‹ Devant le rideau, conférencesChapitre 34 sur 42 · G DEVANT LE RIDEAU · texte numérisé non relu

G DEVANT LE RIDEAU

qui n'a mérité Ni cet excès d'honneurs, ni cette indignité !

Assurément, il n'a ni la grâce charmante d'André Chénier, ni le lyrisme éclatant de Yictor Hugo ; et son idéal est tout autre. Sa muse, ce n'est pas une nymphe grecque, drapée dans les plis élégants de son khitôn couleur de safran, qui, debout sur les pentes de THymette, toutes fleuries et toutes fraîches de la rosée matinale, fait signe aux abeilles de ne plus bourdonner, aux cigales de ne plus chanter, pour écouter le chevrier qui porte à ses lèvres harmonieuses le buis sonore de la flûte ; ce n'est pas la châtelaine du moyen âge, qui, dans une obscure et froide salle gothique, assise sur une chaire sculptée au dossier droit, penche sa tête coiffée du long hennin vers le trouvère qui soupire à ses pieds quelque lai d'amour, ou vers le chevalier qui lui dit toutes les prouesses faites pour obtenir un baiser de sa bouche ensorceleuse ; mais c'est, dans un salon bien chaud et meublé d'acajou, une jeune dame en robe à cloche et aux manches à gigot, qui, les yeux mélancoliquement levés vers le plafond, joue de la harpe, tandis qu'à ses côtés, sur le canapé bleu, un petit blondin frisé entre les jambes, l'écoute avec recueillement un pacifique garde national. Elle ne s'appelle plus Glycère, ni la belle Aude, mais tout bonnement Élisa, et c'est la légitime épouse du poète, qui, de même que l'ameublement, est du plus pur style Louis- Philippe. Prenons-en notre parti: acceptons avec résignation sa versification molle, flasque et cotonneuse ; ne lui demandons pas les élans poétiques que ne saurait avoir un bourgeois voltairien et constitutionnel, répondant au prénom de Casimir; mais aussi sachons apprécier en lui

L'accord d'un talent et d'un beau caractère,

la dignité d'un écrivain qui vécut pour les lettres, alors que tant d'autres n'ont cherché qu'à vivre d'elles, et les qualités moyennes et tempérées , somme toute, agréables, d'un mari qui aimait sa femme et d'un auteur dramatique auquel son ami Scribe avait enseigné tous les secrets du métier.

On attribuait jusqu'ici à l'influence romantique, qu'il aurait subie tout en la combattant, les modifications que l'on remarque, après VEcole des Vieillards^ dans la manière de Casimir Delavigne, dans son faire devenu plus chaud et plus passionné. Et, de fait, l'influence romantique y est bien pour quelque chose. Mais, dans les manuscrits de la bibliothèque du Havre, M. Souriau a découvert la principale raison de cette transformation ; il a exhumé le roman de Casimir Delavigne, roman qui s'est vertueusement terminé par un mariage ; et comme ce roman est encore peu connu, comme d'autre part vous en verrez une sorte de pâle reflet au troisième acte du Conseiller Rapporteur^ je pense qu'il convient que je vous en touche quelques mots.

En 1825, Casimir Delavigne avait ressenti les premières atteintes du mal qui devait l'emporter dix-huit ans plus tard^ et les médecins l'avaient envoyé chercher la guérison sous le ciel clément de l'Italie. A Rome, la réputation du jeune académicien et le souvenir des Messéniennes lui ouvrirent toutes grandes les portes du salon de la duchesse de Sainl-Leu, c'est-àdire la reine Hortense. A la villa Paolina, dont les élèves de la villa Médicis étaient les hôtes assidus, on causait littérature et beaux-arts, on peignait, on dansait, on chantait ; et c'est, croit-on, pour que la reine

Hortense la mît en musique, que Casimir Delavigne composa une villanelle, charmante malgré son vilain titre : la Vache perdue. Mais ce qui le retint longtemps et le ramena si souvent auprès de la duchesse de Saint- Leu dans la lumière éclatante et limpide de Rome, comme sur les bords mornes et sombres du lac d'Arenenberg, qu'égaie seul le vol des mouettes au cri strident, c'était la présence d'une de ses dames d'honneur, la chanoinesse Êlisa de Gourlin.

