‹ Devant les tisonsChapitre 46 sur 49 · LV. — HÉLÈNE A MAUR:CE · texte numérisé non relu

LV. — HÉLÈNE A MAUR:CE

(( Ne brûlez pas sans la lire cette lettre d*une femme qui vous a aimé de toute son âme et de toutes ses forces, qui eût voulu avoir à vous sacf ifier quelque chose de noble et de désirable, qui eût quitté le ciel pour vivre un seul jour avec vous dans le plus triste cachot.

ff Vous avez voulu séparer nos deux existences, vous avez douté de moi ; je n'en ai pas été offensée. Ce n'était pas vous qui me frappiez, c'était le sort funeste qui m'avait jetée dans la prostitution, le sort auquel votre amour m'avait arrachée, et qui me ressaisissait. J'ai courbé la tête ; j'ai pleuré, mais je ne vous ai pas maudit; que le ciel détourne de vous les tortures qui m'ont déchirée.

« Le désespoir, la misère, les larmes, la faim, m'ont bien changée. Une seule chose me reste : c'est mon amour pour vous, ce noble amour qui a fait surgir mon âme de la boue.

« Mais cet amour aussi a cédé au sort. Il n'est plus ar-

lient, impétueux, exigeant; ce n'est plus que Télan d'une ame souffrante vers celui qui console. Aujourd'hui, je n'ai plus besoin que vous m'aimiez ; je n'aurais pas la force de supporter un semblable bonheur ; je ne vous demande que de me permettre de vous aimer, et du fond du cœur, sans que mes yeux ni ma bouche disent jamais rien.

(( Hier, je me suis présentée chez votre femme; je lui ai dit que j'étais une pauvre fille abandonnée avec un enfant; qu'à Tavenir je serais sage; que je ne demandais qu'à travailler pour nourrir mon enfant, et que, si elle voulait me prendre chez elle pour travailler au linge de la maison, surveiller les domestiques, et m'occuper des soins du ménage, elle serait contente de mon zèle et de ma bonne conduite ; que je ne répugnerais à aucun ouvrage, que j'étais plus forte que je ne le parais, et que je serais contente, pourvu qu'avec ma fille on me permît de vivre dans une maison honorable.

(( Après quelques observations, elle a eu la bonté de m'agréer.

« Oh ! monsieur Maurice, ne m'enviez pas le bonheur que je me fais; laissez-moi vivre près de vous, vous regarder, vous entendre. •

« J'ai essayé de bonne foi, je ne puis vivre sans vous voir. Je ne demande pas que vous m'adressiez la parole, ni que vous me regardiez jamais ; au contraire, je vous prie de n'être avec moi que comme vous êtes avec les autres domestiques; s'il en était autrement, ce serait de ma part un manque de foi envers votre femme, qui veut bien m'accueillir; ce serait, de la vôtre, m'exposer à être privée justement par elle du bonheur qui remplira ma vie.

« Peut-être une fausse générosité vous fera dire que vous ne voulez pas qu'une femme que vous avez aimée soit votre domestique : mais, si vous me chassez, comme

UNE HEURE TROP TARD. 2jM)

depuis que j'ai été aimée de vous je n'ai pu supporter seulement la pensée de me prostituer encore, il me faudra, pour nourrir mon enfant, servir des maîtres qui n'auront pas autant de douceur pour moi. Et d'ailleurs, outre que ma naissance ne m'appelait pas a un rang et à une fortune élevés, quelle que soit ma situation, elle sera toujours bien au-dessus de l'infamie de laquelle vous m'avez tirée.

(( Laissez-moi vous entourer de ma sollicitude désintéressée ; ce sera un bonheur pour moi de m'occuper de tous les petits soins qui pourront vous apporter quelques agréments. Je veillerai à ce qu'on allume votre feu, à ce que, la nuit, votre tête soit haute, comme vous l'aimez.

« Et je natterai moi-même les beaux cheveux noirs de votre femme, je lui apprendrai à les arranger de la manière qui lui plait ; je les parfumerai de cette odeur de rose que vous aimiez tant ; je serai si heureuse de penser que je puis contribuer à vos plaisirs, môme à ceux que vous goûterez dans les bras d'une autre ! Avec quelle joie je rattacherai à votre vie le peu de bonheur qui était peut-être destiné à la mienne, et dont je n'ai plus besoin.

