ET SON 0 RICHELIEU
Mesdames, Messieurs,
Quand M. le directeur de l'Odéon me demanda de vous présenter dans une conférence un drame anglais, mon premier mouvement fut de répondre que je ne me sentais point là sur mon terrain et de décliner cet honneur périlleux. Mais, au nom prononcé de Buhver- Lytton, un souvenir me revint aussitôt, qui me fit changer d'avis.
Il y a une trentaine d'années, je passais l'été sur une plage d'Angleterre, et, tout enfant, dans un pays dont je ne comprenais point la langue, je m'ennuyais prodigieusement— et plus encore que cela — quand, à la devanture d'un libraire, j'avisai sur deux ouvrages un titre français. Ah ! les chers livres, lus, relus, bientôt sus par cœur ! Le premier (je le vois encore) contenait quatre des meilleures comédies de Scribe, pour lequel j'ai conservé toujours une bienveillante indul-
(1) Conférence faite à l'Odéon.
gence ; le second était une traduction des Derniers Jours de Pompéi de Bulwer-Lytton, et de cette lecture, qui me passionna, j'ai gardé un goût très vif pour les reconstitutions historiques. Il m'a donc semblé que j'acquitterais une vieille dette de reconnaissance, si je venais aujourd'hui vous dire en quelle estime je tiens l'auteur de Richelieu.
Permettez-moi de vous parler un peu de Bulwer- Lytton d'abord, et de son œuvre considérable (il a laissé près de deux cents volumes), avant d'arriver à son drame, purement anecdotique, aussi facile à suivre que le Verre d'eau par exemple, ou la Jeunesse de Louis XIV, et dont je risquerais de vous rendre la représentation moins intéressante, si, par une analyse trop détaillée, je satisfaisais d'avance votre curiosité.
Sur la vie de Bulwer-Lytton je serai bref,, d'abord parce qu'elle n'a rien d'extraordinaire, ensuite parce que, dans ses œuvres impersonnelles, il n'a presque rien mis de lui, de son cœur tout au moins.
Sir Edward Earle naquit le 23 mai 1805, et n'avait que deux ans lorsque mourut son père, le général Bulwer. Il fut élevé par sa mère, une grande dame, d'une sollicitude féminine et d'une intelligence virile, et c'est à elle qu'il a dû ce qu'il sut, ce qu'il fut, ce qu'il eut. Dans sa reconnaissance pour elle, il a voulu por ter son nom avec celui de son père, et voilà comment vous pouvez lire sur votre programme : Richelieu, par Bulwer-Lytton.
A quinze ans, il lança, en le dédiant au public anglais, son premier ouvrage, un volume de vers, qui attira l'attention bienveillante de Walter Scott. Pour l'instant, c'est lord Byron que le jeune homme a pris pour modèle : c'est sur les siens que ses poèmes sontcalqués,
et, pour le singer en tout — il faut bien que jeunesse se passe — il a une liaison déclarée avec une ancienne maîtresse de lord Byron, Caroline Lamb, une poétesse, qui n'a pas pu prendre plus de licences dans ses poésies qu'elle n'en a pris dans la conduite de sa vie Elle trompa bientôt Buhver-Lytton , comme elle avait trompé tous ses prédécesseurs, sans parler de son mari, et, pour se consoler, le jeune poète parcourut l'Europe, s'arrétant en Allemagne, en Italie, en Belgique, surtout en France, cherchant dans des liaisons passagères à oublier l'infidèle, dont il se souvint toujours, et dont vous allez retrouver la grâce aimable et tendre dans le joli personnage de Julie.
Bientôt las de sa jeunesse aventureuse, Bulwer-Lytton crut faire une fin en épousant, à vingt-deux ans, d'ailleurs contre la volonté de sa mère, miss Rose Wheeler. Ce ne fut pas une fin. Assurément, quand il s'agit de personnages qui sont encore si près de nous, je me ferais un scrupule de coller mon oreille au mur de la vie privée ; mais comment ne pas entendre ce qu'ils ont crié sur les toits ? On a publié récemment les lettres qu'ils ont échangées avant leur mariage, et, au bas de la dernière lettre, fort tendre, du fiancé, l'épouse a écrit ces mots suggestifs, comme disent les Anglais : « Oh ! le fatal jeudi, 29 avril 1827, où j'épousai cet homme I » Et comme elle s'en est vengée, de cet homme ! Oh ! pas du tout de la façon que vous pourriez croire, mais d'une manière exclusivement britannique : dans une élection parlementaire, on la vit assister à toutes les re'unions publiques et monter sur toutes les estrades pour combattre avec une éloquence convaincue et vibrante la candidature de son mari. Je suis désolé d'avoir à dire aux apôtres du féminisme
que de si généreux efforts demeurèrent inutiles ; ils me répondront, il est vrai, que les électeurs étaient des hommes.
Bulwer-Lytton avait été élu à la Chambre des Communes, en 1831 ; il y siégea dix ans, tout en dirigeant une revue, qu'il remplissait d'études humoristiques. Réélu en 1852, il fut secrétaire d'État pour les colonies en 1858 et 1859. Orateur écouté, on l'applaudit, quand il défendit avec habileté à la tribune la politique conservatrice, comme il l'avait été alors que, dans les rangs de l'opposition, il soutenait avec chaleur les idées libérales.
