CHAPITRE PREMIER
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA TRANSITION DE LA TROISIÈME PÉRIODE A LA QUATRIÈME. — LUTTE CONTRE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE. — RETOUR A LA PHILOSOPHIE DES ANCIENS. — Coup d’œil sur l’étendue entière de la certitude humaine, BUT DOMINANT DE LA QUATRIÈME PÉRIODE.
La rapidité avec laquelle s’est étendu le Protestantisme, prouve l’existence générale du besoin de cette réformation. — C’est ainsi, qu’immédiatement après l’apparition de Lather, les hommes les plus éclairés, comme Erasme, se déclarent pour lui. Les membres de l’Empire lui offrent leur protection. Et, dans peu de temps . ses maximes libérales , plus encore que sa doctrine, se manifestent dans toute l’Europe civilisée, et nommément dans presque toute l’Allemagne, en Danemark, en Hongrie, en France (aux environs de
Meaux), dans les Pays-Bas, en Prusse, en Courlande, en Livonie, en Estlionie, en Angleterre, en Suède et en Pologne. — Il en fut de même des Zwingliens. Le Conseil de Zurich, et, inimèdialement après, d’autres Conseils helvétiques proclament la réformation. Calvin, avec quelque modification , institue le Consistoire (Presbytorium) à Genève ; et les étudiants de cette doctrine libérale la répandent bientôt en France, dans les Pays-Bas, en Angleterre, en Ecosse, en Allemagne, en Hongrie et en Pologne.
Ce besoin général de la réformation se trouve encore prouvé par l’e.xaltation de plusieurs mystiques qui, à côté des protestants, et dans le même esprit de la liberté de la pensée, entreprirent des réformes particulières. Tels furent Munzer, Storch et Stuhner en Saxe et en Thuringe ; Hézer et Manz à Zurich, et Schvvengfeld en Silésie : ils préludèrent à la secte des Anabaptistes, dont l’établissement fut formé par Hoffman, outré bientôt par Mathissen , et surtout par Jean (Bekkold) de Leyde , et enfin modéré et régularisé par Menno-Simon (les Mennomtes).
L’intérêt, qui rarement laisse échapper l’occasion, sut aussi profiter de cette disposition générale à la réformation; et il en fournit ainsi une nouvelle preuve. — Henri VIH, roi d’Angleterre, qui avait d’abord acquis le titre de défenseur de la foi par son opposition {Assertio septem sacramentorem 1522) aux progrès de la réformation, renonça à ce titre.
lorsque son intérêt lui présenta de plus grands avantages: profitant de la disposition générale pour délivrer la pensée de l’autorité ecclésiastique, il récusa la soumission à la Cour de Rome. Ce fut par ce motif que Henri VIH, secondé de l’archevêque Cranmer, après avoir fait abroger l’autorité du Pape, par l’acte parlementaire de 1534, posa les fondements de VEylise anyUcane.
Enfin , la tendance philosophique générale vers les temps de la Réformation , fournit une preuve irréfragable du besoin e.vistant de la Vérité. Jusquelà, la philosophie scolastique, formée de l’application du christianisme à la philosophie et, à certains égards , de la soumission de celle-ci à la religion, s’était emparée de fous les esprits , et excerçait une véritable tyrannie dans le domaine de la pensée. Dès la Réformation, tous les hommes supérieurs (1) se tournèrent contre cette philosophie et la combattirent comme l’ennemie commune de la pensée.
Ainsi, tout concourt à prouver que la Réfdrmation ne fut point l’onivre du hasard, mais bien de la disposition générale dans le développement de l’humanité. Le besoin de la culture du savoir fut sentie généralement, et la suprématie de la Vérité devint le terme de cette tendance universelle. C’est ainsi que, par la Réfoimation, s’établit clairement, comme but
(1) I. allier, Mélanchlan, l'ii-ic de Ilutlen, Erasme, Camérarius, Nizoliu.s, \ ivès, Sadolet, Valla, Agricola, etc.
dominant, la culture du savoir, dont dépend le bienêtre hyperphysique de l’humanité ; et c’est avec ce nouveau but que commence la quatrième période de l’histoire, que nous allons examiner.
La lutte contre la philosophie scolastique, que nous venons de signaler vers les temps de la Réformation, dut naturellement être accompagnée du rappel de l’ancienne philosophie des Grecs, qui, n'ayant été subordonnée à aucun but étranger, dut, comme simple jeu, se développer avec liberté, et recevoir ainsi le caractère que, dès la Réformation, on désirait trouver dans la philosophie. Ce fut donc là le premier pas dans la culture du savoir, formant le but dominant dans cette nouvelle période. Et, ces premiers progrès se trouvèrent accidentellement favorisés par les transfuges grecs qui, vers ce temps, après la prise de Constantinople, vinrent s’établir en Italie, et surtout par l’extension de l’imprimerie, inventée vers la fin de la troisième période , comme nous l’avons vu plus haut.
