‹ Devant le rideauChapitre 16 sur 30 · DON JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE · texte numérisé non relu

DON JUAN OU LE FESTIN DE PIERRE

MESDAMES, Messieurs,

La pièce qui va êlre représentée devant vous, Don Juan ou le Festin de Pierre^ est unique dans le théâtre de Molière par sa genèse, qui est curieuse ; par sa constitution, qui est tout à fait extraordinaire ; par sa fortune, qui est singulière. Je vais donc avoir une triple carrière à parcourir : aussi est-ce le plus brièvement possible qu'il me faudra vous exposer cette genèse^ vous expliquer celte constitution, vous conter cette fortune.

Comme son nom vous l'indique déjà, Don Juan (les contemporains de Molière prononçaient encore don Jouan, en deux syllabes) est d'origine espagnole. C'était^

(1) Conférence faite à l'Odéon.

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à Se ville, une antique tradition que, vers la fin du moyen âge, un très grand seigneur, don Juan Tenorio, taaen duel un commandeur de Galatrava, donGonzalod*Ulloa, dont il avait séduit la fille. Grâce au crédit des siens, le coupable demeurait impuni ; alors, une nuit, les Franciscains, gardiens du magnifique tombeau surmonté d^une statue équestre qu'avait élevé au commandeur la piété de sa fille, attirèrent don Juan dans leur église. On ne le revit plus jamais. Le bruit fut répandu et prit corps que le libertin avait osé insulter la statue tombale de sa victime, et que celle-ci, miraculeusement animée, Tavait précipité dans Tenfer.

Ce dénouement avait une grandeur merveilleuse, bien faite pour frapper Timagination du peuple dans cette terre d'Espagne, si généreuse et si héroïque, mais si crédule et si supersiitieuse : aussi la légende Iraversat-elle les siècles, et fut-elle contée encore, vers 1615, à un religieux, frà Gabriel Tellez, qui, revenant de Saint-Domingue, passait par Séville pour regagner Madrid et le couvent de la Merced. Ce n'était pas seulement un historien et un professeur, un théologien et un prédicateur que frà Gabriel Tellez ; c'était encore un auteur dramatique, et, sous le pseudonyme à jamais célèbre de Tirso de Molina, il avait composé un nombre considérable de comédies. Dès qu'on lui eut conté la légende de don Juan Tenorio, il s'écria, en homme de théâtre : << Quelle scène à faire I » Et il improvisa aussitôt un drame, vraiment superbe en certaines de ses parties : le Séducteur de Séville et le Convié de pierre (1). Ce tronc vigoureux a poussé en tous sens

(1) On a mis en doute dans ces derniers temps que Pauteur du Séçlucteur de Séville fût bien Tirso de Molina.

dUnnombrables rameaux ; car c'est de ce drame que sont sortis tous les dons Juans, italiens, français, anglais, allemands, suédois, russes, de la plupart desquels je ne vous dirai pas un mot, les seuls ancêtres du héros de Molière nous intéressant ici.

L'œuvre de Tirso de Molina porte tous les caractères de l'improvisation ; et cela n'est point pour nous surprendre : car, si frà Gabriel Tellez a pu faire en moins de quarante ans plus de trois centspièces à ses moments perdus, cela prouve assurément qu'il avait beaucoup de moments perdus, mais cela prouve aussi qu'il ne soignait guère le plan de ses comédies. Les redites abondent dans ce drame décousu et un peu confus, où le héros abuse tour à tour, par les deux mêmes moyens, deux grandes dames et deux paysannes. Mais ces défauts sont rachetés par une exposition très dramatique, par la fon;e des situations, par un des dénouements les plus grandioses qui soient au théâtre, par une peinture si délicate du cœur féminin que Lope de Vega n'a pas craint, dans son Laurier d'ApoUoriy d'appeler Tirso de Molina « le Térence espagnol ». Frà Gabriel Tellez est un des apôtres du féminisme : si dans son théâtre les femmes manquent généralement de vertu, au singulier, elles ont toutes en revanche beaucoup de vertus, au pluriel. Aussi la morale constante de ses comédies est-elle que celui qui trompe des créatures si passionnées, si sincères et si fidèles, doit être inexorablement puni ; et, s'il échappe au châtiment dans ce "monde, c'est chose bien certaine qu'il sera damné dans l'autre. Voilà ce que démontre et montre le Séducteur de Séville. Gomme dans les autres Don Juan^ Dieu ne se venge point ici lui-môme en foudroyant un impie et un athée ; il venge les larmes im-