Comme il a écrit durant un demi-siècle, et comme dans ce temps béni pour les auteurs tout le monde achetait des livres en Angleterre etpersonnen'en louait, sa fortune patrimoniale s'était considérablementaccrue. Il vivait en grand et généreux seigneur dans le château de ses aïeux, fier des succès de son fils, poète de mérite et diplomate distingué, que nous avons eu récemment à Paris comme ambassadeur d'Angleterre auprès de la République Française, fier aussi de la faveur publique qui, jusqu'à la fin, s'est attachée à ses propres ouvrages. Il en achevait deux encore, quand il est mort, le 19 janvier 1873. Son talent el sa bienveillance firent de sa mort un deuil général, et la Revue britannique put dire que le baronnet Bulwer-Lytton descendait dans les caveaux de Westminster, « couronné du quadruple laurier de romancier, de poète, d'orateur et de critique ».
Voilà quel fut l'homme; voyons quel est son œuvre. Je ne vous parlerai — rassurez-vous — ni de ses poèmes, ni de ses essais, ni de ses discours parlementaires : ils sont trop ! Mais je dois vous parler de ses
romans, car c'est par eux qu'il a conquis la renommée et par eux que son nom restera.
Bulwer-Lytlon a eu dans le roman trois manières. D'abord il a peint le milieu dans lequel il vivait. Homme du meilleur monde, poussant le soin jusqu'au raffinement dans sa toilette, créant même la mode, puisque c'est lui, me suis-je laissé dire, qui a lancé l'habit noir (ce n'est pas celle de ses œuvres dont il a été tiré le moins d'exemplaires), il prit un malin plaisir, en 1828, à peindre dans Pelham ou les Aventures (Tun Gentilhomme les ridicules, les préjugés et les vices de la société brillante dont il faisait partie. 11 a représenté avec la vérité la plus amusante ces jolis garçons sans cervelle, qui doivent tout leur mérite à leur tailleur et à leur coiffeur, ces fats impertinents, dont l'unique étude est de marcher les épaules écartées, suivant la mode, ou de prononcer, suivant la mode, tel mot ou telle syllabe, qui lorgnent insolemment les honnêtes femmes qui passent, et déclarent bien hau.t qu'à un poète ils préfèrent un jockey. Le succès fut énorme; le bruit s'en répandit jusqu'en France, où l'on copiait déjà les modes anglaises, et où les dandys avaient pris la succession des petits-maîtres, des incroyables, des merveilleux et des élégants, en attendant qu'ils cédassent eux-mêmes la place aux lions et aux petits-crevés. Pelham dérida jusqu'à Gustave Planche, le sévère critique de la Revue des Deux-Mondes, qui trouvait ce roman anglais prodigieusement spirituel, digne parfois de Lesage et de Beaumarchais. Et Louis Blanc ne se montra pas moins élogieux pour le roman de Paul Clifford^ dans lequel Bulwer-Lytton, afin de produire un contraste, étala ensuite devant ses lecteurs les bas-fonds de la société.
Mais, grâce à Waller Scott, le roman tiistorique avait alors la vogue ; on s'était pris de passion pour ces reconstitutions savantes des civilisations abolies, pour ces évocations prestigieuses des époques disparues. Ce splendide tableau de l'Angleterre à la fin du xiie siècle, qui a nom Ivanhoë, avait excité tant d'enthousiasme que l'on disait couramment : « Ce roman est plus vrai que l'histoire ». Comme il avait fait des poèmes à la Byron, Bulwer-Lytton fit des romans à laWalter Scott. Après s'être essayé avec Devereux^ on le vit passer avec une incomparable aisance d'une époque à une autre et d'un monde à un autre, ressusciter les derniers habitants de cette Pompéi que Joseph Bonaparte et Murât venaientde tirer de son linceul de cendres préservatrices, et faire revivre, l'un après l'autre, le républicain du moyen âge italien dans/^tensi (l83o) elle baron féodal du moyenâge anglo-normanddans Harold (1848), que d'aucuns regardent comme ses chefs-d'œuvre. Ces romans ont été traduits dans presque toutes les langues de l'Europe ; ils ont tenu attentive et émue toute une génération, et ils sont encore populaires en Angleterre. Les lettrés cependant n'en font plus grand cas. Déjà Planche reprochait à Bulwer-Lytton de composer et d'écrire avec trop de hâte ses romans: il lui semblait plutôt entendre une causerie d'un grand seigneur que lire une œuvre d'un homme de lettres, et il rappelait, non sans raison, que le temps respecte seulement ce qui s'est élevé avec son concours. D'autre part, les progrès de l'archéologie et de l'histoire ont cruellement démodé les reconstitutions de Bulwer-Lytton. Un juge excellent (l),que j'ai consulté, dans l'obligation de
(1) M. Beljame, professeur de langue anglaise à la Faculté de s jettres et à l'École normale supérieure.
