‹ Devant le rideauChapitre 17 sur 30 · LA PSYCHE · texte numérisé non relu

LA PSYCHE

Mesdames et Messieurs,

La pièce — je me sers à dessein du terme le plus général — qui va être représentée devant vous, est une de ces pièces de circonstance, comme les Amants magnifiques, comme la Princesse d'Elide^ comme la Comtesse d'Escarbagnas de Molière, commandées, écrites et montées en quelques semaines, et destinées à disparaître à jamais, avec les circonstances qui les ont fait naître, comme s'évanouissent toutes les splendeurs d'une fête costumée, avec les derniers accents de l'orchestre épuisé, aux premiers feux du jour naissant. Quelques-unes de ces pièces pourtant, les Fâcheux, le Bourgeois gentilhomme^ le Malade imaginaire, ont été sauvées par la finesse spirituelle de l'observation et par la profondeur comique de certains traits. Psyché a dû à des qualités toutes différentes, mais précieuses et rares, d'échapper comme elles à Toubli, et,

(1) Conférence faite à l'Odéon.

sans faire partie du répertoire, de reparaître parfois sur raffiche, sans les divertissements qu'elle servait à encadrer, pour charmer quelques heures les lettrés et les délicats. Mais il n'est pas d'oeuvre sur la composition de laquelle aient plus influé les circonstances. Pour que vous en compreniez mieux Tesprit et le tour, le premier devoir de votre conférencier est donc de replacer à sa date et dans son cadre cette tragi-comédieballet.

Nous sommes dans Tautomne de 1670, au début delà période la plus éclatante du règne de Louis XIV. Le roi de France est alors l'arbitre incontesté de l'Europe. La diplomatie habile de Lionne avec Tempereur et les princes de la Ligue du Rhin, des subsides généreusement fournis à la Suède, une pension donnée à propos au besogneux roi d'Angleterre, ont retourné contre la Hollande la triple alliance conclue à La Haye contre la France. A l'intérieur du royaume, le goût naturel du prince pour le luxe, pour les fêtes, pour les arts et pour les lettres, va être encouragé par la brillante et spirituelle Montespan, qui commence à prendre dans son cœur la place de la discrète et douce La Vallière. Louis XIV orne Paris de coûteux monuments : il vient de bâtir TObservâtoire, de dresser les Portes Saint- Denis et Saint-Martin, et va créer une Académie d'architecture, après TAcadémie des sciences et l'Académie des inscriptions et belles-lettres, chargée de préparer des devises pour les médailles commémoratives de ses victoires et de ses fondations. Il vient d'établir à Rome une Ëcole des beaux-arts, où peintres et sculpteurs apprendront, en copiant les chefs-d'œuvre de Tantiquité, à produire à leur tour des chefs-d'œuvre dignes d'orner la cour et les galeries, de cet incomparable

château de Versailles, où trente-six mille ouvriers travaillent à la fois à élever les bâtiments sous la direction de Mansard, à les décorer intérieurement sous celle de Lebrun, à faire le parc sur les dessins de Lenôtre, et à construire la machine de Marly, qui amènera dans les bassins Teau de la Seine. A l'éclat des arts répond celui des lettres : Port-Royal vient de publier la première édition des Pensées de Pascal ; Hascaron et Bourdaloue prêchent alternativement devant la cour; Bossuet vient de prononcer l'admirable oraison funèbre de Madame et de se voir confier l'éducation du dauphin ; M™' de La Fayette, tout en revoyant avec son ami, le duc de La Rochefoucauld, la deuxième édition des Maximes^ prélude par le roman de Zayde à son chef-d'œuvre, La Princesse de Clèves ; La Fontaine a commencé la série de ses Fables, qui sont aussitôt devenues classiques, et de ses Contes, qui ne le sont pas encore ; Despréaux est déjà en train de polir et de repolir son Art poétique ; le tendre Quinault et Tadroit Thomas Corneille occupent la scène ; le roi vient d'autoriser enfin la représentation du Tartuffe de Molière, et la cour et la ville applaudissent les allusions au brillant monarque dont sont remplies la Bérénice du vieux Corneille et celle du jeune Racine, Aux poètes, aux savants, à tous ceux qui honorent son règne et chantent ses louanges, Louis XIV accorde des pensions, et ses libéralités glorieuses s'étendent jusque sur les étrangers et même jusque sur les érudits de la Hollande, ennemie de la France. Il est vraiment alors le roi-soleil, qui darde ses rayons sur le globe entier de la terre.

Dans ce merveilleux épanouissement de tous les arts, seul demeurait en retard l'art musical. Et Louis XIV le regrettait beaucoup; car, dans sa famille, la musique

avait toujours été aimée et cultivée. Sa grand'mère, la sotte Marie de Médicis, chantait bien ; c'est même la seule chose qu'elle ait Jamais bien faite. Elle donna à tous ses enfants le goût du chant : les souverains savaient être agréablesà sa fille Christine, duchesse de Savoie, en lui envoyant quelque habile joueur de luth ou quelque soprano de la chapelle Sixtine; Henriette de France a été nommée par les poètes la sirène de TAngleierre ; et quant à Louis XIII, il occupait ses loisirs de roi fainéant à mettre en musique soit les Psaumes de David, soit le ballet de la Merlaison, ou la Chasse aux merles, dont ensuite il prenait soin, n'ayant confiance en personne, d'envoyer lui-même à la Gazette de Renaudot le compte rendu élogieux. Louis XIII avait composé des ballets ; son fils en dansa, pendant quinze ans, avec passion. C'était la principale occupation de la cour. L'abbé Tallemant ne craindra pas de comparer au grand Corneille le poète de ces ballets, Bensserade, et Louis XIV le combla de faveurs et de pensions, en souvenir du succès qu'il avait obtenu, en 1656, à danser son ballet de Psyché. En 1670, Louis XIV avait renoncé à la danse ; mais il rêvait d'introduire et d'acclimater en France l'opéra italien, comme l'avait essayé, vingt-cinq ans plus tôt, le cardinal Mazarin, non sans soulever de vives protestations contre les dépenses qu'entraînait ce genre de spectacle. Dans ce but, Louis venait d'instituer l'Académie royale de musique, et de donner le privilège de l'Opéra à Perrin, introducteur des ambassadeurs auprès de Monsieur^ à Cambert, intendant de la musique d'Anne d'Autriche, et au marquis de Sourdéac, qui avait inventé de nouvelles machines de théâtre. Comme jusqu'alors chanteurs et chanteuses avaient refusé de paraître costumés sur la

scène à côté des comédiens et chantaient dans des loges grillées ettreilUssées, des lettres patentes avaient déclaré que gentilshommes et damoiselies pourraient chanter sur le théâtre sans déroger à noblesse.

Cependant, les trois associés tardant beaucoup à donner leur spectacle d'inauguration, Louis XIV impatienté commanda au contrôleur de ses bâtiments, le sieur Ratabon, et à son machiniste, Gaspard Vigarani, de lui construire rapidement, au palais des Tuileries, une salle plus belle que toutes celles qu'on eût vues jusqu'alors, et où Molière pût représenter, dès le carnaval de Tannée suivante, une pièce à grand spectacle^ mêlée de danses et de chants, dans le goût de ï Andromède et de la Toison d'or de Corneille. A Molière le roi indiqua le sujet de Psyché, alors familier à tout le monde, non seulement à cause du ballet de 1656, mais parce que La Fonfaine venait. Tannée précédente, d'en faire un roman exquis ; on pourrait utiliser ainsi une magnifique décoration des enfers, soigneusement conservée au Garde-Meuble.

Louis XIV avait dit. Avec une rapidité à rendre jaloux nos architectes modernes s'éleva un merveilleux théâtre, qui n'a jamais au xvii® siècle servi que pour la seule Psyché, Le plafond n'était qu'en carton, à la vérité ; mais la salle était éclairée par trente lustres, qui se relevaient au moment où commençait le spectacle, et le dessous de )a scène et le comble étaient admirablement disposés pour le jeu de machines si puissantes que, par leur action, non seulement TAmour pourrait traverser la scène en volant et se perdre dans les nues, Vénus et les Grâces descendre du ciel, Zéphyre enlever dans les airs Psyché et ses sœurs, mais même, dans le grand ballabile final, on pourrait voir

trois cents artistes à la fois célébrer sur des nuages par des concerts, des chants et des danses, les noces de TAmour et de Psyché.

Ces splendeurs féeriques, notre Académie nationale de musique pourrait nous les rendre, peut-être; rOdéon n'y saurait même songer. Aussi bien je crois qu'une restitution exacte delà mise en scène de Psyché vous charmerait beaucoup moins que vous ne vous rimaginez sans doute : en effet, par suite d'une coutume bizarre, avec laquelle rompront heureusement Lulli et Quinault, quand, associés fortuitement par les divertissements de Psyché^ ils auront obtenu à leur tour, en 1672, le privilège de TOpéra et commencé une collaboration féconde en chefs-d'œuvre, les rôles de femmes étaient alors toujours dansés par des hommes. Cela ne choquait pas trop les gens du xviie siècle, accoutumés à voir des comédiens jouer toujours les duègnes de Molière : M»»© Femelle, M"»® de Sotenville, M"^ Jourdain, Bélise, et qui se souvenaient encore d'avoir longtemps applaudi un acteur dans l'emploi des nourrices plantureuses et fortes en gueule ; mais nous sommes aujourd'hui tellement habitués au travestissement opposé qu'il nous serait, sans doute, impossible de ne pas rire en regardant des hommes, les lèvres et le menton rasés, déployer leurs grâces massives et robustes sous les aimables et sommaires costumes de naïades, de dryades, de fées, de muses et de nymphes de Flore.

La salle des Tuileries étant un cadre merveilleux, il fallait que le tableau en- fût digne. Six ans auparavant, Molière, composant sa Princesse dCEHde^ s'était trouvé pris de court, et n'avait pu rimer que le premier acte, en sorte que sa comédie avait paru sur le théâtre

n'ayant chaussé qu'un de ses brodequins. Il craignît semblable mésaventure, et, portant au vieux Corneille le scénario de sa Psyché^ il lui demanda d'en vouloir bien écrire immédiatement les quatre derniers actes, à Texception des deux scènes ouvrant les actes II et 111, qui étaient déjà prêtes. Corneille accepta, et, quinze jours après, il apportait à Molière ses quatre actes, dont vous allez voir qu'un au moins est un chef-d'œuvre.

