TROISIÈME PÉRIODE
BUT DOMINANT: Religion comme garantie de la moralité.
Rome, parvenue enfin à I obtention complète de l’objet du but dominant, c’est-à-dire à la domination universelle sur le monde civilisé, fonde l’Empii-e et, avec lui, la tyrannie la plus atroce et l’oppression la plus destructive. C’est dans cette domination universelle que se trouvent évidemment les germes des règnes exécrables de Tibère, de Caligula, de Claude, de Néron et de Galba. Ainsi, plus de justice sur la terre ; et ce grand idéal qui, durant la seconde période (plus de mille ans), était le terme de la tendance de l’humanité, se trouve enfin anéanti pour jamais dans cette tendance elle-même. Alors, au milieu du désespoir général, il ne reste qu’un seul refuge, celui que présente le monde moral et éternel au delà de la tombe : tout y est disposé ; il ne
manque que l’appel vers ce bien infini, et la voie qui doit y conduire. C’est aussi alors, au moment précis de la fondation de cet empire destructeur de la justice, que, PAR UN ÉVÉNE.MENT REMARQüABEE, apparaît Jésus- Christ au milieu du Peuple de Dieu, préparé dès longtemps pour ce grand événement.
11 enseigne, d’abord et tout siniplenient, aux Juifs sa doctrine divine, parmi les sectes religieuses, telles que l’étaient les Pharisiens, les Saducéens, et peut-être les Esséniens. Et c’est tout ce qu’il a fallu, au milieu de la corruption morale de ce peuple dégénéré, pour donner tout l’éclat nécessaire à l’établissement définitif do la parole de Dieu. Aussi, avec rapidité, cette parole sacrée s’étend-elle au debà de la Palestine, d’abord, dans .\n- * tioche, Chypre, et Cyrène, ensuite dans la plus grande partie de l’empire romain. Ni les lois contre les âSeimç, contre les réunions secrètes, et mille autres, ni les écrits de Celse, de Porphyre, et autres pareils, ni enfin des persécutions réitérées (t) et cruelles, ne peuvent arrêter l’extension du christianisme, établi déjà formellement à Antioche par saint Paul et saint Bariiabé, dès la quarantième année de Jésus-Christ. Une force supérieure, attachée à cette religion, se joue, pour ainsi dire, de tous les obstacles ; et l’on recherche^ en quelque sorte, les occasions pour exercer cette force sublime. On di-
(I) Sous Néron, Domitien, Trajan, Marc-.\urèle, Sévère, Ma\imien, Dècc, Valérien, Aurélien, et enfin sous Galérius et Dioclétien.
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rait que l’humanité, imitant l’exemple de son divin Sauveur, versait avec plaisir le sang pour racheter, au moins en partie, ce grand bienfait qu’elle n’avait pas mérité jusqu’alors, et qu’elle recevait manifestement des mains de la Providence. C’est là le caractère propre des temps nommés époque des Martyrs, qu’on doit considérer comme la transition de la seconde à la troisième période de l’humanité.
Enfin, Constantin le Grand, seul maître, du monde, adopte le christianisme, et commence ta période où la religion devient le but dominant. ^Depuis cette époque, malgré l’oppression continuée en Perse, et reprise dans l’Empire romain sous Magnentius, Julien (l’Apostat) et Eugénius (l’usurpateur), et malgré l’opposition des Barbai es qui, bientôt après, vinrent envahir cet Empire, leChristianisme n’a cessé de s’étendre,et même de poser les tendances à ses droits politiques, jusqu’à l’établissement de l’Islamisme par Mahomet, époque où le Christianisme fut réprimée! forcé successivement de partager, avec le dernier, l’empire des consciences sur le globe terrestre (1). Au reste, l’Islamisme, comme le Christia-
(1) Nous ne comptons pas ici les autres religions existantes alors, parce qu'elles n’ont point la même valeur.
nisrae, dont il dérive, rentre dans le but dominant (la religion) delà troisième période dont il est question.
