THEATRE DE CASIMIR DELAVIGNE LE CONSEILLER RAPPORTEUR
Mesdames et Messieurs
Combien incertaine, capricieuse et souvent éphémère «st cette renommée, que poursuivent si ardemment les poètes ! Qui d'entre nous s'aviserait aujourd'hui de dire : « Si je relisais les Jardins ou V Homme des Champs de l'abbé Delille » ? Et pourtant, parce qu'il avait traduit avec une adresse spirituelle les G éorgiques,V admiration de ses contemporains l'avait surnommé «: le Virgile français » ; plus tard, il se consola de sa « triste cécité » par l'orgueil d'être officiellement « l'Homère du xix« siècle » ; et, quand il s'éteignit, le i^^ mai 1813, sa mort fut un deuil national. Durant plusieurs jours, au Collège de France, son corps, embaumé et couronné de lauriers, demeura, comme jadis celui des Césars, «xposé sur un lit de parade, et tout Paris défila dans
(1) Conférence faite à VOde'on.
un pieux pèlerinage devant sa dépouille sacrée; même un fanatique — car ce n'était pas un collectionneur anglais — découpa sur la jambe du glorieux poète un petit morceau de peau, relique précieuse, quïl voulait enfermer respectueusement sous verre dans la reliure des œuvres de l'abbé Delille ; et, partageant l'émotion publique, un étudiant de vingt ans, dont le Moniteur avait déjà publié un Dithyrambe sur la naissance du roi de Rome, Casimir Delavigne, s'écriait dans un lyrique oathousiasme :
Près du marbre insensible où t'enferme la mort..., L'Envie en murmurant s'endort, Et l'Immortalité s'éveille.
L'immortalité ! C'était l'oubli qui commençait pour le pauvre abbé Delille.
Il semblait bien, tout dernièrement encore, que telle dût être la destinée de Casimir Delavigne lui-même, le plus brillant de ses disciples.
Le succès était venu à lui tout de suite, et, dès ses premiers pas, il était entré dans la gloire. En juillet 1815, quelques jours après Waterloo, il avait donné sa première élégie, appelée Messénienne, en souvenir des trois élégies consacrées par Barthélémy, dans son Voyage du jeune Anacharsis, k la Messénie vaincue ; et, à l'entendre pleurer les héros de l'épopée impériale, auxquels l'injuste destin avait refusé
Le bonheur de mourir dans un jour de victoire,
à l'entendre exalter leur défaite, plus glorieuse peutêtre encore que tous leurs triomphes :
On dit qu'en les voyant couchés sur la poussière... L'ennemi, l'œil fixé sur leur face guerrière, Les regarda sans peur pour la première fois,
la France abattue et désespérée avait relevé la tète ; elle avait tressailli d'un légitime orgueil; et, dans sa reconnaissance pour le jeune poète, qui ranimait en elle l'énergie et l'espérance, elle lui avait donné son cœur, pour ne plus le lui reprendre. Du jour au lendemain, Casimir Delavigne était devenu le poète national; il était à la fois Tâme et l'idole de la patrie. Il allait connaître toutes les ivresses de cette popularité qu'il devait plus lard mettre à la scène dans une comédie austèrement belle. .
Quelles acclamations ont accueilli son nom dans ce théâtre, dont il est un peu le parrain, puisque c'est lui qui a rimé le Discours pour l'ouverture de l'Odéon reconstruit, le 19 octobre 1819, et que la première œuvre nouvelle représentée sur la scène d'où je vous parle fut sa tragédie des Vêpres siciliennes ! Nos annales dramatiques n offrent pas d^exemple d'un succès semblable : les applaudissements se continuèrent sans interruption durant tout le dernier entr'acte, et la foule, qui s'était massée sur la place, où elle demeura toute cette soirée d'automne, poussait des « vivat! » dont le bruit parvenait jusqu'aux acteurs. Bientôt après, les chœurs du Paria étaient égalés par la critique aux chœurs d'ifsther ; Talma voulait jouer avec M"e Mars l'Ecole des Vieillards^ et l'Académie sanctionnait par ses suffrages les bravos prolongés du public. Dès trente et un ans, c'est-à-dire plus tôt même que l'abbé Delille, Casimir Delavigne avait donc l'honneur de s'asseoir dans un fauteuil académique.
II ne s'y reposa point. Rappelez-vous, eu effet, lasuite fortunée de ses tentatives dramatiques : Marino Faliero, où il reprenait avec succès un sujet manqué par lord Byron, Louis AI les Enfants d'Edouard, Don Juan
d'Autriche, l'original drame de la Fille du Cid, dont vous n'avez point perdu le souvenir, cet étincelant Conseiller Rapporteur, qui, dans quelques instants, va brûler à nouveau les planches, et Charles VI, le plus littéraire peut-être des livrets d'opéra, qui, par l'inspiration patriotique, rappelait les Messéniennes de 1815, et montrait que la dernière vision qui ait fait briller les yeux du poète moribond était celle des bataillons anglais fuyant devant l'étendard de la vierge de Domrémy .