Et voilà comment, le 17 janvier 1671, pour satisfaire au plus grand roi du monde et pour célébrer la paix qu'il venait de rendre à l'Europe, put être représentée avec le plus éclatant succès, dans la nouvelle salle des Tuileries, en présence de toute la cour et du nonce du pape, la tragi-comédie-ballet de Psyché, grâce à la collaboration précipitée de Tarchitecte, du machiniste, du musicien et de ces grands poètes qui s'appelaient Molière, Corneille et Quinault. A leurs noms, il me paraît strictement juste de joindre celui de La Fontaine; car enfin, comme j'ai maintenant à vous le montrer, les autres n'ont guère fait que mettre en œuvre les matériaux à eux fournis par « le bonhomme ».

Non que La Fontaine ait inventé l'histoire charmante de Psyché. Ce conte mythologique doit remonter à la plus haute antiquité. Il semble bien qu'au fond se ca«chât primitivement une allégorie : il va sans dire que je n'attache pas la moindre importance aux doctes visions del'évêque Fulgence, qui découvrait, dans le père et la mère de Psyché, Dieu et la matière, et, dans ses sœurs, la chair et la liberté ; mais enfin, Psyché^ en grec, veut dire Améj et l'on peut encore entrevoir dans les aventures de Psyché l'histoire de l'âme qui perd le bonheur par sa faute et qui le reconquiert par l'expiation» Seulement, par suite du temps et des nou*

veaux détails brodés sur le thème original, le sens de l'allégorie s'est effacé, et il n'est demeuré qu'un aimable récit mythologique, conduisant déjà aux contes de fées, puisque les animaux, bien plus, les pierres y parlent. Le bon La Fontaine n'y a point entendu malice, et, aussi naïvement qu'il aurait raconté les aventures de Peau d'Ane, il a raconté celles de Psyché, telles qu'il les avait trouvées dans VAne d'or^ d'Apulée. Bizarre auteur et livre bizarre. Né au deuxième siècle de notre ère, en Afrique, élevé dans Athènes, marié à Rome, Apulée réunit en lui Tingéniosité punique, l'élégance grecque et le sérieux romain ; tantôt c'est un conférencier aimable et souriant, auquel tout est prétexte à piquantes plaisanteries, une nouvelle poudre dentifrice ou la beauté moyenne et l'âge plus que moyen de sa femme ; tantôt c'est un mystique attendri, dont le cœur s'épanche en prières presque chrétiennes à un Dieu. unique ; de sorte que, dans l'épisode de Psyché, qui forme le quart de son roman, la grâce et le réalisme, la délicatesse et le burlesque voisinent de la façon la plus singulière. Tous ces contrastes, La Fontaine est parvenu, non sans peine, il l'avoue lui-même, à les fondre, dans son roman mêlé de prose et de vers, en un seul ton, formé de galanterie émue et de plaisanterie discrète. Comme vous allez en juger, cela n'est pas toujours très grec, mais cela est toujours charmant, parce que tout La Fontaine est là ; et l'on conçoit parfaitement que, du jour où l'on eut sa Psyché, celle d'Apulée n'ait plus compté.

C'est à Versailles, dans la grotte de Thétis, aujourd'hui détruite, en face de ce beau groupe de Phébus avec ses coursiers et les nymphes qui orne actuellement le bosquet des Bains d'Apollon^ que La Fontaine

lit son conte à trois de ses amis, dans lesquels on peut reconnaître le tendre Racine, le raisonnable Boileau et le rieur Chapelle.

Il était, une fois, un roi et une reine, qui avaient trois filles d'une beauté merveilleuse. Les deux aînées étaient déjà mariées à des rois voisins, quand leshom* mages rendus aux charmes de la plus jeune, Psyché, excitèrent la jalousie de la vindicative Vénus. Elle demande à son fils, TAmour, de la venger. Mais TAmour aperçoit Psyché, et aussitôt il s'en éprend. Il fait rendre un oracle, qui ordonne au roi et à la reine d'exposer leur fille sur le sommet d'une montagne escarpée, où la viendra chercher un monstre, destiné par la volonté des dieux k devenir son époux. Le père et surtout la mère pleurent et se lamentent ; mais il faut bien obéir à Toracle.

A peine Psyché est-elle demeurée seule sur la montagne que Zéphyre vient Tenleveret la transporte dans un palais magnifique, où des nymphes la reçoivent, la conduisent au bain, et la revêtent d'habits nuptiaux, sur lesquels on n'avait épargné ni les diamants, ni les pierreries, a II est vrai que c'était ouvrage de fées, lequel d'ordinaire ne coûte rien ». Cependant des musiciens invisibles chantaient des vers, si délicieux que Goujiod les a voulu mettre en musique, et dont le refrain est :

Aimez, aimez : tout le reste n'est rien.

C'est seulement quand la nuit est venue que l'époux pénètre dans l'obscurité de la chambre nuptiale, et il se retire avant les premières lueurs du jour.

Psyché fut d'abord ravie de changer tous les jours

de parures. « Je ne voudrais point d'autre paradis pour les dames », glisse avec sa bonhomie narquoise notre conteur. Mais on se lasse de tout ; et puis elle n'avait personne à qui montrer ses parures. L'ennui finit par éveiller dans son àme la curiosité et la vanité. Après avoir pressé inutilement son mystérieux époux de lui laisser voir son visage, elle lui demande de permeltre au moins que ses sœurs viennent contempler son bonheur et puissent changer en joie la douleur de ses parents. L*Amour (vous avez deviné que c'est lui Tépoux de Psyché) est désolé des maux qu'elle se prépare ; mais il doit, pour obéir au Destin^ satisfaire sa demande imprudente.

A peine arrivées, à Taspect du palais splendide où règne leur cadette, de sa baignoire d'or ciselé, de ses joyaux, de ses toilettes, des nymphes qui la servent, des zéphyrs qui lui obéissent comme à une déesse, les deux sœurs conçoivent une jalousie furieuse, qui se traduit tout d'abord par les paroles les plus méprisantes à l'adresse de leurs propres époux. Quels mariages on leur a fait faire 1 Le mari de l'aînée a toujours une douzaine de médecins à l'entour de sa personne, et il ne fait à sa femme l'honneur d'entrer dans sa chambre que sur les conseils d'Esculapeetpar des considérations d'Ëtat. Le mari de l'autre a deux douzaines de maîtresses, en sorte que sa postérité est déjà « si ample qu'il y aurait de quoi faire une colonie très considérable ». Tandis que le mari de l'heureuse Psyché... Mais, au fait, quelest-il? Et voilà nos jalouses excitant la curiosité de leur trop fortunée cadette, se parlant à l'oreille, haussant les épaules, jetant des regards de pitié sur elle, lui faisant craindre enfin que, femme d'un monstre, elle ne mette des monstres au monde ; bref, elles

manœuvrent si bien que Psyché, affolée, se résout à désobéir à son époux, à le voir malgré lui, et à le tuer, si c'est vraiment un monstre, qui n'a pas craint d'abuser de sa beauté. Pour Taider dans ce beau dessein, ses deux furies de sœurs lui apportent une lampe et un poignard bien trempé et bien affilé :

Gomme nous vous aimons, et ne négligeons rien

Quand il s'agit de votre bien, Nous avons eu le soin d'empoisonner la lame.

La nuit vient, etTAmour. Il s'endort» Psyché se lève, prend la lampe et le poignard, et, tremblante, le cœur battant d'émotion, s'approche du lit où repose le monstre. Elle le voit, et devine aussitôt TAmour : « Car quel autre dieu lui aurait paru si agréable ?» Et Psyché le regarde dormir, éperdue, ravie, extasiée.

Mais une goutte d'huile enflammée tombe sur la jambe du dieu ; la douleur éveille l'Amour. Il voit Psyché confuse, la lampe dans sa main, le poignard à ses pieds. Il lance à la coupable un regard foudroyant, et, « sans lui faire seulement la grâce de lui reprocher son crime», il s'envole. Le palais merveilleux disparaît, et le conteur sent ses yeux iiumides de larmes à Tidée de la pauvre Psyché seule, pâle et demi-morte sur un rocher sauvage.

Ici commence la seconde partie des aventures de Psyché, que Voltaire a non sans raison reproché à La Fontaine d'avoir un peu trop allongées par des épisodes, charmants à a vérité, mais inutiles à Taction.

Psyché veut mourir, et se jette d'abord dans le précipice, puis dans un fleuve ; l'Amour la sauve, qui veille sur elle sans se montrer. Mais il veut qu'elle expie sa faute par de longues épreuves, et il la donne comme

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esclave à VéQus. L'implacable déesse la condamne à des travaux, dans lesquels elle espère bien que son ennemie trouvera la mort: elle lui ordonne d'aller chercher une cruche d'eau à la fontaine de Jouvence, que garde un horrible dragon ; elle l'envoie quérir de la laine des moutons du Soleil, dont les cornes sont redoutées des loups eux-mêmes. Par la protection occulte de TAmour, Psj^ché échappe à ces périFs, et à d'autres encore.

La colère de Vénus grandit, d'autant plus que ses meilleures amies, Cérèset Junon, finissent par prendre fait et cause pour Psyché. Elles conseillent à Vénus de la donner pour femme à son fils, qui ne trouvera pas dans rOlympe meilleur parti : Hébé n'est, après tout, qu'une suivante ; la beauté des Heures est fort journalière ; et quant aux Muses, ce sont des précieuses qui feraient enrager leur mari. Et pourtant voilà l'Amour grand garçon ; il est temps de le pourvoir : « Quel plaisir pour vous, ajoutent-elles en embrassant leur amie bien fémininement, quand vous tiendrez entre vos mains un petit Amour^ qui ressemblera à son père I — Cela vous siérait mieux qu'à moi d'être grand'mères ! » répond Vénus, rouge de fureur, et elle va sur-le-champ menacer son fils de faire, elle-même, un autre Amour, et plus joli que lui : il n'y a point assez longtemps qu'elle a fait le premier pour en avoir oublié déjà la manière ! Là-dessus, elle envoie la pauvre Psyché demandera Proserpine une boîte de son fard.

