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LE DEMI-MOXDE DANS L ANTIQUE ATHENES

ligence et sans âme, que Thémistocle jeune attelait nues à son char, comme des chevaux de race. Où porteraient-ils donc les tendresses de cœurs, qui ne pouvaient être satisfaits si l'esprit et la raison ne s'associaient point à leurs plaisirs? Leurs femmes n'étant pour eux que des servantes et les courtisanes qu'une distraction brutale el passagère, où trouveraient-ils la compagne à qui ils communiqueraient leurs pensées et dont l'âme comprendrait leur âme? Où rencontreraient-ils l'amie capable d'apprécier, d'encourager leurs goûts artistiques et littéraires, de partager avec eux dans une communion intellectuelle les plaisirs de l'esprit, tout en charmant leurs yeux par la divine beauté de ses formes et par les séductions de son élégance raffinée? Cette compagne, cette amie, ce fat Vhélaire, et c'est là précisément ce que signifie ce mot. L'hélaire fut, dans l'union libre, la véritable épouse de l'esprit des Grecs, comme leur femme, dans l'union légale, était l'épouse de leur corps : « Nous avons, dit Démosthène dans son Discours pour Nééra^ des courtisanes pour la satisfaction des sens, des femmes légitimes pour nous donner des enfants de notre sang et bien garder nos maisons, et des hétaïres pour la volupté de l'âme. » Avais-je tort de vous dire, Mesdames, que l'hélaire était une demi-mondaine d'une espèce très particulière? Elle naquit en Grèce au siècle glorieux de Périclès, et, sortie de l'esclavage, elle régna bientôt véritablement, avec Âspasie, sur la démocratie athénienne, ayant pour sceptre son esprit et pour couronne sa beauté.

La plupart des hétaires étaient des filles d'Asie, qu'avaient amenées des marchands d'esclaves adroits et experts. Les plus belles étaient généralement les

Milésiennes, dont les poètes ont chanté à Tenvi rattache élégante du cou, la rondeur du poignet, les doigts effilés et ténus;lesplus intelligentesétaientpour l'ordinaire de belles filles du peuple de l'Attique, remarquées par un artiste ou par un orateur, et dressées par eux, — c'est l'expression technique, — comme la célèbre Laïs fut dressée par le peintre Apelle. Leur éducation était longue et complète, et des écrivains anciens n'ont pas dédaigné d'en établir doctement la théorie. L'hétaire apprenait dans une danse savante, à la fois décente et passionnée, à faire valoir les lignes pures et les ondulations voluptueuses de son jeune corps; elle apprenait h promener ses doigts élégants sur le buis sonore de laflûte et à réveiller avec l'archet d'ivoire l'harmonie endormie dans l'écaillé de la cithare; elle apprenait »nfin à marier au son des instruments cette voix humaine dont la douceur mélodieuse est la plus irrésistible des séductions. Sur ses lèvres les vers des poètes prenaient une grâce nouvelle. Dans l'atelier du sculpteur et du peintre elle se formait à composer son attitude et sa démarche, et elle se perfectionnait dans l'art, si naturel à la femme sous toutes les latitudes et dans toutes les civilisations, du costume et de la parure. Elle allait sur l'agora, devant la tribune aux harangues, écouter les orateurs qui dirigeaient l'État et étudier comment ils s'y prenaient pour persuader et pour conduire les hommes. Elle ne craignait pas enfin de s'asseoir, convive attentive et disciple intelligente, à ces doctes banquets où les philosophes, le front couronné de roses, discutaient non seulement sur l'essence de l'amour, mais sur celle de l'âme immortels. Et ainsi les hétaïres étaient chères aux hommes d'Athènes,

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parce que rien de ce qui les intéressait eux-mêmes ne les trouvait étrangères, et parce qu'elles joignaient la souveraine beauté de l'esprit à cette beauté du corps que la Grèce avait divinisée en Vénus, qui servit à ses yeux d'excuse à la coupable Hélène, et qui fit acquitter Phryné par l'admiration des héliastes.

