II. — L'IMPULSION
Nous commençons par le processus le plus simple,, celui où le rôle de la conscience est le plus aisé à défi nir.
fiiéméiologie. — Tenant à rester avant tout sur le terrain clinique, nous allons reproduire tout d’abord une observation.
Observation. XVI (personnelle).
(service du Jofiroy ).
Marie F..., sans profession, 25 ans.
Antécédents héréditaires. — Père probable lient syphilitique, sujet h des crises d’angine de poitrine. Colères fréquentes. Mère a des tendances à la tristesse, à la méfiance. Tous deux bien portants cependant, non alcoolir[ues. Un frère, bien portant, présente quelques, signes de dégénérescence physique, (dents, oreilles), et psychiques (tendances obsidionnelles de nature triste). Cinq frères ou sœurs morts en bas âge, on ne sait de quoi. La grand’mère maternelle avait également des tendances mélancoliques, ainsi qu’une grand’tanter oarticulièrement triste et méfiante. Pas de suicide, pas d’aliénés dans la famille.
Antécédents personnels. — Pas de renseignements sur les ma-
ladies enfanLiles, non plus que sur l’époque de la mnrohe, ou de la denütion, ou de la parole. Peut-être des convulsions (?) Cicatrices d’une adénite tuberculeuse suppurée (sous-maxillaire gauche).
Caractère toujours nerveux, impressionnable, irritable. Pleure très souvent, sans motils. Mais normalement sociable. Pas d’aboulie. Pas de phobies. Pas d’obsessions.
A reçu une certaine éducation ; bonne travailleuse. Mais peu de facultés innées. Manque de jugement. Mémoire bonne, Suggestionnabilité, crédulité. Quoique élevée dans un milieu francmaçon, quelques tendances mystiques dans lajeunesse.
Pas d'alcoolisme.
Histoire de la maladie. — Un chagrin d’amour, sur lequel nous n’avons que peu de détails (délaissée sans doute par un amant auquel elle était très attachée (189M). En 1894, elle prend la fuite de chez ses parents, à Rouen, s’ensauve dans un village, près de Gaillon, et est retrouvée par la gendarmerie, après une nuit passée à la belle étoile. Remarquons que cette fuite avait été tout à fait brusque et motivée. La malade, auparavant, n’avait donné nul signe de dérangement, que des pleurs auxquels on était habitué. Elle commence aussi h cette époque, à se masturber. La même année, elle se sauve encore une fois, dans les mêmes conditions. Le motif est impossible à connaître, carie mutisme est complet, la malade ne répondant que par oui ou non. Un jour, on la retrouve dans un fossé peu profond, où elle se remplit de matières fécales et d'ordures. Un autre fois, elle saute inopinément par la fenêtre d’un rez-de-chaussée. Elle n’a, d’ailleurs, jamais exprimé d’idées de suicide.
Apparition, à cette époque, d’idées vagues de persécution. Ses parents veulent lui faire du mal. Elle prend en grippe sa mère, qui faitexorès de lui donner des vêlements sales, etc. Elles’imagine aussi que tous les hommes veulent lui faire la cour. Son père veut faire sur elle des attouchements, son grand -père aussi Elle conserve néanmoins, au milieu de tout cela, une lucidité presque complète.
En 1895, on la conduit à Paris, pour se distraire un peu. Elle demeure alors entre sa cousine et son frère. Les premiers temps de cette nouvelle vie, elle montre quelque gaieté, chante beaucoup. Mais bientôt l’immobilité primitive reprend le dessus. Indifférence invincible. On est obligé de veiller a tous ses besoins repos, habillage, etc.). En même temps, mutismepresque corn-
plet. On est obligé de riiiterpeller à liante voix pour obtenir d’elle quelque vague réponse. Pas de refus d’alimentation, mais elle ne pense pas à demander h manger elle-même.
Elle regai-de ses mains très souvent, sans rien dire, les tournant dans tous les sens — inspecte sa poitrine — tirant sur un petit grain de beauté qu’elle porte, mais proteste quand on lui demande si elle est par hasard malade. Pas d’idées mystiques. Pas d'aulo-accusation. Mais des tendances à la mutilation. Ün lui trouve souvent des ecchymoses sur le corps, le matin.
Persistance des mêmes idées vagues de persécution. Insomnies. Mais ne semble pas avoir d’hallucinations, lejoiir du moins. Sans motif, urine queiquefois sur son matelas, pour faire des niches à son entourage (?).