« N'est-ce pas, monsieur Maurice, que vous ne voudrez pas m'ôter ce bonheur? et d'ailleurs vous ne le pourrez pas, car je vous jure par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, par mon amour toujours si pur pour vous, par votre amour d'un instant, dont je vous garderai une éternelle reconnaissance, et qui m'a enivrée d'un bonheur que je ne crois pas payer trop cher de toute une vie de larmes et d'humiliations, je vous jure que, si vous me chassez, j'emporterai mon enfant, et avec elle j'irai me jeter dans la rivière.

« Adieu, monsieur Maurice ; si vous saviez comme je suis heureuse, comme mon cœur bat doucement, quand

jo songe que d'un moment à Taulre je vais vous revoir. Il y a si longtemps! Quand je songe que je passerai près de vous le reste de ma vie; que demain peut-être j'entendrai le son de cette voix si chère, et que je l'entendrai de même tous les jours. Adieu, oubliez cette Hélène que vous avez aimée ; ne voyez plus en moi qu'Hélène, femme de chambre de votre femme ; mon bonheur y est attaché, et il est impossible qu'il ne vous reste pas encore de la pitié pour la

malheureuse

a Hélène. »

Quelques larmes obscurcissaient les yeux de Maurice; il les essuya et se leva.

— Où vas-tu ? dit Fischerwald ; la pluie bat les vitres à los briser.

— Je vais chez moi.

— Tu peux t'attendre à faire la route seul. Je suis original ; je ne sais si je t'ai dit qu'il y a quelque temps je suis sorti sans chapeau ; mais je n'abandonnerai pas un feu comme celui-ci, après lequel la maudite pluie m'a fait tant travailler, ni la meilleure bière que j'aie jamais bue, ni les plus appétissantes perdrix que chasseur ait jamais mangées, ni l'espoir de passer le reste de la soirée à fumer d'excellent tabac en me grillant les jambes, — pour aller courir les champs, les pieds dans la boue jusqu'au ventre, par une pluie de neige fondue. Je te souhaite un heureux voyage, et, comme docteur, je t'ordonne, aussitôt ton arrivée, — de te mettre dans un lit bassiné, et de boire d'excellent vin chaud avec du sucre et de la cannelle, ce qui ne t'empêchera peut-être pas d'être malade. — Voilà tout ce que je puis faire pour toi, en y ajoutant, vu le

temps diluvien, le récit de Tode d'Horace, au vaisseau de son ami Virgile,

navis...

Que tibi creditum debes Virgilium.

Robur et œs triplex circa pectus erat

au premier qui imagina de sortir par un temps à ne pas mettre un cousin dehors.

Pendant ce discours, dont il n'avait pas entendu un mot, Maurice était retombé sur son fauteuil, songeant qu'il ne devait pas paraître savoir la présence d^Hélène, et que rien ne prétexterait son arrivée par un temps semblable.

Pour Fischerwaldy il crut avoir convaincu son ami, et se remit à se nourrir de son mieux.

Le lendemain, Maurice arriva chez lui. Avant d'entrer, il eut besoin de s'arrêter un moment pour se remettre ; mais Hélène n'était pas auprès de sa femme. Pauline était seule avec Richard ; — tous deux rougirent en le voyant entrer. Pauline se leva, vint au-devant de lui, et l'embrassa avec un empressement inusité. Hais Maurice était tellement ému lui-même, qu'il ne s'aperçut de rien.

— Mdh ami, dit Pauline, pendant ton absence, j'ai pris une nouvelle femme de chambre; c'est une jeune et belle femme, ajouta-t-elle en souriant ; mais elle a été, à ce qu'il paraît, bien malheureuse, dit-elle plus gravement : elle a un enfant qu'elle paraît aimer beaucoup. «

— Sa fille est-elle également ici? dit Maurice.

— Et comment sais-tu que c'est une fille?

— Ne viens-tu pas de me le dire?

.Wi UNE HEURE TROP TARD.

— Non, je ne te l'ai pas dit ; c'est en effet une fille. Klle désire la garder près d'elle. Ce sera plus tard une compagne pour la nôtre.

Maurice tendit la main à Richard ; et, sous prétexte de changer de vêtements, se retira aussitôt dans son appartement.