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me former en quatre semaines une opinion sur l'œuvre considérable de notre auteur, m'a conseillé, en riant, de ne pB.s relire ces Derniers Jours de P o mp éi, qni ont iant charmé ma première enfance, et j'ai suivi prudemment ce conseil, entrant dans l'âge où l'on s'attriste devoir tomber les feuilles mortes des illusions.
Mais tout le monde, en revanche, s'accorde à louer sans réserve certains romans très simples et presque sans incidents, où Buhver-Lytton, prenantune troisième manière, a groupé, avec une raillerie aimable et une émotion douce, de fines et justes observations de la vie domestique. Dans ce genre, son œuvre maîtresse est le roman des Caxtons (i850), qu'on a pu placer à côté des meilleures œuvres de Dickens, et qu'AmédéePichot a traduit dans la Revue britannique. C'est l'histoire intime d'une famille, et la leçon qui s'en dégage est celleci, que le bonheur se trouve non dans la poursuite ambitieuse de la gloire ou dans la périlleuse recherche de la fortune, mais à côté de nous, dans les joies paisibles du foyer; c'est la leçon qu'un aimable poète moderne a résumée dans ce vers exquis :
Tout bonheur que la main n'atteint pas n'est qu'un rêve.
Et si j'en avais le loisir, je vous montrerais dans ce long roman — tous les romans anglais sont longs — comment le très érudit Caxton élève sagement son fils, non pour les études désintéressées, mais pour l'action : ce Lisez pour vivre, et ne vivez pas pour lire >>, et comment il l'envoie chercher, au delà des mers, un champ librementouvert à sajeune»activité. Je vous ferais voir une délicieuse figure de mère de famille, qui, épousée uniquement par raison, a conquis par sa vertu dévouée et souriante l'amour profond et durable de son mari.
Je VOUS lirais surtout un épisode, qui me paraît un pur chef-d'œuvre. Un père s'aperçoit que son fils unique l'a volé. Il le fait venir, et lui dit, d'une voix grave : « Tu ne me voleras plus, car je te confie la clef de mon secrétaire ». Une telle parole pouvait suffire à redresser une nature moins dépravée ; mais le jeune homme est un monstre. Oh! l'admirable scène, quand, la nuit, le malheureux père attend dans la chambre de son fils le retour du scélérat, qu'il soupçonne d'un assassinat suivi de vol ! Et quel dénouement que ce coup de pistolet qui abat le misérable aux pieds du père justicier, tandis que la police, qui a suivi ses traces, enfonce la porte delà maison ! « J'avais élevé mon fils pour l'honneur et pour la patrie : je l'ai sauvé d'une vie ignominieuse. Est-ce un crime ? J'abandonne ma propre vie en expiation. » Cela est grand et beau comme de l'Eschyle ou comme du Tite-Live, et le récit est fait avec une sobriété et une mesure dignes des classiques. Lisez les Caxtons^ Messieurs ; lisez les trois suites que leur a données Bulwer-Lytton ; et ces romans intéressants et moraux vous charmeront, après tant de romans immoraux et ennuyeux.
Ainsi, romans mondains, romans historiques, romans domestiques, remplis d'aventures ou très simples, amusants ou émus, mais toujours étincelants d'esprit et se succédant avec une étonnante rapidité, voilà ce que nous présente l'œuvre de Bulwer-Jjytton. Et si, afin de vous mieux faire comprendre ce que fut l'écrivain anglais, je cherche dans notre littérature un écrivain auquel je le puisse comparer, je vois aussitôt me sourire la face épanouie et bienveillante du plus infatigable, du plus varié, du plus populaire de nos grands producteurs, Alexandre Dumas père. Seulement,
— et la différence est capitale — Alexandre Dumas a débuté par le théâtre et n'a écrit qu'ensuite des romans ; par goût, par tempérament, par vocation, il était auteur dramatique, tandis que Bulwer-Lytton était surtout romancier, et n'a écrit pour le théâtre que par accident, ou, tout au moins, par occasion. Or, on s'en aperçoit si bien que l'on dira toujours de lui, pour le désigner : « Vous savez : ce romancier, qui a fait des drames ». Et voilà pourquoi, Mesdames, j'ai cru devoir insister sur ses romans, avant de vous p'irler de son théâtre, qui vous intéresse aujourd'hui plus particulièrement.
L'art dramatique était alors en Angleterre en pleine décadence. En bannissant de la scène la politique, la loi avait tué tout un genre de comédie, et, en ne protégeant pas la propriété dramatique, elle autorisait les dramaturges à démarquer sans scrupule les pièces étrangères. En l'absence de productions nouvelles originales, on vivait sur le vieux répertoire. L'acteur Macready, éprouvant le désir bien naturel d'avoir des rôles neufs, cherchait l'écrivain qui ranimerait et relèverait le théâtre national. Il lut le beau roman d'^wgèneAram (1832), dont Bulwer-Lytton avait un instant songé à faire un drame, et à propos duquel Gustave Planche a rappelé les grands noms d'Euripide et de Shakespeare ; il le lut, et vint demander une pièce à l'auteur.