Par la fascination qu'elles exerçaient, par la souplesse adroite de leur intelligence, par leur connaissance approfondie de la nature humaine, les hétaïres finiren l par devenir dans l'État de véritables puissances. On écrivit leurs biographies ; on transmit à la postérité les noms de leurs parents et de leurs villes natales ; leurs tombeaux somptueux insultaient aux humbles sépultures des épouses. Phryné offrait aux Thébains vaincus de reconstruire à ses frais leurs remparts, à la seule condition qu'on y graverait cette inscription : « Alexandre, fils de Philippe, avait renversé ces murailles ; Phryné l'hétaire les a relevées ». Les philosophes Épicure, Aristote, Platon, furent-ils mariés ? Je l'ignore; dans tous les cas leurs femmes obscures n'ont laissé d'elles nul souvenir, tandis que l'histoire a conservé les noms de leurs amies Léontiun^, Herpilis, et cette Ârchéanasse de Colophon, dont la maturité très mûreparaissaitau rêveur Platon plus charmante encore que la jeunesse des autres femmes. La Milésienne Thargélie, bien servie par son incomparable adresse, et qui semble avoir été un agent secret de la Perse en Grèce, parvient à prendre place, épouse légitime, sur le trône de Thessali© ; et sa compatriote Aspasie, fille d'Axiochus, s'élève plus haut encore dans Athènes même, puisqu'elle devient la reine du roi, en régnant sur le premier citoyen de la République, Périclès.

Aspasie ! La figure la plus extraordinaire peut-être

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du siècle de Périclès, femme singulière, en qui se trouvent réuniestoutes les séductions des hétaires : beauté, grâce, distinction, esprit, intelligence, talent, facilité rare d'élocution, elle avait tout en réalité pour elle, cette fille de Milet, qui avait pris pour nom de guerre Aspasie, c'est-à-dire Aimable, comme ses émules se faisaient appeler Gracieuse, Hirondelle ou Gazelle. Et nulle ne s'enlendit jamais comme celte charmeuse à faire briller la beauté de sa personne et celle de son esprit. Elle voulut d'abord attirer et retenir chez elle par le luxe élégant de sa demeure. Autour d'un lit de Corinthe, garni de coussins de Carthage, étaient rangés des sièges de Thessalie, rehaussés d'or et d'ivoire ; des peintures ornaient les murs et les plafonds ; des portières, fabriquées à Babylone, représentaient des Perses aux longues robes traînantes : les animaux fantastiques du tapis amusaient les regards ; partout des plantes en des bassins d'argent. Dans ce décor ravissant, qui lui servait décadré, Aspasie trônait, entourée de jeunes et jolies hétaires, dont sa beauté triomphante ne redoutait point le voisinage ; le rouge et le blanc de céruse avivaient l'éclat naturel de son teint ; sescheveux, tout poudrés d'or, tombaient en grosses boucles sur ses épaules ; des perles et des pierres précieuses scintillaient à ses doigls, à ses bras, à son cou, à ses oreilles. Et, tout enjouant avec deux colombes de Sicile ou en caressant le petit chien de Malte couché sur sa robe de pourpre, elle causait, comme elle seule encore savait causer, avec un agrément et un charme inexprimables, abordant tour à tour les sujets les plus divers, parlant des beaux-arts avec Phidias, philosophie avec Socrateet Platon, politique avec Périclès, et non seulement digne de leur donner la réplique, mais capable encore de leur