Aux enfers. Psyché rencontre ses sœurs. Persuadées que l'Amour les appelait à prendre auprès de lui la place de leur cadette, après avoir, pour se rajeunir, usé, comme il paraît que les dames faisaient alors^ trois ou quatre boîtes d'embonpoint et de fraîcheur,

T)EV.VNT Li: niDEAf

elles se soQt laissées glisser dans le vide, pensant que Zéphyre les soutiendrait et les porterait auprès du bien-aimé ; mais, Zéphyre s'en étant bien gardé, elles se sont cassé la tête sur les rochers. Et Pluton a condamné leur jalousie au plus affreux des supplices,

Car les sœurs de Psyché, dans l'importune glace D'un miroir, que sans cesse elles avaient en face, Revoyaient leur cadette heureuse, et dans les bras, Non d'un monstre effrayant, mais d'un dieu plein d'appas.

Cependant la descente de Psyché aux enfers s'est heureusement accomplie. Et même le vieux juge Rhadamanteet Pluton, qui ne voient jamais que des ombres, se sont montrés pour la jeune femme si aimables que Proserpine s'est hâtée de la renvoyer avec la boîte de fard demandée par Vénus, en lui défendant bien de rouvrir.

Hélas ! notre mère Eve ne se put empêcher de mordra au fruit défendu; comment la curieuse petite Psyché n'aurait-ellepas touché au fard défendu? D'autant plus qu'elle pouvait donner à sa curiosité et à sa coquetterie cette excuse touchante que « tout artifice est permis quand il s'agit de regagner un époux ». Elle regarde la boîte, y porte la main, l'en retire, l'y reporle aussitôt, l'ouvre enfin, et il s'en échappe une vapeur fuligineuse, qui — l idée est de La Fontaine et ne me paraît point des plus he vjreuses — lui noircit immédialement la figure, et ente ainsi un visage d'Éthiopienne sur un corps de Grecque. Voilà la pauvre Psyché bien punie à nouveau de sa curiosité : car, après avoir cherché par tout l'univers son mari, elle appréhende maintenant de le rencontrer.

Cependant l'Amour la trouve endormie, et reconnaît

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sa femme dans cette dormeuse panachée. Il la réveille, et tous deux goûtent enfin la douce joie de pleurer ensemble. Leur douleur attendrit le cœur maternel de Vénus, etTAmourva demander à Jupiter de rendre sa blancheur à Psyché et de lui donner en outre « un brevet de déesse ».

Mais le roi des dieux n'est pas trop disposé d'abord à octroyer cette seconde faveur : ce Nous n'avons parmi nous que trop de déesses. C'est une nécessité qu'il y ait du bruit où il y a tant de femmes... Et puis, dès que Psyché sera déesse, il lui faudra des temples aussi bien qu'aux autres. L'augmentation de ce culte nous diminuera notre portion. Déjà nous nous morfondons sur nos autels, tant ils sont froids et mal encensés I » Mais TAmour lui rappelle combien on s'ennuie dans l'Olympe : ce Cybèle est vieille, Junon de mauvaise humeur ; Cérès sent sa divinité de province ; Minerve est toujours armée; Diane nous rompt la tête avec sa trompe... L'Aurore se lève de trop grand matin ; on ne sait ce qu'elle devient tout le reste de la journée. » Et nul n'ignore que ce jamais la compagnie n'est bonne, s'il n'y a des femmes qui soient aimables ». A ces excellentes raisons Jupiter se rend : il donne l'immortalité à Psyché, et Psyché à l'Amour. Ils furent heureux, et ils eurent une fille, à qui l'on « a bâti des temples sous le nom de la Volupté ».

Et La Fontaine termine ce joli conte, adorablement absurde, par un hymne à la Volupté, qui mérite sa réputation :

Volupté, Volupté, qui fus jadis maîtresse

Du plus bel esprit de la Grèce, Ne me dédaigne pas, viens-t'en loger chez moi

Tu ny seras pas sans emploi :

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J'aime laniour, le jeu, les livres, la musique, La ville et la campagne, enfin tout ; il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien, Jusciuau sombre plaisir d'un cœur mélancolique. Viens donc ; et de ce bien, ô douce Volupté, Veux-tu savoir au vrai la mesure certaine ?

Il m'en faut tout au moins un siècle bien compté;

Car trente ans, ce n'est pas la peine.

La seule idée morale qui soit demeurée dans ce gracieux conte rose, qui a pour héroïne la curieuse Psyché, estdonc quele mieux est l'ennemi duhien,que la satiété succède inévitablement au désir satisfait, et que la réalité n'est jamais aussi belle que Tétait le rêve. Cette idée, les poètes se sont toujours plu à nous la présenter sous d'ingénieux symboles, et le hasard de Tafflche en réunissait, il y a six ou sept ans, trois variantes dans une même soirée surla scène de la rue Richelieu. C'étaient d'abord les Romanesques de M. Rostand, cette pièce charmante, pimpante comme un Walteau, gaie comme du Labiche, savoureuse comme du Regoard, fantaisiste comme du Musset, où la gentille Sylvette, au moment de vivre son roman et de se laisser enlever, s'effraie en voyant son rêve prendre vilainement corps, et s'empresse d'y renoncer. C'était ensuite le Voile de Rodenbach : il pleut dans Bruges la morte, et bien sombre est la maison du vieux garçon, où sa tante agonise ; seule l'éclairé et Tembellit une béguine idéale, diaphane, presque impalpable ; et le vieux garçon s'en éprend, troublé par un violent et maladif désir de voir enfin l'auréole de ses cheveux qu'emprisonne jalousement le béguin sévère. Brusquement, dans la nuit, la tante qu'on croyait sauvée, meurt ; et, au milieu de Taffolemenl ge'néral, le vieux garçon aperçoit la béguine sans béguin, et perd son « béguin » pour la béguine. C'était

enfin le Bandeau de Psyché^ de iM. Marsoleau : Psyché adore TAmour, tant qu elle a sur les yeux le bandeau qu'il lui a mis ; mais, le bandeau enlevé, ses illusions s'envolent ; désenchantée, elle ne voit plus dans le mariage que les soucis de la maternité : « doucher, moucher, coucher » des marmots, et elle se résigne, sur les conseils de sa prudente mère, à épouser un octogénaire cacochyme, qui en fera bientôt une riche veuve. Ne cherchons aucune autre intention morale dans le récit mythologique que la Fontaine a conté avec une bonhomie à la fois sensible et malicieuse, comme dans la charmante comédie héroïque qu'en ont tirée Molière et Corneille.

11 me reste à vous faire voir comment, dans leur pièce, tous deux ont été amenés à modifier la donnée que je viens de vous exposer: Molière, qui a fait le plan, parla nécessité d'obéir aux exigences de la scène en général et de la comédie-ballet en particulier ; Corneille, qui a rimé les derniers actes, par son goût pour la grandeur et par le tour naturellement héroïque de son esprit.

Comme la scène où Psyché désobéit à l'Amour est le point culminant du drame, il fallait qu'elle fût placée au quatrième acte, l'acte de la crise. Force était donc aux deux poètes de développer le commencement du roman de La Fontaine, et d'en resserrer au contraire la fin.

Pour fournir les premiers actes, le conte ne donnait guère que l'oracle qui condamne Psyché à être exposée sur une montagne. Le débutdela pièce eût été bien sombre, si n'avaient été là, pour l'égayer un peu, les sœurs de Psyché. Elles ne sont point, comme dans La Fontaine, mariées, et grillent de l'être : aussi enragent-elles de voir tous les prétendants, que l'on fait venir pour elles, s'empresser de demander la main de leur cadette. La

seconde, Cydippe, est une jeune dinde, qui a juste assez d'esprit pourparler peu et pour seconder les perfidiesde son aînée. Celle-ci,Aglaure,estunepimb6che, qui rappelle l'Armande des Femmes savantes et TArsinoé du Misanthrope : si leur cadette séduit tous les hommes, ce n'est point, comme le croit naïvement Cydippe, par Teffetd'un sortilège ; c'est qu'elle ne conserve pas la dignité hautaine et le vertueux orgueil de ses aînées ; il faut aujourd'hui se jeter à la tète des hommes : quelle horreur ! Et les voilà pourtant qui se jettent à la tête d'AgénoretdeCléomène. belles ont Thumiliation d'être repoussées par eux, bien que Psyché elle-même les offre gentiment aux deux princes pour atténuer la désobligeance de son propre refus. Et le dépit des deux sœurs excite le rire, comme aussi les sentiments haineux que Tenvie éveille en leur cœur. Il est à remarquer, en effet, que, de toutes les mauvaises passions, Tenvie est la seule qui fasse toujours rire au théâtre. C'est, sans doute. Messieurs, parce qu'elle est la seule qui porte avec elle et trouve en ellemême son châtiment, et que le public, toujours vertueux au théâtre, est amusé d'y voirie vice puni.

Cependant l'oracle terrible est prononcé. Ici un écueil se présentait : la situation était identique à celle de V Andromède de Corneille. Il fallait donc la présenter autrement. Molière a supprimé la mère de Psyché, qui n'aurait pu que répéter les plaintes de la mère d'Andromède, et c'est le roi, son père, qui conduit la jeune fille à la mort. Au surplus, une autre raison rendait ce changement nécessaire : à une époque où l'on prisait surtout dans une œuvre littéraire l'harmonie des parties et l'unité de ton, il ne fallait pas, dans cette tragi-comédie, que la comédie fût trop comique, ni trop tragique la tragédie, Parfois, au dernier acte d'une comédie de Scribe,

Bertrand et Raton^ par exemple, Faction se dramatise et 1 auteur écrit une scène pathétique ; les artistes qui la jouent se doivent soigneusement garder de s'y donner tout entiers, comme dans un mélodrame : ce serait détruire l'unité d'impression ; il faut au contraire que, tout en pleurant et en se tordant les mains, ils trouvent moyen de nous faire comprendre que nous aurions tort de trop nous émouvoir, et que tout va s'arranger. De même Molière avait ici besoin d'une douleur toute virile. Pas de cris, pas de sanglots ; celte affliction paternelle s'analyse et raisonne ; or, comme Ta dit si justement Quinault :

Qui sait comme on raisonae ignore comme on aimr.