Ame pure, noble esprit. C'était une orpheline, jadis recueillie et élevée par la reine Hortense, qui lui avait fait apprendre l'italien, l'anglais, l'allemand, la peinture, la musique. Savante, elle plaisait par sa réserve timide et modeste; belle, elle charmait par son absence de toute coquetterie ; dès qu'on la connaissait un peu, on était séduit par sa franchise tempérée de douceur. Elle émut bientôt le cœur de Casimir Delavigne, qui avait conservé, à trente ans, toute la naïveté de l'adolescence, et que ses amis avaient surnommé Candide; mais, malgré l'ingénuité de son sourire et la pure lumière de son regard, elle craignit longtemps que la passion du poète ne fût une passion de tête, ne fût de la littérature ; du jour qu'elle fut sûre du cœur de Casimir Delavigne, elle lui donna tout le sien, et prit pour devise : « Jamais moins, plus ne peux. »

Alors commence une idylle, qui n'a rien assurément de la fougue des passions romantiques, mais qui est gracieusement touchante. Les deux amants vont sentimentalement errer sous les arcades en ruines des jardins de la villa Paolina ou dans la fraîcheur obscure des innombrables églises de Rome. Le poète a de gentils enfantillages : il s'essaie à faire un ouvrage de femme

en soie, une ganse d'un bleu céleste, comme la robe de lachanoinesse ; il ne boit plus que dans un -verre qu'elle lui a donné, parce que dans ce verre-là son eau lui paraît enivrante ; et, soit dit en passant, l'exemple de Casimir Delavigne prouve bien que, si, d'après la chanson, tous lesméchantssont buveurs d'eau, tous les buveurs d'eau du moins ne sont pas des méchants. Et, au milieu de ces enfantillages, le poète trouve des mots passionnés pour rendre la sincérité de son amour : «J'attendais que le bruit de vos persiennes m'annonçât que vous aviez ouvert les yeux, car c'est alors seulement qu'il fait jour pour moi » ; et : « Je donnerais tous les vains applaudissements du monde pour une larme de plaisir que mes vers font rouler dans vos yeux». Parfois même un transport — relatif — l'entraîne jusqu'à la jalousie : il devient jaloux de tout, même des amitiés d'Êlisa, même de sa reconnaissance pour la duchesse de Saint-Leu ; il va jusqu'à lui faire un crime de ne pas l'avoir préféré avant de le connaître; mais la violence n'est pas dans son caractère, et ses reproches finissent toujours dans un attendrissement : « J'aime de vous jusqu'au chagrin que vous me donnez »,

Et voici venu le moment cruel de la séparation. La barque s'éloigne , ramenant Élisa au château d'Arenenberg ; et Casimir Delavigne est pris d'un désir fou de se jeter dans le lac pour rejoindre à la nage la bien -aimée. Désir incontestablement byronien et romantique ; mais rassurez-vous : la prudence de Casimir lui rappelle à temps les dangers d'un bain froid. Et même, comme la douleur lui a causé une de ces névralgies que calmait Élisa en appuyant ses mains sur son front, dans la voiture qui emporte son désespoir, il s'enveloppe soigneusement du fichu bleu

— toujours! — qu'elle lui a donné, et bientôt il constate avec satisfaction qu'il n'y a pas de meilleur remède contre les maux de tête que le cache-nez de l'amour. Si je vous cite ce détail, ce n'est pas pour vous indiquer une recette qui n'est point à la portée de tout le monde, et qui d'ailleurs pourrait me faire poursuivre pour exercice illégal de la médecine; c'est qu'il me paraît symboliser très exactement le degré de passion auquel était capable de s'élever Casimir Delavigne.