puissantes d'Isabelle, de Tisbea, d'Aminta, de dona Anna, en frappant leur séducteur. Le don Juan de Gabriel Tellez n'est point du tout en effet un libertin, au sens religieux du mot : il a même toute la foi de la catholique Espagne. Loin de se moquer du ciel, quand il sera entraîné par la statue aux flammes éternelles, il s'écriera : a Laisse-moi appeler un prêtre, qui me confesse et qui m'absolve! » Mais il est jeune et bien portant, et il dit en riant que Theure n'est pas encore venue pour lui du repentir et de la conversion. « J ai du temps devant moi » ; tel est son refrain ; et, en attendant, il s'abandonne tout entier aux ardeurs viriles de sa nature, à la fougue impétueuse de ses sens. Il ne connaît ni les nobles aspirations de Tâme éprise d'un idéal amour^ ni la satiété mélancolique d'un cœur qu'a désenchanté la réalité ; il est le mâle infatigable qu'aiguillonne un désir toujours renaissant ; il est, bien plus que les héros déclamateurs et emphatiques du romantisme^ « une force qui va ». Cette force irrésistible brise et broie toutes les infortunées qui se trouvent sur sa route. Partout où don Juan a passé sur son cheval, impassiblement beau et le sourire du désir aux lèvres, partout derrière lui s'élève et monte la plainte lamentable des [désespérées qu'ont séduites ses promesses caressantes ou que son bras implacable a domptées dans la nuit trompeuse. Vainement elles deman< dent vengeance aux puissances humaines : c'est la justice divine qui répond. Voici que son heure est venue ; voici que, dans Téglise gothique, baignée de la pâle clarté de la lune, le commandeur de marbre blanc,. ô miracle î descend lentement les degrés du chœur, et que sa main rigide et vengeresse s'abat sur l'épaule du damné. Que nous sommes loin de Térencel Nous son-

geoDS cette fois au plus grand des contemporains de Gabriel Tellez, à Shakespeare, et au terrible rêve dans lequel les victimes ensanglantées de Richard III viennent, Tune après Tautre, se pencher sur son lit et lui dire : « Désespère et meurs ! »

Les applaudissements soulevés par la pièce de Tirso de Molina furent tels que le bruit en retentit jusqu'en Italie, où deux auteurs dramatiques, Gicognini et Giliberlo, entreprirent d*en donner, Tun une adaptation, Tautre une imitation. Gomme la langue espagnole ne leur était pas familière, ils ne comprirent point le titre du drame de Tirso, et du Convié de pierre^ c'est-à-dire en pierre, ils firent le Festin de Pierre, avec une lettre majuscule, baptisant le commandeur don Pierre pour la circonstance. Ge titre, mal écrit, cessera bientôt d'offrir un sens pour le public, comme celui de Provins ciales donné aux petites lettres de Pascal ; il n'en aura que plus de prise, avec son apparence mystérieuse, sur les imaginations populaires.

En 1658, la troupe italienne de Locatelli vint jouer un arrangement de la pièce de Gicognini sur le théâtre du Petit-Bourbon, où ses représentations alternèrent avec celles de la troupe de Molière. Leur succès suggéra à un comédien de Mademoiselle, Dorimond, l'idée de donner une version française de cette légende dramatique, et il rima d'après la pièce, aujourd'hui perdue, de Giliberto, un Festin de Pierre, qui fut joué à Lyon en 1658, pendant les fêtes célébrées en l'honneur de la princesse Marguerite d^ Savoie^ que Ton songeait à fiancer à son cousin Louis XIV* L'année suivante, un autre comédien, Villiers, écrivit pour l'Hôtel de Bourgogne un nouveau Festin de Pierre, qu'il a présenté au grand Gorneille comme une simple traduction. La mé-

diocre pièce de Villiers eut un gros et durable succès d'argent, que Tauteur-acteur rapporte modestement au talent de ses camarades et à une mise en scène beaucoup plus brillante que celle des Comédiens Français à Lyon et celle des Italiens au Petit-Bourbon, une mise en scène d'une splendeur, Mesdames et Messieurs, déjà presque odéonienne. Tout Paris voulut voir, sur son cheval de bois peint en blanc^ le commandeur enfariné, et les scènes de la statue maintinrent longtemps la pièce au répertoire.

Or, en 1664, la troupe de Molière se trouva dans rembarras : la Princesse d'Élide n'avait obtenu qu'un succès d'estime, et le parti dévot, qui, depuis VEcole des Femmes^ s'était ligué avec les marquis contre Molière, l'empêchait de représenter son Tartuffe. Ses camarades, convaincus que la statue pouvait encore faire quelques bonnes recettes, et — qui sait? — peutêtre ce maximum qui hante toujours les rêves des directeurs et des sociétaires, l'engagèrent à composer à son tour un Festin de Pierre, Molière hésita d'abord, car il songeait déjà au Misanthrope, et savourait par avance le plaisir de s'y venger des dévots sur les dévotes; puis il réfléchit que, en modifiant le caractère de don Juan, il pourrait se donner la joie de dire leur fait aux marquis et aux bigots à la fois, tout en demeurant protégé contre les détracteurs de Tartuffe par l'origine religieuse de la légende espagnole ; le pavillon couvrant la marchandise, la sévère Anne d'Autriche elle-même, que cherchait à gagner la cabale^ ne pourrait se montrer choquée d'un sujet de pièce considéré dans son pays comme édifiant. Molière se mît fiévreusement à l'œuvre, et, en quelques jours, il eut achevé une pièce, qui est la plus décousue en appa-

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rence et, à coup sûr, la plus irrégulière de ses comédies, mais peut-être aussi la plus originale, bleu qu'elle renferme très peu de scènes qui lui appartiennent en propre.