Une douleur ainsi raisonneuse et, par suite, tempérée, nous prépare mieux à voir Psyché livrée, non à un monstre comme Andromède, mais à TAmour.

Sa surprise joyeuse va suffire à remplir le troisième acte, et sa faute le quatrième.

Mais vous n'y trouverez pas celte scène de la lampe, qui est restée fameuse et proverbiale. Pourquoi? Car c'était là, semble-t-il, la scène principale, la scène à faire. La raison en est, Messieurs, toute matérielle. Pour la conserver, il eût fallu jouer le troisième et le quatrième acte dans une obscurité complète ; et ce n'était pas la peine, en vérité, d'avoir trente lustres dans la salle e^ une scène tout illuminée de girandoles de cristal pour se priver volontairement de ces Ilots de lumière, sous lesquels chatoient etétincellent l'or etles pierreries des costumes, et qui sont la joie et le charme des yeux. Nous le comprenons d'autant mieux qu'à notre époque, où tous les arts semblent avoir surtout pris à lâche de faire le

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contraire de ce qui avait été fait jusqu'ici, trop souvent, sous couleur de rechercher la vérité, les directeurs de théâtre nous ont joué des pièces entières dans une nuit économique. Qui de nous ne se rappelle sans plaisir aucun ces soirées^ où la salle restait obstinément plongée dans des ténèbresopaques,tandisque sur les planches, à peine éclairées par les faibles lueurs de la rampe baissée, on apercevait vaguement des sortes d'ombres chinoises, qui parlaient ou qui chantaient ? L'idée ne pouvait même venir à Molière d'infliger à Louis XIV et à sa cour brillante ces représentations d'une gaîté sépulcrale.

Il fallait donc que, sur la scène illuminée et resplendissante. Psyché vît l'Amour, mais sans pouvoir le reconnaître. Pour cela, il suffisait d'un de ces travestissements dont Jupiter avait cent fois donné l'exemple dans rOlympe ; le petif dieu ailé se montre donc à la belle sous les traits du plus charmant des adolescents. Ce fut au xvii® siècle le jeune comédien Baron, dans tout Téclat d'une beauté célèbre, qui joua ce rôle; depuis, il n'a pu, sans invraisemblance, être tenu que par des jeunes filles. Dès lors la question se réduit très simplement à ceci : pourquoi ce jeune et bel époux s'entêtet-il si étrangement à rester anonyme ? Les sœurs de Psyché lui font craindre que ce ne soit quelque enchanteur coupable d'un crime, qui sait ? de bigamie ; et l'imprudente, après avoir fait jurer par le Styx au redoutable dieu de lui accorder sa première demande, est victime de sa désobéissance et de sa curiosité. C'est exactement la situation que nous retrouverons dans la Séniélè de Schiller, où Jupiter, Sémélè et la jalouse Junon jouent les mêmes rôles qu'ici l'Amour, Psyché et ses sœurs.

LA PSYCnÉ DE MOLIÈRE ET CORNEILLE 180

Il était impossible d'accumuler dans le dernier acte toutes les épreuves auxquelles, chez La Fontaine, Psyché est condamnée par Vénus : Molière n'a gardé que la dernière, celle du fard de Proserpine, ce fard si cher aux Orientales que Job avait donné à sa troisième fille le nom bizarre de Cornustibium, boîte à fard. Seulement, par une hçureuse modification, les vapeurs qui s'échappent du coffret ne couvrent plus, comme dans La Fontaine, d'un badigeon noir le visage de la pauvre Psyché ; elles la plongent dans un évanouissement qui amène rapidement — pas encore assez aujourd'hui qu'ail n'est plus besoin.d'occuper la scène pendant que le ballet se prépare — le désespoir de l'Amour, l'attendrissement de Vénus et l'intervention souveraine de Jupiter.

El, sans doute, à n'en examiner ainsi que la fable et le plan, il doit vous paraître que la comédie de Molière et de Corneille rappelle encore beaucoup le roman de La Fontaine. Vous allez voir, Mesdames et Messieurs, que l'esprit en est tout différent. Dans ce conte, à la fois sentimental et malin, le grand Corneille a introduit quelque chose de son âme héroïque.

Ils sont vraiment dignes des deux frères de Rodogune, ces deux jeunes princes, Agénoret Cléomène, dont une rivalité d'amour ne peut détruire Tardente amitié, qui veulent, au péril de leur vie, disputer Psyché au monstre, qui se tuent de désespoir quand ils l'ont vue enlevée par Zéphyre, et qui, au cinquième acte, à. l'entrée des enfers,

Dans des bois toujours verts, où d'amour on respire Aussitôt qu'on est mort d'amour,

se réjouissent de leur trépas volontaire, puisqu'il leur a permis de revoir un moment cette belle Psyché, qu'ils

190 DEVANT LE RTDEAU

n'auraient jamais revue sur la terre, et qu'ils aiment toujours ; car, pour emprunter un vers touchant au vieux Tristan L'Hermite :

Dedans leur cœur éteint leur amour ne l'est pas.

Vous chercheriez en vain dans La Fontaine cette note de générosité toute cornélienne.

Mais il est surtout curieux de voir combien différente est ridée que se font des dieux antiques les deux poètes. Corneille laisse à TOlympe du bonhomme toutes ces déesses bavardes et mauvaises, qui caquètent et gloussent comme des poules dans une basse-cour, et il n'y prend que la seule Vénus, mais en lui donnant la dignité d'une reine tragique. Chez lui Jupin redevient Jupiter, le roi majestueux des dieux et des hommes ; et l'Amour, ce n'est plus le Cupidon latin, le petit dieu libertin au minois égrillard et à l'œil polisson, qui s'amuse malignement des tours qu'il joue; c'est l'Eros des Grecs,

Le dieu le plus puissant des dieux, Absolu sur la terre, absolu dans les cieux,

le dieu par qui tout est, sans qui rien ne serait ; et combien par suite il nous émeut quand, après avoir supplié vainement Vénus de rappeler sa Psyché à la vie, l'immortel lui dit d'une voix brisée par la douleur :

Hélas ! si je vous importune, Je ne le ferais pas si je pouvais mourir !

C'est à cette transposition que nous devons la grande scène du troisième acte, dont je n'ai voulu vous parler qu'en terminant, parce qu'elle est la perle de l'ouvrage, et une perle d'une eau véritablement merveilleuse.

La situation est unique au théâtre. Jamais encore n'a^ été touché le cœur insensible de Psyché, quand, soudain et à son insu, elle se trouve en présence du dieu qui fait aimer. L'Amour la regarde, et aussitôt court dans les veines de la jeune fille un feu brûlant, qu'elle ignorait. Elle éprouve un sentiment nouveau, et qui ne ressemble à aucun autre. Elle ne sait comment le définir :

Et je dirais que je vous aime, Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer.

En vain sa pudeur s'inquiète, sans très bien savoir pourquoi ; une force plus puissante tient attachés les yeux ravis de Psyché sur les yeux troublés de l'Amour :

Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire ; C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire, Et cependant c'est moi qui vous le dis.

Et TAmour la rassure, et il murmure à son oreille charmée des paroles plus caressantes que la plus douce: des musiques : il lui dit à quel point il l'aime, et comment sa beauté Ta rendu jaloux de toute la nature, du soleil dont les rayons la caressent, deTair qu'elle respire, de la brise qui se joue dans ses cheveux. Et cela est adorable de jeunesse et de grâce, d'ingénuité et d^ tendresse, d'ardeur et de chasteté. Rien, absolument rien, qui rappelle, même de très loin, l'innocence curieusement libertine de Daphnis et de Chloé dans la pastorale Irop vantée deLongus ; c'est la voix sainte de la nature qui chante seule à l'âme de ces jeunes dieux et berce leurs sens épurés dans une volupté vraiment céleste. Oui, c'est ainsi, ce n'est pas autrement que devaient dans l'Olympe aimer les Immortels, et le seul

poète qui ait su retrouver leur langage rempli à la fois d'éclat et de douceur, c'est le tragique auteur à.' Horace et de Cinna^ c'est le grand Corneille, et Corneille sexagénaire 1

Cela a tellement surpris que Ton a parlé, d'aprèa son neveu Fontenelle, d'une passion sénile, d'un amour de poète éclos brusquement au cœur du vieillard. Et, de fait, dans Pulchérie et dans Suréna^ ces deux dernières œuvres, que nul ne lit plus, du vieux Corneille, on trouve aussi des vers brûlants de- passion, qu'on chercherait vainement dans des œuvres antérieures, comme Agésilas ou comme Attila, Quelle que soit la femme qui ait été l'objet de cette passion, la Molière, qui jouaprécisémcntlerôle de Psyché, ou toute autre, qu'elle soit à jamais remerciée pour avoir inspiré un des plus délicieux duos d'amour qui soient dans aucun théâtre !

Et remercions aussi M. le Directeur de l'Odéon, qui nous donne aujourd'hui le plaisir trop rare d'applaudir celte Psychéy dans laquelle on admire pourtant les vers les plus graves qu'ait écrits Molière à côté des vers les plus tendres qu'ait soupires Corneille.