Mais, une remarque importante qu’il faut faire ici, c’est que l’islamisme réunit proprement les buts dorai-nants de la seconde et de la troisième période, la sûreté publique et la moralité publique, ou la politique et la religion, comme cela est bien faisable, parce que la dernière forme la condition de la première. Et, c’est là le caractère religieux distinctif des Musulmans. Aussi, dès leur établissement, se sont-ils étendus avec rapidité, autant peut-être plus par la force politique que par la force religieuse ; tandis que les chrétiens, jusqu’alors, n’ont opéré leur extension que par la seule force inhérente à leur religion. Les relations politiques, avec la Perse, de Constantin le Grand, de Théodose 11, et enfin de Justinien 1", quoiqu’on faveur de la Religion, étaient loin d’avoir le caractère politico-religieux que les Musulmans ont constamment développé dans leurs relations avec les autres religionnaires. Et, ce ne fut qu’à la longue qu’instruits par l’exemple môme des sectateurs de Mahomet, les Chrétiens, pour ne pas succomber, se virent forcés de déployer le même caractère, provenant de l’union des forces politiques et des forces reli- 'gieuses. ,
Cette modification du christianisme, qui en a malheureusement terni la pureté , en le faisant rétrogader dans la période antérieure de la culture humaine, commence avec Charles-Martel, lorsqu’on arrêta les pro-
grès des Musulmans en Europe du côté de l’Ouest, et ne paraît finir qu’avec Jean Sobieski, qui, près de mille ans après, arrêta les mêmes progrès du côté de l’Est. Mais, c’est surtout depuis Urbain II , dans^les trop fameuses croisades, que, parmi les Chrétiens, ce caractère politico-religieux se développe à son maximum, et à l’égal de celui des Musulmans. Les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem , depUis Chevaliers de Malte , les Chevaliers du Temple, et les Chevaliers Teutoniques sont les documents incontestables de cette méritoire rétrogradation de l’humanité. Cette rétrogradation fut thème plus marquée encore dans la chevalerie mondaine , où l’on remonta jusqu ’<à la première période (l’orientalisme) pour y puiser une espèce d’idolâtrie, le culte des femmes, comme le prouve la formule de cette chevalerie : Dieu , l’honneur et les dames. — Mais , laissons là cette nécessaire
et malheureuse dégénération de la chrétienté; et voyons son développement dans l’essence même qu’elle reçut par sa sainte institution.
D’abord, l’épuration de la morale en fut la première œuvre; et cela, comme étant la condition du monde absolu où doit régner la justice, et, par là même, comme la condition d’être digne d’anticiper, sur la terre, ce règne de Dieu, par l’adoration de l’Éternel. Avant le Christianisme, les préceptes de la morale, même parmi les Juifs, où ils avaient reçu le plus grand développement, n’avment qu’une force con-
ditionnelle que leur donnait le caractère d’être des commandements de Dieu, transmis ci l’homme par les tables de Moïse sur le Mont Sinaï. Mais, ce caractère conditionnel ou relatif, quelque sacré qu’il fût d’ailleurs, était loin du caractère absolu que doit avoir la morale par sa vérité même, et qui seul peut la rendre^ impérative pour la Raison. C’est ce caractère sublime de vérité que Jésus-Christ attacha à la morale ; sinon dans toute la pureté intellectuelle rerjuise pour reconnaître ce caractère absolu, du moins dans toute la réalité propre cà le faire pressentir, et à le poser tacitement pour base de la mofale. Et, cette grande élévation de l’humanité fut opérée, de 1a manière la pins simple , par le seul précepte général :
Ne fais pas à autrui ce que lu ne voudrais pas qu’il le fût fait.
C’est en effet, ce précepte de Jésus qui, comme nous le savons aujourd’hui, est la réalisation immédiate ou l’expression in concreto de la loi absolue de la moralité découverte par les progrès récents du savoir et consistant dans :
I.a légalité des actions libres, c’est-à-dire, dans leur susceptibilité de devenir des lois.
Ce grand précepte de Jésus fonda ainsi, même d’une manière systématique, la Morale chrétienne ; et effectivement , tout ce qui concerne cette morale dominante dans la troisième et même, à certains égards,
dans la quatrième période historique, dérive généralement de cet unique princijie.
Mais , par là même que ce principe de la morale chrétienne n’est qu’une expression in concreto, et non une exposition in abstracto de la loi absolue de la morale, et que d’ailleurs ce principe ne se rattache à aucun système de vérités concernant Dieu et l’immor- 'talité del’àme, une garantie religieuse devint nécessaire à la morale chétienne ; et c’est cette garantie que Jésus-Christ présenta dans sa divinité et, par là même, dans l’infaillibilité de sa parole, fondées, l’une et l’autre , aux yeux de la Raison , sur la nécessité même de cette garantie.
C’est ainsi que la religion chrétienne, ne pouvant être un objet de conviction , devint au moins un objet de CROYANCE ; et la nécessité de la garantie de la morale chrétienne, que, suivant ce que nons venons de voir, présente cette religion, même pour la Raison , est ce qui , appelé improprement grâce de la Foi, constitue le fondement absolu et incontestable de la même religion .
