

Mais on se reprenait vite ; on avait tôt fait de se familiariser avec la mort inévitable et qui apparaissait à la plupart comme une délivrance. L'unique souci qui demeurait était de bien mourir. Presque tous le surent.

Nous admirons dans notre grand Corneille la sublime résignation du martyr Polyeucté cédant à Sévère sa jeune épouse tendrement aimée. Est-elle beaucoup moins belle que la scène de Corneille, j'entends comme sentiments, la romance que Nicolas Roland de Montjourdain, ancien employé à la régie du domaine et chef de bataillon à la section de Saint-Lazare, a composée dans un cachot de la Conciergerie, sur l'air, ironiquement choisi, de :

Cest aujourd'hui mon jour de barbe (1)?

L'heure avance où je vais mourir ;

L'heure sonne, et la mort m'appelle ;

Je n'ai point un lâche désir;

Je ne fuirai point devant elle ;

Je meurs plein de foi, plein d'honneur ;

Mais je laisse ma douce amie

Dans le veuvage et la douleur :

Ah ! je dois regretter la vie.

Demain mes yeux inanimés Ne s'ouvriront plus sur tes charmes ; Tes beaux yeux à l'amour fermés Demain seront noyés de larmes.

La mort glacera cette main Qui m'unit à ma douce amie ; Je ne vivrai plus sur ton sein :

Ah ! je dois regretter la vie.

Si dix ans j'ai fait ton bonheur, Garde de briser mon ouvrage ; Donne un moment à la douleur ; Consacre au plaisir ton bel âge.

(1) Elle a été chantée dans tout Paris sur l'air du vaudeville de la Soirée orageuse.

Qu'un heureux époux, à son four, Vienne rendre à ma douce amie Des jours de paix, des nuits d'amour : Je ne regrette plus la vie (1).

Je revolerai près de toi Des lieux où la vertu sommeille ; Je ferai marcher devant moi Un songe heureux qui te réveille.

Ah ! puisse encor la volupté Ramener à ma douce amie L'amour au sein de la beauté !

Je ne regrette plus la vie.

Si le coup qui m'attend demain N'enlève pas ma tendre mère ; Si l'âge, l'ennui, le chagrin, N'accablent point mon triste père :

Ne les fuis point dans ta douleur ; Reste à leur sort toujours unie ; Qu'ils me retrouvent dans ton cœur:

Us aimeront encor la vie.

Montjourdain est jugé et, naturellement, condamné. Il était accusé d'avoir favorisé la fuite de Varennes et crié : « Vive le roi ! » le 20 juin. Il s'était trouvé d'ailleurs un témoin pour déclarer qu'il l'avait vu souvent ramasser les ballons que laissait tomber « le louveteau », c'est-à-dire le petit dauphin ! Aussitôt l'arrêt prononcé, le condamné ajoute à sa romance trois coiiplets, que je trouve tout simplement admirables de courage sans forfanterie, de mélancolie virile, de gaieté attendrie, d'amour pour cette patrie qui va le tuer :

Je vais vous quitter pour jamais Adieu, plaisirs, joyeuse vie, Propos libertins et vin frais, Qu'avec qualque peine j'oublie !

(1) 11 est triste de dire que M«"= de Montjourdain suivit ce conseil, et se remaria quelques mois après la mort de son mari.

Mais jai mon passeport : demain Je prends la voiture publique, Et vais porter mon front serein Sous la faux de la République.

Mes tristes et chers compagnons, Ne pleurez point mon infortune ; C'est, dans le siècle oîi nous vivons, Une misère trop commune.

Dans vos gaîtés, dans vos ébats, Buvant, criant, faisant tempête, Mes amis, ne m'avez-vous pas Fait quelquefois perdre la tête ?

Quand, au milieu de tout Paris, Par un ordre de la patrie, On me roule à travers les ris D'une multitude étourdie, Qui croit que de sa liberté Ma mort assure la conquête, Qu'est-ce autre chose, en vérité, Que daller perdre encor la tête ?

Ah ! malheureux, malheureux, le temps où les haiaes des partis privaient la France de Français comme ceux-là !

Ces hommes, qui, l'arrêt prononcé, pouvaient rire encore, attendaient la mort en riant. Les prisons aristocratiques étaient devenues les derniers salons. Ces grandes dames, qui avaient passé la nuit dans un cachot, sur un grabat fétide, descendaient parées dans la cour de la Conciergerie, et, fidèles à l'étiquette, y montraient encore trois costumes par jour. Elles y causaient comme aux Tuileries, et gaîment Beugnot le constate. Cette société, parquée pour l'échafaud, s'amusait à faire des bouts-rimés, qui n'étaient pas plus mauvais que ne le sont d'ordinaire les boutsrimés ; elle rimait des énigmes :

A l'indigent quand ta main bienfaisante, Belle Iris, oftre mon premier, Alors sur ta bouche charmante On voit éclore mon entier.

Le mot était sowm, et Ténigme s'achevait en madrigal. On ferait un recueil des madrigaux qui fleurirent à la Conciergerie, un volume des intrigues galantes qui s'y nouèrent à l'ombre de l'échafaud, et c'est bien à tort que l'on a taxé d'exagération, au moins dans certaines dé ses parties, l'avant-dernier livre de Renan, CAbbesse de Jouarre.

Nul ne se fût douté que la mort tînt déjà sa main étendue sur toutes ces victimes, si elles n'avaient voulu jouer avec elle, de peur peut-être d'en avoir peur, si elles n'avaient imaginé un étrange jeu de société, « comparable, dit Alfred de Vigny, aux exercices des gladiateurs » ; on simulait avec des chaises l'échafaud; puis, chacune des femmes à son tour s'essayait à y monter décemment, « sans laisser sa robe s'élever à plus de deux pouces au-dessus de la cheville du pied », et s'étudiait à « mourir avec grâce ».

Et parfois, au milieu de cet étrange exercice, des voix du dehors parvenaient jusqu'aux prisonniers, des voix rudes et mâles de volontaires qui chantaient quelque hymne patriotique en marchant à la frontière et à la victoire; alors, le jeu funèbre interrompu, les aristocrates, fraternisant pour un moment, comme Montjourdain, avec leurs bourreaux dans l'amour commun de laFrance pour laquelle ils allaient tous mourir, se prenaient à faire tout bas des vœux pour ces sans-culottes, qui du moins n'étaient pas des « sans-patrie »

Allons, enfants de la patrie, Le jour de gloire est arrivé !...

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