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suggérer des idées et de leur ouvrir discrètement des aperçus nouveaux. Car elle possédait à un degré merveilleux ce talent si rare de la maîtresse de maison, qui consiste moins à briller qu'à faire briller ses invités, moins à montrer de Fesprit qu'à en inspirer aux autres, afin de renvoyer ses hôtes enchantés d'elle parce qu'ils sortent très satisfaits d'eux-mêmes. Si nous avons actuellementà Paris une foule de salons qui s'intitulent « le dernier salon où l'on cause », celui d'Aspasie fut véritablement le premier salon où l'on causa. Elle fut donc jusqu'à un certain point et dans une certaine mesure la marquise de Rambouillet de la démocratie athénienne. Car, chez elle, comme dans l'hôtel fameux de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, se réunirent, se rapprochèrent et se confondirent les hommes de toutes conditions dans l'amour commun des lettres et des arts, dans le goût partagé «les plaisirs délicats. Aspasie tint véritablement dans Athènes école de politesse et d'urbanité, pour me servir du mot que Balzac créera comme un hommage à M°' de Rambouillet. Si bien même que le bon Socrate, dans sa compassion pour les tristes épouses des Athéniens, invitait leurs maris à mener chez A-pasie, malgré les dangers d'une promiscuité plutôt •fâcheuse, les plus aimables et les plus intelligentes d'entre elles, afin qu'elles y apprissent, suivant le mot, qui paraît ici bizarre, du poète comique Eubulos, la décence, c'est-à-dire le ton de la bonne compagnie. Si Socrate n'y conduisait pas sa propre femme, c'est qu'il savait par une longue expérience que cela serait absolument inutile, et que Xanthippe chez Aspasie serait aussi déplacée que, d'aprè» le proverbe grec, un chien dans un bain public. Mais quelle étrange société. Mesdames, que celle d'Athènes, où il n'y avait pas de mon-

daines, et où c'étaient les demi-mondaines qui enseignaient Tusage du monde aux femmes qui auraient dû être les mondaines ! Et telle était dans la Grèce, idolâtre de la forme, de la grâce et de Tesprit, Tadmiration inspirée par Aspasie, qu'en la voyant traverser l'agora, couronnée de fleurs et abritée sous un parasol, pour gagner le temple de Vénus hétaire, (Vénus conjugale n'avait même pas de temple!) la populace, comme elle se fût inclinée devant la déesse, s'inclinait respectueusement devant la femme qui était pour elle aussi l'idéal animé et vivant de la beauté hellénique.

Périclès éprouva pour cette créature si merveilleusement douée une de ces passions ardentes et profondes que leur durée ennoblit et épure. Pour unir sa vie à celle d'Aspasie, il n'hésita point à répudier sa femme, la mère de ses deux fils ; pour plaire à l'hétaire milésienne, il ne craignit point d'engager Athènes dans la guerre de Milet contre Samos ; quand Aspasie fut accusée d'impiété par le poète Hermippus, on vit Périclès s'abaisser devant les juges aux supplications et aux larmes. Mais c'est aussi par elle qu'il embellit Athènes de tous ces monuments qui rendent son nom immortel: le Parthénon, FOdéon, les Propylées ; c'est à la dictée d'Aspasie qu'il écrivit l'admirable oraison funèbre des Athéniens morts pour la patrie; c'est par elle et pour elle qu'il encouragea etsoutint les poètes, comme Sophocle et Euripide, les sculpteurs, comme Phidias, les peintres, comme Zeuxis ; si bien qu'à vrai dire le siècle de Périclès devrait plus justement s'appeler le siècle d'Aspasie. Et ce qui d'ailleurs le prouve bien, c'est que l'influence de l'hétaire survécut à Périclès : à l'automne de la vie, elle s'attacha à une sorte de rustre, Lysiclès, marchand de bestiaux ; et, tandis que par ses

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breuvages la magicienne Circé avait changé en brutes les compagnons d'Ulysse, par ses habiles conseils la magicienne Aspasie transforma cette brute de Lysiclès en orateur et en homme politique, et par lui continua quelque temps de gouverner l'État.