Rentré en France, dans son petit domaine de la Madeleine, en Normandie, il baptise un coin de son jardin du nom d'Elisée; il y plante les deux arbres qu'aime entre tous M-"» de Courtin, un marronnier et un peuplier blanc d'Italie, et il lui écrit qu'il a fait à son jardinier une petite pension viagère sur la tête de ces deux arbustes ; il assure, en même temps, Élisa qu'il est bien raisonnable — comment en pouvait-elle douter?

— et qu'il prend bien régulièrement, pour lui obéir, de la tisane de fleurs d'oranger. Et tout à coup le ton change et se hausse. Le poète a conscience que cet amour, dont les manifestations nous paraissent puériles, mais qui est le plus grand que son cœur put contenir, va renouveler, ranimer, réchauffer son talent, et il dépose aux pieds de l'adorée ses succès futurs : « Je vous serai reconnaissant de vous devoir un peu de gloire, après vous avoir dû tant de bonheur. » C'est à la chanoinesse que s'adresseront en réalité les vers passionnés d'Alphonse dans la Princesse Aurélie, k la chanoinesse que Delavigne pensera toujours en écrivant son Marino Faliero, qui a pour cadre cette Venise, où il a tant aimé, et dans son drame il a si bien mis tout son cœur qu'il n'hésite pas d'écrire : « Les femmes diront, un jour, en pleurant : il aimait quand

il a fait ces vers ». Le succès de la pièce retentit jusqu'au Brésil, et, radieux, Casimir D'elavigne donne à son Élisa une bague, sur laquelle il a faitgraver le nom de Faliero.

C'était la bague des fiançailles. Leur mariage fut célébré en novembre 1830, et dès lors leur bonheur n'a plus d'histoire. Mais, quand la maladie de foie, dont souffrait Casimir Delavigne, eut fait lentement son œuvre de mort, quand il se comprit condamné, il voulut revoir l'azur profond de l'Italie, ces ruines de Rome où, pour la première fois, avait battu son cœur, et le Tibre, et le Capitole, et tous ces beaux lieux où il avait senti se transformer son talent sous l'influence de la femme aimée. Il partit, malgré l'avis contraire du médecin, et il mourut en route, dans un hôtel de Lyon, sans avoir eu la joie d'accomplir ce suprême pèlerinage d'amour. Vous vous rendrez compte maintenant pourquoi, dans les dernières scènes du Conseiller Rapporteur, Dorante, Labranche, La Pommeraie, seront pris successivement du désir d'emmener Julie en Italie, et d'aller rêver sentimentalement avec elle sur les ruines romaines ; vous comprendrez pourquoi ce rayon de poésie vient éclairer tout à coup un vaudeville qui n'avait eu jusque-là aucune prétention à la poésie.

Car le Conseiller Rapporteur n'est pas une grande comédie sociale, ni même une comédie à thèse; ce n'est guère, à vrai dire, qu'un vaudeville à la Scribe, avec des qualités d'observation et surtout de style que ne présente à égal degré aucune œuvre de Scribe. Mais qu'importe, après tout, si le vaudeville est bien fait et amusant? « De bonne casse est bonne », comme disait l'autre, et nous sommes aujourd'hui bien convaincus que