Séduit par ces grands drames romantiques, Hernani eiMarion de Lorme, qui avaient porté dans le monde entier la jeune gloire de Victor Hugo, le romancier anglais rêva de ressusciter à Londres le drame historique. Il se trouvait alors à Paris, et l'un de ses plaisirs favoris était d'aller errer à Versailles dans les longues
galeries du palais ou dans les bosquets du parc, évoquant les belles héroïnes des romans de M°>« de Genlis, Louise de la Vallière et la marquise de Maintenon.il écrivit rapidement un grand drame en vers blancs, la Duchesse de la Vallière (1837), qu'il porta aussitôt en Angleterre, et il imposa au directeur du théâtre de le monter sans l'avoir lu, parce que les libraires acceptaient ses romans sans en prendre connaissance. Le directeur le fît, et s'en repentit ; car si l'héroïne était boiteuse, la pièce l'était aussi; et, de même que l'héroïne était tombée, la pièce tomba lourdement. Malgré la réelle beauté du cinquième acte^ qui nous fait assister à la prise de voile de M''^ de la Vallière, Planche crut devoir engager discrètement le poète à revenir ou roman. Mais Bulwer-Lytton ne l'écouta point. Il fît ce qu'en pareil cas font neuf auteurs sur dix: il s'en prit aux acteurs, au public, àses confrères et à la critique, en quoi il eut grandement tort ; mais, pour avoir sa revanche, il écrivit la Dame de Lyon (1839), et en cela il eut raison.
Il avait cette fois voulu rompre, comme Corneille y avait songé sans l'oser faire, avec cette sotte coutume de ne montrer au théâtre que des princesses et des rois. Il estimait que le peuple, ayant conquis sa place dans l'État, devait également l'avoir sur la scène. Il demandait pourquoi cette fille de fermier, qui est la simple et sublime héroïne de la Prison d'Edimbourg^ ne ferait pas verser autant de larmes dans un drame que dans le roman de Walter Scott, et il tenait même que, plus près des spectateurs par leur condition sociale, de tels personnages ne leur pourraient paraître que plus touchants. C'est pour le prouver qu'il a écrit la Dame de Lyon ,
Le point de départ a été pris dans les Précieuses ridicules de Molière. Pauline Deschappelles, la plus belle et la plus orgueilleuse des jeunes filles de Lyon, a dédaigneusement écarté tous les prétendants qui se disputaient samain. Pour se venger, l'un d'eux, Bauséant, lui présente le fils d'un jardinier, Claude Melnotte, comme le prince de Como, et il a la joie de voir la vaniteuse mettre sa main dans la main du faux prince. Les Précieuses ridicules finissaientlà, et n'allaient même pas tout à fait aussi loin; la pièce anglaise ne fait que commencer. Claude adorait secrètement Pauline, et c'est pour humilier celle qui l'avait insulté sans le connaître, qu'il s'est prêté à servir les projets de Bauséant ; mais sur les marches de l'autel il a laissé sa vengeance et compris (Ju'il aimait toujours sa victime. Dans la pauvre chaumière de sa mère, où il l'a conduite, il avoue sa naissance et sa faute à Pauline accablée ; mais il lui déclare son amour avec tant d'éloquence, il lui rend avec tant de noblesse sa liberté, puisque leur mariage peut être aisément cassé, il la confie si respectueusement à la garde de sa mère, que Pauline s'attendrit et s'émeut ; et, jusqu'au dénouement, que vous devinez, l'auteur a marqué avec beaucoup de finesse et de délicatesse la gradation des sentiments par lesquels elle s'élève de la haine à l'amour. Il y a dans le rôle de Claude une étude psychologique également assez heureuse; et, comme le drame est fort intéressant, comme l'auteur y a su mêler très habilement la proSe et les vers, il n'y a pas lieu d'être surpris qu'il soit demeuré au répertoire.
D'aucuns soutiennent que c'est la Dame de Lyon qui a inspiré à Victor Hugo son Ruy Blas. Il est certain qu'il y a une curieuse analogie entre les deux drames •
que Ruy Blas, la reine et don Salluste se trouvent respectivement à peu près dans la même situation que Claude, Pauline et Bauséant, et qu'enfin le poète français semble s'être souvenu de quelques détails de la pièce anglaise. Mais cela me paraît êtretoutsimplement un honneur pour Bulwer-Lytton.
Dans le drame domestique, la Dame de Lyon est son chef-d'œuvre, comme les Caxtons sont le meilleur de ses romans domestiques. 3lais il y a encore bien de l'esprit et beaucoup d'observation dans deux autres comédies de Bulwer-Lytton, qu'a également traduites M. Georges Duval, l'Argent et Meilleurs que nous ne le paraissons. Dans la première, Bulwer-Lytton a montré les vilenies auxquelles l'amour de l'argent abaisse les échines trop souples ; dans la seconde, sans doute pour atténuer l'effet de cette âpre satire, il a soutenu que ceux mêmesdont on l'attendrait le moins sont capables, au besoin, d'avoir un élan de générosité et même de s'élever jusqu'au sacrifice.