C'était une violente émotion qu'il ressentait, si près d'Hélène, d'Hélène qu'il avait tant aimée, d'Hélène qu'il n'eût pas abandonnée s'il n'avait eu pour elle qu'un amour ordinaire, — et aussi près d'un enfant qui était peut-être leur enfant à tous deux.

Il se retraçait le temps où il avait connu Hélène, si belle, si brillante, si parée, si bien servie ; il allait la revoir changée par la douleur, la misère et la faim , pauvrement vêtue, et femme de chambre de Pauline.

— Oh! dit-il, comment peut-elle ne pas me maudire? Un moment, il crut entendre sa voix ; son cœur cessa de

battre, ses poumons de respirer. Il écouta : en effet, c'était la voix d'Hélène. Il joignit les mains.

— Oh ! dit-il, mon Hélène, pardonne-moi, pardonnemoi !

Il resta quelque temps absorbé, puis :

— Elle est folle, dit-il ; comment pourrai-je lui parler comme aux autres domestiques? Comment supporterai-je les airs de hauteur de ma femme? Comment feraî-je pour ne lui adresser jamais ni un mot, ni un regard d'affection?

Elle pour qui j'aurais voulu avoir un trône ! Comment supporter son premier regard, après lui avoir fsût tant de mal ?

Cependant Maurice changeait de vêtements , et donnait à sa toilette plus de soins que de coutume. — Quoique, pour la tranquillité d'Hélène, pour la sienne , il eût voulu

en être oublié et oublier, sans se Tavouer peut-être il eût craint de lui sembler désagréable.

Plusieurs fois il voulut sortir de sa chambre; mais chaque fois son cœur battait si fort, ses genoux étaient si tremblants, qu*il fut forcé de rentrer; enfin il prit de la résolution et descendit d'un pas rapide.

Hélène était assise devant une fenêtre, et cousait. Pauline vint encore embrasser son mari ; M^^irice ne fut pas fâché de cet excès de tendresse, qui lui donnait le temps de se remettre ; mais, en même temps, il songea à ce que de semblables caresses avaient de triste et de poignant pour Hélène.

H comprit qu'il devait lui adresser la parole; mais il ne pouvait trouver de voix. Enfin il la salua et lui dit : f Madame, soyez la bien venue. »

Hélène répondit par une inclination de tête, sans lever les yeux; elle était horriblement pâle.

Heureusement que Pauline ne pouvait s^apercevoir de rémotion que causait cette entrevue, occupée qu'elle était à regarder le ciel, dont Taspect promettait un beau temps pour une promenade qu'elle voulait faire chez sa sœur.

Une idée frappa Maurice, et son regard se tourna vers la table où Ton avait mis le couvert pour le déjeuner : il y avait quatre couverts, trois pour lui, sa femme et leur fille, le quatrième pour Hélène : il respira plus librement; il avait craint que Pauline ne fît manger Hélène avec les domestiques, et il n'eût osé faire aucune observation.

Au même instant, Hélène avait aussi porté les yeux du même côté, mais avec une pensée différente; elle avait vu quatre couverts, et deux grosses larmes roulèrent dans ses yeux ; il n'y en avait pas pour sa fille, sa fille mangeait à la cuisine. D'abord elle voulut demander à manger aussi à la cuisine; maisjl lui eût été impossible de parler, tant

son cœur était gonflé, et elle eût craint d'indisposer contre elle la maîtresse de la maison, — et sa situation lui était si précieuse!

Elle ne mangea presque pas, et, pour dissimuler son trouble, feignit de s'occuper beaucoup de Tenfant de Pauline et de Maurice, que Ton avait mis près d'elle ; mais son cœur était rempli d'amertume en caressant Tenfant de sa rivale, da sa rivale si heureuse, tandis que sa fille, à elle, était à la cuisine, pleurant peut-être de ne pas voir sa mère.

Pendant le déjeuner, Maurice osa regarder Hélène : en erfety elle était changée, son teint si frais était flétri, ses joues étaient creuses ; mais elle avait conservé Texpression de son regard, sa noble physionomie, qui avait pris quelque chose de mélancolique et de touchant, — et les belles proportions de sa tailje.

Hélène aussi regarda Maurice ; il était resté frais et bien portant, peut-être même avait-il pris un peu d'embonpoint.

