LE DEMI-MONDE DANS L ANTIQUE ATHENES O
une tortue lui rappellent sans cesse qu'une épouse ne doit se permettre aucun mouvement d'esprit et de cœur. S'amuse-t-elle à se farder et à teindre ses cheveux? Son seigneur et maître l'avertit qu'elle a de quoi occuper plus utilement son temps dans son ménage. Et, de fait, elle est dans sa maison moins la maîtresse qu'une sorte de femme de charge ou d'intendante. D'innombrables besognes matérielles remplissent ses journées trop courtes. Elle allaite son enfant, distribue aux esclaves les provisions, donne aux fileuses la laine dont elles feront des habits, soigne les domestiques malades, préside, dans la cuisine, à la confection des pâtés de becfigues, enseigne aux servantes comment on accommode les oursins ou hérissons de mer avec du persil et de la menthe, ou fait elle-même avec de la farine et du miel des gâteaux feuilletés, que son mari trempera dans du vin de Chio, et qu'elle n'aura pas la' satisfaction de manger avec lui, car elle n'est jamais admise à sa table. Elle range toute lajournée, vérifiant dans la réserve si les aliments secs ne se gâtent point, alignant les chaussures, séparant les habits, mettant en ordre la vaisselle et la batterie de cuisine, car l'époux lui a déclaré gravement que c'était un beau coup d'oeil de voir « des marmites rangées avec intelligence ». Comme un commandant de garnison fait la revue de ses troupes, elle procède fréquemment à la revue des meubles et des armoires. Son mari lui a dit, un jour, que rien n'était plus utile à sa santé que de battre et de serrer les vêtements et les tapisseries. Elle les bat tous les jours de sa vie, et, quand elle est morte à la peine, on sculpte sur son tombeau un bâillon, un hibou et une bride, symboles de silence, de vigilance et d'économie. Son
mari la regreltera-t il? Il la connaissait si peu ! « Estil des gens avec qui tu t'entretiennes moins qu'avec ta femme ? » demande Socrate à Critobule, et Critobule est obligé de reconnaître qu'il y en a bien peu. Mais de quoi aussi eût-il pu causer avec elle ? Elle ne savait rien, et sa mère ne lui avait appris qu'à se bien conduire. Je dois dire que toutes les Athéniennes n'étaient pas aussi douces et aussi résignées : témoin la femme de Socrate, qui avait le verbe haut et la main leste ; mais, si Xanthippe est restée légendaire, c'est précisément qu'elle était une exception, et les Grecs auraient dit que c'était elle qui, dans son ménage, portait les culottes, si les Grecs avaient porté des « inexpressibles ». Ce qui est certain,, c'est que toutes étaient aussi ignorantes, et leurs maris n'avaient pas assez de railleries pources ménagères nécessaires et méprisées. Ils ne se lassaient pas de rire, quand Aristophane et Euripide reprochaient aux épouses légitimes des Athéniens leur gourmandise, leur paresse, leurs petits larcins. Dégradées par leurs propres maris, elles étaient, dans ces comédies grossières, à la représentation desquelles elles n'assistaient pas, à peu près ce qu'est l'éternelle belle-mère dans les vaudevilles modernes. Comment ces pauvres créatures, ignorantes et bornées, vouées par l'opinion au ridicule, auraient-elles pu inspirer une passion profonde et durable à leurs maris, à ces fils du peuple grec, le plus artiste et le plus spirituel qui fut jamais, et qui poussait le culte de la beauté si loin qu'il ne voulait pas séparer la beauté de l'esprit de la beauté du corps? Les Athéniens ne pouvaient avoir que dédain pour leurs femmes, comme ils n'avaient que mépris pour ces courtisanes vulgaires, corps admirables, mais sans intel-