Il ne semble pas que Molière ait connu la pièce de Tirso de Molina, quoiqu'une troupe espagnole soit venue jouer k Paris en 1660 ; mais il avait lu le théâtre de Gicognini, puisqu'il a eu la fâcheuse idée de lui emprunter le sujet de son Don Garde de Navarre ; c'est d'ailleurs dans son Festin de Pierre qu'il a pris le cri féroce poussé par le valet, tandis que son maître est plongé dans Tenfer : a Mes gages ! Mes gages ! Mes gages ! ») Mais, si Ton trouve comme un vague air de famille entre Sganarelle et Passarino, le valet de Gicognini, c'est Giliberto qui, par l'intermédiaire de Villiers, a fourni à Molière le canevas de sa comédie. Voyons donc quels étaient le plan et l'esprit de la comédie italienne : par cette comparaison, nous comprendrons mieux les intentions et nous admirerons davantage le génie de notre Molière.

Tout d'abord, le sous-titre de la tragi-comédie de Giliberto, reproduit par Dorimond, comme par Villiers, en indique l'idée : Le Festin de Pierre ou le Fils crimineL Si don Juan est foudroyé, ce n'est donc plus pour avoir trompé tant de malheureuses femmes, c'est surtout parce que ses déportements ont causé la mort de son père désespéré ; et cette conception se trouve altérer l'unité de la pièce. Le premier acte est, en effet, rempli presque dans son entier par une longue scène entre le père et le fils : en'vain, don Alvaros se traîne aux genoux de don Juan pour le supplier de changer de vie; le fils criminel repousse le vieillard, l'insulte, va jusqu'à le frapper d'un coup de poing, et sort, en riant

de ses malédictions. Nous ne reverrons plus don Alvaros, qui va mourir de douleur pendant Tentr'acte.

A partir de ce moment, Mesdames, la pièce de Villiers vous est beaucoup plus familière que vous ne pensez ; car da Ponte l'a suivie d'assez près dans ce livtet d'opéra sur lequel Mozart a écrit une musique vraiment divine. S'il y a introduit un nouveau personnage, celui de donc Elvire, dont Molière lui a fourni Tidée, lé librettiste avait trouvé tous les autres, dona Anna, don Oltavio, Zerline, ce benêt de Mazetto et le valet Leporello, dans la comédie de Villiers, sous les noms d'Amarille, de don Philippe, de la mariée, du marié et de Philippin.

Au second acte, don Juan lente de faire violence à Amarille, qui Ta reçu de nuit chez elle, croyant y introduire son fiancé ; puis il tue en duel le commandeur, sur le corps duquel don Philippe jure à Torpheline qu'elle sera vengée. Don Juan s'est enfui, et a forcé de changer d'habit avec lui un pèlerin rencontré dans un bois; sous ce déguisement, il n'est pas reconnu de don Philippe, qui le poursuit; il lïnvite à quitter son épée avant de se mettre avec lui en prières, s'empare de l'arme, et tue traîtreusement son ennemi sans défense.

A l'acte IV, don Juan, jeté à la côte par un naufrage^ fait simultanément la cour à deux bergères, et déshonore Belinde brutalement, tandis que Philippin lit à Oriane ébaubie le fameux catalogue des victimes de son maître; elles ne sont encore qu'une centaine. Aussitôl après se place l'invitation adressée à la statue par Philippin, sur l'ordre de don Juan.

Le dernier acte se compose de deux longues scènes entre don Juan et la statue, qui est bien certainement la plus bavarde de toutes les statues, avec, comme

intermède, renlèvement par don Juan d'une jeune mariée au milieu même du cortège nuptial.

Vous trouvez là, Messieurs, presque tous les éléments qui vont constituer la pièce de Molière : un maître libertin, un valet poltron, un père outragé, une grande dame éplorée, un cavalier qui épouse sa querelle, une jeune mariée que veut enlever don Juan, un naufrage, deux bergères séduites, un pèlerin, qu'il faudra peu d'imagination pour transformer en un mendiant, enfin les trois scènes de la statue. Et cependant rien ne ressemble moins à la comédie de Villiers que celle de Molière : c'est que, là où Villiers avait écrit des rôles parfois inconsistants, Molière a créé des hommes; où Villiers n*avait pensé qu*à divertir, Molière fait songer; de ce sujet, dans lequel Villiers n'avait cherché qu'une mise en scène curieuse, Molière a tiré une élude morale, religieuse et sociale, d'une profondeur effrayante, une sorte de satire à la fois philosophique et bouffonne, où il pose et examine en quelques répliques les plus graves problèmes qui troublent la conscience de l'humanité.

Une s'est pas contenté de peindre un mauvais fils et un frère cadet de Joconde ; il a donné au sujet une tout autre ampleur, et, dès la première scène, il a mis dans la bouche de Sganarelle cette courte phrase, qui éclaire ses intentions et pourrait servir d'épigraphe à sa comédie sociale : a Un grand seigneur méchant homme est une terrible chose. » S'il a placé encore par prudence la scène en Sicile (la Sicile appartenait alors à l'Espagne), et s'il a conservé à don Juan, à don Carlos, à done Elvire des noms espagnols, Malhurine et M. Dimanche ont des noms bien français, Charlotte et Piarrot parient un patois picard, et mille détails nous prouvent

loi DEVANT LE RIDEAU

que le don Juan de Molière n'est plus un grand d'Espagne, mais en réalité un marquis du Louvre, ayant, en 1665, ses entrées au petit coucher.

