TROISIÈME PARTIE Les GATEUX. a l’asile
Influence de l’internement et de l’isolement cellulaire. — Nécessité de l’observation par le personnel de surveillance.
CONCLUSIONS
Importance thérapeutique, diagnostique, et pronostique de cette étude.
GENERALITES
Alors que dans tous les traités de Séméiologie mentale ou nerveuse, on accorde une place, avec raison très grande, aux symptômes organiques, comme les convulsions, les hémiplégies, à côté des complexus purement psychiques (idées de suicide, exhibitionnisme, etc...), il est étonnant qu’un symptôme comme le Gâtisme, (\m tient à la fois de la Neurologie et de la Psychiatrie, n’ait pas encore été l’objet d’une étude d’ensemble. On ne peut objecter la rareté du symptôme ; on le rencontre dans une foule d’états cérébro-nerveux. Ce n’est pas non plus qu’il soit, en général, d’une forme difficile à observer, encore que son appréciation soit souvent délicate. Et certes, nous ne voyons pas trop ce qu’on pourrait alléguer en faveur de cet ostracisme...
Peut-être n’est-on guère disposé à étudier ces sujets qui portent eneux quelquechose de pénible?Mais passons sur cette excuse, qui n’en est évideimnent pas une |)our un médecin. — La vérité, c’est qu’en général, on se laisse dominer par cette idée profondément déprimante que, dans tous les cas de gâtisme, la thérapeutique ne peut être que sym])tomati([ue et surtout que prophylactique.
Certes, nous n’assurerions point que l’étude plus approfondie du gâtisme pourrait sûrement mener àdes considé-
rations quelque peu utiles au point de vue de son traitement rationnel, patliogénique ; mais l’étude du gâtisme, telle qu’elle est, avec son insulîisance de données, nous semble encore d’un intérêt assez puissant.
1° On comprend t[ue, au point de vue niédienl pur, la discussion du diagnostic, et surtout la détermination dn pronostic de l’airection mentale, se trouvent souvent prolondément modifiées par l’apparition de ce nouveau synq)tome.
2“ Il est, d’antre [)art, extrêmoment curieux de voir, au cours des ]Jsychoses, cette manilestation, singulière sans doute, de l’activité cérébrale, se développer avec autant de rapidité et de force, en dépit de l’éducation antérieure de l’individu, imprimant souvent aux tendances psychiques un masque de grossièreté, contre laquelle se heurteraient en vain les objurgations des parents ou dn médecin. Il y a là toute une série de problèmes ps^-ehoio- (|iques intéressants.
3° Enfin, par les études, qui s’y rattachent, du personnel de surveillance, des {procédés de couchage et d’aération, de la construction de ])avillons spéciaux, etc., c’est une question administrative au premier cliel.
Définition. — Il semble que tout le monde s’entende exactement sur la valeur du terme Gâtisme, qui est d’un usage courant. 11 n’en est rien.
l^oiir certains, est gâteux tout individu qui n’a même que de rincontinence urinaire. Pour d’autres, il faut qu’il y ait incontinence à la fois vésicale et rectale. D’autre part, il est singulier de voir beaucou[) d’au-
leurs faire encore de gâlisine le synonyme de demence. La confusion est tro[) visible: Ira-t-on donner au mot
de démence la vaste signification qu’il a dans le langage judiciaire? Il ne faut, prendre cette dénomination que dans le sens précis qu’elle a en Psychiatrie, c’est-à-dire raffaiblissement plus ou moins prononcé des facultés morales et intellectuelles. Eh bien! il est d’autres malades que les déments qui présentent de l’incontinence sphinctérienne. Que ce soit par des processus très différents, cela est certain. Il n’en est pas moins vrai qu’ils sont, au point de vue des mesures de surveillance et de traitement, de véritables galeux, temporaires ou non, curables ou définitifs. C’est, d’ailleurs, la manière de voir adoptée aujourd’hui par tous les auteurs.
Gâteux temporaires ! Gâteux curables ! voilà des mots qui, malheureusement encore pour beaucoup de médecins, paraissent être d’un rapprochement impossible! Il en est ainsi cependant. — Et l’on doit autant que possible aider à dissiper ces préjugés.
Nous comprenons donc par Gâtisme l’ incontinence ano~ vésicale^ ou seulement cinale^ ou seulement vésicale, pourvu que dans ce der/iier cas r incontinence anale puisse s\i jouter, occasionnellement, par les mêmes processus (ce qui élimine l’incontinence d’urine essentielle).