Dans cette détermination , la religion chrétienne se 'développa successivement, et ramena sa sainte institution à un certain nombre A' articles de foi qui , considérés théoriquement, constituent les dogmes chrétiens, et, considérés pratiquement, fournissent les préceptes religieux du christianisme. — De nos jours, arrivé à sa dernière perfection , après de longs débats
et les schismes qui en sont résultés , le christianisme s’est arrêté généralement aux quatre articles fondamentaux suivants : la révélation de l’Ancien et du Nouveau-Testament, la messianité de Jésus, la rédemption des péchés, et la résurrection des morts. Ainsi, dès l’établissement du christianisme, on dut tendre vers cette dernière perfection; et, par conséquent, on dut , quoique encore d’une manière confuse, discuter principalement les questions relatives à ces quatre articles fondamentaux. On conçoit même, toujours ff que, parmi ces divers articles de foi, la nature divine de Jésus constituant lé fondement principal de la religion chrétienne, devait être l’objet des plus longues et des plus importantes discussions. Aussi, dès l’établissement de la chrétienté, les Conciles œcuméniques en furent-ils spécialement occupés; et le fameux symbole de Nicée, rédigé déjà dans le premier de ces Conciles, qui déclare que le Christ est ôfiooûTtot ™ n«rpi et non t’ç oOx ôvran, est placé immédiatement après le Credo ^ ou le symbole attribué aux Apôtres.
De ces dicussions naquirent naturellement plusieurs sectes religieuses, qualifiées du nom d’iiÉRÉsiES par les chrétiens orthodoxes, qui étaient soumis aux décisions des Conciles. — Dans les quatre premiers siècles, le zèle religieux était encore l’unique motif de ces discussions, et des schismes qui en sont provenus ; aussi , toutes ces diverses 'sectes hérétiques ont-elles
disparu insensiblement à mesure que ce zèle vjnt à s'affaiblir et à s’éteindrè. Telles furent successivement, ayant commenct; dans les quatre premiers siècles , les sectes suivantes: les Chiliastes, lès Gnostiques, les Montanistes, les Unitaires ou Antitrinitaires, les Novatiens, les Samosaténiens , les Manichéens , les Mélétiens, les v Donatistes , les Ariens , les Sabellanistes , les Photéniens, les Eunomiens, les Macédoniens {Pneumatomachi), les Messaliensou Euchètes, les Priscillianistes, les Bonosiens (en Illyrie) , et peut-être les Pélagiens. Mais, depuis le cinquième siècle , deux nouveaux éléments, le pouvoir ecclésiastique et quelque amour de lavérité, vinrent se joindre au zèle religieux, pour faire naître d’autres discussions et, avec elles, de nouveaux schismes, qui, vu leurs principes plus absolus, ont dû se répandre davantage et se maintenir plus longtemps.
Trois principales de ces nouvelles sectes religieuses se sont même soutenues jusqu’à nos jours parmi les chrétiens d’Orient : ce sont les Nestoriens ou l’Eglise chaldéenne, les Monophysites ou Eiitychéens, et les Maronites. — Les Nestoriens, avec lesquels commence la distinction des deux natures en Jésus-Christ, et dont la doctrine fut rejetée au Concile d’Ephèse, se réfugièrent en Perse , où , avec un nouveau schisme , vers le milieu du seizième siècle , ils demeurèrent jusqu’à nos jours. Les Monophysites , qui n’admettent que la nature divine dans Jésus-Christ , et qui furent con-
damnés au Concile de Chalcédoiiie , se sont répandus parmi les Musulmans , et se partagent en trois sectes , les Jacobites , les Cophtesetles Arméniens, dont les derniers forment encore une branche particùlière adonnée à l’Église latine, et habitant actuellement la Nouvelle-Russie. Enfin, les Maronites, sectateurs du Monothélisme , condamné au troisième Concile de Constantinople, se trouvent dans les montagnes du Liban , et dans l’île de Chypre , et sont également , en partie , adonnés à l’Église de Rome.
On conçoit que ces diverses discussions religieuses durent motiver , dès leur origine, des recherches scientifiques ou des occupations intellectuelles pour fixer et' défendre les articles de foi ; et ce sont ces recherches qui constituent notoirement l’objet de la théologie.