Le déjeuner fini, Maurice et Pauline allèrent chez Richard, où ils devaient dîner.

Hélène resta seule; elle appela sa fille, et, en pleurant, baisa son front, ses joues et ses cheveux ; puis elle détacha un petit anneau d'or que lui avait donné Maurice, et que, malgré sa misère, elle n'avait pas voulu quitter, pensant qu'elle ne le reverrait peut-être jamais, et que c'était tout ce qui lui restait de lui ; mais près de lui elle pouvait s'en passer ; elle le donna à la fille de cuisine, en lui disant :

^~- Ma bonn^, ayez bien soin de ma fille; quand je serai plus riche, je serai plus généreuse.

Elle était seule; elle pouvait garder sa fille près d'elle ; elle la fit asseoir sur un tabouret, sa petite tête blonde appuyée sur ses genoux, et elle continua l'ouvrage qu'on lui avait donné à faire.

— Allons, se disait-elle de temps à autre en essuyant ses larmes, ce n*est plus le moment de pleurer; je suis près de lui, je le verrai, je Tentendrai tous les jours ; sa voix tremblait quand il m'a parlé; il ne faut plus pleurer, je deviendrais trop laide.

Elle se leva, et devant une glace arrangea ses cheveux.

— A quoi me servirait d'être belle? continua-t-elle, je ne veux plus de son amour; je suis résignée, je ne veux plus que le voir toujours; c'est plus de bonheur que depuis longtemps je n'en ai espéré.

Puis elle caressait sa fille, elle arrangeait ses cheveux blonds et soyeux, et elle se mettait à travailler. Puis ses larmes recommençaient à couler.

— Pourquoi donc pleures-tu? lui dit l'enfant, nous sommes bien mieux ici que dans notre vilaine petite chambre; et puis on m'a dit que nous aurions de la soupe et de la viande tous les jours.

— Pauvre enfant, dit Hélène, elle a déjà bien souffert; mais elle se trouve plus heureuse. mon Dieu! merci! Il ne l'a pas encore vue, pensa-t-elle; quel accueil lui fera-t-il?

Et elle regardait sa fille. Il y avait des moments où elle lui trouvait de la ressemblance avec Maurice; dans d'autres, cette ressemblance n'existait plus. Ainsi qu'il arrive aux malheureux par la défiance qu'ils ont du sort, quand elle s'était présentée devant Pauline, elle avait craint que cette ressemblance ne donnât quelques soupçons: mais, au moment où elle eût désiré qu'elle existât, elle n'en pouvait trouver aucune trace.

Cependant l'enfant ne ressemblait pas non plus à Leyen;

elle avait les cheveux blonds et les yeifx bruns qu'avait sa

mère à son âge; elle paraissait devoir plus tard lui res-

licmbler beaucoup.

Quand elle eut fini son ouvrage, elle s'occupa de faire régner un nouvel ordre dans la maison ; elle-même nettoya la pipe de Maurice et rangea sa chambre; puis elle déposa un baiser sur son oreiller et sortit sans que personne l'eût vue entrer; elle avait aperçu, avec un cruel serrement de cœur, la porte ouverte sur un couloir qui conduisait à la chambre de Pauline.

Le soir, Maurice rentra avec Pauline. Hélène travaillait encore.

— Hélène, dit Pauline, il ne faut pas travailler si tard, vous vous fatigueriez inutilement.

Maurice, en quittant sa femme, lui serra la main plus tendrement que de coutume.

Hélène suivit Pauline dans sa chambre pour la déshabiller, et, en la quittant, ses yeux se portèrent involontairement sur une porte qui donnait également sur le couloir.

Le lendemain, quand Hélène, le soir, se retira d%ns sa chambre, sa fille lui dit : « Le monsieur m'a embrassée plusieurs fois, et m'a donné des bonbons. » Hélène leva les yeux au ciel et joignit les mains sans pouvoir prononcer une seule parole.

LVIII. — QUE L'H\BltUDE n'eST t»AS LA SECONDE, MAIS BIEN LA SEULE NAtURE DU PLUS GRAND NOMBRE DES HOMMES^

Fischerwald, comme Richard, avait reçu une lettre d'Hélène, où, leur expliquant son dessein, elle les suppliait de ne pas paraître l'avoir jamais vue.