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Un mari — il vous suffit de lire sur le programme la liste des personnages pour le devinera son nom, qui le prédestinait à toutes les infortunes conjugales — Corniquet donc a surpris Julie, sa femme, avec le docteur Valère,un spécialiste pour dames, dans une conversation pleine d'abandon et d'intérêt pour eux. Ce Ménélas moderne a crié, tempêté, et, comme il avait des témoins, il a fait enfermer Valère en prison et Julie dans un couvent. Elle s'évade, et le hasard, ce dieu des vaudevillistes dans l'embarras, l'amène précisément dans la petite ville où Valère est détenu, et au moment même où y arrivent de Paris, pour le jugement du procès en adultère, ce benêt de Corniquet et Dorante,réloquentet élégant avocat de Valère. Il paraît que le rapport du juge, ou conseiller rapporteur, est foudroyant contre l'accusé : ce La Pommeraie est un magistrat de la vertu la plus austère, la plus intransigeante ; et il est, en outre, fiancé aux trente ans maigres et compassés et à la dot rondelette et avenante de la fille de son président, le plus formaliste et le plus rigide des présidents. Dorante ne peut obtenir de son ami La Pommeraie qu'il brûle son rapport contre Valère et qu'il en signe un autre, tout contraire, concluant à une ordonnance de non-lieu : une atteinte à la sainteté du mariage est un véritable sacrilège aux yeux de ce juge rigoriste. « La bonne œuvre, se dit Dorante, que de le mener à mal , pour lui prouver qu'il est homme, et de l'amener à l'indulgence par le naufrage de sa vertu ! » Et, dans ce but généreux, voilà notre avocat qui forme contre le conseiller rapporteur tout un petit complot avec Labranche, son secrétaire.

homme ingénieux et sans scrupules, et avec une jeune femme, très évaporée, dont celui-ci vient de faire la connaissance à Thôtel, et qui ne songe même pas à demander le nom du fortuné coupable qu'elle va travailler à sauver par un moyen assez scabreux. Inutile de vous dire que cette petite brune , si piquante et si compatissante aux jolis garçons dans l'embarras, n'est autre que Julie , que la complice même de ce Valère, qu'il s'agit d'arracher à la Justice. Tout cela est exposé dans un premier acte vif et gai, plein d'entrain et de brio, que traversent par instants les bouffonnes silhouettes du président et de Gorniquet, et qui annonce un second acte désopilant.

Il le sera, et ferait rire les plus moroses. Mais, comme l'imprévu est pour beaucoup dans le plaisir que cause la cocasserie des situations vaudevillesques, je me garderai bien de vous conter en détail par quel exhilarant concours de circonstances le vertueux La Pommeraie est amené à croire qu'il a, en moins d'une heure, attenté à la paix d'un ménage, séduit la noble épouse d'un gentilhomme, et, après violation du domicile conjugal, commis un homicide volontaire avec tous les caractères de la préméditation ; comment, la gaieté croissant de scène en scène, à l'affolement du conseiller rapporteur se joint bientôt celui de Julie et de Labranche, le faux assassiné, épouvantés tous deux autant que lui par l'arrivée inattendue du président et de Gorniquet, lequel veut à toute force prendre une second fois en flagrant délit sa chère femme, qu'il aime d'autant plus que plus elle le trompe (il y a des maris comme cela !) ; jusqu'à ce que le rideau tombe enfin sur celte étourdissante descente de justice, aussi mouvementée et aussi fertile en drolatiques inventions que

les scènes les plus heureuses qu'a pu écrire le triomphant auteur des Surp^nses du Divorce et de Château historique.

Renfermant les situations pour lesquelles la pièce a été faite et que le premier acte avait pour but de préparer, le second acte d'un vaudeville est toujours le plus amusant des trois, et le troisième est ordinairement le moins bon : l'auteur a déjà extrait de la donnée presque tout ce qu'elle contenait de comique ; d'autre part, le spectateur est fatigué de rire, et la seule curiosité qui lui reste est celle de savoir par quels moyens ingénieux le vaudevilliste expert va débrouiller tous les fils de l'intrigue et rapidement amener un dénoûment plus que prévu, certain. Vous verrez que, par une rare exception, le troisième acte du Conseiller Rapporteur renîerme pourtant encore quelques scènes spirituellement plaisantes avant le moment attendu où Corniquet retrouvera sa Julie, La Pommeraie son innocence et la dot de sa fiancée, et Valère sa liberté, Valère, la très peu intéressante cause occasionnelle d'une si amusante bouffonnerie dramatique.