MITHRIDATE (l)

Mesdames et Messieurs,

En 1693, un neveu de Corneille, Bernard de Fonlenelle, de TAcadémie Française, ne craignait pas d'écrire : a Le tendre et le gracieux de Racine se trouvent quelquefois dans Corneille : le grand Corneille ne se trouve jamais dans Racine. » Ne voyez pas, Messieurs, dans ce jugement si dur pour Racine la partialité intéressée d'un neveu pour un oncle illustre ; Fontenelle n'a fait là qu'exprimer une opinion alors courante. Au lendemain d'Andromaque, Racine avait été classé, non sans raisons d'ailleurs, parmi les tendres^ et, dès lors, en cette qualité de tendre, on s'obstinait injustement à lui refuser la force et la grandeur. 11 en souffrait, le poète au cœur tellement sensible que la moindre critique lui causait plus de chagrin que toutes les louanges ne lui faisaient de plaisir ; il éprouvait une irritation secrète à n'entendre jamais vanter que sa douceur et

1) Conférence faite à VOdéon.

sa grâce, alors qu'il avait pourtant conscience d'avoir, dans Néron, représenté avec unebelle énergie un monstre naissant, d'avoir gravé d'un burin aussi vigoureux que celui de Tacite le portrait de Tanibitieuse Agrip • pine, enfin d'avoir, dans l'admirable personnage du vizir Acomat, mis à la scène un politique aussi consommé que pouvaient l'être tous ceux de Corneille. Il voulut péremptoirement prouver qu'il était, lui aussi, capable de force et de grandeur ; et l'on vit alors un spectacle au premier abord surprenant, bien qu'il n'ait pas, en réalité, lieu d'étonner beaucoup ceux qui connaissent la vanité délicate des poètes : Corneille, jaloux des succès du jeune et brillant rival, pour les tendres tragédies duquel le public délaissait ses drames héroïques, venait d'abandonner sa manière pour s'essayer dans celle de son émule et d'écrire dans Psyché une scène exquisement racinienne ; un an après, Racine, désireux de montrer que, lui aussi, il pouvait peindre des héros et exciter l'admiration, entreprenait une tragédie purement cornélienne, et dans tout le feu de la composition, il déclamait sous les arbres des Tuileries ses couplets belliqueux d'une voix si claironnante que tous les ouvriers, laissant là leurs outils, accouraient autour de lui, craignant que ce ne fût encore quelque fou qui s'allait jeter dans le bassin.

Racine a-t-il réussi aussi complètement dans sa tentative que Corneille avait fait dans la sienne ? Messieurs, la prévention seule a pu le nier.

Très sagement, le jeune poète avait renoncé à prendre pour héros ces rudes Romains de la vieille Rome, dont l'âme semblait être passée dans le grand Corneille, et qu'il eût été par trop téméraire de vouloir faire parler après lui ; il était allé chercher ses personnages

danscet Orient cruel et sanguinaire, mais toujours prestigieux, où Corneille avait trouvé déjà, sa Bodogune et son Nicomède ; et, plus heureux même que son illustre devancier, au lieu de princes oubliés ou obscurs, qu'il fallut par un habile anachronisme éclairer du rayonnement de la gloire d'Hannibal, il avait rencontré un roi fameux, Mithridate, dont le nom avait jadis rempli le monde, et dont la mémoire venait d'être assez récemment rappelée au public français par deux œuvres littéraires : en 1635 en effet, grâce à un rôle très beau et à une situation des plus dramatiques, la Mort de Mithridate de La Galprenède avait obtenu un succès que n'avait point fait oublier celui de Idi, Mariamne^ ni même celui du Cid; et, en 1648, le roman de Mithridate par le jeune Rolland Le Vayer de Boutigny avait plu assez pour qu'il ait dû être réimprimé quelques années après. C'est un grand avantage pour un poète dramatique de mettre à la scène des personnages et des événements familiers au public : de combien d'explications et de préparations il se voit du coup dispensé! Comme ses intentions sont mieux comprises ! Et comme son œuvre gagne en force en même temps qu'elle gagne en rapidité ! Mais ce qui a surtout déterminé Racine dans le choix de son sujet, c'est que, voulant faire grand, il trouvait en Mithridate un héros gigantesque, colossal jusque dans le crime, nature à la fois sauvage et généreuse, qui soulève l'horreur et inspire l'admiration, véritable personnage d'épopée, qui joint à l'indomptable courage d'Achille la prudente dissimulation d'Ulysse, capable d'intéresser par sa valeur, capable d'intéresser par son malheur, figure bien faite, en vérité, pour éveiller la curiosité d'un psychologue et pour tenter un auteur dramatique.

Perses d'origine, puisqu'ils descendaienl de Tun des compagnons de Darius, les rois de Cappadoce, ancêtres de MithriJate, s'étaient unis souvent à des Macédoniennes, en sorte que la race avait fini par associer au tempérament asiatique Tesprit desHellènes. Le père de notre Mithridate, Mithridate Philopator, semble avoir été déjà hanté de rêves ambitieux, que voudra réaliser son fils. 11 périt assassiné, sans doute sur Tordre de sa femme et à Tinstigalion de Rome.

Précisément, à la même époque, Antiochus, roi de Syrie, contraignait à s'empoisonner sa mère Cléopâtre, qui (vous vous rappelez la Rodogune de Corneille) avait voulu l'empoisonner lui-même, après avoir déjà tué son mari et son lils aîné. Le héros de Racine, Mithridate Eupalor, alors âgé de douze ans, songea que sa mère était parente de Cléopâtre, et, se dérobant prudemment aux baisers et aux caresses de la veuve inconsolable, il se relira dans le fond le plus reculé des bois. Il y vécut longtemps, chassant les bêtes fauves à coups de flèches, ou luttant avec elles corps à corps et les étouffant dans ses bras herculéens. Au bout de sept années, il revint à Sinope, embrassa très tendrement sa chère mère, puis, toujours prudent, l'enferma dans une forteresse.

Il fut bientôt adoré de tous ses sujets, asiatiques et grecs : sa taille et Fa force frappaient de stupeur les Orientaux ; sa beauté ravissait les Hellènes, ces Hellènes qui avaient divinisé l'harmonieuse perfection des formes humaines. Les Asiatiques ne se lassaient pas d'admirer cet adolescent agile et robuste, qui sautait à cheval tout armé, ce cavalier infatigable, qui, tel un cenlaure, semblait ne faire qu'un avec sa monture, ce cocher habile et fort, capable de conduire un char attelé

de seize chevaux ; ils ouvraient des yeux émerveillés devant son appétit prodigieux, qu'eût envié Louis XIV lui-même, et c'est peut-être pour s'être trop extasiée devant son insatiable époux, certain jour où il remporta le premier prix dans un concours de voracité, que la reine Laodice mit au monde une fille qui avait, à chaque mâchoire, une double rangée de dents. De leur côté, les Grecs reconnaissaient en Mithridate un des leurs à son esprit délié et subtil, à son intelligence ouverte, à son goût pour les sciences. et pour les lettres, pour la philosophie et pour la musique, à sa curiosité pour les œuvres d'art et pour les bibelots historiques, comme nous dirions aujourd'hui. AuxAsiatiques et aux Grecs il imposait également par la splendeur de son faste oriental, par la somptuosité de ses mobiliers, par Téblouissement des pierres précieuses qui paraient ses armes et sa tiare. Tous aussi étaient gagnés par les élans de sa générosité et par sa grandeur d'âme, et rien ne lui avait concilié le cœur de ses soldats comme de Tentendre parler à chacun d'eux la langue de son pays, alors qu'étaient si nombreux les peuples qui composaient son armée. Mais tous redoutaient, d'autre part, son orgueil démesuré et les éclats effrayants de sa colère ; de sorte que, dix fois vaincu, il pourra longtemps encore maintenir son autorité par la terreur.

Du jour où il avait senti qu'il obtiendrait tout de ses sujets, parce qu'il était à la fois admiré, aimé et craint, Mithridate avait repris les rêves ambitieux de son père. Puisque dans ses veines coulait le sang des Grecs uni à celui des Perses, pourquoi ne pourrait-il pas réussir dans le grand dessein que la mort avait empêché Alexandre d'accomplir ? Pourquoi ne parviendrait-il pas à réunir sous le même sceptre la Grèce et l'Asie, à fondre

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les deux civilisations et à fonder une sorte d'empire d'Orient ? Il semble bien que le projet ne fût pas chimérique, puisque l'empire d'Orient devait naître plus lard du démembrement de la puissance romaine.

Sans retard, Mithridalesemit à Toeuvre^etil travailla si bien qu'au bout de quelques mois la mer Noire n'était plus qu'un lac mithridatique, et que le petit roi de la Cappadoce pontique était devenu le grand roi de Pont, le roi de la mer. De ces agrandissements Rome ne s'était pas d'abord inquiétée : parmi les sénateurs, les uns n'avaient pas encore ouvert les yeux ; Mithridate avait su fermer les yeux des autres avec des pièces d'or. Quand la République Romaine envoya enfin des légions contre le roi de Pont, il les défit successivement, et, enhardi par ses victoires, déjà maître de toute l'Asie Mineure, il résolut de frapper un coup terrible. Considérant comme un danger permanent pour lui la présence dans ses États de 80.000 Romains, banquiers ou marchands, qui pouvaient devenir des espions, Mithridate les fit massacrer tous le môme jour ; puis il déclara leurs biens confisqués et exempta pour cinq ans de tout tribut l'Asie reconnaissante.

Ce fut, d'un bouta l'autre deTItalie, un long cri d'horreur et d'épouvante. Rome comprenait enfin que, depuis Hannibal, elle n'avait pas eu en face d'elle un ennemi aussi audacieux et aussi redoutable: si elle voulait être sûre de vivre, il fallaitque Mithridate pérît; il fallait que l'aigle romaine rejetât sanglant et inanimé sur le solle vautour qui lui osait disputer sa proie ; et, sans hésiter, pour subvenir aux frais d'une lutte acharnée, la République vendit les terrainssacre's qui dépendaient du Capitole.