Les deux amis de Maurice, qui ne connaissaient pasj comme lui, tout ce qu'il y avait de noble et d'élevé dans Hélène*, ne pouvaient cependant s'empêcher d'admirer un semblable amour; néanmoins, ils n'étaient pas sans quel-

ques inquiétudes sur les résultats d'une résolution qui , prise de bonne foi de part et d'autre, leur semblait au-dessus de la force humaine.

Pour Maurice, un jour qu'il se trouva seul avec Hélène, il lui dit en lui prenant la main :

— Hélène, vous êtes une noble femme, et moi, j*ai été bien lâche!

— Monsieur Maurice, lui dit-elle, vous avez fait ce que tout autre eût fait à votre place.

— Ahî dit Maurice, ne devais-je être que comme un autre homme, quand vous êtes tellement au-dessus de toutes les autres femmes?

— Ne regrettons pars le passé, dit Hélène, j'ai été bien heureuse; et, aujourd'hui, j'ai autant de bonheur qu'il m'est permis d'en avoir.

— Vrai! Hélène, vous n'êtes pas malheureuse? oh! dites-le-moi encore. Si vous saviez comme cette pensée me soulage; combien je maudis les liens indissolubles que j'ai formés; combien je me maudis moi-même!

— Ne maudissons rien, ne maudissons personne, dit Hélène; mais, je vous en supplie, monsieur Maurice, plus de semblables conversations ; cela ne peut que faire du mal à vous et à moi. Et, si le moindre soupçon se glissait dans l'esprit de votre femme, elle me chasserait! il me faudrait mourir.

Une autre fois, Maurice lui dit :

— Hélène, vous avez peut-être besoin d'argent? Et il lui mit dans la main quelques pièces d'or. Hélène repoussa l'argent.

Mais Maurice ajouta :

— Pour votre mère.

— Maurice, dit-elle, vous avez raison.

Au bout de quelques mois, Hélène faisait tout g fait par-

tie de la famille, Pauline Taimait comme toute femme aimerait une femme jeune et belle qui renonce ù tous les avantages de sa jeunesse et de sa beauté.

Pour Hélène, elle était résignée; et, si parfois elle était humiliée, la pensée unique qui lui remplissait le cœur Tempôchaitde sentir la blessure, ou du moins l'amortissait beaucoup.

Maurice vivait entre sa femme et son ancienne maîtresse; et cette situation, d'abord si bizarre et si embarrassante, lui était devenue habituelle; quelquefois seulement il regardait Hélène avec un regard triste et affectueux.

Hélène aussi était venue au point de regarder cette situation comme devant toujours durer; elle donnait quelque argent à la fille de cuisine pour payer ses soins pour sa fille; seulement elle souffrait bien de voir son enfant reléguée souvent avec les domestiques la plus grande partie de la journée; cependant elle travaillait dans sa chambre, et elle l'appelait auprès d'elle.

Un autre sujet de chagrin pour elle encore, c'était de voir sa fille si simplement habillée, près de l'enfant de Pauline, que l'on couvrait de soie et de dentelles.

Pour elle, quoiqu'elle ne pensât plus guère à se parer, elle pleurait quelquefois en sortant d'habiller Pauline et de contribuer à augmenter sa beauté; souvent ses yeux rencontraient la porte du couloir, et un jour elle avait vu un mouchoir que Maurice avait oublié dans la chambre de sa femme.

Mais, de môme que les douleurs physiques que le malade porte à Texcès en touchant et pressant sa blessure finissent par ne plus être senties, à force d'être violentçs, parce que les nerfs se détendent pour avoir été trop tendus, et perdent leur sensibilité, ainsi Hélène alors parait Pauline avec plus de soin, et la faisait belle pour Maurice,

faisant d*elle-même une complète abnégation, et ne songeant qu'à son bonheur et à ses plaisirs à lui, de quelque part qu'ils lui dussent venir.

Tout cela dura ainsi quelque temps; mais un jour il vint à neiger au moment où Pauline voulait sortir.

Elle quitta de mauvaise humeur son châle et son chapeau, se remit au coin du feu, et feuilleta un livre sans le lire.

D'une chambre à côté elle entendit pleurer sa fille :

— Mon Dieu! Hélène, dit-elle, ne pouvez-vous aller voir ce qu'a cette enfant?