Enfin, quand, au lendemain de cette victoire, suprême, le 11 décembre 1843, Casimir Delavigne eut expiré, la généreuse jeunesse de France voulut faire des funérailles dignes de lui à ce poète qui avait tant aimé la France ; et, au moment où le corps quittait la maison de la rue Bergère, elle demandait de s'atteler elle-même au char funèbre et de le changer ainsi en char triomphal. Chargeant le marbre et le bronze de transmettre ses traits à la postérité, le roi Louis-Philippe, qui avait pour Casimir Delavigne une affection toute paternelle, plaçait son buste dans les galeries de Versailles ; le lycée Napoléon (1), où le poète avait fait ses premiers vers, dans sa cour d'honneur ; la Comédie- Française, qui avait joué ses œuvres, dans son foyer; et Le Havre, sa ville natale, lui élevait une statue en face du théâtre, pour l'inauguration duquel il avait rimé un Discours. Comme son premier maître, labbéDelille, Casimir Delavigne semblait, à sa mort, entrer dans l'immortalité.
Brusquement, comme pour l'abbé Delille, tout change. Sans garder la modération du glorieux chef de l'école romantique, Victor Hugo, qui, en recevantà l'Académie
(1; Actuellement iyce'e Henri IV.
DEVANT LE HIDEAU 9
le successeur de Casimir Delavigne, Sainte-Beuve, rendait pleine justice au poète d'une école opposée et louait sans réserve « l'élévation, la dignité, l'élégance habituelle, et, par instants, la grâce, la clarté continue, et, par moments, l'éclat » de ses œuvres dramatiques, les plus exagérés et les plus exaltés de ses disciples se mirent à cribler d'injures dédaigneuses la mémoire de cet admirateur de Boileau, qui, au nom du bon sens et du bon goût, avait condamné leurs extravagances, et qui, dans un poème trop répandu, avait laissé comprendre qu'il préférait l'auteur du Cid à celui de ffernani. Ce fut alors, pour renverser la réputation de Casimir Delavigne, une véritable prise d'armes; et le chef de ces ligueurs d'un nouveau genre, Desnoyers, lança même un manifeste, dont le début est resté célèbre :
Habitants du Havre, Havrais,
J'arrive de Paris exprès
Pour jeter à bas la statue
De Delavigne (Casimir; :
Il est des morts qu'il faut qu'on tue.
On répétait, avec de grands éclats de rire, certains vers, démodés et vieillis, de ses premières comédies ; on s'esclaffait à citer la fameuse périphrase « un char numéroté )>,par laquelle Delavigne jadis avait désigné, ironiquement d'ailleurs, ce que nous appelons aujourd'hui plus familièrement « un sapin », et l'on se flattait d'étouffer sa renommée sous le ridicule. Les conjurés purent même croire, un moment, quMls y avaient réussi; car les Français — nous pouvons bien l'avouer entre nous — n'ont pas toujours publiquement le courage de leur opinion, et ils n'osent pas dire, par exemple, à la représentation d'une pièce, qu'ils s'amusent, quand on leur a déclaré d'un ton doctoral et tranchant qu'ils s'y
devaient ennuyer; et réciproquenient : ne vous est-il point arrivé, comme à moi, certains soirs, de regretter que les spectateurs n'apportassent pas à condamner franchement telles œuvres, aussi incontestablement ennuyeuses que bruyamment vantées, Théroïsme qu'ils mettaient à s'efforcer de réprimer des bâillements trop sincères?
Mais le bon sens, tôt ou tard, finit toujours par triompher en France : les derniers bouillons de la grande colère inspirée à certaines personnes par le seul nom de Casimir Delavigne ne sont pas encore apaisés, que déjà plusieurs indices permettent de penser que des temps meilleurs sont venus pour la mémoire du poète. Récemment, TOdéon a repris avec succès son Don Juan d'Autriche et son Marino Faliero ; son Louis XI R réussi brillamment, ici avec M. Albert Lambert, à la Comédie-Française avec M. Sylvain ; et voici, d'autre pari, que M. Souriau vient de se risquer timidement à défendre le théâtre et les poésies lyriques de Casimir Delavigne dans une étude, qui va sans doute être suivie de plusieurs autres. Son sort ne sera donc pas jusqu'au bout celui de l'abbé Delille. Nul ne songe plus à nier qu'à sa mort la tristesse nationale n'ait placé trop haut l'auteur des Messéniennes, une oraison funèbre étant toujours honnêtement insincère, comme l'épitaphe que sur une tombe à peine fermée écrit la douleur d'un orphelin ou la reconnaissance d'un héritier ; d'autre part, on commence à s'apercevoir que la génération suivante, trop sensible aux changements inévitables de la mode, et n'ayant pas encore le recul nécessaire pour bien juger l'ensemble de son œuvre, avait traité Casimir Delavigne avec une réelle injustice. La vérité est que ce fut un poète estimable,