Nous nous bornerons ici à jeter un coup d’œil rapide sur ce retour à la philosophie des anciens, en y joignant immédiatement son entier développement durant cette quatrième période historique. — Les
écoles post-socratiques, comme pratiques, furent rappelées au premier rang ; et nommément le Platonicisme (1), le Stoïcisme (2), et surtout le Péripatétisme, tant dans l’Eglise romaine (3) que dans l’Eglise protestante (4). Les écoles antésocratiques, ioniennes (5) et éléatiques (6) , et même le septicisme (7) , furent rappelées au second rang. Mais, le retour à la philosophie grecque, prise dans sa pureté, ne pouvait satisfaire la tendance dominante, qui faisait de la culture du savoir une affaire sérieuse, et non un simple jeu, tel que le présentait cette philosophie des anciens. De là résulta naturellement, à côté de ce purisme, un éclectisme ou mélange, qu’on dut croire plus propre à satisfaire le besoin général. Cet éclectisme prit d’abord une forme scientifique immanente (8) et transcendante (9) . Ensuite, fatigué de ses efforts, le même éclectisme dut dégénérer et devenir populaire. Alors, touchant au dernier transcendantisme, il dut naturel-
(1) Plélhon, Agryropule, Bessarion, Apostolius, Musurus, Ficin, etc.
(2) Juste-Lipse, Scroppius, GaiStano.
(3) Pomponat, Niphus, les Strozzi, Gifanus, Pacius, Crémomini, etc.
(4) Mélanchton, Camérarius, Simoaius, Neldéiius, Sherbius, Soiiérus, etc.
(o) Bérigard.
(G) Bernhard Tdlésio.
(7) Fr. Sanchez.
(8) La Ramée, Taurellus, Caiiipanella, Cudworlh, Clarke, etc.
(9) Bruno, Vanini, Césalpin, More, Wollaston, etc.
lement prendre une direction mystique, dans laquelle, après avoir parcouru le champ des généralités (1) , il aboutit, en particulier, aux spéculations des Théosopliistes (2), et aux pratiques des Uosecroix (3). Ce ne fut qu’après ces essais surnaturels et inutiles que cet éclectisme populaire , revenant au monde immanent, prit la direction naturelle (4), et termina ainsi ce premier effort de l’humanité dans la quatrième période, où domine la culture du savoir.
Tel fut, en effet, le cercle philosophique dans lequel on chercha d’abord à atteindre le but dominant, la Vérité, que l’on s’était fixé au commencement de cette nouvelle période. L’expérience prouva que, dans cette route, on tournait constamment autour de la Vérité, sans pouvoir s’en approcher ; car, tel est essentiellement l’esprit de la philosophie des anciens, consistant dans un simple jeu des facultés cognitives, et non dans un emploi final ou sérieux de ces facultés. On sentit alors que, pour arriver à la Vérité, il ne suffit pas d’exercer le savoir, et de combiner, de toutes les manières, les lois et les tendances particulières des
(1) Pic de laMirandole, Reuchlin, Géorgius, Agrippa, Nettesheim, Cardan, Knorr, Rosenroth, etc.
(2) Paracelse. De plus, sur le savoir ou la tliéurgie (Oporin. Bodenstein, Kunnerath), et sur l’ûtre ou la médecine (Gutman, Weigel,etc.)
(3) Andrée (fama fraternitatis et mariage chimique), Robert Flud, etc.
(4) Montaigne, Charron, etc.
diverses faculti's infellectuelles. On dut donc conclure . ’ que, pour atteindre ce grand but, il faut, avant tout, garantir la marche que l’on suit dans la recherche de la Vérité. Ainsi, cette garantie intellectuelle, qui trouve un critérium naturel dans la certitude des connaissances, devient graduellement le caractère propre de la culture du savoir,' formant le but dominant de la quatrième période historique, dont il s’agit. Ce n’est plus que sous la condition de cette garantie , c’est-àdire, sous la condition de la certitude des connaissances, qu’il sera possible de rechercher la Vérité dans . cette période. C’est aussi par cette condition complémentaire, formant ici le caractère distinctif, que la culture du. savoir, parmi les modernes, différera de la même culture parmi les anciens : manquant de cette condition, cette culture, chez les anciens, ne pouvait être qu’un jeu, comme nous l’avons déjà reconnu plus haut d’une autre manière ; et, avec cette condition (la certitude), cette même culture, chez les modernes ^ deviendra une véritable affaire , , comme cela est effectivement prescrit par le but même qui domine dans cette période;
Mais, en quoi consiste cette certitude des connaissances qui, dans la quatrième période de notre développenlent , avait accompagné toutes les recherches philosophiques et scienlitiques, ou généralement toutes les recherches de la Vérité? C’est là évidemment la question- à laquelle il faut d’abord répondre pour
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pouvoir approfondir l’état réel de notre savoir, dont il s’agit. — Or, sans entrer ici dans des distinctions métaphysiques, il est notoire populairement que la certitude d’une connaissance consiste dans la connaissance secondaire ou plutôt dans la conscience que l’on a de la vérité attachée à l’objet de la connaissance principale dont la certitude est en question, II. ne reste donc qu’à savoir en quoi consiste, à son tour, la vérité de l’objet d’une connaissance. Mais , pour ^ . obtenir ce savoir, il faut évidemment connaître déjà la Vérité elle-même; et c’était précisément ce qui était en question au commencement de la période dont nous parlons. Qn dut donc alors, dans la solution de cette dernière question , s’eu tenir aux premières manifestations de la Vérité, et par conséquent , aux premiers degrés de la certitude ; et ce fut là , dans ces premières manifestations de la vérité, que l’on dut naturellement trouver la garantie intellectuelle que nous avons déjà reconnue plus haut comme étant le caractère propre de la culture du savoir, formant .. le but dominant dans la quatrième période.