Hélène, blessée intérieurement du ton dont cet ordre lui était donné, n'en laissa cependant rien voir et obéit; mais, quoi qu'elle fît pour apaiser Tenfant, elle n'y put réussir.

Pauline se leva et vint demander à Hélène ce qu'avait sa fille.

— Elle pleure, dit Hélène, et ne veut pas me répondre.

— Il faut l'enfermer, dit Pauline, dont la mauvaise humeur cherchait une issue, et tombait indistinctement sur tout le monde.

L'enfant, à cette menace, pleura encore plus fort. Pauline alors comprit qu'elle s'impatientait plus qu'elle ne l'aurait fait si la neige n'était venue contrarier ses projets, et qu'il n'était pas juste de brusquer celte pauvre petite créature; elle se contraignit, la prit dans ses bras, et l'interrogea doucement; l'enfant alors montra un de ses jouets brisés, et désigna la fille d'Hélène comme l'auteur du désastre.

Ce n'était qu'avec peine que Pauline s'était contenue;

sa colère saisit cette occasion de s'échapper : elle frappa la fille d'Hélène.

La mère laissa échapper un cri d'indignation, emporta sa fille dans ses bras, et courut s'enfermer avec elle dans sa chambre.

Elle était en proie à une violente agitation.

— ma fille, pardon, disait-elle en marchant dans sa chambre ; c'est moi qui t'ai exposée à cet humiliant traitement d'être frappée par une main étrangère; pardon, c'est mon fol amour qui t'a amenée ici, mon amour pour l'homme qui m'a déjà si cruellement abandonnée. Mais je l'aime, pauvre enfant, tu ne peux savoir ce que c'est; je l'aime plus que toi peut-être ; il faut que je le voie : je ne cesserai de le voir que pour mourir.

La petite fille avait d'abord pleuré ; mais ce que disait sa mère était pour elle si peu intelligible, que, pleurant encore, elle s'était mise à la fenêtre, et regardait tomber la pluie.

— Mais, continua Hélène, ai-je le droit de te condamner à une vie d'humiliations, que mon amour même peut à peine me faire supporter, à moi? Pauvre enfant 1 pourquoi n'es-tu pas morte, malgré mes soins, malgré la nouvelle infamie dont j'ai racheté ton existence, présent funeste que je t'ai fait une seconde fois, quand la miséricorde de Dieu voulait te l'enlever I Pauvre enfant! ton avenir est triste; pauvre et fille d'une prostituée, il te faudrait être prostituée comme ta mère ; et peut-être n'auras-tu pas ces courts instants d'amour et de félicité qui payent les larmes de toute une vie; peut-être ne se môlera-t-il jamais d'amour aux caresses qu'il te faudra rendre ; peut-être, proie des hommes les plus vils, ne rencontreras-tu jamais un homme que tu puisses aimer, un homme digne de t'inspirer un amour qui te fera te connaître toi-même, et décou-

vrir dans ton Ame ce qu'il pourra y avoir de noblesse et de candeur.

Pauvre enfant ! au moins ton enfance aurait pu ôtre heureuse ; j'aurais dû te mener au précipice où tu dois nécessairement tomber par un sentier plus doux; j'aurais dû t'endormir sur des roses jusqu'au moment où, seule dans le monde, il te faudra devenir infâme comme moi.

Pour voir Maurice, je me suis faite servante, servante d'une femme qu'il aime; pour toi, j'aurais dû suivre la route où le destin m'avait poussée ; j'aurais dû persévérer dans mon infamie pour te faire une enfance joyeuse et te laisser riche. Par mon amour, je te condamne à tous les malheurs qui me rendent la vie plus lourde que si je l'avais portée pendant un siècle entier; par amour, je fais pleurer tes yeux si gais, je te fais battre.

ma fille ! j'ai perdu toute mon énergie du jour où il m'a abandonnée ; sans cela, si j'avais encore mon âme, pourrais-je supporter les traitements auxquels je me soumets avec résignation ?

Si j'avais encore une âme, je vendrais pour toi le reste de ma vie; tu serais riche et heureuse, au lieu de pleurer, au lieu d*êtrc battue ; mais il m'a tout pris ; il faut que je le voie, que je sois sa femme, sa maîtresse, son chien : je ne puis plus prostituer la femme qu'il a aimée.