Un jour, très brusquement, au moment de se mettre à table, elle va pour jeter un litre de vin à la tête de sa cousine, lui criant : « Il y a 25 ans que vous me nourrissez (sa cousine n'a que 21 ans), vous allez me donner à manger tout de suile ! ».
(Janvier 1897). — C’est pour ces motifs qu’on l’interne à l’Asile, Lh, e le présente son ordinaire hébétude des traits et des gestes. Elle reste sur sa chaise presque immobile, sans qu’il y ait difficulté physique des mouvements, mais parce que son élocution à allure absolument passive, n’exige point de gestes. Aucune résistance aux mouvements suscités : mais la spontanéité manque, pour tout. Ouest obligé de la pousser à se coucher, s’habiller, etc. Les traits sont hébétés, mais cependant capables de se contracter, l’expression des émotions ayant toujours quelque chose de bête et de puéril. De temps en temps un geste minuscule du doigt sur le nez ou sur la tête, et c’est tout.
L’interrogatoire est difficile. La malade ne répond qu’aux questions très simples. Qu’on insiste un peu, elle regarde de l’air bête de quelqu’un qui ne comprend pas, ébauche quelques gestes incohérents, et se tait invinciblement. Elle resterait des heures entières sans parler, regardant seulement de temps en temps par ci par là, d’un air absolument indifférent. Les lambeaux de phrases, oui, non, sont prononcés sur un ton litaniqiie. 11 faut d’ailleurs lui parler ti'ès doucement. Car sitôt qu’on élève la voix, mutisme absolu, sourd à toutes les menaces.
Pas d’idées de persécution. Elle se dit très tranquille, n’en voulant à personne. Pas d’idées de grandeurs. Pas d’idées mystiques. Quant aux idées mélancoliques délirantes, elles ne semblent pas exister : pas d’idées de scrupules, pas d’auto-accusa-
tion. Pourquoi êtes-vous triste ? lui demaiide-t-on. Je ne sais pas, répond-elle, je ne suis pas triste. Puis elle détourne le regard, sans s’intéresser davantage à la conversation.
Les hallucinations ne paraissent pas exister. La nuit, elle esl calme, et dort très bien.
Conscience complète de sa situation, d’ailleurs. — D. Où êtesvous, ici ? Elle ne répond rien. On lui explique longuement avec force répétitions. Elle finit par répondre : je sais bien que suis aux fous.
Niveau mental de débile, sait lire et écrire. Compte à peu près, mais très lentement. Arrive à faire l’addition de deux nombres, qui lui sont dictés, sans aucune faute. A quelquesnotions d’histoire, de géographie. A d’ailleurs été en classe jusqu’à l’âge de 12 ans. Mémoire bonne. Se souvient bien des gros faits (son âge, son domicile), cependant, se dit en 1892. Se contredit souvent, particulièrement en ce qui touche l’histoire de sa vie, et de ses extravagances.
L’état physique est bon, seulement, quelquefois, troubles vasomoteurs légers : la figure se colore rapidement par les émotions, la crainte. Les mains sont rouges, légèrement violacées, mais la température en est normale.
Des signes de dégénérescence physir^ue : le système «tentai re est absolument celui d’une dégénérée ; les deux incisives médianes supérieures sont énormes, deux fois grandes et grosses comme les autres dents, et de plus, très écartées l’une de l’autre. Dans leur écartement basal, exagération du filet muqueux gingivo-labial. La deuxième incisive est à peu près normale, de même que la canine. A la partie inférieure, l’écartement n’existe pas sur la ligne médiane, et les dents sont normales comme implantation, à direction oblique en avant et en haut* De telle sorte que les groupes des incisions canines supérieures et inférieures ne se correspondent pas. Enfin, crénelures nombreuses des incisives. Zézaiement. Asymétrie faciale légère (sourcil gauche, œil gauche un peu plus élevés que du côté droit). Lobule auriculaire mal détaché. Anthélix saillant, hélixpeu saillant à sa partie inférieure. Implantation normale. Pupilles égales.
Gâtisme épisodique . — Janvier 1897. Etait en plein état de mélancolie ordinaire, quand se mettant debout, elle urine tout à coup sur le parquet de sa chambre. Qu’avez-vous fait là? lui demanda-t-on. Je ne sais pas, répond-elle comme d’habitude
J’avais envie de pisser, tout simplement. Elle ne recommence d’ailleurs tii dans la journée, ni dans la nuit suivante. On a supposé, sur le moment, que c’était pour ennuyer sa cousine qui, la veille, l’avait grondée. En efTet, depuis le début de sa maladie, elle lait souvent exprès de ne pas faire ce qu’on lui demande. Cependant, pas de tendances systématiques ii la contradiction. A toujours été obéissante, au contraire, dans sa jeu-' nesse.