Jetons maintenant un coup d’œib sur l’étendue entière de la certitude humaine, pour bien apprécier
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ces premières manifestations de la Vérité , qui constituent le caractère de la quatrième période dans le développement de l’espèce humaine.
L’objet d’une connaissance peut exister par soimême, indépendamment de toute autre chose; ou bien, il peut seulement coexister avec nous, et dépendre ainsi, du moins dans sa réalité, de notre existence. Dans le premier cas, l’objet de la connaissance, comme indépendant de tout et par conséquent, comme étant le même par rapport à tout, est universel; dans le second cas, l’objet de la connaissance, comme dépendant de notre existence temporelle , est purement individuel. Le caractère qui; dans ces deux cas, résulte pour la connaissance de ces objets plus ou moins fondés, est nécessairement différent : lorsque l’objet est universel , la connaissance constitue une LOI ; et lorsqu’il est purement individuel, la connaissance ne constitue qu’un fait. Quant aux objets mêmes de ces connaissances respectives , leur caractère doit différer également: dans le premier cas, l’objet de la connaissance, comme ayant lieu par soi-même, est absolu ou inconditionnel ; dans le^second cas, l’objet de la connaissance, comme dépendant dè notre existence, est purement relatif ou conditionnel. Telle est aussi la vérité attachée respectivement à ces objets ; et, par conséquent, telle est aussi la cei-titiide qui accompagne cette vérité respective: la certitude des véritables lois, dont l’objet existe par soi-inème, est
absolce; et la certitude attachée aux faits, qui dépendent de notre existence, est purement uei*,vtive.
Ce sont là les deux degrés extrêmes de la certitude humaine; et c’est dans l’étendue qu’ils embrassent que viennent se placer naturellement tous les différents degrés de la certit\ide de nos connaissances. — Ainsi, les premières manifestations de la vérité, auxquelles on dut s’en tenir lors de la formation détiuitive du caractère propre à la quatrième période, se trouvent évidemment dans la réalité des faits; et ce fut ainsi ce premier degré de certitude, attaché à la connaissance des faits, qui devint la garantie intellectuelle formant le caractère distinctif de la culture du savoir ou du but dominant dans cette dernière période du développement de l'humanité.
Il faut cependant en excepter les connaissances mathémathi({ues, et nommément les connaissances géométriques qui portent sur la forme de l’ètre, sur l’espace, et les connaissances algorithmiques qui, ré*ciproquement, portent sur la forme du savoir, sur le temps. Les unes et les autres, dès le conjmencement de la seconde péripde histori(|ue, avec établissement des abstractions , se sont élevées au plus haut degré de certitude, c’est-à-dire, à la certitude absolue; et cela par le caractère de nécessité qui est attaché immédiatement à ces formes respectives, et qui, comme nous le verrons dans la suite, est une manifestation de l’absolu sous les conditions physiques. — .Mais,
toutes les connaissances qui portent sur le contenu même de l’être et du savoir, et qui précisément sont les plus importantes, n’unt point l’heureuse disposition à la certitude absolue (1), parce que ce contenu, ou l’éssence du savoir et de l’être, n’implique pas immédiatement la nécessité ; et , par cette raison , ces connaissances éminemment importantes sont restées arriérées dans les trois périodes précédentes. Même dans la quatrième période, comme nous venons de le reconnaître, on n’a pu attacher à ces connaissances essentielles que le dernier degré de certitude, consistant dans leur liaison avec notre existence, ou dans la vérité des faits, lequel degré, nous le répétons, est le caractère distinctif de cette dernière période historique.
Partant de ce caractère, il sera facile de fixera priori le développement des connaissances dans la période 4lont il s’agit; et spécialement les progrès des connaissances philosophi(pies , ayant pour objet le savoir ou la liberté, et les progrès des connaissances physiques, ayant pour objet l’être ou la nature. Nous allons fixer rapidement ces progrès respectifs; et, à posteriori, nous retrouverons et nous signalerons ces mêmes développements.
(1) On dirait que, par la finalité du monde, ces connaissances purement formelles, dans les sciences mathématiques, ont reçu gratuitement, par le caractère d’évidence, une espèce de certitude absolue, pour servir de modèle à l'établissement péremptoire de toutes les autres connaissances essentiellement importantes. '