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Quand ce ne serait que pour Tétymologie, il nous semble que la garde civique devrait garder }a ville, il ne serait pas difficile d'y trouver une foule d'autres raisons.
Mais la garde nationale se réunit dans des corps de garde. Alors les voleurs savent parfaitement où elle est, et accessoirement où elle n'est pas. Cette connaissance doit être d'une grande utilité pour les travaux de ces messieurs, et je ne serais pas étonné qu'ils fissent parfois ce raisonnement : a M. un tel, horloger, protège la tranquillité de Ja ville et les propriétés des citoyens du Louvre : c'est le moment de voler chez lui au Marais. »
Si la garde qui veille ou dort à la porte du Louvre ne défend les rois ni de la mort ni du vol (on se rappelle Louis XVI tenant Téchelle à un voleur décrochant une pendule), on peut dire à plus forte raison que la garde qui veille à la porte du Louvre ne défend de rien du tout les habitants de la rue Saint-Louis ou de la rue Saint-Lazare. Peut-être arrivera-t-on plus tard à découvrir qu'un seul garde national dans chaque rue, à portée de se faire en- «Cendre de ceux placés dans les rues voisines, suffirait pour rendre tout vol impossible, et que, par ce moyen, toute la
ville serait préservée simultanément.
C'est en faisant ces théories et une foule d autres, Tun de ces jours derniers, chez un peintre de nos amis, que nous avons, à propos de voleurs, recueilli une anecdote qui nous a paru renfermer un bon et utile exemple. Notre ami Ferret est un homme de talent, un original qui va peindre la mer au bord de la mer, les montagnes dans les montagnes, contrairement à beaucoup de contemporains, qui se font une idée de F Océan en voyant les bassins des Tuileries et étudient les Pyrénées à Montmartre.
Il nous échappa dans le récit de soutenir une opinion un peu paradoxale, a savoir : que le voleur est le plus souvent une fiction, et que les circonstances de nombre et de férocité sont dues presque toujours à la peur, qui fait voir double, et à la vanité, qui veut qu'on voie triples les dangers dont on s'est laissé effrayer, les ennemis par lesquels on a été vaincu. On n'use pas assez, disions-nous, de la résistance à l'égard des voleurs. Il est vrai que la police, voulant que tous les Français soient égaux devant la loi, défend, sous peine d'amende et de confiscation, aux citoyens de se munir d^armes qui pourraient leur donner quelques avantages contre ces industriels. Néan^ moins, disions-nous, nous aurions un grand plaisir, nous, habitant d'un quartier désert, à prendre le chapeau ou la redingote du premier voleur qui nous arrêtera.
A ces mots, un sourire fier et spirituel, qui se dessina sur la mâle et énergique figure de notre ami, nous fit prêter l'oreille, et voici à peu près ce qu'il nous raconta en fouillant dans ses cartons, dont il tirait à mesure des dessins et des croquis qui lui rappelaient et nous représentaient les lieux dont il avait à nous entretenir.
(( J'étais dans les Pyrénées, dit-il, j'avais parcouru tous les chemins connus et battus, tous les poncifs, tous les sites, sortes de lievx communs au physique, ({ui sont abor-
dables à tous. Je commençai à vouloir visiter les endroits que paraissent s'être réservés presque exclusivement les chamois et les ours, certain de n'y rencontrer sur la mousse la trace d'aucun pied humain, de n*y avoir été précédé ni par les touristes ni par les amateurs. Muni des armes convenables et des renseignements nécessaires, je me mis en route un matin. Dès le début, le chemin était peu encourageant.
(( Je traversai d'abord avec des peines inouïes quelques torrents écumeux et mugissants, tantôt sur des roches humides et polies comme de la glace, tantôt sur de grands pins que les courants formés par la fonte des neiges déracinent, entraînent et laissent en travers, dépouillés de branches et d'écorce. Certes, sur de pareils ponts, on ne regrette pas le sou du péage du pont des Arts, infiniment plus commode sous tous les rapports, et qui n'a guère d'autre désagrément que de mener tout droit à l'Institut.