Le plussouvent le comique de Bulwer-Lytton est tout particulier et tout britannique. Il me paraît symboliser aussi bien la gaieté anglaise que ces gentlemen, correctement vêtus d'une longue et sévère redingote et coiffés d'un chapeau haut de forme, qu'on voit parfois en Angleterre racler sur un violon des airs plutôt gais devant les cafés et les restaurants. Il naît, ce comique, d'un contraste violent entre la respectabilité flegmatique ou dolente de personnages tout de noir Jiabillés et les excentricités joviales et dégingandées auxquelles ils se livrent tout à coup. Nul n'est plus grave, plus austère, plus tempérant que le vieux négociant Easy, et cependant voilà qu'il s'est abominablement grisé avec son futur gendre ; il va être arrêté pour tapage nocturne
BULWER-LYTTON ET SON RICnELIEU 297
dans le Passage de VHomme mort : il grimpe et s'assied sur les épaules du garde de nuit, et veut porter un toast, se croyant encore à table : « Mais qu'est-ce qu'elle a, cette table? Elle monte, elle descend! La table est' saoule! N'importe. Remplissez nos verres. Hip, hip, hurrah ! » — Dans V Argent, Henry Graves pleure inconsolablementsa femme^ sa sainte Maria, une peste, qui, vivante, faisait de lui un martyr : « Sa livrée est noire, dit un personnage^ son carrosse est noir ; il ne monte que de petits chevaux noirs ; si jamais il se remarie, il épousera une négresse, » Mais lady Franklin ne veut pas que Henri Graves épouse une négres:«e : elle le fait venir dans son boudoir ; elle lui rappelle comme sainte Maria jouait bien la comédie de société, comme elle chantait bien, et le veuf désolé fredonne avec elle l'air guilleret que fredonnait volontiers sainte Maria ; comme elle dansait bien, et les acteurs qui entrent en scène les voient avec stupeur danser l'écossaise que dansait si bien sainte Maria.
Mais on admire souvent dansles comédies deBuIwer- Lytton un comique plus psychologique et plus fin. C'est même tout simplement un chef-d'œuvre que le premier acte de V Argent, qui réunit pour la lecture d'un testament — et quel testament ! — tous les parents d'un vieil original, laid comme « un kangourou atteint delà jaunisse » ; les cupidités, les espérances, les jalousies, les décoptions, les insinuations, les haines, y sont marquées d'un crayon très juste et très puissant, et vous aurez une idée du tableau, si vous vous rappelez ce Testament de César Girodot, que va jouer encore dans une heure la Comédie-Française. Je goûte moins l'autre comédie de Bulwer-Lytton : tous ces coquins vertueux, qui se trouvent finalement n'avoir pratiqué la
corruption et le chantage que pour les plus louables motifs, me paraissent peu vraisemblables, même en Angleterre, et ce conte assez noir finit trop en conte bleu.
C'est pourtant à cette même idée, qui remplit Meilleurs que nous ne le paraissons ou les Divers côtés d'un caractère (quel titre ! ), que nous devons le Richelieu de Bulwer-Lytton. Le poète anglais avait été choqué de voir les romantiques français rendre ridiculement odieux le grand ministre, que Voltaire considérait « comme le véritable architecte de la monarchie française et le fondateur de la civilisation en France (1) ». Alfred de Vigny avait systématiquement rabaissé Richelieu dans son roman de Cinq-Mars^ et Victor Hugo ne l'avait introduit dans sa Marion de Lorme que pour lui faire jeter ces mots farouches :
Pas de grâce !
et pour amener le cri célèbre de la courtisane :
Regardez tous : voilà l'homme rouge qui passe !
Du caractère ils n'avaient montré tous deux qu'un des côtés. Bulwer-Lytton l'a voulu présenter sous sa double face, et voilà pourquoi en 1839 il a écrit un nouveau drame : Richelieu ou la Conspiration. D'ailleurs il était « depuislongtemps désireux d'illustrer certaines périodes de l'histoire de France (2) », et il n'y en avait pas — l'auteur des Trois Mousquetaires le savait bien — de plus amusante, de plus pittoresque, déplus théâtrale que le règne de Louis Xlll.
[l] Préface de Richelieu.
(2) Préface de la Dame de Lyon.