Une autre fois, (17 avril), sa cousine trouve derrière le matelas, qu’elle avait rangé comme les autres jours, une large tache d’urine, qui coulait même abondamment. Le lit étant Méfait et les draps retirés, elle était forcément montée à même sur le matelas, pour gâter. Interrogée sur ce fait, elle commence à nier, elle ne sait pas. C’est parce que, dit-elle, elle avait soudain envie (et cependant ses habitudes sont régulières). Ele a alors, son air légèrement contrarié coutumier.
Pas de maladies organiques des voies urinaires.
Le gâtisme fécal ne s’est jamais présenté.
Ainsi donc, voici mie débile, dont la dégénérescence s’affirme par des signes physiques indiscutables, une exagération des sentiments de vanilé, de méfiance, et de véritables bouffées délirantes, tout à fait dans la note des cérébropatliies dégénératives. I.a dégénérescence est clairement établie, d’ailleurs, par les antécédents héréditaires.
A quoi pouvons-nous attribuer ce gâtisme éqiisodique ^ A une sinqile méchanceté ? La première fois, tout au moins, la malade avait été lancée par sa cousine, et on peut croire qu’elle cherchait ainsi à se venger. Ce serait là une simple perversion instinctive, qui rentrerait dans le cadre de la conduite habituelle des dégénérés, comme nous le verrons plus loin. Toutefois, le caractère hahitiiel^ plutôt (toux et obéissant de la malade ; ses actes qui se déclarent (rime manière brusi/ue, sans période
préparatoires de réflexion ou de tristesse (tentative [>uérile de suicide, fiujne, inouvements lioinicides), et surtout le caciiet d’illorjisme, d’instantanéité, de décliarçje, pour ainsi dire, de ces actes, font penser à un processus tout antre.
l*syc‘liogéiiie. — Nous avons vu plus haut qu’il est dés actes n’avaut pas forcément pour mobiles des conceptions nettement conscientes. La représentation originelle se traduit alors par un acte avant qu’elle soit arrivée clairement a la conscience, ou bien elle n’y arrive jamais avec, une clarté parfaite. C’est dans ces cas que l’acte paraît sans mobile, incomj)réhensible, aussi bien d’ailleurs à celui qui l’accomplit qu’à celui qui l’observe et le juge ! L’acte apparaît ici comme une contrainte organique plus ou moins associée à une base émotive et venant de la psychique subconsciente. C’est là ce qu’on appelle, en psychologie morbide, l’impulsion. Elle marque l’irritabilité anormale du système psycho-moteur, car alors, il suffit d’une représentation à l’état naissant, pour qu’elle se traduise immédiatement par un acte, passant ]>ar dessus la volonté et la conscience, et véritable convulsion vasomotrice.
Ce sont là des notions de psychogénie un ])eu abstraites, quoique, à ce propos, l’hypothèse, d’un centre d’images motrices de Lurination et de la défécalic n soit parfaitement justifiable. Mais, qu’elle puisse être localisée anatomiquement, ou non, cette impulsion à gâter n’en est pas moins très curieuse au point de vue clinique, et dans
tous les cas, elle forme, qii’oii nous passe le mot, « une localisation physiologique » des plus curieuses.
Au point de vue, plus accessible, de la clinique, il est clair que ces impulsions, comme leurs voisines les obsessions, constituent l’expression la plus haute et la plus significative de la dégénérescence metitale (Magnan (1), Legrain) ; surtout lorsqu’elles sont accom|)agnées d’une conscience normale dans l’intervalle des accès, et qu’il s’y ajoute toute la série de [)hénomènes concomitants, angoisse, essai de lutte, soulagement consécutif, que M. Magnan a magistralement décrits. Notre malade qui est non U Fie dégénérée mais une débile, manque de phénomènes réactionnels aussi nets. Mais les caractères de ces actes impulsifs presque toujours les mêmes (fugue, gâtisme) permettent assez de supposer que, dans ce cas particulier, certains centres entrent tout-à-coup en fonction isolément, sans y être sollicité par les besoins du momeut. Ils montrent encore plus nettement cette imjmissance totale delà volonté à chasser le phénomène ([ui s’impose...