M&is si le Conseiller Rapporteur, par sa contexture et par sa franche gaieté, ressemble à beaucoup de nos vaudevilles contemporains, il n'est point placé dans le même cadre, joué dans les mêmes costumes modernes, écrit dans le même style. Pourquoi?

Sous le gouvernement de Juillet, nul ne songeait encore à épurer la magistrature, et le public avait le plus profond respect pour la robe noire et pour la robe rouge. Dans ces conditions, si Casimir Delavigne voulait ne point scandaliser par la liberté de ses satires et par l'impertinence de ses épigrammes, il fallait que rien dans sa pièce ne rappelât l'île de la Cité et son

Palais de Justice, que rien n'y semblât une allusion à des personnalités connues ; il fallait qu'il transportât son action loin de Paris, et qu'il la reportât à plus d'un siècle en arrière. C'est ce qu'il a fait.

Le lieu de la scène n'était pas difficile à trouver. Il est en France une belle et riche province, célèbre par ses poètes et par ses bœufs, par l'abondance de ses pommes et par celle de ses procès ; je crois l'avoir suffisamment désignée. Dès le xvii« siècle, sa réputation était si bien établie que, les causes à juger s'étant brusment multipliées en Auvergne au point que Louis XIV y dut faire tenir des Grands Jours en IG60, l'abbé Fléchier voyait de ce fail anormal une explication toute naturelle dans l'arrivée à Clermont, quelques années auparavant, d'une dame de Normandie ; et c'était dans une ville normande que Racine avait placé la scène de ses Plaideurs. C'est une ville de Basse-Normandie que Casimir Delavigne, étant lui-même haut-normand, a choisie pour y placer son Conseiller Rapporteur. Et vous la connaissez [bien, cette petite ville de Vire : La Bruyère l'a peinte, elle ou une de ses sœurs, d'une façon si piquante ! Elle est charmante, quand on la découvre de loin, à mi-côte, avec la rivière qui baigne ses murs, avec sa tour, ses clochers, et les arbres qui lui font une verte ceinture ; mais on n'y a pas couché deux nuils qu'on ressemble à ceux qui l'habitent : on en veut sortir, obsédé que Ton est par les caquets, les mensonges et les médisances. La seule rue fréquentée est celle qui monte au tribunal, où, chaque jour, de l'ouverture à la fermeture des portes, on entend se disputer, s'injurier, s'égosiller voisins contre voisins, parents contre parents, époux contre époux, tt Sur une population de six mille âmes, dit le président de notre comédie, nous

ne comptons qu'un bon ménage. Encore ce sont trois Picards qui sont venus s'établir dans la ville. Oui, trois : le mari, la femme, et un cousin de la femme. » Ne croyez pas, Mesdames et Messieurs, qu« le président ait voulu faire là un mot spirituel : le pauvre homme en est bien incapable. Dans le lointain imprécis et indécis où Casimir Delavigne a reculé prudemment son action, il a pu donner libre carrière à sa fantaisie et peindre impunément un magistrat d'une bêtise magistrale. « Il suffît de le regarder, affirme Crispin, pour être convaincu que, depuis cinq générations, il n'y a pas eu d'esprit dans safamille. » Et Crispin n'exagère pas. Les raisonnements que vous allez entendre tenir à ce grave et solennel personnage sont d'une absurdité dont la profondeur déconcerte et confond. Et il fallait qu'il en fût ainsi ; car autrement n'eût point été possible, je ne dis pas la marche de la pièce, mais la hardiesse de la satire dirigée dans deux scènes contre l'omnipotence d'une magistrature quelquefois indigne. Dans les Plaideurs, Racine aurait-il pu, au xvu* siècle, nous montrer un juge prévaricateur, qui trahit la justice pour un quartaut de vin, un juge cruel, qui se distrait à mettre à la torture des malheureux, si son PerrinDandin n'avait pas été une sorte de toqué, de fantoche, aussi irréel pour les spectateurs que la marionnette en costume de commissaire, que rosse Guignol, aux grands éclats de rire des enfants, de leurs bonnes et des militaires ? De même, sMl n'était pas absolument inconscient, le président serait odieux et insupportable au public, quand, ayant ouï parler de la découverte d'un complot à Falaise, il demande que le juge d'instruction y mette un misérable procureur, qui n'en est pas, à la vérité, mais qui lui a fait perdre en