Pauvre enfant! si le désespoir s'empare de moi, je ne te laisserai pas seule dans la vie; je te le jure par le ciel, par ta tête blonde, par l'amour que j'ai eu, que j'aurai pour lui jusqu'à ce que je sois morte, je t'emmènerai dans la tombe, tu mourras avec moi, ce sera le plus grand, le seul bienfait de ta malheureuse mère.

Elle prit sa fille dans ses bras, et pleura sur ses cheveux, sur son petit visage rose.

On l'appela pour dîner; elle descendit. Il fallut laisser sa

fille à la cuisine ; cette pensée augmenta sa douleur : elle la tint longtemps embrassée, et dit : « Non, non, je ne te laisserai pas. » Elle ne pleurait plus

Le soir,* Maurice était à un coin de la cheminée, Pauline à l'autre, Richard et Blanche entre les deux. Richard lisait à haute voix.

Hélène travaillait dans un coin. De temps à autre, ses mains et son ouvrage tombaient sur ses genoux ; elle restait les yeux fixés, sans mouvement; puis, tout à coup, comme si elle se fût réveillée, elle reprenait son ouvrage et se hâtait.

Pour Maurice, penché sur le feu, il paraissait fort occupé de remuer les tisons et de faire jaillir quelques étincelles.

Une triste pensée occupait son esprit; quelquefois il regardait Hélène à la dérobée ; il voyait ses yeux fatigués de pleurer, il comprenait toutes ses souffrances, et se disait :

— La conduite d'Hélène est bien noble et bien touchante; Pauline est bonne ; elle n'a jamais eu pour moi une tendresse bien inquiète; d'ailleurs, mariés depuis deux ans, ce n'est aujourd'hui que par les liens d'une douce amitié que nous sommes unis; j'ai envie de tout lui dire, de lui raconter le dévouement d'Hélène; elle sera émue d'une telle force d'âme, elle l'admirera, elle l'aimera, car elle aime tout ce qui est grand et au-dessus de \a vie commune. Hélène restera avec nous comme une amie; elle sera heureuse autant qu'elle peut l'être : je lui payerai ainsi une partie du mal que je lui ai fait. Hais il faut attendre le départ de Blanche et de Richard.

Maurice se mêla alors à la conversation, qui avait succédé à la lecture.

Hélène remarqua ce changement sans en soupçonner la cause; elle s'était d'abord aperçue de la préoccupation de Maurice ; elle avait soupçonné qu'elle en était l'objet, et ce

retour à la conversation des autres lui fit penser que Maurice voulait secouer, comme une pensée importune , la pensée de sa triste situation.

— Ah î dit-elle, est-ce là Thomme qui ma tant aimée ?

Richard et Blanche s'en allèrent; mais Pauline était fatiguée. Maurice pensa qu'il valait mieux remettre au lendemain le récit qu'il voulait lui faire.

Tout îe monde se retira pour se coucher. Hélène jeta, en sortant avec Pauline, un triste et solennel regard sur Maurice.

L'air est tiède, les arbres sont couverts d'un feuillage tendre et encore transparent. L'herbe est verte et chatoyante comme du velours. Outre le parfum du chèvrefeuille suspendu aux arbres, outre Todeur des violettes cachées sous Therbe, on sent une odeur plus incertaine et qu'on ne saurait définir, c'est celle du jeune feuillage.

Maurice est couché sur la mousse semée de violettes, sous les grands châtaigniers, dont le soleil, qui se lève, colore le tronc brun ; — à quelques pas de lui jouent dans l'herbe la fille d'Hélène et celle de Pauline.

Mais le soleil s'est élevé graduellement. D'abord les oiseaux se sont réveillés et se sont mis à chanter, secouant à ses doux rayons leurs ailes engourdies par la fraîcheur de la nuit. •

Puis il est parvenu presque à son zénith ; alors les oiseaux se sont enfoncés sous la feuillée ; les papillons sont seuls restés voltigeant dans la prairie.

On dirait que le vent, secouant les odorantes guirlandes des églantiers, enlève leurs pétales blancs ou roses, et les balance dans l'air comme de petites nacelles sur l'eau.