La curieuse figure de roi ! Beaucoup moins un incapable et un paresseux qu'un timide et un triste. Toujours il eut le sentiment de c u'il devait être, et toujours les circonstances, plus fortes que lui, Tont empêché de rèlre. Déjà roi, il était encore fouetté par son gouverneur, et par ses révoltes il obtint simplement d'être désormais fouettépar larégenle elle-même. Il était l'aîné, et toutes les caresses maternelles allaient à son cadet. Il souffrit comme fils, il souffrit comme roi, il souffrit comme homme. A une enfance comprimée succéda une jeunesse craintive : le jour où, ayant ouï dire qu'il avait la taille bien prise et la jambe bien faite, il s'enhardit à murmurer quelques mots d'amour, il s'aperçut que l'émotion augmentait son bégaiement naturel, et qu'il était ridicule, lui, le roi : de ce jour il fut Louis le Chaste. 11 s'était réfugié dans l'amitié, et il fut par ses favoris trompé comme ami et trahi comme roi. Bon soldat, il s'était battu en digne fils de Henri IV; mais, les astrologues annonçant tout haut sa fin prochaine, il ne paraît plus à l'armée, car la reine, après vingt ans de mariage, ne lui a pas encore donné d'enfant, et il ne veut pas laisser le trône à son frère, ce brillant Gaston, qu'il exècre, et en qui il voit tous les courtisans saluer le roi de demain. S'il ne peut être ni fils, ni frère, ni amant, ni père, ni ami, ni soldat, il sera du moins roi. Non, Richelieu, son ministre, lui défend de gouverner. Louis XIII le hait; mais, comme il est assez intelligent pour reconnaître le génie supérieur de cet homme, qui poursuit l'œuvre de Henri IV, et qui fera de la France la première nation de l'Europe, il dompte les révoltes de son cœur et de son orgueil ; il a l'admirable abnégation de laisser un autre régner sous son nom pour le bien de la France. Et cependant
il s'occupe comme il peut : il élève des oiseaux, il peint, il compose des ballets qui sont dansés à la cour et dont il envoie le compte rendu à la Gazette ; il donne chez lui des concerts, où il chante sa propre musique, car en chantant il ne bégaie plus, et l'Italien Vittorio Siri le peut comparer au roi David au milieu de ses chantres. La mort de son tyran ne délivre même pas le pauvre Louis XIII : il s'amuse bien à mettre en musique le rondeau satirique de Miron sur l'enterrement du cardinal ; mais il prend pourministre celui que Richelieu lui-même lui a désigné è son lit de mort et qui continuera sa politique : Jules Mazarin.
Et lui, quel était-il, ce Richelieu, le roi du roi? Nous le saurons complètement le jour où M. Hanotaux aura pu terminer sa magistrale étude; mais, dès à présent, nous nous en faisons une image qui doit être voisine de la réalité. Ses ennemis n'ont pu guère lui reprocher que trois choses : d'abord, d'avoir fait de mauvais vers; mais s'il fallait être impitoyable pour tous ceux qui sont dans le même cas !... Ensuite, d'avoir eu des maîtresses; mais ils n'en ont pu nommer que trois, et pour toutes les trois j'ai des doutes : la première est sa propre nièce, la duchesse d'Aiguillon ; mais elle me semble avoir été une personne irréprochable ; la seconde est la Picarde, la duchesse de Chaulnes ; mais j'ai voulu voir son portrait, gravé par Moncornet ; ah ! Messieurs, quel nez ! Je vous atteste que cette femme-là n'a pu être aimée que par Cyrano de Bergerac ; la troisième est Marion de Lorme ; mais je crois bien, avec Bulwer-Lytton, qu'elle ne fut pour le cardinal qu'une espionne. On lui a reproché enfin.elavec raison, d'avoir beaucoup versé de sang -, mais, si ce grand ambitieux fut sans scrupule et cruel, n'est-ce pas qu'il fut souvent
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obligé de retourner contre la perfidie de ses ennemis les armes mêmesdont ils l'attaquaient, de répondre à la, ruse par la ruse et aux tentatives d'assassinat par Técliafaud ? Un poète, qui faisait partie cependant de la maison de Monsieur, Voiture, a rendu un magnifique hommage à Fennemi de son maître dans une admirable lettre sur la reprise de Corbie, dont je détache au moins cette phrase : « Lorsque, dans deux cents ans, ceux qui viendront après nous liront en notre histoire que le cardinal de Richelieu a démoli La Rochelle et abattu l'hérésie, et que, par un seul traité, comme par un coup de rets, il a pris trente ou quarante de ses villes pour une fois ; lorsqu'ils apprendront que, du temps de son ministère, les Anglais ont été battus et chassés, Pignerol conquis, Casai secouru, toute la Lorraine jointe à cette couronne, la plus grand-e partie de l'Alsace mise sous notre pouvoir, les Espagnols défaits à Veillane et à Avein, et qu'ils verront que, tant qu'il a présidé à nos alfaires, la France n'a pas un voisin sur lequel elle n'ait gagné des places ou des batailles : s'ils ont quelque goutte de sang français dans les veines et quelque amour pour la gloire de leur pays, pourront-ils lire ces choses sans s'affectionner à lui ; et, à votre avis, l'aimeront-ils oul'estimeront-ils moins à cause que de son temps les rentes sur l'Hôtel-de- Ville se seront payées un peu plus tard, ou que l'on aura mis quelques nouveaux officiers dans la Chambre des Comptes ? — - Toutes les grandes choses coûtent beaucoup. » Et j'ajouterai. Messieurs, qu'à son lit de mort Richelieu pouvait en toute sincérité assurer Louis XIII qu'il n'avait jamais eu d'autre passion que celle de servir le roi et la France, ni d'autres ennemis que ceux de l'État.
Quels personnages pour un drame historique! Aussi ont-ils été souvent mis au théâtre, mais jamais avec plus de bonheur que par Bulwer-Ly tton, dont -la pièce est souvent représentée en Angleterre, en Amérique et en Russie, oij les acteurs en renom tiennent à essayer leurs forces dans le lourd rôle du cardinal. Malgré des qualités indéniables, elle aura cependant, je le crains, quelque peine à s'acclimater en France.