Alors commence une guerre sans trêve, une guerre;

inexpiable, dans laquelle Milhridale déploie une énergie surhumaine et une aclivilé véritablement napoléonienne. Il lient tète à Sylla, à Lucullus, k Pompée, et dans la rage môme de la défaite il semble puiser des forces nouvelles. Cependant, comme souvent il a soudoyé la trahison à Rome, il la craint partout autour de lui : sur son lit reposent toujours à ses côtés son carquois et son arc ; et, pour se préserver des poisons de laColchide, célèbres depuis TantiqueMédée, il a étudié la toxicologie et inventé un antidote. Qu'il ait été composé, suivant larecette que Pline l'Ancien prétend avoir vue écrite delà main de Mithridate lui-môme, avecdeux figues, deux noix sèches et vingt feuilles de rue, broyées selon l'art et saupoudrées de sel ; ou que, comme d'autres le prétendent, le roi de Pont ait cherché Timmunité contre tous les poisons dans l'absorption quotidienne de sang de canards nourris de toutes les herbes vénéneuses : toujours est-il que l'antiquité a cru tous les poisons réellement sans force contre Mithridate, et que La Calpremède et Racine ont pu tirer de cette opinion un eflfet dramatique au dernier acte de leurs tragédies. Mais tant de précautions ne suffisent point encore à Mithridate ; il y joint des châtiments impitoyables, qui seront des exemples : sur de simples soupçons, il fait mettre à mort sa première femme, Laodice, et plusieurs de ses fils, Ariarathe, Mithridate, Macharès, Xipharès même, dont le seul crime est d'avoir pour mère la coupible Stratonice. Le roi de Pont est la terreur de l'Asie, comme il est la terreur de Rome,

Cependant la Fortune est femme et n'aime pas les vieillards. Près de ri']uphrate, dans une surprise de nuit, admirable'Jient dépeinte par Ricine, Pompée a mis en déroute l'armée dj Mithridate : l'Asie est perdue pour le

vieux roi. Il fuit ; mois son cœur jaloux ne peul supporter la pensée que, s'il meurt, les femmes qu'il a aimées appartiendront à d'autres : comme preuve suprême de sa tendresse, il fait porter aux reines Tordre de mourir ; et, tandis qu'il remonte vers le Caucase, la Milésienne Monime, qui a vainement tenté de se pendre à Tàide de son trop fragile bandeau royal en gaze de Tarente, partage fraternellement avec la Grecque Bérénice une coupe empoisonnée.

Une barque a conduit dans la Chersonèse Taurique, aujourd'hui la Crimée, Mithridale vaincu, mais indomptable. Il rassemble les derniers débris de son armée, il convoque ses alliés, et leur expose un projet follement héroïque : comme Hannibal à travers l'Espagne et la Gaule, il veut à travers l'Orient se ruer sur l'Italie, et, délivrant partout sur son passage les peuples qui frémissent sous le joug romain, fondre avec eux sur Rome par les sommets des Alpes,

par le chemin des aigles,

comme disait jadis un poète dans un beau drame ici môme plus de cent fois applaudi (1). Mais Mithridale est le seul que les défaites n'ont pas découragé, le seul dont la haine entretient l'audace toujours renaissante. Ses soldats sont las d'un demi-siècle de batailles : ils hésitent à le suivre encore, et Pharnace, le plus cher de ses enfants, conspire contre lui. Ce fut la plus grande douleur du vieux roi ;elle Tatleignit au plusprofond du cœur, car il se flattait de léguer à son fils sa haine de Rome et derevivreensafougiieusejeunesse. M ithridate pleura, et, pour la première et la dernière fois de sa vie, Mithri-

1 M. François Goppée, dans Severo Torelli,

LE MITHRTDATE DE RA-CTNE 201

date pardonna. Quelques jours après, Tingrat Pharnace soulevait contre un père si généreux son armée révoltée, et l'assiégeait dans la forteresse de Panlicapée. Pour ne pas tomber aux nriains du traître, et qui sait? peut-être pour lui épargner un parricide, Mithridate se fit percer le cœur par le Gaulois Bituit. Rome, par des actions de grâces publiques, remercia les dieux de celte mort, comme elle eût fait d'une victoire ; mais Pompée s'honora en honorant la dépouille de son glorieux ennemi : il voulut que le corps de Mithridate, du géant qui avait^ un moment, disputé à Rome Tempire de Tunivers, reposât à Sinope, auprès de ceux de ses ancêtres, dans la sépulture des rois.

Tel était. Messieurs, le héros que Racine avait trouvé dans l'histoire. Comment Tailait-il présenter au théâtre ?

Il y a plusieurs manières de concevoir le drame historique.

Le poète peut, suivant pas à pas l'histoire, découper en scènes les événements divers qui forment comme la trame de la vie de son héros, et les faire passer dans leur succession chronologique devant les yeux des spectateurs. C'est alors, à vrai dire, de l'histoire dialoguée plutôt qu'un drame; et, forcément, il manque presque toujours à une œuvre de ce genre l'unité d'action, sans laquelle risque de rester froide la tragédie la plus éloquente. C'est le système qu'a suivi Shakespeare dans ses drames historiques ; et il a beau les avoir rendus vivants par l'étonnante vérité de sa psychologie, ses plus fervents admirateurs eux-mêmes nous accorderont bien que, s'il eût écrit seulement ses drames historiques, Shakespeare ne serait pas l'étonnant poète dramatique qu'il est, c'est-à-dire peut-être le plus grand de tous.

â02 DEVANT LE RIDEAU

Ce système d'ailleurs ne pouvait convenir à la tragédie française, qui est, comme son aïeule la tragédie grecque, une crise rapide.

Un autre système consiste, en découpant une action unique dans Thistoire, à reconstituer fidèlement par des détails typiques, par des usages choisis avec habileté, par des décors curieusement exacts, par des costumes scrupuleusement copiés, enfin par tous les accessoires, le milieu historique dans lequel doit évoluercelte a, lion. Eff'ort louable assurément, dont le résultat charme l'œil, amuse Tesprit, et même aideTintelligence à comprendre les sentiments particuliers qui animent une époque. Ce sera le système romantique, et je ne veux point nier qu'il n'ait du bon. Le tort de Técole romantique sera de regarder comme le principal ce qui ne doit être que secondaire, d'abuser de la couleur locale, d'allonger démesurément ses œuvres par des épisodes pittoresques, mais inutiles au développement de Faction, et de créer ainsi un genre qui sera à la tragédie classique à peu près ce que la comédie de mœurs est à la comédie de caractère. Conçue encore dans cet esprit, /a Marti/re de M. Kichepin, vous vous en souvenez, piqua quelques jours la curiosité des spectateurs par la variété amusante des épisodes et par les ingénieuses trouvailles de la mise en scène ; je doute qu'on la reprenne, tandis que sera jouée toujours et toujours touchera les cœurs cette tragédie de caractère qui s'appelle Pobjeucle.

C'est que, dans ce chef-d'œuvre, le grand Corneille a voulu non pas simplement mettre en dialogue les Actes des Saints, ou restituer le mobilier, le costume et les usages d'une époque, mais en retrouver l'âme. Concentrant et résumant toutes ses observations de mœurs en

un petit nombre de personnages indispensables à Taclion, son art plus élevé a fait de chacun d'eux le type vivant et dramatique de toute une classe de Ja société romaine au temps des persécutions ; et du seul conflit de ces caractères naturellement opposés, du seul choc de ces ùmes ennemies, il a su produire les situations et les péripéties.

C'est également une tragédie de caractère que Racine a voulu faire et a faite dans Mil hrida te. Ne lui reprochons donc pas, avec le Mercure galanty de n'avoir pris à l'histoire que des noms seulement : narrer les événements n'était point son objet ; parmi tous ceux que lui présentait Thistoire, il a fait un choix raisonné, et ceux qu'il a choisis, il les a groupés, usant de la liberté justement réclamée par les poètes, dans Tordre répondant le mieux à son dessein, qui était de nous montrer l'indomptable courage du vieux roi et sa haine inassouvie contre Uome. De même, le plus réfléchi des poètes n'a employé la couleur locale qu'avec une extrême discrétion, parce que pour lui elle était non un but, mais un moyen, et il n'a peint de quelques touches rapides Tépoque et le milieu que pour mieux faire comprendre la finesse, la dissimulation et aussi la jalousie terribledu despote oriental. Ainsi dans M//in'rfa/eThistorien et le peintre sont, comme il convenait, restes subordonne's au psychologue dramatique, et les faits et la couleur locale n'y servent qu'à mettre dans son vrai jour Tàme du principal personnage, en laquelle se joue véritablement la tragédie.

A ce personnage d'épopée Racine a su conserver sa grandeur plus qu'humaine. L'unité de temps l'obligeant à ne nous montrer son héros qu'au moment môme où il va mourir, c'est un fugitif qu'il nous présente; mais

quel fugitif que ce glorieux vaincu! Si trente diadèmes ne cachent plus ses cheveux blancs, le malheur Ta sacré, et, devant lui, sMncline le respect du monde ému. Dans sa défaite irréparable, l'héroïque vieillard épouvante encore cette Rome à laquelle, seul, il a tenu tète durant quarante années.

Et je ne sais pas, dans tout le théâtre politique de Corneille, une scène plus puissante, plus héroïque, plus admirable que celle où Mithridate, rejeté par le naufrage de sa fortune sur les rochers, perdus aux confins du monde, de la Chersonèse Taurique, expose ardemment à ses fils étonnés son dessein d'aller attaquer son ennemi sur son propre sol :

Marchons ; et dans son sein rejetons cette guerre Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre... Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome.

D'un bout à l'autre de ce long couplet de cent vers, qui est une pure merveille de l'art le plus accompli, et danslequellapassionadéterminé et réglé non seulement tous les mouvements oratoires, mais jusqu'aux coupes mêmes des vers, on voit flamber cette haine, qui brûlait déjà dans la première œuvre dramatique du tendre Racine, les Frères ennemis. L'aveuglant sur la témérité, sur la folie de son entreprise chimérique, la fureur de Mithridate n'admet pas d'obstacles : elle les. nie ou elle les brise. Plus de deux cents lieues séparent le port de Nyœphée des bouches du Danube : qu'importe ? Mithridate commande aux vents complaisants d'y pousser sa flotte en deux jours. De là ses soldats exténués n'auront pas, pour gagner Rome, moins de sept cents lieues à franchir à travers des pays hérissés de montagnes ou sillonnés de rivières ; qu'importe? Mithridate veut qu'ils

LE MITHRIDATE DE RACINE 20o

fournissent en moins de cent jours cette énorme marche :

Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole ;

et, sa passion s'exaltant à mesure qu'il parle, il voit déjà sur son chemin, accourant pour grossir les rangs de son armée, Daces, Pannoniens, Germains, Espagnols, Gaulois ; il voit dans Tltalie même les alliés de Rome se soulevant contre elle à son approche ; il se voit lui-même arrivant à la tête du monde coalisé devant les murs de Home vide de Romains,et jetant sur le Capitole la«torche vengeresse de l'univers; et, comme déjà ce rêve est devenu une réalité pour sa passion exaspérée, c'est à Rome qu'il ordonne à son fils de lui faire parvenir la nouvelle de ses victoires en Asie. En vérité, dans ce morceau superbe, celui qu'on appelle toujours le Raphaël de noire poésie dramatique s'en est montré, pour un moment, le Michel-Ange, et Racine est bien l'égal de Corneille.