Mais ce n'est plus le marquis ridicule, le marquis <ic Tarte à la crème I » de la Critique de rÉcole des Femmes ; c'est un marquis redoutable par ses vices qui ne respectent rien et que rendent plus dangereux encore des qualités brillantes; car il a reçu, outre la beauté qui prévient les esprits, et la force qui leur en impose, les deux dons que Ton prise le plus en France : une bravoure chevaleresque et Tesprit, plus beau encore que la beauté. C'est un scélérat, mais le plus séduisant des scélérats.

Tandis que le don Juan de Villiers assassinait perfidement son ennemi désarmé, le don Juan de Molière s'élance au secours d'un inconnu attaqué par trois voleurs, et, en moins d'une minute, voilà qu'il a mis en fuite les bandits. Cette scène épisodique et les deux qui la suivent, empruntées par Molière à Lope de Vega, donnent une grandeur héroïque à son don Juan, vraiment digne de s'enrôler parmi les cadets de Gascogne ; j'entends ceux de Cyrano.

Brave comme eux, il a de l'esprit comme eux. Le don Juan de Villiers était une sorte de brute, obéissant aveuglément à ses instincts, et se contentant de dire, pour justifier sa conduite :

Quiconque vit ainsi ne peut être blâmable.

Il suit les sentiments de la Nature.

Celui de Molière est un épicurien aimable et brillant, que son esprit fécond ne laisse jamais à court de raisons ingénieuses pour excuser son humeur volage. Il se plaît à faire les honneurs de son esprit, comme de sa figure

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et de sa jambe, à la façon d'Hylas, ce malin berger de VAstrée, auquel Molière semble avoir plus d'une fois songé ; avant don Juan, en effet, Hylas soutenait qu'il « n'y a point de tyrannie entre les humains si grande, que celle du mariage », et que le véritable inconstant, c'est l'amant constant : n'est-ce pas de la beauté de sa dame qu'il était devenu amoureux ? Et pourtant il demeure amoureux alors que cette beauté s'est flétrie et changée en laideur. Et, avant, que don Juan trompât adroitement à la fois Mathuriqe el Charlotte, Hylas avait abusé à la fois, avec la même adresse, Carlis et Stilliane. Mais, en présence d'une maîtresse abaa« donnée, Hylas avait la grossièreté du xvii' siècle commençant : « Comment vous appelez-vous? afin que je sache si voire nom ne me blessera point mieux que votre visage » ; don Juan a l'impertinence élégante de la cour de Louis XIV : à l'infortunée done Elvire, qui lui rappelle qu'elle a quitté pour l'épouser le couvent où elle allait prononcer des vœux éternels, il répond : ce Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux céleste. J'ai, cru que notre mariage n'était qu'un adultère déguisé, el j'ai voulu vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. »

Ainsi naissance, jeunesse, beauté, force, bravoure, esprit, dun Juan a toutes les qualités qui séduisent les femmes ; et, comme aucun scrupule ne l'arrête sur le choix des moyens, comme il promet aisément le mariage et se marie même avec effronterie tous les mois, il trouve encore moins de cruelles qu'un surintendant.

Et cependant, dans cette pièce à laquelle il a donné son nom et qui a enrichi notre langue d'un nouveau mot, puisque, comme on dit : « un tartuffe ^y on dit encore : a un don Juan de boutique, un don Juan de

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village», Molière ne nous a présenté que trois femmes, et pas un visage de femme n'e'claire le troisième acte, ni le dernier. C'est sans doute que, le type étant établi, il a paru à Molière que trois femmes suffisaient pour montrer don Juan avant la séduction, don Juan entre deux rivales, don Juan après l'abandon ; c'est peut-être aussi tout simplement, — on ne songe point assez, quand on juge les œuvres dramatiques, à ces questions matérielles, — parce que Molière n'avait dans sa troupe que trois jeunes premières : M"^ Duparc, dont tous les poètes du temps, y compris le vieux Corneille, ont chanté Timposante beauté, et qui joua le rôle très ingrat de done Elvire; Armande Béjart, dont, en mari galant, il a pris soin de détailler les attraits dans la jolie scène du deuxième acte entre don Juan et Charlotte ; enfin PexcellenteMï^edeBrie, une comédienne sans seconde, qui, acceptant les petits rôles avec la même bonne humeur que les grands, représenta Mathurine.

Mais, si Molière a laissé un peu dans Tombre le cô'é particulièrement don juanique du caractère de don Juan, il Ta du moins marqué d'un trait nouveau et bien profond. Ce grand seigneur, puissant, audacieux, qui ne reconnaît aucune limite à ses désirs, aucun frein à ses passions, est moins sensible qu'on ne se l'imaginerait à la volupté et aux plaisirs de la chair ; ce qui le charme, ce sont surtout les violences et les désordres de toute sorte qu'il commet avec impunité et qui lui prouvent sa force. Il ne ressent point d'amour, au sens exact du mot; la séduction est plutôt, pour lui, un besoin, une manie. Rencontre-t-il deux fiancés ? La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs lui donne de l'émotion ; il est frappé au cœur, et son désir commence par la jalousie : il enlèvera la jeune fille. Immoral

plus encore que sensuel, il est libertin d'idée plus encore que de corps. Au premier acte, la vue de done Elvire irritée ne lui a causé quedeTennui ; au quatrième acte, elle pleure, et don Juan veut la retenir ; « Madame, il est tard : demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on pourra. Vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure. » D'où vient ce changement de ton? Est-ce émotion ? pitié ? Non ; c'est cruauté ; c'est raffinement pervers de libertinage : « Ses larmes, va-t-il dire àSganarelle, ont réveillé en moi quelques petits restes d'un feu éteint. » Je n'insiste pas ; mais il y a déjà là comme une pointe de sadisme.

