‹ Devant le rideau, conférencesChapitre 36 sur 42 · DOHI.NE · texte numérisé non relu

DOHI.NE

Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard;

Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle, Et j'ai traité cela de pure bagatelle.

OKGOX.

Ouoi donc ? La chose est-elle incroyable ?

DORINE

A tel point Que vous-même, Monsieur, je ne vous en crois point.

ORGON

Je sais bien le moyen de vous le faire croire.

DORINE

Oui, oui, vous nous contez une plaisanté histoire I

ORGON

Je conte justement ce qu'on verra dans peu.

DORINE

Chansons 1

ORGON

Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.

OORIKE.

Allez, ne croyez point à Monsieur votre père : Il raille.

ORGO.\.

Je vous dis...

Non, vous avez beau faire, On ne vous croira point.

ORGON

A la fin, mon courroux...

Hé bien ! on vous croit donc ; et c'est tant pis pour vous. Quoi ! se peut-il, Monsieur, qu'avec l'air d'homme sage, Et cette large barbe au milieu du visage, Vous soyez assez fou pour vouloir... ?

Et comme Orgon, blessé de ce ton, l'engage à ne pas mettre son nez où il n'a que faire, la Suivante, sans se démonter, repart :

Je n'en parle, Monsieur, que pour votre intérêt.

ORGON

C'est prendre trop de soin ; taisez-vous, s'il vous plaît,

DORINE

Si l'on ne vous aimait...

ORGON

Je ne veux pas qu'on m'aime.

DORINE

Et je veux vous aimer, Monsieur, malgré vous-même.

ORGON

Ah 1

Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir.

ORGON

Vous ne vous tairez point I

DORINE

C'est une conscience Que de vous laisser faire une telle alliance.

ORGOX.

Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés...

DORIXE.

Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez !

Quel éclat, Messieurs ! Quelle verve ! La saine et franche gaieté ! Ce rôle de la Suivante Dorine est un des plus brillants que Molière ait écrits, et l'on conçoit très bien qu'il ait tenté la grande tragédienne Rachel. Elle y fut d'ailleurs, ce qui ne vous surprendra pas non plus, détestable.

Vous le voyez maintenant, Mesdames, entre la lourde Nourrice de la vieille comédie et la sémillante Soubrette du xvui® siècle, la transition s'est faite par la Suivante.

De la Nourrice la quadragénaire Dorine a gardé cet aplomb que donnent les années, la liberté de langage, le goût des propos gaillards, la sympathie pour la jeunesse amoureuse et le désir de la servir. Rajeunissez Dorine de vingt ans ; versez un nuage de poudre sur ses cheveux ; posez une mouche au coin de sa lèvre mutine ; haussez-la sur des talons rouges : et vous aurez la soubrette accorte et leste, justifiant l'étymologie espagnole de son nom {sobretarde) par son adresse discrète à remettre sur le tard un billet galant, et sauvant par sa jeunesse même ce qui pourrait paraître trop libre dans ses intrigues et dans ses paroles. Elle n'a pas moins de verve que la Suivante de Molière^ la Soubrette deRegnard, de Lesage ou de Marivaux ; mais elle a plus d'esprit. Ily a entre elles deux la différence qu'il y a entre deux époques et deux systèmes.

Avant tout observateur scrupuleux de la nature,

Molière a relevé et noté soigneusement des traits de caractère, et si dans son théâtre abondent les mots qui jettent sur une âme un jour éclatant, on n'y trouverait pas une seule fois ce qu'on nommé un mot d'auteur, c'est-à-dire un trait d'esprit piqué dans une scène uniquement pour lui-même ; car je me refuse à voir un calembour, qui d'ailleurs serait bien mauvais, dans cette réplique du Malade imaginaire : « Votre maître de musi- -que est allé aux champs ».

Mais, à la finduxvii« siècle, le goût change: laphrase, •qui était restée jusqu'alors plutôt ample et oratoire, s'est faite plus courte, plus ramassée, plus nette, plus incisive. Après La Bruyère on a aimé l'esprit pour luimême, l'esprit à tout propos et hors de propos, et, sans rgrand souci de la vérité des caractères et des mœurs, les Dufresny, les Lesage, les Regnard, les Dancourt, les Marivaux, l'ont répandu dans leurs dialogues étin- ' «étants à pleines mains, avec une prodigalité qui n'aura ■d'égale que celle de Beaumarchais, d'Alexandre Dumas fils ou de Meilhac. Partout l'auteur se montre à côté de ses personnages ; c'est lui qui parle par leur bouche, et, -comme la Soubrette n'est presque jamais personnellement intéressée dans l'action, qu'elle y assiste d'ordinaire en spectatrice amusée, qui accompagne toutes les péripéties de ses commentaires ironiques, il en est résulté que son rôle est le plus fertile en traits piquants €t en réflexions mordantes, qu'il est, dans ces comédies brillantes, le plus brillant. Qu'elle s'appelle Fanchette, Lisette ou Marton, la Soubrette est donc toujours charmante, mais aussi toujours à peu près la même, l'unique différence étant dans la qualité de l'esprit de l'auteur.

Dans le très gai Regnard, la Soubrette est plus gaie

et semble s'amuser elle-même de ses récits enlevés de verve et de ses fresques comiques, peintes à grands coups de pinceau :

Non, je ne comprends pas de plus charmant plaisir

Que de voir d'héritiers une troupe affligée,

Le maintien interdit, et la mine allongée,

Lire un long testament, où, pâles, étonnés,

On leur laisse un bonsoir avec un pied de nez ;

Pour voir au naturel leur tristesse profonde,

Je reviendrais, je crois, exprès de l'autre monde.

Dans les comédies laborieuses etmalignesdeLesage, la Soubrette est moins naturelle, mais plus fine ; elle se travaille, avec succès d'ailleurs, à dire des bons mots, qui marquent chacun des pas de l'action qu'elle regarde. Dans Crispin rival de somnaître, on veut marier àDamis Angélique, qui aime Valère, et la jeune fille, désolée, demande conseil à Lisette; celle-ci lui répond :

On ne peut vous donner que deux sortes de conseils : lun, d'oublier Valère, et l'autre, de vous raidir contre Tautorité paternelle. Vous avez trop d'amour pour suivre le premier; j'ai la conscience trop délicate pour vous donner le second : cela est embarrassant, comme vous voyez.

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