« Je trouvai ensuite un chemin étroit et couvert de mousse verte et glissante entre deux précipices dont le fond, hérissé de roches noires et aiguës, n'est visible que par l'espèce de lumière effrayante que répand l'écume blanche des torrents. Quelquefois le bassin s'élargit sur une pente moins rapide, et l'eau qui fuit reflète le bleu du ciel et la verdure qui pend des roches; d'autres fois les cimes des roches noires se rapprochent,* la pente plus ardue rend au torrent toute son impétuosité ; l'œil interroge en vain les sombres profondeurs de l'abîme où mugit invisible le torrent furieux.
« Plus loin des rochers s'élèvent à droite à la place d'un des précipices; iln'y en a plus qu'un, maiscesgrandes roches d'un gris jaunâtre semblent vous y pousser. A chaque instant le sentier devient plus étroit; les morceaux de rocher, récemment tombés, obstruent le chemin. Des cre-
320 UNE HISTOIRE DE VOLEURS. erg»!
vasses sortent en rampant de souples branches d*arbrisseau qui vont fleurir plus près du ciel et du soleil, impatientes de quitter ces asiles humides d'affreux reptiles, ou parfois le vent les fait retomber et pendre le long des roches.
a Après avoir longtemps monté, je me trouvai au-dessus de la région des nuages, je les vis alors roulés par le vent à travers la vallée; cependant, malgré l'élévation où j'étais parvenu, malgré la vitalité et Tâpreté de Tair, il me parut alors que le sommet de la montagne s'abaissait et servait de base à d'autres montagnes, dont les mamelons mobiles offraient le plus riche aspect comme le plus varié de formes et de teintes.
c II n'y a que deux sortes d'hommes qui parviennent jusque-là : le contrebandier et le douanier. C'est sur ce sommet que se livrent leurs fréquents combats, combats où la force, le courage et l'adresse déploient leurs miracles sans témoin. Le contrebandier, semblable au chamois; le douanier, au chien qui ne chasse pas pour lui-même, et n'en a cependant pour cela ni moins d'ardeur, ni moins d'opiniâtreté. C'est sur un seul passage qu'ils se rencontrent, passage qui permet de redescendre le versant de la montagne et d'entrer en Espagne. Hais le contrebandier aime quelquefois mieux tromper son ennemi que le vaincre, et puis le douanier est souvent plus nombreux que lui; alors il prend par des chemins détournés que les chamois et les ours ne tentent que lorsqu'ils y sont forcés par un chasseur implacable. Ce n'est point, certes, par crainte que le contrebandier élude la rencontre de ses adversaires, car la route qu'il a à suivre est mille fois plus dangereuse que les fusils des douaniers.
« On suit des sentiers presque invisibles dans une forêt où les arbres meurent de vieillesse, tandis que la jeune génération qui leur succède peut à peine percer de son
faible branchage les cadavres des chênes et des sapins morts. Au milieu des rochers énormes qui viennent encore entraver la marche, tout passage semble fermé ; cependant un énorme bloc ne touche la terre que par un point, soutenu qu'il est par les grands bras noirs d'un chêne immense, qui s'étend sur le bloc et jusque par terre comme une montagne de verdure; ce chêne se cramponne au sol pierreux par des racines longues à moitié hors de la terre, noueuses, couvertes de mousse, et semblables h de grands serpents endormis.
(( En écartant péniblement quelques-unes des branches de ce chêne, l'œil glisse sur la roche inclinée, à travers une étroite percée. Le regard se perd dans un vide immense, qui semble commencer de Vautre côté du chêne, pour n'avoir ni fin ni bornes. II faut ramper à travers le branchage, puis se laisser glisser sur la roche polie, puis sauter sur un lit de bruyères.
a Au bout de quelques instants, l'œil accoutumé commence à discerner les objets dans cette obscurité silencieuse, et Ton découvre les bords escarpés d'un torrent, que l'on entendait d'abord mugir sans le voir.
(( C'est là qu'il faut se diriger. Tantôt se suspendant aux branches des arbres, tantôt se laissant glisser sur une roche luisante, jusqu'à un arbrisseau auquel on se cramponne pour arrêter ou modérer sa course involontaire.