Ainsi don Juan se rit de la rage impuissante de ses victimes et des menaces de leurs défenseurs ; car il aura raison des uns, les manants, avec deux soufflets ; des autres, les gentilshommes, avec un coup d'épée : il est la force. Que pourrait donc redouter ce grand seigneur méchant homme ?

Ses créanciers, peut-être ? Ah I Messieurs, le croire, ce serait bien mal connaître la noblesse du xvii® siècle : elle savait à merveille Fart de payer ses dettes en paroles, et dans cet art don Juan est passé maître, il y pipe. Son créancier, M. Dimanche, est un brave homme, assez naïf et très vaniteux, première ébauche du bourgeois-gentilhomme. Que fera don Juan ? Il daignera Taccabier de protestations d'amitié : il s'informera de M'"^ Dimanche, son épouse, de sa petite fille Claudine, de son fils Colin, même de son petit chien Brusquet, et ira jusqu'à le prier à souper ; si bien que le bonhomme, à la fois désolé et ravi, pleurant d'un œil et riant de l'autre, finira par dire : « Il me fait tant de civilités et tant de compliments que je ne saurais jamais lui demander de largent. » La charmante scène ! Et

comme elle est vraie 1 Je me souviens qu'il y a une vingtaine d'années on s'amusait fort, dans une ville du Midi, où un prince exotique et sa femme, pour faire prendre patience à leurs fournisseurs non payés, venaient de les inviter à un bal, dans lequel le prince et son épicière avaient fait vis-à-vis à la princesse et à son charcutier. Ils avaient repris tout simplement la scène de Molière, comme Ta reprise, lui aussi, d'une autre manière, le pape Grégoire XVI, le jour où, obligé d'accorder audience à Lamennais et voulant éviter des récriminations embarrassantes, il imagina découper la parole à Tabbé chaque fois qu'il le voyait ouvrir la bouche, d'abord pour lui offrir une prise, ensuite pour lui faire admirer en détail une statuette de Michel-Ange, enfin pour lui donner la bénédiction annonçant que l'audience, j'allais dire la comédie, était finie.

En réalité, le don Juan de Molière n'a qu'une chose à redouter : une lettre de cachet, sollicitée par son père, pourrait l'envoyer à la Bastille ; et, de fait, don Luis est bien las des déportements de son fils ; il vient le lui dire dans une scène d'une grandeur presque tragique, et qui peut soutenir la comparaison avec la célèbre scène du Menteur. Le vieillard y développe l'idée qui fait l'unité de la pièce de Molière, en des termes dont la hardiesse paraît à peine croyable, quand on songe que de telles choses ont été écrites sous le plus absolu et le plus orgueilleux de nos rois : « La naissance n'est rien où la vertu n'est pas... Un gentilhomme qui vit mal est un monstre dans la nature ;... etje ferais plus d'état du fils d'un crocheteur, qui serait honnête homme, que du fils d'un monarque, qui vivrait comme vous. » A ces terribles reproches que répond don Juan î Ceci : « Monsieur, si vous étiez assis, vous en seriez mieux

pour parler » ; et comme don Luis vient de sortir irrité et grondant : t Eh ! mourez le plus tôt que vous pourrez; c'est le mieux que vous puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir des pères qui vivent autant que leurs fils. » Cependant, sa mauvaise humeur dissipée, don Juan réfléchit : son père Ta prévenu qu'il avait fini par lasser les bontés du souverain et lui a fait des menaces très directes. Il serait peut-être prudent d'en parer les effets, et, à cette fin, don Juan a recours à un arlifice qui achève de le dégrader et le rend indigne de toute miséricorde.

C'est que don Juan n'est point seulement un libertin, au sens moderne du mot ; il l'est encore au sens du xvu^ siècle, c'est-à-dire qu'il prend des libertés telles avec le dogme qu'il finit par n'en plus rien conserver. Il tient qu'il faut se contenter en ce monde sans avoir le moindre souci de l'autre, vu que l'autre n'existe sans doute pas. Done Elvire le menace-telle du ciel ? il hausse les épaules : « Sganarelle, le ciel ! » Et comme son valet scandalisé lui demande ce qu'il croit : « Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sonthuit». Naturellement son athéisme ne respecte point la foi d'autrui : il est si rare que celui qui réclame pour lui-même la liberté de penser la veuille bien laisser aux autres I Un mendiant implore de don Juan la charité, en lui promettant qu'il priera le ciel pour lui. Don Juan éclate de rire : « Eh ! prie le ciel qu'il te donne un habit I » Il s'étonne, en ricanant, qu'un homme qui prie le ciel tout le jour ne soit pas bien dans ses affaires. Par un jeu cruel — caria cruauté est au fond de tous les actes de don Juan — il fait briller aux yeux éblouis du pauvre un louis d'or, et le lui offre à condition qu'il veuille jurer. Le mendiant

détourne tristement ses regards : « J'aime mieux mourir de faim » ; et don Juan alors, par une dernière raillerie à radresse de ces prédicateurs qui, préchant le dogme, comme Bossuet,etmontrant dans les pauvres les membres mystiques de Jésus crucifié, ordonnaient aux riches de faire l'aumône pour Tamour de Dieu : « Va, va, je te la donne pour Tamour de l'humanité ». Comment le miracle de la statue animée pourrait-il faire impression sur un pareil homme ? Don Juan veut d'abord penser qu'il a été trompé par un faux jour ou troublé par quelque vapeur ; plus tard, contre le spectre envoyé par le ciel pour lui donner un dernier avertissement, il tirera l'épée. On ne saurait imaginer libertin plus endurci.