C'est que Bulwer-Lytton n'avait pas le tour de main d'un homme de théâtre. Il s'est parfois embarrassé dans ses combinaisons dramatiques, et alors, pour se tirer d'affaire, il a sacrifié aux nécessités de son intrigue ce qui est ou ce que nous regardons comme la vérité historique. Nous ne reconnaissons plus, par exemple, nous autres Français, la douce la Vallière dans cette personne irascible et querelleuse, la mordante Montespan dans cette coquine sans esprit, Louis XIV jeune dans cet égoïste odieux, le brillant Lauzun dans ce complaisant cynique ; nous demeurons stupéfaits d'entendre un moine inconnu lancer au plus absolu et au moins patient de nos rois un couplet autrement long et injurieux que celui de M. de Saint- Vallier â François P^ dans le Roi s'amuse. Et la pièce, qui serait par elle-même attachante, nous déconcerte à cause des noms des personnages.
Ce qui est vrai de la Duchesse de la Vallii^re l'est aussi, bien qu'à un degré moindre, de Richelieu. Certains des personnages sont manifestement faux. Pourquoi est-ce Baradas qui joue le rôle de Cinq-Mars ? Ce prince efïacé et mesquin a la prétention de représenter l'ingrat et déloyal, mais séduisant et spirituel duc d'Orléans. Ce confident vulgaire, dont l'auteur fait parfois sourire, c'est ce polyglotte surprenant, ce diplo-
mate habile, ce fils d'une vieille famille tenu sur les fonts par deux princes du sang, celui que Richelieu appelait son bras droit, c'est TÉminence grise, le Père Joseph! Et dans ce roi libidineux, qui veut faire violence à une femme mariée, nous ne reconnaissons plus, oh ! mais plus du tout, notre Louis le Chaste, qui s'armait de pincettes pour prendre un billet caché dans son corsage par Mlle de Hautefort.
Le Richelieu de Bulwer-Lytton est plus vrai, je dois le déclarer. L'auteur lui fait dire cette phrase, qui est comme la clef de voûte de sa pièce : « Lorsque la peau du lion fut trop courte, Lysandre l'allongea avec celle du renard » ; et je crois qu'en effet il y eut dans le grand cardinal un lion et un renard. Mais Bulwer-Lytton a eu le tort de nous montrer surtout le renard dans son héros, et, voyez-vous, en France on aimera toujours mieux les lions que les renards. J'en ai été bien frappé jeudi dernier ; car les applaudissements s'élevaient de toutes parts quand, à un beau rugissement, le public reconnaissait enfin le vieux lion fatigué, et retrouvait dans ce cardinal, qu'il avait devant lui, non plus l'Italien Mazarin, mais le Français Richelieu.
Si la vraie physionomie des personnages n'a pas été exactement reproduite dans la pièce anglaise, c'est aussi, il faut bien le dire, que les véritables sources de ce drame historique sont deux romans : le Ci>7<7- Mars d'Alfred de Vigny et un gros ouvrage de Saintine, dont le titre seul vous indiquera l'esprit : Une maîtresse de Louis XIII. Bulw^er-Lytton a voulu rattacher l'une à l'autre les deux intrigues, qui sont très différentes, en même temps que transformer et rendre sympathique le personnage du cardinal, et, s'il s'est tiré à son honneur des difficultés presque inextricables
de cette tâche, on voit bien pourtant que cela n'a pas été sans peine.
Le duc d'Orléans et Baradas, le favori de Louis XIII, conspirent avec le duc de Bouillon et l'Espagne : ils veulent assassiner Richelieu et, à la tête des armées étrangères, venir détrôner le roi de France. Le cardinal, qu'ils ont perdu dans l'esprit de son maître, n'a plus qu'un moyen de salut : s'emparer du traité secret que ses assassins ont signé avec les ennemis du royaume Dans une circonstance pareille, c'est le renard qui doit sauver le lion.
Et c'est en effet par la ruse qu'en cas analogue dut toujours agir Richelieu. Le hasard fait que, l'été dernier, j'ai étudié dans une revue jaune cette conspiration de Sedan, où le comte de Soissons et les ducs de Bouillon et de Guise n'avaient pas craint de se liguer contre le cardinal avec l'empereur et le roi d'Espagne. Rien n'est amusant comme de voir en cette affaire l'habileet ingénieuse souplesse déployée parle ministre. Les princes, voulant gagner le duc d'Orléans, lui envoient un émissaire, qui est le propre frère de Tristan L'Hermite, l'auteur de cette Mariamne, qui fut représentée ici l'an passé, et J.-B. L'Hermite vient remettre leurs lettres à Richelieu. Le cardinal règle aussitôt un scénario, qui vaut mieux que ceux de ses trag'dies : L'Hermite portera, comme si de rien n'était, son message au duc d'Orléans ; mais, comme Monsieur, averti que Richelieu sait tout, se refusera à livrer au roi le gentilhomme dont il ignore la trahison, on aura recours" à un expédient : Monsieur, indigné, fera prendre le gentilhomme ; mais il donnera secrètement l'ordre à, trois de ses gardes, qui l'amèneront à la cour, de le, laisser sauver à trois lieues de Blois. Le fugitif revient;
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chercher les ordres du cardinal, et, au jour convenu, il se fait arrêter de nouveau à la porte de Paris. Il est enfermé à Vincennes jusqu'au procès criminel, où son témoignage sera décisif contre les princes révoltés. Et sans doute il répugnera ensuite au grand ministre de faire de cet agent peu scrupuleux un chevalier de l'ordre du roi ; mais Richelieu aura encore une fois sauvé la France (1).