« Arrivé au torrent qu'il me fallait traverser, je ne trouvai ni pin renversé, ni rocher pour le passer; l'eau en est aussi froide que la glace, et cependant en m'y plongeant je m'en aperçus à peine, tant j'étais pénétré du froid que j'avais éprouvé dans ma route, dans cette atmosphère où jamais n'est descendu un seul rayon de soleil.
(( Mon voyage était alors fini, je n'avais plus que de lé-
gères difficultés à surmonter, lorscpie je vis sortir de derrière une roche noire de la fumée et la lueur d'un feu. Je savais que les contrebandiers ne se font pas le plus mince scrupule de dépouiller les voyageurs, d'autant mieux que personne n'irait chercher le cadavre de la victime dans les précipices profonds où on le jetterait. J'armai donc sans bruit un de mes pistolets ; j'assurai mon bâton ferré dans ma main droite, et je marchai vers le feu. Alors une tête s'éleva, et j'aperçus le canon d'une carabine tourné vers moi. Ce n'était pas le moment de crier à la garde, ni de me reposer sur une patrouille plus ou moins grise du soin de ma défense. J'assénai un coup de bâton sur la carabine, que les mains qui la tenaient laissèrent échapper, puis je mis mon pistolet sur la poitrine du contrebandier. Mon mouvement avait été tellement rapide, et d'ailleurs il se croyait si peu vu, qu'il n'avait pas eu le temps de parer mon attaque. — Ohé! camarade, lui dis-je, tu exerces mal l'hospitalité ; mets-toi à plat ventre, ou tu es mort. Il obéit, et je jetai sa carabine dans un précipice. Puis je lui dis : — Relève-toi et console-toi d'avoir manqué ton coup : tu ne t'adressais qu'à une mauvaise capture; je suis peintre et comme toi vivant au jour le jour, ayant comme toi à lutter, mais contre l'ignorance et le mauvais goût, douaniers immortels qui ne laissent rien passer sans y apposer leur cachet. J'ai faim et soif, partage avec moi les provisions qui gonflent ce bissac.
a Cependant ses narines se gonflaient de fureur. — Écoute, dis-je, je n'ai aucun mauvais dessein contre toi : seulement, si tu fais un pas vers moi ou le moindre geste inquiétant, je te casse la tôte. Si tu veux être tranquille, nous resterons et nous nous quitterons bons amis.
(( J'ouvris son bissac, et je mangeai son lard et bus le rhum que contenait son outre. Mon voyage, plus^ long et
plus difficile que je ne Favais supposé, me rendit ce repas on ne peut plus agréable.
tf— Maintenant, mon brave, ajoutai-je, nous allons nous séparer, et je te souhaite meilleure chance. Seulement, j'ai encore un petit service à te demander. Tu as une belle et énergique tête, un regard expressif et pénétrant, et la fureur ridicule que tu conserves contre moi ajoute encore à la vigueur de ta physionomie. Tu dois une réparation aux arts, dont tu as failli tuer en moi un des plus zélés serviteurs; tu vas donc bien vouloir poser pour que j'esquisse ton portrait.
<r II se leva en colère.
« — Tout cela est inutile. Si tu m'avais atteint avec ta carabine, tu m'aurais dépouillé et jeté dans le lit du torrent ; j'aurais bien été forcé de me soumettre à ce droit du plus fort. Ce droit, je m'en suis emparé, et j'en use, il me semble, généreusement. Je te crois trop homme d'esprit pour supposer que tu refuses d'obéir à un homme qui peut te brûler la cervelle.
« Assieds-toi ; très-bien. Les yeux un peu plus tournés vers moi, bien; la tête plus haute, la main tombant naturellement. Ote ton chapeau; j'aime les boucles de cette belle chevelure noire. Allonge un peu la jambe et laisse-la se croiser sur l'autre.
d Mon homme murmurait, jurait, mais cela ne me gênait en rien; il posa ainsi pendant vingt minutes. Voici son portrait. Quand ce fut fini, je serrai mes couleurs et je lui dis ; — Une autre fois, pense qu'il n'y a qu'un artiste qui s'expose à se tuer de mille morts pour voir quelques vieux hêtres et quelques roches mousseuses. Un homme riche n'y penserait pas sans frémir; on expose volontiers sa vie, mais on n'expose pas son argent. Au plaisir de ne pas te rencontrer. Adieu. »