C'est ce qui a fait admirer à plusieurs critiques la divination de Molière peignant de couleurs si fortes, dès 1665, le futur athéisme de la régence. Messieurs, Molière peignait tout simplement ce qu'il avait sous les yeux. Contrairement aux opinions accréditées, je vous découvrirais aisément, si j'en avais le loisir, tout un groupe, fort important, d'hommes de cour et d'hommes de lettres niant alors tout bas ce Dieu que célébrait la grande voix de Bossuet, et reliant ainsi dans l'ombre la libre pensée de la Renaissance à l'athéisme de TEncyclopédie. Je veux du moins vous citer une anecdote qui m'a beaucoup frappé, il y a quelques années, dans les Mémoires de Bussy-Rabutin ; elle jette un jour très vif sur les mœurs de l'époque, et rend, au xvii« siècle, la fable du Festin de Pierre beaucoup plus actuelle que vous ne le pourriez croire. C'était en 1647, au siège de Lérida. Dans les masures d'une vieille église ruinée, Bussy déjeunait avec quelques amis, tandis que les petits violons' de M. le

Prince jouaient leur répertoire. Ne sachant . à quoi s'amuser, Barbantane a Tidée, déjà singulière , de lever la pierre d'une tombe ; il « trouve dedans un corps tout entier, sur lequel était encore le linge dont il avait été enseveli. Il nous apporte le cadavre, écrit Bussy-Rabutin, et La Bretèche, guidon des gendarmes d'Enghien, Tayant pris de Tautre main, ils se mettent à le faire danser entre eux deux. Cela me fit horreur. » Attendez, Messieurs ; un si odieux sacrilège n'a nullement révolté Bussy ; s'il trouve ce jeu « ridicule», c'est uniquement parce qu'il lui coupe l'appétit. On remet donc le cadavre dans son cercueil ; nos gentilshommes reprennent gaiement leur débauche et leurs chansons, et, comme la mort de Barbantane, survenue presque aussitôt, a paru à quelques-uns une punition du ciel, Bussy prend plaisir à les détromper et à leur montrer ironiquement leur bec jaune. Pour qui vient de lire un tel morceau, le don Juan de Molière, invitant à dîner la statue de sa victime, sort du domaine de la fiction pour entrer dans celui de la réalité, et il apparaît clairement que Molière n'avait pas besoin du don de seconde vue pour peindre des libertins sous Louis XIV.

Seulement ils étaient mal en cour, vu que le parti dévot était tout-puissant. Transformer en dévoués auxiliaires ceux mêmes qui devaient être naturellement ses ennemis implacables, voilà le stratagème utile, voilà le coup de maître imaginé et exécuté par don Juan. Notre libertin va simuler une conversion, jouer l'homme subitement touché de la Grâce et par cette comédie sacrilège se rendre invulnérable à tous les coups. Avec un soupir mortifié et deux roulements d'yeux, il demande un directeur à son père,

aussitôt désarmé ; à don Carlos, qui le somme de rendre rhoaaeur à done Elvire, il oppose d'un ton béat une voix du ciel qui lui a ordonné de se retirer loia du monde et de vivre dans la pénitence ; seulement, ce dévot n'est pas un papelard de sacristie, comme TartufTe, c'est un gentilhomme ; et, ayant lu dans la Septième Provinciale comment les casuistes de la Compagnie de Jésus ont trouvé moyen de permettre le duel à un homme pieux, à condition qu'il y soit appelé malgré lui et pour défendre son honneur injustement outragé, il sait accepter un duel sans Taccepler : « Je m'en vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand couvent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi qui me veux battre; le ciel m'en défend la pensée; et, si vous m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera ». Comme il voit le brave Sganarelle ahuri du langage si nouveau qu'il parle, don Juan lui énumère cyniquement les merveilleux avantages de la profession d'hypocrite dans un couplet un peu invraisemblable , — Tartuffe n'a pas de confident, — mais que Molière a su faire passer, en mêlant avec un art infini le sérieux d'une résolution arrêtée et le persiflage d'un ironiste qui s'amuse de lui-même : ainsi, dans la fameuse sérénade de Mozart , l'accompagnement semble se moquer des paroles. 11 est d'une vérité terrible, ce morceau pour lequel Molière a sans doute écrit toute sa pièce, et qui lui a permis de démasquer la redoutable ligue de ses ennemis, se faisant contre lui un bouclier du manteau sacré de la religion : « Si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu par elle envers et contre tous... » Ainsi, Mes-

sieurs, en 1665^ pour avoir su prendre le masque de la dévotion alors toute-puissante, ce grand seigneur a beau être le ptus scélérat des hommes, il n'a rien à redouter, et rien, rien sur la terre, ne saurait plus punir les forfaits de ce monstre, ni venger ses victimes.