J'ai comparé tout à l'heure — honni soit qui mal y pense ! — Aspasie à la marquise de Rambouillet. Toutes deux, en effet, ont enseigné, l'une à la Grèce, l'autre à Paris, une chose exquise entre toutes: la distinction. Mais là s'arrête la ressemblance. En épurant le langage, l'hôtel de Rambouillet a contribué pour une large part à épurer les mœurs au xvii« siècle ; et si les précieuses, ces jansénistes de l'amour dont se moquait Ninon de l'Enclos, ont introduit delà préciosité et du raffinement jusque dans la pudeur, c'est assurément de tous les excès celui dont la vertu souffre témoins. Mais Aspasie et ses trop charmantes amies ressemblaient beaucoup moins à ces farouches jansénistes de l'amour qu'à la complaisante et facile Ninon de l'Enclos elle-même ; elles étaient le vice élégant et spirituel, mais elles étaient le vice ; loin d'épurer les mœurs athéniennes, elles ont chassé l'austère Minerve hors des remparts qu'elle avait bâtis pour introduire triomphalement à sa place la molle Vénus, leur reine. Elles sont bien les contemporaines et les auxiliaires dans leur œuvre de dépravation des rhéteurs et des sophistes, ces comédiens de l'éloquence et ces charlatans de la philosophie. Leurs grâces à elles sont affectées et leur distinction factice, comme leurs élégances à eux sontartificielles etleurs raisonnements captieux. L'orateur, dit une définition célèbre, est un homme de bien, habile à parler; le rhéteur, Mesdames, ne répond qu'à la seconde partie de la définition. De même, les hétaïres ont beau avoir toutes les

distinctions du corps et de l'esprit, il leur manque la distinction naturelle et suprême, sans laquelle les distinctions acquises ne sont presque rien: celle de l'âme. Et c'est parce que l'épouse, qui seule aurait pu l'avoir, a été pour les hétaïres dédaignée et avilie comme à plaisir, que la comédie grecque, image de cette société athénienne dont les hétaïres sont le centre, est d'une grâce exquise jusque dans le cynisme et dans l'obscénité, est largement assaisonnée partout du plus fin sel attique, mais ne montre jamais ce qu'il y a vraiment de plus charmant au monde et de plus beau, la vertu aimable et intelligente d'une honnête femme. De sorte que, malgré la splendeur dont a brillé elles chefs-d'œuvre qu'a produits le siècle de Périclès, il ne me paraît pas pouvoir soutenir la comparaison avec notre siècle de Louis XIV, parce qu'il n'a rien qu'il puisse opposer ni à Bossuel, ni à l'épouse chrélienne.

Ces réserves faites, il n'en faut pas moins noter que le siècle le plus brillant de la civilisation hellénique fut précisément celui où les hétaïres furent reines, et que l'importance sociale de ces dernières diminua en même temps que l'éclat des lettres grecques.

Deux écrivains, d'époques et de caractères bien différents, Théocrite de Syracuse et Lucien de Samosale, nous ont fait pénétrer dans l'intimité de ces demi-mondaines de la Grèce et nous ont transmis les renseignements les plus curieux sur leur vie, sur leurs habitudes, surles sentiments diversqui agitaient leurs âmes.

Théocrite, un admirable poète, le dernier des grands classiques de la Grèce, vivait au troisième siècle avant l'ère chrétienne. De son temps, c'est encore surtout par ses talents d'artiste et par son intelligence que l'hétaire séduit et captive les fils de l'Hellade. C'est encore là sur-

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tout ce que le naïf laboureur Baltos admire dans la fille de Polybotas,Bombyca, la joueuse de flûte. Sans doute, il est sensible à sa beauté brune, qu'il « trouve semblable à un rayon de miel doré » ; mais il termine sa chanson amoureuse par ce vers, dans lequel je vois passer comme en une vision rapide tous les caractères de l'helléûisme que je viens de vous signaler: «Ta voix est douce comme un fruit exquis; quant aux beautés de ton âme, je ne puis les décrire. »

Les demi-mondaines que fait à son tour défiler devant nous Lucien de Samosate, lequel écrivait au deuxième siècle de notre ère, ressemblent déjà beaucoup plus à nos demi-mondaines modernes, en ce sens qu'elles paraissent avoir reçu une instruction bien moins complète que leurs aînées et chercher prudemment leurs moyens de séduction ailleurs que dans une culture intellectuelle dont elles sentent elles-mêmes l'insuflisance. Il est vrai que Lucien de Samosate... Mais au fait, Mesdames, vous ne connaissez pas sans doute cet auteur, que nous avons nous-mêmes fort mal appris à connaître au collège par un traité Sur la manière d'écrire l'histoire, qui ne nous passionnait point, ou par des Dialogues des Morts, dont nous étions trop jeunes pour apprécier les mérites, et dans lesquels d'ailleurs Técrivain ne s'est pas mis tout entier. Permettez-moi donc de vous présenter Lucien de Samosate, un aimable homme, Mesdames, très Parisien, bien qu'il fût Grec, ou peut-être parce qu'il était Grec.

