DEA'ANT LE RIDEAU
car, parmi ces images, s'il en est de bizarres, il en est de charmantes, et vous sentirez partout l'œuvre d'un poète à travers la prose du traducteur, qui lui aussi est un poète :
Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
Je vous ai franchement et loyalement dit les défauts de la pièce qui va être représentée devant vous. Elle a deux qualités qui, à mes yeux, les rachètent tous.
Et d'abord elle est intéressante. Grâce en grande partie à M. Charles Samson, qui l'a très habilement adapté, resserrant quelques scènes, coupant un tableau inutile, en ajoutant au contraire un autre afin de rendre plus sensible la liaison des faits, développant le rôle de Marion de Lorme, le drame de Bulwer-Lytton, d'un bout à l'autre de la représentation, tiendra attentive et amusera votre curiosité. Je sais bien que certaines personnes dédaignent ce genre de mérite, comme elles affectent de n'attacher aucune importance au sujet d'un tableau. Mais, de moi, j'estime que l'on vient au théâtre surtout pour se divertir, et que, si un drame nous donne un plaisir honnête, il est digne d'être applaudi, alors même qu'il ne se réclame pas du grand art, et qu'il n'a aucune prétention à réformer les lois et à transformer la société :
Vive le mélodrame où Margot a pleuré !
Richelieu est d'ailleurs autre chose qu'un mélodrame intéressant. Un souffle ardent de patriotisme anime et soulève toute la pièce de Bulwer-Lytton, d'où se dégage une généreuse et forte leçon. Cet Anglais, qui connaissait si bien la France, l'admirait et l'aimait.
Veut-il, dans son excellent roman des Caxtons, faire revivre, comme je vous l'ai montré, au milieu de la société moderne un de ces héros antiques, dans le cœur desquels la voix sainte de Thonneur faisait taire jusqu'à la voix du sang, il croit devoir, pour rendre son personnage plus vraisemblable, le revêtir d'un uniforme d'officier français. C'est en combattant pour la patrie française que le fils du jardinier Melnottese lave de sa faute et se rend digne de la dame de Lyon. Richelieu, lui, quand tous les intérêts particuliers se ruent à la curée, ne songe qu'à l'intérêt général ; il n'a d'autre amour au cœur que celui de la France, sa maîtresse, son épouse. Il se dévoue entièrement à elle : « Tout pour la France, voilà mon éternelle devise ! » Il s'identifie tellement avec elle qu'il est en droit de s'écrier, sous le couteau des assassins : « Il n'est pas un homme qui oserait, parricide de sa patrie, tuer la France en Richelieu ! » Et c'est un spectacle puissamment dramatique et profondément émouvant que celui de ce moribond luttant seul contre le roi, qui l'abandonne, contre la noblesse, qui conspire avec l'Espagne, la grande ennemie d'alors, contre ia mort, qui le guette sous mille formes, uniquement soutenu dans sa résistance indomptable par un amour passionné pour cette France, qui est en partie son ouvrage, et par une haine vigoureuse pour ceux qu'il appelle éloquemment des « vendeurs de patrie ! »
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