Pour que Texpiation se produise, il faut une intervention supérieure. Dieu lui-même devra frapper le pécheur endurci ;le seul dénouement possible sera fait par \eDeus ex machina que réclame l'honnête Sganarelle indigné : « Le ciel, qui vous a souffert jusques ici, ne pourra souffrir du tout cet le dernière horreur », et, n^étant plus retenue par Tattente du repentir, la foudre tombe aussitôt sur le libertin athée et hypocrite.

Voilà, Messieurs, comment notre Molière a transformé le débauché écervelé de ia légende ; voilà comment il a su introduire dans la vieille fable toute la question sociale de son temps.

Et du coup se trouve expliquée et justifiée la consti. tution singulière de cette comédie, qui a pu paraître à des critiques à vue courte composée, comme une comédie à tiroir, de scènes purement épisodiques, mais qui n'a pas moins d'unité que les pièces les plus régulières de Molière, comme V Avare ou les Femmes savantes, L'unilé se trouve ici dans le développement progressif du caraclère de don Juan ; comme il est nécessaire de nous montrer le héros tour à tour en présence des femmes qu'il trompe, de son créancier qu'il joue, du pauvre dont il se moque cruellement, de son père qu'il insulte, d'un généreux ennemi que son hypocrisie révolte, il en résulte que, si la pièce est remplie de rôles épisodiques en ce sens que la plupart des personnages ne paraissent sur le théâtre qu'une

fois, deux fois au plus, sans que nul songe à eux après leur sortie, il n'y a pas du moins, à proprement parler, de scènes ou de morceaux épisodiques, si j'en excepte: la jolie scène de Charlotte et de Pierrot, où Molière a montré qu'il savait faire parler les paysans aussi bien que son ami Cyrano de Bergerac ; le court dialogue dans lequel Sganarelle éconduit à son tour, mais beaucoup moins aimablement, M. Dimanche ; sa petite dissertation sur le tabac alors à la mode ; et une conversation épigrammatique sur les médecins, par laquelle Molière commence contre eux une guerre qui sera sans trêve ni merci ; mais ce ne sont là que des bouts de scènes, simples hors-d'œuvre destinés à répandre un peu de gaieté dans une comédie qui, ni par le sujet, ni par le dénouement, n'est comique. J'accorde pourtant que cette pièce, qui ne respecte ni l'unité de lieu, ni l'unité de temps, et qui renferme tant de personnages épisodiques, a peu de conformité avec les autres comédies de Molière, et que, à regarder les choses de près, elle formerait avec ses voisines un contraste moins complet si nous la trouvions dans le théâtre de Shakespeare. Il n'y a, je crois, dans cette concession, rien d'irrévérencieux pour Molière.

Don Juan fut représenté sur la scène du Palais- Royal le dimanche 15 février 1665. Le succès fut très grand; les recettes se maintinrent fort élevées aux dix premières, et le libraire Billaine s'empressa de demander un privilège pour l'impression et la vente de la nouvelle comédie. Le carême interrompit les représentations ; après Pâques, la pièce ne fut pas reprise, et Billaine ne la publia pas. Pourquoi ?

On a donné pour raison que Ton n'aimait point alors les grandes comédies en prose, et pour preuve que

Thomas Corneille fil jouer plus tard le Don Juan de Molière mis en vers. On n'ajoute pas qu'il en avait considérablement atténué les hardiesses.

La vérité est que le parti dévot fut assez fort en 1665 pour étouffer ce nouveau Don Juan^ qui ressemblait si peu aux autres. Dès la seconde représentation, il avait fallu supprimer la scène du pauvre, qui oppose àThonnête homme misérable le scélérat triomphant; la cabale, que cette concession n'avait naturellement pas désarmée , continuait de crier au scandale : « Jamais rien n^avait paru de plus impie, même dans le paganisme », et, lançant des Observations sur le Festin de Pierre, un sieur de Rochemont y demandait tout simplement qu'on fermât l'église à Molière I Le moment était favorable aux conjurés* Déjà le théâtre en lui-même était vivement attaqué par les catholiques fervents ; c'est le temps où Nicole appelait les faiseurs de comédies : « des empoisonneurs publics, non des corps, mais des âmes » ; où le prince de Gonti, un libertin converti, écrivait un Traité de la Comédie et des Spectacles avec l'austérité d'un docteur de TÉglise. Don Juan mécontentait donc, avec tous les faux dévots qui attaquaient encore en lui Tartuffe , les dévots sincères, qui ne reconnaissaient pas à la comédie le droit de s'occuper de la religion, souffraient de voir « la farce aux prises avec FÉvangile », et répétaient, après Godeau,

Que, pour changer leurs mœurs et régler leur raison, Les chrétiens ont l'Église et nom pas le théâtre.

Contre tant d'ennemis que restait-il à Molière ? Le souverain. Louis XIV doubla sa pension et lui donna le titre de « comédien du roi » ; mais^ en même temps,

166 DEVANT LE RtDËAÛ

— le pouvoir cherche toujours à ménager les partis opposés, — il rinvita sans doute à retirer sa comédie du répertoire. Molière, qui tenait beaucoup plus à y mettre son Tartuffe qu'à y maintenir une œuvre de circonstance, s'inclina, et le succès éclatant de Tartuffe, enfin représenté quelques années après, fut sa revanche.