Vous vous rappelez toutes le masque grimaçant et simiesque de Voltaire, cet incorrigible railleur, qui a passé sa vie à se moquer de tout et de tous, de Dieu et des hommes, et je suis bien obligé de dire aussi : des femmes, quand elles n'étaient pas des personnages

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considérables, comme Catherine II et la marquise de Pompadour. Eh bien ! il semble en vérité qu'en créant Lucien la Nature ait voulu faire une première ébauche de Voltaire : même laideur spirituelle et même puissance d'ironie destructive dans des œuvres aussi nombreuses et aussi diverses ; même absence de doctrine philosophique, et pourtant même empressement à renverser toutes les doctrines, au nom du bon sens, sous les coups redoutables du ridicule ; enfin même manque de respecta l'égard de la divinité et du culte établi. J'ajouterai que, dans ses Dialogues au moins, par la légèreté railleuse du ton, par le naturel délicieux des tours, par la grâce aisée et piquante du style, Lucien n'est pas inférieur à. Voltaire. Est-elle de Lucien ou de Voltaire, du traité grec Sur le Deuil ou de l'Essai français sur les Mœurs, cette phrase qui commence avec tant de gravité pour finir par une chute si imprévue et si cocasse : « L'usage ridicule des lamentations funèbres est assez général chez tous les peuples ; mais ce qui les suit, la sépulture, varie autant qu'il y a de nations différentes : le Grec brûle les corps, le Perse les enterre, l'Indien les oint d'une matière transparente, l'Égyptien les sale, et le Scythe les mange » ?

Ah ! ils passent de mauvais quarts d'heure avec Lucien, les philosophes, soit qu'ici le terrible moqueur les mette tous à l'encan et offre Diogène pour deux oboles, c'est-à-dire trente-deux centimes, soit que là il les réunisse dans un banquet qui se termine, les horions remplaçant les arguments, par une effroyable mêlée.

Mais les dialogues où Lucien malmène si fort les philosophes ne valent point encore par la malice de l'ironie ou parles audaces de la satire les dialogues, au nombre de cinquante ou peu s'en faut, qu'il a osé écrire contre

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les dieux du paganisme, lesquels, ne l'oublions pas, étaient encore les dieux de l'Élat. C'est le cas ou jamais de dire avec le Mercure de Molière :

Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraud !

Lucien leur prête, en effet, toutes les passions et tous les vices, comme aussi toutes les petitesses, toutes les mesquineries de l'espèce humaine. Les querelles de ménage entre Jupiter et Junon sont d'un comique achevé, et le jugement des trois déesses par le berger Paris sur le mont Ida n'a jamais été présenté par personne avec un esprit plus mordant. Ecoutez ailleurs ce début de dialogue entre la jalouse Junon, mère du hideux Vulcain, et cette peste de Latone, mère du bel Apollon et de la charmante Diane ; Junon, avecdédain : a En vérité, Latone, tu as donné là de beaux enfants à Jupiter ! » Et l'autre, d'une langue venimeuse : « Nous ne pouvons pas toutes en produire de pareils à Vulcain. » Un des plus finement plaisants parmi les Dialogues des Dieux est certainement le XXIP, entre Pan et Mercure. Pan rencontre Mercure, et se jette à son cou en l'appelant : « Mon père 1 » Mercure recule effaré : « Comment pourrais-tu venir de moi avec ces cornes, un pareil nez, une barbe épaisse, des jambes de bouc, un pied fourchu, et cette petite queue au bas 4es reins ? » Mais force lui est bientôt de se rendre aux preuves que Pan multiplie, et voilà Mercure désolé : ft Tout le monde va se moquer de moi pour avoir un si beau garçon ! » Cependant la voix du sang murmure confusément en lui, et il trouve, en bon Grec qu'il est, une combinaison ingénieuse pour concilier sa tendresse paternelle avec sa peur du ridicule: «Approche, et