Alors Maurice, par une allée d'épais tilleuls , rentra

dans la maison ; — en même temps que lui, par un autre chemin, rentrent aussi Pauline et Hélène, qui, toutes deux v(^tues (le blanc, les bras entrelacés, courent à travers la prairie, et toutes deux Terobrassent en lui souhaitant le bonjour.

Après le déjeuner, le soleil est si ardent, qu*on ne peut sortir. Maurice se retire dans son cabinet, et, en fumant par une fenêtre un tabac parfumé, contemple avec un sentiment de joie les murailles du parc, dont il a fait tripler la hauteur, et que dérobent en partie de hauts arbres et du houblon. Lui seul, Hélène, Pauline et les deux enfants sont renfermés, avec quelques domestiques, dans ce séjour enchanté. Personne n'y est admis, ces trois êtres se sont consacré leur vie, et ne veulent plus la gaspiller en en livrant à personne la moindre parcelle.

Tous trois ils s'aiment sans jalousie, et ne se quittent jamais. Ils ont renfermé toute leur vie, toutes leurs pensées, dans Tenceinte des murailles.

Hais le soleil glisse ses feux par la fenêtre. Maurice tire un épais rideau couvert de fleurs peintes, et sMtend mollement sur des coussins.

Alors, tandis que le soleil brûle tout au dehors, un air frais circule dans la retraite de Maurice. — A travers des vitraux colorés, il ne pénètre qu'une lumière douteuse, un jour sombre; les coussins sur lesquels s'étend Maurice presque nu sont couverts de roses effeuillées. On n'entend aucun bruit du dehors. On oublie le reste du monde pour se livrer à de riantes pensées.

Mais un coin de la tapisserie se lève, et, au son d'une musique douce et sourde, entrent deux femmes vêtues seulement d'une épaisse gaze blanche, leurs robes sont attachées par de larges ceintures tombantes qui dessinent leur taille sans la serrer; les cheveux d'Hélène tombent en

longs anneaux sur son cou, une guirlande de roses jaunes la couronne/ Les cheveux de Pauline, parfumés par une branche de jasmin, s'étendent aplatis sur son front ; toutes deux près de Maurice viennent de s'étendre sur les roses, et cachent dans les feuilles parfumées leurs pieds blancs sortis de leurs babouches de velours. Pendant quelques instants, une céleste musique se fait encore entendre, et joue de simples mélodies, dont la suave et douce mélancolie fait rêver à Tamour; puis elle s'affaiblit en même ^emps que le jour, qui devient encore plus sombre. Maurice couvre de baisers les mains, et les pieds, et les cous de ses deux compagnes, qui, chacune à son côté, joignent leurs mains sur ses genoux.

Le jour devient si sombre, qu'on ne distingue qu'à peine les formes; la musique a ce^, tout rentre dans le plus profond silence. Les roses exhalent des parfums plus pénétrants. Hélène et Pauline tiennent Maurice enlacé dans leurs bras; leurs trois chevelures se touchent et se mêlent ; les longs cheveux des deux femmes se 'dénouent, et de leurs flots épais inondent Maurice. Leurs ceintures se détachent) la gaze tombe...

A ce moment on ouvre la porte, et Maurice s'éveille.

Une pluie glacée bat les vitres. Un domestique agenouillé devant Tâtre allume le feu.

Maurice secoue les riantes illusions qui le tiennent encore à moitié sous leur charme. Il demande Theure.

U est tard, mais Pauline n'est pas encore levée. 11 va aller la trouver à sa chambre. Il va lui parler d'Hélène ; peut-être leur vie à tous trois coulera, à l'avenir, entre deux rives fleuries et parfumées.

Mais on parle beaucoup dans la maison ; on ouvre les portes, Maurice met sa robe de chambre et ses pantoufles, et s'informe...

r>JO UNE HEURE TROP TAlll).

Hélène, qui tous les jours se lève avant toute la maison, n'a pas encore paru, quoiqu'il soit tard On est allé à sa chambre, on n'y a trouvé personne, ni elle ni sa fille. On ne lui connaît aucune raison de sortir par un temps semblable, surtout avec cette enfant. Hélène n'a pas pris son chapeau ; elle est sortie tête nue ; elle a laissé presque toutes ses hardes. ainsi que celles de sa fille.

On sort. — Sur la neige à moitié fondue, on ne voit que quelques pas d'Hélène. Sans doute elle a emporté sa fille dans ses bras.

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