Mais, quelque grand que paraisse ici Mithridate, il va se dresser plus grand encore au dernier acte. Abandonné, trahi, le héros a songé d'abord au suicide ; il a renoncé bientôt à cette mort inutile pour chercher

un trépas plus funeste aux Romains.

Il parle ; et, défiant leurs nombreuses cohortes, Du palais, à ces mots, il fait ouvrir les portes, A l'aspect de ce front, dont la noble fureur Tant de fois dans leurs rangs répandit la terreur. Vous les eussiez vus tous, retournant en arrière, Laisser entre eux et nous une large carrière ; Et déjà quel((ues-uns couraient épouvantés Jusque dans les vaisseaux qui les ont apportés.

11 semble ici vraiment que Racine ait oublié qu'il écrivait une tragédie ; il semble qu'il ait voulu, embouchant

DEVANT LE HIDEAU. G**

la trompette épique, faire entendre un chant d'Homère: tels fuyaient vers leur ville les Troyens éperduâ à la seule vue d'Achille enfin sorti de sa tente.

Mais la haine de Rome n'est pas Tunique sentiment qui anime Tâme de Mithridate ; le personnage de Racine est beaucoup plus complexe. D'ailleurs, pour qu'il y eût drame, il fallait, de toute nécessité, qu'il y eût lutte entre deux passions opposées. Or, une seule passion était capable de balancer, un moment, la haine dans le cœur du vieux roi, l'amour : non pas, bien entendu, Famour calme, Tamour notarié de notre climat tempéré et de notre civilisation réfrigérante, mais une de ces passions impétueuses et fougueuses qui, sous le ciel ardent de TAsie Mineure, lancent encore sur sa proie comme unebête fauve unhomme robuste et sain ; un amour de jeune mâle dans un cœur sénile ; un amour qui enflammerait le despote de tous les désirs et qui torturerait le vieillard de toutes les jalousies. Et cet amour, en même temps qu'il créerait le conflit de passions d'où naîtrait la crise, fournirait au poète l'intrigue que ne lui donnait pas le sujet, et le personnage de femme qui lui manquait. La tragédie de Milhridate est donc, d'après un procédé que nous retrouvons dans presque toutes les tragédies de Racine, composée d'une partie historique et d'une partie romanesque adroitement et étroitement soudées l'une à l'autre.

Expliquer et excuser l'odieuse trahison de Pharnace par une rivalité amoureuse, c'était la première idée qui devait venir à Racine. Mais, parmi toutes les épouses et toutes les concubines du vieux roi, laquelle choisir pour qu'elle brûlât d'un égal amour le cœur du père et celui du fils? Celle qui était présente à l'agonie de Mithridate, c'était la fidèle Hypsicratée, une femme

toute virile, que le roi appelait en riant Hypsicratès, et qui avait bravement suivi partout son maître, dans ses batailles, dans ses déroutes, jusque dans la barque emportant sa fortune ; Hypsicratée, qu'au dénouement shakespearien de sa tragédie La Calprenède avait assise morte sur le trône royal à côté de Mithridale mort. Mais cette amazone, toute dévouée d'aiJleurs à Mithrid^te, n'était point pour plaire à Racine, comme elle aurait plu sans doute à Corneille, et, d'autre part, le contraste lui paraissait nécessaire d'une douce et blanche figure do jeune fille avec ces rudes visages, tout bronzés par Ja guerre. Il prit donc laMilésienne Monime, parce qu'elle semblait la plus vertueuse de toutes les épouses de Mithridale^ ayant repoussé son amour tant qu'il ne lui eut pas envoyé le bandeau royal et le titre de reine.

Les raisons mêmes qui dictaient à Racine ce choix rendaient impossible que Monime fût éprise du traître Pharnace ; et du reste, dans ce cas, la haine de Mithridale contre Rome et sa jalousie contre son fils se fussent liguées, au lieu de se combattre. Il fallait donc donner à Mithridate un autre fils, animé de la même haine que lui et, comme lui, redouté de Rome, mais également amoureux de Monime et aimé, pour sa vertu, de celte vertueuse princesse. Pour ce faire. Racine a dû imaginer un petit roman, et j'accorde qu'il n'a pas eu beaucoup de peine à l'inventer, car il J'a pris tout simplement dans /'Avare de Molière, où Harpagon, Cléante et Mariane se trouvaient exactement dans la situation où il va mettre Mithridate, Xipharès et Monime.

Xipharès, dont Racine a prolongé la vie comme il a prolongé celle de Monime, a rencontré dans Ephèse et aimé la belle Monime, qui, de son côté, a éprouvé pour le prince une estime bien voisine de Tamour. Mais

Milhridate Ta vue à son tour, et il lui a envoyé son diadème. La jeune Grecque, remplie d'admiration pour le héros, s'.fist inclinée avec respect, et, refoulant au fond de son cœur des sentiments d'ailleurs inavoués, elle est venue à la cour, déjà déclarée reine, mais sans que le mariage ait été célébré; elle n'est donc encore qu'accordée au roi, situation assez fréquente dans les cours européennes aux xvi^ et xvii® siècles. Ce fut, quelque temps, à peu près celle de Marie Stuart à la cour de France; c'est celle où Racine avait déjà placé Hermione dans Andromaque^ celle où Pradon aura la sottise de placer Phèdre dans sa ridicule tragédie. Mais autant l'idée d'inceste était nécessaire dansPAèrfre, autant elle devait être écartée ^^Mithridate^^ii cet ingénieux arrangement a permis au poète de concilier à Monime et à Xipharès toute notre sympathie.

Voilà donc trouvés les quatre personnages delà pièce : Mithridate, ses deux fils, qui tous deux lui ressemblent, Pharnace par ses brutalités et par ses perfidies, Xipharrs, au contraire, par son courage, par sa fierté, par sa haine de Rome ; enfin la femme dont ils sont épris tous trois, Monime.

Voyons maintenant comment Racine, qui attachait à ses plans tant d'importance que, le plan fait, une tragédie dont il n'avait pas encore écrit un seul vers lui semblait finie, voyons, dis-je, comment Racine a noué ici les différents fils qui forment Tintrigue, et comment il a conduit l'action.

Les deux premiers actes, qui sont d'exposition, paraissent un peu froids et valent surtout par la délicatesse des sentiments et par l'élégance du style.

Au bruit que, pour cacher sa fuite, Mithridate a fait répandre de sa mort, ses deux fils sont accourus à

Nymphée, où déjà avait été amenée Monime. Xipharès déclare à la reine un amour, quïl peut maintenant lui déclarer sans crime, et Monime laisse entrevoir le secret de son cœur. Mais, tandis que Pharnace et Xipharès se disputent la jeune tille en sa présence, un coup de théâtre se produit, qui les plonge tous trois dans la stupeur ; la suivante Phaedime accourt ;

Princes, toute la mer est de vaisseaux couverte. Et bientôt, démentant le faux bruit de sa mort^ Mithridate lui-même arrive dans le port.

Monime se retire aussitôt, et Pharnace, épouvanté, presse son frère de s'assurer avec lui de la forteresse pour se mettre à Tabri des vengeances de Mithridate. Repoussé avec indignation par Xipharès, il lui demande au moins de lui garder le secret, comme il taira luimôme le secret de Xipharès et celui de Monime, qu'il a deviné.

Grâce au gouverneur de la ville, Arbate, auquel Xipharès vient de sauver la vie, les soupçons jaloux de Mithridate, confirmés par la répugnance manifeste que témoigne Monime à le suivre à Tautel, se portent d'abord sur le seul Pharnace, et, pour les éclaircir, il a recours à cette dissimulation tout orientale, qui est l'autre face de son caractère que le poète voulait montrer, et dont Pharnace a tant raison de redouter les trompeuses adresses.

Dès lors, la tragédie va marcher d'un pas rapide à la catastrophe par une succession de scènes émouvantes et dramatiques.

Pour surprendre le secret de Pharnace, le vieux roi se sert habilement de son grand projet d'invasion de ritalie ; de sorte que, au moment même où il semble

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tout entier à Tenthousiasme de cette héroïque entreprise, le rusé monarque prépare et tend le piège où va tomber Pliarnace : il ordonne à son fils de se rendre immédiatement auprès du roi des Parthes, pour cimenter, en épousant sa fille, Talliance que viennent de conclure les deux royaumes : et comme Tamoureux Pharnace refuse de s'^éloigner de Monime, Mithridate en fureur le fait aussitôt arrêter. Se croyant trahi par son frère, Pharnace trahit à son tour Xipharès, et se venge par ce vers, qui produit une péripétie terrible :

11 aime aussi la reine, et môme en est aimé.