Mais voici un phénomène nouveau: à côté delà simple évacuation des réservoirs et s’y rattachant, nous voyons chez certains gâteux apparaître des inouvements ada])tés à un certain but, qui prennent plus spécialement la forme de la lacération de vêtements et surtout du harboiiillarje
Les malades barbouilleurs, bien connus des aliénistes, sont ceux qui se couvrent de leurs excréments, par maladresse quelquelois, volontairement le plus souvent. On les étudie quelquelois en môme temps que les qâteux, (pioique la nature des mouvements diffère,- tout au moins morpholo(ji(juement, dans les deux genres. Les processus de barl)Ouillaqe sont des plus intéressants, en ce ([u’ils traduisent les mômes processus d’incontinences ou d’excitation qui amènent le gâtisme proprement dit; en ce qu’ils soulignent, amplifient le phénomène initial dont ils dérivent, et qu’ils compliquent, permettant ainsi, bien souvent, de remonter plus facilement aux données ])athogénicpies. On peut donc être amené à les étudier occasionnellement, et chemin faisant, mais nous ne saurions trop insister, avec M. Magnan, sur ce point, (|u’il faut établir entre le Ihirbouillage et le Gâtisme pro[)rement dit, une distinction [)lus nette qu’on ne le fait généralement.
lies Avaiiinyes cl’viiie l<2<iicle d’EMStnible. — L’objet de notre étude étant ainsi compris et défini, nous devons avouer qu’il ])araît vraiment impossible de trouver une forme de psycliO])alhie (pii ne puisse, à un certain moment de son évolution, s’accompagner de (gâtisme ou de barbouillage. Certes, le gâtisme ne constitue pas une alïéction sni. (/ c/mm .• c’est un syniptiune d’alfectioiis très diverses, et Schüle (1) répète (fu’il l’a observé chez une très grande [larliede ses malades, aussi bien — pour suivre la classification allemande — dans les états d’imper-
1. Scliiile. Traitement du Gâtisme. Allgemeine. Zeitschrift fùr Psychiatrie, Hd. 37. 188J, p. 07Ü.
— In-
fection et de dégénérescence psychique que dans les vésanies évoluant dans des cerveaux complètement valides. Mais un de nos grands aliénistes français. Girard de Cailleux (1), a très bien dit que c’était précisément à cause de cette grande variété étiologique, qu’il fallait s’attacher à bien apprécier la nature de l’affection causale.
Voici, d’autre part, une objection plus grave : pour tous les auteurs que nous avons consultés, et en particulier, j>our Schüle, le développement du gâtisme et de ses modalités différentes trouverait place de préférence dans la description de chaque groupe ou sous-groupe.
Nous n’oserions point aller contre une telle opinion, et nous reconnaissons volontiers que la place du gâtisme est absolument marquée, chemin faisant, aux divers chapitres de nosologie mentale. Mais cela doit-il exclure forcément une vue d’ensemble, un essai de psychogénie générale, une tentative, en quelque sorte, de séméiologie ?
Voici, de fait, ce qui arrive généralement :
1“ A propos de chaque affection spéciale, on mentionne bien le symptôme gâtisme ; mais on ne s’explique nullement à son égard. Ce qui donne à entendre que le gâtisme se produit toujours dans les mêmes conditions, ce qui n’est certainement pas exact.
2® On n’attire pas sufTisamment l’attention du médecin traitant sur un symptôme qui, théoriquement, a une valeur régressive importante à noter et qui, pratiquement,, imprime une direction spéciale à la surveillance et aux
1. Girard de Cailleux. Des gâteux dans les asiles d'' aliénés. Ann,. Med. Ps. 1853, I, p. 596.
S()i:is à donner aux malades. La preuve, c’est qu’on le voit rarement siqnalé dans les observations — même les plus complètes — de neurologie (Charrin) (1).
\oiis pensons donc que ces raisons, à défaut d’autres, siilTiraient largement à légitimer une étude d’ensemble.
Allons plus loin. Non-seulement, au cours de cette étude, nous trouverons à décrire des formes spéciales, mais nous tenterions même volontiers de chercher si, ])ar des ])rocessus psychogéniques généraux, on ne pourrait essayer de jeter les bases d’une classification rationnelle, si imparfaite qu’elle fût. — Pour ce faire, nous ne pourrons malheureusement pas nous appuyer sur une classification des psychopathies. On ne peut, en elfet, en édifier une, dit M.le professeur .loffroy, tant que nous n’aurons pas, d’une [>art, des notions physiologiques exactes sur les localisations intellectuelles du cerveau, et d’autre part, des données anatomo-pathologiques précises correspondant à leurs altérations.
Nous nous contenterons par conséquent de nous tenir le [)lus possible sur le terrain clinique. Pour ce faire, nous tiendrons compte, dans nos observations ; 1" des renseignements donnés par la famille du malade, avant l’entrée de celui-ci à l’Asile ; 2“ des renseignements du personnel de surveillance (gardiens, infirmiers, veilleurs de nuit) ; 3° enlin et surtout, de l’examen direct du malade, avec l’élude scrupuleuse des moindres mobiles gui peuvent servir de données étiologiipies certaines.
Nous n’ignorons cerles ]ias combien on doit se montrer circons[)ect dans l’interprétation de tous ces faits.