Les vrais dévots étaient-ils fondés à protester contre le Don Juan de Molière, et Tancien condisciple du poète, le prince de Conti, avait-il quelque droit à voir une école ouverte d'athéisme dans le Festin de Pierre^ « où, après avoir fait dire toutes les impiétés les plus horribles à un athée, qui a beaucoup d'esprit, Tauteur confie la cause de Dieu à un valet, à qui il fait dire, pour la soutenir, toutes les impertinences du monde « ? Tenez pour bien assuré. Messieurs^ que Molière n'a pas plus voulu jouer la religion dans le Festin de Pierre que la vertu dans le Misanthrope. Malgré tout l'esprit de son don Juan, jamais il n'est pour lui contre Sganarelle; si Molière avait publié lui-même sa comédie, M aurait souvent pris soin d'imprimer en marge, comme il a fait pour Tartuffe : « C'est un scélérat qui parle»; et il eût pu ajouter : un scélérat des plus dangereux, parce que sa raillerie spirituelle déconcerte les inhabiles raisonnements d'une foi d'autant plus profonde qu'elle est instinctive, et que, venant du cœur et non de la raison, elle n'a jamais songé ni à se discuter elle-même, ni à préparer sa défense. D'autre part, il n'est vraiment pas sérieux de prétendre hausser jusqu'au rôle d'avocat de Dieu ce bon Sganarelle, qui ne suit partout don Juan, comme Sancho Pança suit don Quichotte, que pour produire un effet de contraste et pour égayer la scène par ses indigna*»

LE DON JÙAN DE MOLIERE i6l

lions poltronnes. Faire de ce laquais vulgaire et couard la personnification de la foi chrétienne opposée à Talhéisme personnifié- en don Juan I Comme si jamais d'ailleurs Molière avait mis aux prises des êtres symboliques ! Il savait bien, — et nous le savons tous aujourd'hui, — que rien n'est moins dramatique que les symboles. Il fait vivre sous les yeux des spectateurs des êtres humains et complexes ; il développe des caractères différents , qui , par Tardeur même delà contradiction, s'emportent jusqu'aux dernières exagérations : il oppose Tavarice d'Harpagon et la prodigalité de son fils, la bile d'Alceste et le flegme de Philinte, le pédantisme de Philaminle et le mépris de Chrysale pour la science. Et sans doute Molière, puisque son but est de condamner Harpagon et de blâmer Alceste et Philaminte, penche pour Cléante, pour Philinte, pour Chrysale; mais ce n'est pas lui-même qui parle par leur bouche ; ce sont leurs propres idées qu'ils expriment, et non celles du poète, qui ne nous dit pas : « Voilà ceux que vous devez prendre pour modèles », mais bien : « La vérité est entre les extrêmes que présente la vie : in medio virtus ». L'honnête, mais grossier bon sens de Sganarelle peut donc être préférable à l'esprit endiablé de don Juan, sans que pour cela Molière ait entendu nous donner en ce pauvre Sganarelle le type même du parfait chrétien.

De même, il serait temps d'en finir avec cette opinion de tendance et de combat que l'auteur du S« acte de Don Juan et âa Tartuff'e fut un adversaire déclaré et implacable du catholicisme. Molière, Messieurs, a marqué au fer rouge Tartuffe, non parce qu'il était catholique, mais parce qu'il était hypocrite *, son Tartuffe

devait être catholique, parce que, alors, en France, sous un roi catholique et pieux, la dévotion assurait les dignités et les faveurs ; mais Molière eût vécu dans la protestante Angleterre que son Tartuffe eût été protestant et sans cesse eût parlé de sa conscience et de son austérité, comme ce magistrat flétri par Shakespeare dans Mesure pour mesure ; Molière eût vécu sous la régence que son TartufFe eût été un tartuffe d'athéisme. C'est La Bruyère qui Ta dit : <« Un faux dévot est celui qui, sous un roi athée, serait athée. » Et lehon sens du peuple le voit bien, quand, aujourd'hui, il jette le nom de Tartuffe à la face de tout homme qui^ à quelque Église qu'il appartienne, ou même faisant profession de n'appartenir à aucune, sait hypocritement

Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère.

Quoi qu'il en soit, Messieurs, le Festin de Pierre ne fut publié qu'après la mort de Molière, en 1682; encore Tédition ful-elle presque aussitôt arrêtée, avec ordre de supprimer les deux premières scènes, si attaquées, du 3« acte. Elles n'ont été livrées au public que vers la fin du premier Empire, et c'est en 1841 seulement que, 176 ans après la 15% la 16^ représentation de Don Juan fut donnée sur cette scène même d'où je vous parle. Depuis, la comédie de Molière n'a reparu que de loin en loin sur les affiches du premier et du second Théâtre Français. Pourquoi ? Car Tartuffe s'y joue fréquemment. Je vois de ce fait deux raisons : l'une, c'est que le Festin de Pierre est de beaucoup la moins comique des grandes comédies de Molière; la seconde, c'est que la pièce est très malaisée à monter, que les deux principaux rôles en sont extrêmement difficiles, et qu'un

directeur, pour se décider à la remettre en scène, doit

être bien sûr de son don Juan. Vous comprendrez,

dans quelques instants, que M. Ginisty ait repris le

Festin de Pierre (i),

(1) Le rôle de don Juan était joué par M. Marquet.

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DEVANT LE KlDÉAU

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