cour de Rouen un procès, à lui, président. Quel scandale ! Voilà qui n'arriverait jamais, si les présidents pouvaient se juger eux-mêmes! Et la bêtise de la réflexion désarme le public, que révolterait autremen t l'infamie de la proposition. Un peu plus tard, le président va interroger Corniquet, accusé d'assassinat : « Je ne m'écarterai pas une minute des ménagements que la Justice doit à un homme dontle crime n'est pas prouvé. Approche, scélérat ! » Et, chaque fois que Corniquet ouvre la bouche pour répondre à ses questions multipliées, le président s'écrie : « Tais-toi ! » Ce qui ne l'empêche pas de conclure, un instant après: « Tout est donc avéré, prouvé, avoué par toi, et tu n'as pas pu trouver un mot pour le justifier. ». Croyez-vous qu'un tel interrogatoire ferait rire, si le président n'était pas à demi gâteux ? Cette scène et celle du complot, qu'on sent si vraies au fond sous l'exagération de la caricature, sont, comme certaines scènes de Molière, de llegnard et de Lesage, aussi rosses et aussi amères que bien des scènes de pièces modernes, que nous avons applaudies au théâtre du Vaudeville, ou ailleurs ; seulement jamais Molière, Regnard, Lesage et Casimir Delavigne n'ont oublié que le but de la comédie était d'exciter le rire, et ils faisaient accepter le réalisme cruel et hardi de leurs satires^ comme le cynisme de leurs hommes d'intrigue, les Sbrigani, les Crispin, les Labranche, comme enfin l'indécence de certaines situations, en enveloppant le tout dans la gaieté fantaisiste et outrancière de l'action et du dialogue.

En prononçant tout à l'heure le mot d'indécence, je songeais à la femme du pauvre George Dandin et à celle du malheureux Corniquet. 11 est certain qu'elles agissent toutes deux avec une rare impudence à l'égard de

leurs époux; et la seule différence entre ces deux victimes barbues du mariage est que cet imbécile de Gorniquet est content, tandis que George Dandin, moins bête, ne l'est pas. Mais aussi ce qui leur est arrivé à l'un et à l'autre est bien de leur faute : pourquoi le paysan de Molière a-t-il voulu prendre une femme demoiselle ? Et pourquoi le marchand de drap noir de Casimir Delavigne s'est-il avisé d'épouser un bas-bleu ? Car Julie est une poétesse, et, tandis que son mari faisait sa caisse et comptait prosaïquement ses écus, elle comptait sur ses doigts les pieds de ses alexandrins. Vous pensez, à part vous, que le cas ne devait pas se présenter souvent au commencement du xviii<= siècle, et vous n'avez pas tort. Mais il était si fréquent vers 1840, Casimir Delavigne avait pu voir autour de lui tant de femmes de lettres et de poétesses se permettre des licences poétiques et opposer à linjuste tyrannie du mariage les droits sacrés de la passion libre, qu'il a été entraîné à commettre cette sorte d'anachronisme.

Et puis, il avait beau être le meilleur des hommes et le plus bienveillant des confrères, il avait une petite vengeance à exercer contre l'auteur de la Joie fait peur^ ce charmant drame en un acte, qui est demeuré au répertoire de la Comédie-Française. La belle Delphine Gay avaitépousé Emile de Girardin, le fondateur du journaUa Presse, et elle avait pour son mari une admiration profonde, ce qui était son droit ; mais elle la manifestait parfois d'une manière qui faisait sourire. Un jour de crise politique grave, dans son salon, ne lança-t-elle point cette phrase : « Nous ne pouvons être sauvés que par celui qui est là-haut », d'un air si pénétré et avec une conviction si ardente que tout le monde crut d'abord qu'il s'agissait de Dieu, alors