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viens m'embrasser ; mais ne m'appelle jamais ton père devant personne ! »

Que si ce blasphémateur de Lucien, commel'appelle Suidas, a osé faire ainsi des dieux eux-mêmes beaucoup moins des portraits que des caricatures, il est bien probable qu'il n'a pas flatté les hétaïres dans les dialogues qu'il leur a consacrés, lui qui nous montrait Prométhée si justement puni pour avoir « formé les hommes, ces méchants animaux, et qui pis est, les femmes! » Il ne faut donc accepter qu'avec réserve ses épigrammes très acérées, et ses satires, comme on dit aujourd'hui, très rosses.

Transportons-nous avec lui au Céramique (exactement : les Tuileries), où se promènent ordinairement les hétaïres. Elles sont là toutes, attirant les yeux par la richesse de leur parure : voici la gourmande Gnathaena, célèbre par son esprit caustique ; c'est elle qui disait récemment à un mauvais poète comique vantant à sa table la fraîcheur de son vin : « C'est que j'y ai jeté tes prologues»; voici l'énorme Callisto, que ses bonnes amies appellent la Truie, du nom que Pindare dans sa rancune avait lancé à la grosse poétesse Corinne, sept fois victorieuse au concours de poésie ; voici Nico-la- Callipyge, signalée aux regards par son pugostolos, cet ajustement sournoisement avantageux que les dames modernes nomment tournure ; voici la provocante Bakchis, dont la sandale a une semelle de métal qui laisse sur le sol cette inscription : « à/.oXoû6et », c'est-àdire : « suis-moi ». El comme tout ici-bas est un perpétuel recommencement, je me souviens qu'il y a une trentaine d'années nos élégantes portaient dans le dos un nœud de longs rubans qu'elles appelaient un « suivezmoi, jeune homme ».

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Cependant GI ycère vient de montrer à Thaïs plusieurs inscriptions tracées au charbon sur les blanches colonnes du Céramique : « Thaïs est belle », et « Rien n'est si beau que Thaïs », et enfin : « Le patron de vaisseau Hermotime aime Thaïs». Bientôt Hermotime en personne se présente aux deux amies et s'informe si sa déclaration graphique a élé bien accueillie. Un témoignage d'admiration aussi galamment public ne peut que flatter celle qui en est l'objet : Thaïs et sa compagne consentent donc à souper avec Hermotime et ses amis. Après le repas, où elles ont mangé et bu avec la retenue la plus distinguée, Thaïs se lève et se met à danser. Glycère seule ne l'applaudit point; alors Thaïs, furieuse et d'une voi.K ironique : « Si certaine personne ne craignait pas de nous montrer une jambe sèche, elle se lèverait et danserait à son tour ». Il est à craindre que le souper des hétaires ne finisse aussi mal que tout à l'heure le banquet des philosophes.

Parmi ces hétaires, surtout parmi les jeunes, il en est — Lucien le reconnaît — qui aiment d'un amour sincère et désintéressé, tout comme aimaient, paraît-il, les grisettes de 1850. Telle est cette aimable -Mousarion, si tendrement attachée à son Chéréas, son « petit cochon blanc d'Acharnés », comme elle l'appelle d'un nom affectueux et câlin ; elle ne lui demande rien, absolument rien, et se berce de l'espérance qu'il l'épousera, quand son bonhomme de père, le vieux sénateur Lâchés, aura enfin fermé l'œil. Telle est surtout cette si touchante Joesse (Violette), qui fut toujours chastement fidèle à Lysias, et qui veut mourir parce qu'elle n'est plus aimée.

Moins résignée est Tryphère, et il faut entendre comme elle arrange sa rivale, la vieille Philémation :

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