En vain, Mithridate veut se persuader qu'une si horrible trahison est impossible ; la jalousie est entrée dans son cœur et le ronge. Elle lui inspire une nouvelle ruse, que des critiques solennels, mais d'esprit étroit, ont proclamée jadis indigne de la tragédie : Mithridate déclare à Monime qu'il la cède à Xipharès, afin de lire par sa réponse jusqu'au fond de son cœur. Et, sans doute, c'est là un moyen de comédie : Molière ne nous avait-il pas déjà montré Harpagon offrant Mariane à son fils, afin de découvrir parla ses véritables sentiments pour la jeune fille ? Mais que nous importe, si la vérité des caractères est conservée, et surtout si Funité d'impression n'est pasdétruite ? Orgon se cache sous la table pour écouler Elmire et Tartuffe : moyen de comédie, qui fait rire. Néron se cache derrière une tapisserie pour écouter Junie et Britannicus : qui songe cette fois à rire danslasalle,où le public sent bien qu'un mot échappé à Junie peut être Tarrét de mort de son amant ? De môme, ici, les spectateurs, instruits par avance que le roi ne songe à rien moins qu'au meurtre

de son fils, suivent, d'un cœur palpitant, les incertitudes dramatiques de Monime, partagée entre la crainte de laisser échapper le bonheur qui lui est offert et celle défaire tomber par une parole imprudente la tête de son cher Xipharès. Dans cette scène tragique, née d'un moyen de comédie, la terreur grandit de réplique en réplique jusqu'au vers célèbre de Monime ;

Nous nous aimions... Seigneur, vous changez de visage !

Et ceux-là ont bien certainement contribué à discréditer la tragédie, qui n'ont pas voulu lui permettre de s'humaniser ainsi et de descendre quelquefois de ses hauteurs de convention pour se rapprocher de la vérité et de la vie.

Voilà donc l'action nouée, comme il convient, à la fin du troisième acte ; le quatrième va nous montrer la crise pour laquelle le drame aété composé. Elle est présentée dans un admirable monologue, qui rappelle, par les indécisions passionnées de Mithridate, le monologue fameux d'Auguste au quatrième acte de Cinwa. La colère, la pitié, l'amour, la raison se livrent une lutte éminemment dramatique dans l'âme déchirée du vieux roi. Il se résout sans peine à condamner Pharnace. Mais tuera-t-il celle qu'il adore ? Immolera-t-il l'ingrat Xipharès? Son amour outragé dit : oui ; mais sa haine inassouvie dit : non ; car Rome craint Xipharès ; Xipharès peut venger son père ! Douloureux problème, dont son cœur troublé cherche, en vain, la solution.

Mais voici qu'Arbate pénètre auprès du roi: Pharnace a séduit ses gardes, révolté l'armée, et l'on a vu Xipharès, suivi d'un gros d'amis, se mêler aux rebelles. Mithridate n'hésite plus : il frappera de sa propre main

ses deux fils coupables au milieu des mutins consternés. Soudain accourt éperdu un « domestique », Arcas : une flotte romaine est en train de débarquer une armée sous les murs de la place ! Mithridate se jette sur son casque avec un cri terrible : « Les Romains ! » Et, se penchant vers Arcas, tandis que le rideau tombe, il prononce à voix basse quelques mots par lesquels on devine qu'il décide du sort de Monime.Fin d'acte d'une beauté supérieure, une des plus mouvementées et des plus émouvantes que Racine ait écrites, et dans laquelle, avec un art merveilleux, le poète a su faire condamner par Mithridate les deux personnages sympathiques, sans détruire rintérét et l'admiration que nous devons, comme ses victimes elles-mêmes, conserver pour le héros.

Le cinquième acte est, jusqu'à la dernière scène, digne du quatrième, et les coups de théâtre ne s'y succèdent pas moins rapidement. Monime croit Xipharès mort, et veut mourir. Tandis qu'elle se lamente au milieu de ses femmes, qui Font empêchée de se tuer, Arcas lui apporte, au nom du roi, une coupe de poison. Monime salue la mort comme une délivrance.; mais, au moment où elle approche le breuvage de ses lèvres avides, Arbate entre en courant et lui arrache des mains la coupe mortelle : Xipharès vit ; il est toujours resté fidèle, et Mithridate mourant, mais victorieux grâce à son fils, a révoqué l'arrêt qui condamnait la reine ! Et voici que le héros paraît lui-même, soutenu par des gardes, tout couvert de sang et ne respirant plus que par un ultime eflfort de sa haine. Il doit à Xipharès cette joie suprême que ses derniers regards aient vu fuir les Romains; en récompense, il lui donne Monime ; puis il lui lègue le soin de sa vengeance, et,

LE MITllRIDATE DE RACINE 213

ratlirant sur son cœur, il semble vouloir faire passer en lui, dans un baiser, sa haine immortelle :

Venez, et recevez l'âme de Mithridate,

11 faut bien le dire, la scène finale est la moins bonne de la tragédie, et, malgré la grandeur et ïa beauté de la dernière idée, je ne suis pas autrement surpris que ce dénouemen t ait paru à quelques personnes a misérable » et que le Mercure galant ait ironiquement proposé la mort du roi barbare pour exemple « à nos princes les plus chrétiens ». Sans doute, le pardon de Mithridate est dans la vérité du caractère tel que Ta conçu Racine, et môme, par quelques détails habilement placés, le poète a su y préparer les esprits ; mais il a eu le tort grave de n'y pas prédisposer les cœurs. Les spectateurs ont bien entendu le politique parler de sa haine contre Rome ; mais ils ont vu et plaint le vieillard déchiré par la jalousie, de sorte que le héros du drame historique a été relégué par eux au second plan dès l'instant que le héros du drame domestique eut touché leur sensibilité. Et l'art même avec lequel Racine a peint les vior-^ences de cette passion sénile s*est retourné contre lui. Après les grands éclats du quatrième acte, le public s'étonne de voir cet amour si furieux céder devant un sentiment qui peut, en effet, être plus puissant, mais dans lequel il est moins facile pour lui d'entrer, parce que ce sentiment est tout exceptionnel, et l'impression dernière est un certain désappointementpourrauditoire, qui se demande pourquoi Racine a employé un si grand moyen, puisqu'il devait produire un si petit résultat. La disproportion entre les moyens et les effets, voilà la plaie secrète dont souffre cette belle tragédie, et c'est

pour s'en être, avec le temps, mieux rendu compte, que la postérité n'a plus pour elle Tengouemenl des contemporains ; « Milhridate est une pièce charmante, écrivait la marquise de Sévigné. On y pleure ; on y est dans une continuelle admiration. On la voit trente fois, on la trouve plus belle la trentièine que la première. » Si elle l'avait vue trente et une fois, peut-être la spirituelle marquise, qui d'ailleurs n'aimait tant Mithridale que parce que Racine s'y est modelé sur son cher Corneille, aurait-elle fini par s'apercevoir de ce défaut capital, qui, malgré tant de beautés, nous empêche aujourd'hui de placer Mithridale à côté d'Andromaque^ de liritannicm et de Plv'dre^ et le laisse au second rang des tragédies de Racine, avec fphigénie et Bajazet^ malheureusement gâtés aussi par une faute analogue. Il faut bien le dire également, la partie romanesque de Milhridate, qui, dans sa fraîcheur première, a séduit et charmé la ville et la cour, nous paraît aujourd'hui par endroits cruellement démodée. Mais est-ce la faute du poète? Tous les huit ou dix ans, le jeune premier change d'aspect au théùlre. Combien ses transformations ont été nombreuses rien que dans notre siècle ! Ce fut d'abord un poète phtisique, la mode voulant alors que cette épithète fût inséparable de ce substantif ; puis, à l'époque romantique, un bâtard révolté contre la société ; vers la fin du règne bourgeois de Louis-Philippe, je lis sur sa carte : « ingénieur, ancien élève de l'École Polytechnique » ; pendant le second Empire, il apparaît irrésistible sous l'uniforme d'un capitaine de dragons ; dans notre république démocratique, les auteurs ont présenté successivement à la sympathie des jeunes premières et du public l'artiste épris de l'idéal et l'énergique maître de forges ; je crois bien, — et je n'ai garde

de m'en plaindre, — que nous commençons maintenant la série des explorateurs. Eh bien, au siècle de Louis XIV, le type du jeune premier, c'était le marquis, dont la comédie ridiculisait la frivolité, mais dont la tragédie exaltait la bravoure héroïque. C'était d'ailleurs dans un habit de marquis àpeine modifié que lesacteurs jouaientle Bellérophon deQmndiuW., commele Miihridate de Racine ; et le palais, grec ou oriental, dans lequel ils parlaient, était, tout comme les salonsde Saint-Gloud et de Versailles, décoré deguéridons d'argent, de vases de fleurs etdegirandoles de cristal. Le langage de ces Asiatiques et de ces Hellènes eût donc juré avec cette décoration, comme avec leurs costumes, s'il n'eût pas été le langage lendreet galant des soupirants et des « mourants », qui donnaient le ton à Paris dans les ruelles à lamode. Xipharès, aujourd'hui, nous paraît trop souvent un précieux ; autre, il eût semblé d'une brutalité insoutenable aux lecteurs de M'^® de Scudéry et de M"»^ de La Fayette. Que les transformations du goût et de lamode ne nous rendent doncpoint injustes en reprochant à Racine d'avoir été de son temps, et que le vain plaisir de la critique ne nous ôte pas celui d'être touchés de très belles choses !

Fermons bien plutôt volontairement les yeux sur les petits défauts de Mithridale^ et laissons-nous prendre tout entiers aux grandes beautés de celte tragédie. Admirons les beautés cornéliennes du principal rôle, qui ont fait de cette pièce la pièce préférée de quelques gens qui, sans doute, s'y connaissaient en grandeur, car on les nomme Louis le Grand, Catherine la Grande et le grand Empereur; mais admirons plus encore peut-être les beautés exclusivement raciniennes de ce rôle, délicieux et diflicile entre tous à jouer, de

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Monime, fleur charmante de la Grèce, qui languit et pâlit sous le ciel brumeux de la Tauride.

De moi, je n'hésite point à dire que ce personnage du second plan suRiraitseul pour assurer à la tragédie de Mithridate l'immortalité : car Monime, avec sa résignation mélancolique, sa grâce chaste, sa sensibilité délicate, sa fière pudeur, son sentiment profond du devoir et sa fermeté modeste, dans laquelle on sent une résolution aussi inébranlable que celle des plus véhémentes héroïnes de Corneille, Monime est peutêtre la plus adorable, la plus exquise, la plus harmonieuse des princesses de notre divin Racine ; et, pour symboliser son génie, c'est elle que je demanderais au statuaire de sculpter dans la blanche pureté d'un marbre hellénique.

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