qu'elle avait voulu désigner M. de Girardin, dont le cabinet de travail était à l'étage supérieur? Dans ses Lettres parisiennes, d'ordinaire très spirituelles, qui paraissaient en feuilleton dans la Presse, elle avait critiqué sans bienveillance aucune une comédie de Casimir Delavigne, la Popularité, reprochant avec aigreur au poète d'avoir emprunté à un article de son mari deux de ses expressions les plus applaudies ; et elle les citait, et les voici, ces deux expressions, dans leur complète insignifiance : l'une est a tyrans subalternes », et l'autre, encore plus banale, se trouve dans ce vers :

Vient me voler l'honneur par une calomnie.

Il n'y avait pas de quoi vraiment crier au plagiat t Le rôle de Julie a permis à Casimir Delavigne de riposter par une malicieuse épigramme, sans méchanceté au fond, puisqu"'elle se trouve rendre indirectement hommage à la vertu de sa belle ennemie : « Le mari d'une femme auteur n'a pas besoin d'être autre chose pour être ridicule». Delphine de Girardin avait manqué d'esprit en attaquant la Popularité; elle en eut en ne parlant pas dans ses Lettres parisiennes du Conseiller Rapporteur.

Ayant composé une comédie dans le genre de Lesage^ Casimir Delavigne avait voulu l'écrire dans la prose de Lesage, mettre le langage de ses personnages en harmonie avec leurs costumes, et hausser ainsi son vaudeville jusqu'à la Comédie-Française, à laquelle il le destinait. Vous allez voir que le Conseiller Rapporteur est un fort agréable pastiche du tour vif, de la manière alerte et de la phrase à facettes de l'auteur de l'urcaret.

Je VOUS signale, au début même de la pièce, un couplet sur ou plutôt contre le droit et contre les avocats, qui est dans ce genre une vraie petite merveille, et je ne connais pas de comédie dont le dialogue soit plus pétillant, plus étincelant. Sans doute, chaque personnage met une certaine complaisance à faciliter à son interlocuteur une repartie spirituelle. Si Labranche demande à Grispin : Tu me crois capable de quelque chose ? » c'est afin que celui ci puisse répondre :« Je te crois capable de tout » ; et si Dorante, suppliant Julie de l'aider à mystifier La Pommeraie, lui dit : « Faites cet acte de justice», c'est pour permettre à Labranche d'ajouter: « Contre la justice ». Mais, si Ton sent un peu le procédé, comme dans tous les pastiches, le résultat obtenu n'en est pas moins délicieux. Le premier acte est éblouissant comme un feu d'artifice. Les deux autres le sont un peu moins, soit que l'auteur ait dû sacrifier les grâces étudiées du dialogue à la rapidité du mouvement scénique, soit que la maladie, qui le torturait, et dont il essayait vainement, comme Scarron, de tromper les souffrances par un rire intarissable, eût un peu amorti, malgré tout, l'éclat de sa verve. Peutêtre alors eùt-il bien fait de prendre la même précaution que George Sand : se consolant, par son génie, de n'avoir pas d'esprit, elle avait prié, dit-on, Alexandre Dumas de semer quelques mots piquants dans son Marquis de Villemer. Dumas en jeta à profusion, en père prodigue, dans le premier acte, et renvoya le manuscrit à l'auteur, avec cette note: « Voilà comment il faut faire ». Désespérant d'y réussir, George Sand, en mère économe, retira du premier acte la plupart des mots d'Alexandre Dumas, et les distribua également dan les trois derniers actes de sa comédie.