L'émissaire, que le Richelieu de Bulwer-Lytton charge de s'emparer du traité secret des princes, n'est pas très heureusement choisi : c'est un petit page, François ; et nous aurons la surprise d'entendre le cardinal s'écrier : « Cet enfant de quinze ans est la suprême espérance de Richelieu ». Vous reconnaissez là cette théorie, si amusante au théâtre, des petits moyens et des grands- effets, sur laquelle Scribe a construit tant de pièces, le plateau sur lequel il a posé son Verre d'eau. Mais, en dépit des remaniements habiles de l'adaptateur, vous verrez que Buhver-Lytton n'a pas la légèreté et la prestesse de Scribe ; il ne sait pas rendre les événements vraisemblables ; vous serez étonnés de la facilité avec laquelle François pénètre dans la terrible prison de la Bastille, de la facilité avec laquelle il en sort, le tout en dix minutes, et vous partirez d'ici pleins de dédain pour ce Latude, vraiment surfait, qui a mis trente-cinq ans à s'évader. Cet épisode est la partie faible du drame.
A côté de l'action principale se développe une action secondaire, qui marche parallèlement et par endroits se mêle avec elle : c'est l'histoire des amours du che-
(1) Voir dans notre livre, Hommes et mœurs au XVn<^ siècle, le chapitre intitulé Un mari d'actrice, p. 187-236.
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valier de Mauprat et de Julie de Mortemart, la fîlleuie de Richelieu, que traverse la double jalousie de Baradas et de Louis XIII. Cette action secondaire a fourni k l'auteur plusieurs scènes heureuses : au premier tableau la confidence faite à Baradas par Mauprat du terrible arrêt qu'a prononcé contre lui le cardinal ; au deuxième tableau, à mon avis le meilleur du drame, l'entrevue fort théâtrale de Richelieu et de Mauprat, que surveille, prêt à faire feu, un homme caché par le ministre derrière un paravent ; c'est plus tard l'explosion d'indignation que provoque en Julie l'amour criminel du roi ; c'est enfin la curieuse comédie imaginée par Richelieu, qui fait le mort, afin d'accabler ensuite par sa résurrection inattendue ses ennemis terrifiés.
Hélas ! pour reprendre un vers célèbre.
Je dois vous confesser, la vérité m'y pousse,
que toutes ces scènes ont été trouvées par Bulwer- Lytton dans le très amusant roman de Saintine : Une maîtresse de Louis XIII ; et même il a transporté dans son drame certains détails du roman qui ne conviennent plus au personnage transformé, épuré, de Mauprat. Bulwer-Lytton a d'ailleurs, comme notre grand Molière, pris sou bien partout où il le trouvait, et vous reconnaîtrez tout à l'heure ici des mouvements empruntés au cinquième acte de Britannicus, au troisième acte d'Athalie, ou bien au Moise d'Alfred de Vigny, là deux belles scènes qui viennent du Louis Xlde Casimir Delavigne et de son Don Juan d^ Autriche. Le dénouement, où nous voyons Louis XIII, se sentant incapable de gouverner, rendre le pouvoir à Richelieu, est directement imité du Cinq-Mars d'Alfred de Vigny, et vous
aurez d'autant moins de peine à vous en apercevoir que, pour donner à celte scène capitale un peu plus d'ampleur, M. Samson a eu l'excellente idée d'y faire entrer quelques phrases du roman. Vous voyez donc que, si Bulwer-Lytton connaissait très bien notre littérature, ce n'est point précisément par l'originalité que brille son Richelieu.
En revanche, Bulwer-Lytton a écrit son drame d'un style très particulier et qui risquerait de vous surprendre un peu, si vous n'en étiez point avertis. Une image poétique, fidèlement traduite dans une autre langue, étonne souvent et paraît volontiers d'un goût douteux ; tel ce début d'un sonnet de Shakespeare : « Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et creuseront de profondes tranchées dans le champ de ta beauté... » Or, le style de Bulwer-Lytton abonde en images de ce genre : les nuances éteintes des métaphores précieuses et les tons violents, parfois un peu criards, du lyrisme romantique français s'y harmonisent selon le goût anglais, qui n'est pas du tout le nôtre. Il a paru au traducteur qu'il serait intéressant de vous faire ainsi toucher comme du doigt l'influence de notre grand Victor Hugo sur un poète d'outre-Manche, et il a scrupuleusement traduit des phrases comme celleci : « Pour que batte le cœur de notre projet, le sang doit en emplir les veines », ou cette autre : « Sur l'oreiller parfumé de ses lèvres, ainsi que sur le lit de roses fraîches où il est né, l'amour dort de paradisiaques sommeils », oucette troisième : « Le temps m'est un perpétuel minuit, dont mes pensées sont les spectres ». Un tel langage vous fera d'abord sourire ; mais vous vous y accoutumerez vite ; vous finirez même par prendre plaisir à ce style d'un ragoût très curieux ;