Puisque Casimir Delavigue avait voulu, en faisant un pastiche, se mettre à l'abri derrière le grand nom de Lesage, et par là éviter que ne s'eflEarouchât le public empesé et gourmé de la Comédie-Française, il lui fallait expliquer et bien préciser son intention. Voilà pourquoi, le 17 avril 1841, le Conseiller Rapporteur parut sur la scène des Français, précédé d'un mordant €t incisif Pro/o^-we en vers, où la comédie nouvelle était annoncée comme une pièce de Lesage, retrouvée dans les papiers d'un notaire : elle peignait, certes, cette vieille comédie, des travers d'un autre siècle et des mœurs d'un autre âge ; car, grâce au ciel, en 1841, c'était chose notoire qu'il n'y avait plus en France de marchands fripons, de médecins charlatans, d'avocats bavards, de juges ridicules, ni de maris marris; mais elle était pourtant capable de plaire encore par son allure gaillarde et hardie et par ce rire franc et libre, qu'on aimait si fort au vieux temps, si les spectateurs modernes voulaient bien ne pas condamner dès les premiers mots, au nom du bon sens, celte folie de carnaval ou de mi-caréme ; on s'en passe si aisément du bon sens :

Témoin tant de Messieurs justement respectés : - Messieurs les électeurs, qu'ils soient mille... ou quarante. Messieurs de l'industrie et Messieurs de la rente,

Voire Messieurs des Facultés ;

Quant à Messieurs de la critique, Du bon sens, ils en ont, mais presque autant, ma foi,

Que Messieurs de la politique.

Et c'est tout dire, selon moi.

Chose curieuse, ces précautions mêmes se retournèrent contre l'auteur du Conseiller Rapporteur. Sans doute, à l'étonnement de Victor Hugo, qui trouvait que Casimir

Delavigne manquail de gaieté, — il en avait tant luimême I — le grand public égala par ses éclats de rire et par ses applaudissements presqueininterrompusle succès delà nouvelle comédie à celui du fameux troisième acte de Don Juan d'Autriche'^ mais quelques personnes crurent de bonne foi et persistèrent à soutenir que la pièce était bien de Lesage, — ce qui d'un certain côté était du reste flatteur pour Casimir Delavigne ; — et quant aux feuilletonistes, blessés par Tépigramme du Prologue, mais ne voulant pas en avoir l'air, ils se mirent d'accord pour dire perfidement que le Prologue, où ils étaient attaqués, valait mieux que la pièce qui le suivait, si bien que le Conseiller Rapporteur ne fut guère loué, je crois, que par la Revue britannique et par la Revue des Deux-Mondes ; la critique était d'ailleurs trop absorbée par la récente retraite de W^^ Mars et par la prochaine réception de Victor Hugo à l'Académie française pour s'occuper longuement d'une courte comédie. A la mort de Casimir Delavigne, le premier succès de sa charmante pièce était épuisé, et telle la Belle au bois dormant, elle s'endormit d'un long sommeil ; il devait durer soixante ans.

Et voici que M. Ginisty, toujours en quête de ce qui peut piquer la curiosité de ses fidèles abonnés, vient de réveiller celte nouvelle Dormeuse. Pour faire honneur au poète auquel lOdéon renaissant a dû jadis tant d'obligations, il a distribué aux meilleurs artistes de sa troupe comique les rôles de cette bouffonnerie, très brillamment créée par M"" Anaïs, par Samson (Labranche) et par Provost (le Président), mais dont toutes les traditions sont perdues, et qui par là devient véritablement une pièce nouvelle. Sachant mon goût pour ce vaudeville, aussi amusant que les plus amusants vaude-

LE THÉÂTRE DE CASIMIR DELAVIGNE 33i{

villes et plus littéraire qu'aucun d'eux, il m'a voulu donner le plaisir de vous dire tout le bien que j'en pense. Je crois, Mesdames et Messieurs, qu'il vous amusera beaucoup ; je crois que vous allez applaudir chaudement Casimir Delavigne ; et j'ai pleine confiance que, après la représentation, à Desnoyers — vous vous rappelez l'homme du manifeste :

11 est des morts qu'il faut qu'on tue,' —

nous pourrons dire ce que disait Cliton au menteur de Corneille :

Les gens que vous tuez se portent assez bien.

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