On conçoit de plus que, pour arriver k quelque perfection , la théologie dut , dès sa naissance ,. être partagée en deux branches , l’étude de l’Écriture-Sainte ou des documents de la foi , et la coordination des articles de la foi pour former le système du christianisme , c’està-dire , la théologie exégétique et la théologie syst^ma- . tique. Et, en effet, déjà vers la fin du quatrième siècle, cette distinction était établie clairement dans l’étude de la théologie , surtout h Antioche et en Syrie, où se trouvait alors le siège principal de cette doctrine sur Dieu. • — La théologie exégétique, qui doit commencer avec le troisième siècle, où se firent les premières traductions de la Rible, se développa successivement, quoi-
que encore loin de sa perfection actuelle , consistant dans la distinction claire et précise de ses parties constituantes, savoir : de la critique biblique, de l’herméneutique , et de l’apologétique , comme nous le verrons diaprés dans la quatrième période historique. La théologie systématique , qui paraît commencer avec Origène , et qui avait déjà reçu de Tertulien une terminologie scientifique , se développa de même, quoique encore d’une manière confuse, en discutant lés questions relatives à la dogmatique , à la polémique , à la symbolique, et à la morale chrétienne , constituant les' parties de cette théologie systématique , comme nous le verrons également dans la quatrième période. — Nous ne parlons pas ici de la théologie historique , qui dut'naturellement, comme une suite nécessaire , accompagner le développement scientifique de la religion .
Quant au cin.TE religieux du christianisme,^ la sévérité inhérente à sa morale , ou plutôt transmise des premiers chrétiens , ne lui a pas laissé prendre le développement proportionné à la hauteur de cette religion. Et, quoiqu’on dise de la pompe de l’Église romaine, elle est toujours restée bien loin de répondre à la grandeur des objets qu’elle cherchait à représenter. A l’exception d’un très petit nombre de rites vraiment esthétiques , le culte chrétien n’a été à son origine, et n’est encore aujourd’hui, que la pratique de quelques signes conventionnels et de quelques cérémonies liturgiques. L’usage du beau, seul propre à la sanctification de nos
sentiments, à cet objet du culte religieux, n’a jamais été admis dans le culte chrétien avec l’étendue qui convenait à cette sublime religion. Aussi, l’exhibition poétique , par le moyen des beaux-arts , employée par les religions païennes, dans la seconde période historique, l’emporte de beaucoup sur le mélange bizarre de signes, de cérémonies, et de quelque beau, en gran.de partie insignifiant , dont se compose le culte des chrétiens. Cependant, si les religions païennes ont pu inspirer la production de l’Apollon du Belvédère (1), que n’aurait-on pu attendre de l’inspiration du christianisme? Qu’on en juge par le petit nombre de productions religieuses modernes (d’architecture, de peinture, de musique et de poésie) que nous devons déjà à cette dernière inspiration, et qui cependant, ce nous semble,, accusent à peine encore cette origine supérieure.
Mais, poursuivons le développement de l’essence même de la religion chrétienne.
Nous avons déjà remarqué plus haut que l’épuration • de la morale, qui est une des œuvres du christianisme, constitue la condition pour être digne de l’adoration de Dieu, formant l’objet propre du culte religieux, dont nous venons de parler. Or, cette épuration de la morale, considérée comme but de l’humanité entière, ne peut
(ï) Le Jupiter Olympien, la Minerve du Parthénon, etc., dont les descriptions seules nous restent.
évidemment être opérée que par un alSfranchissement général de l’humanité des fins physiques, et cela par le moyen d’une société morale ayant pour but cet affranchissement. C’est là la réunion des fidèles, connue sous le nom à' Eglise, qui constitue ainsi sur la terre, une cuiticipation du règne de Dieu. Suivant ce but bien déternjiné de l’Église, on voit immédiatement, d’abord, que le principe de toutes ses institutions consiste dans la charité prise dans son acception la plus générale, comme amour du prochain en vue de Dieu ; et ensuite, que le moyen général des mêmes institutions, consiste dans I’instruction sur la morale et sur la religion.
C’est aussi vers ces deu.v points que furent dirigées toutes les institutions de l’Église chrétienne, dès son origine jusqu’à nos jours. Immédiatement après la mort du Sauveur, furent pratiquées les Agapes, et institués les chargés du soin des pauvres dans la
communauté de Jérusalem; bientôt après furent introduites les Oblations et établies les Diaconesses-, et, vers le milieu du troisième siècle, la considération des aumônes, comme objet de l’exercice de la charité, fut déjà portée à un extrême abusif. Le développement de cet e.\ercice de la charité fut ensuite dirigé mieux vers son véritable but; et cet exercice s’achemina enfin vers la perfection que nous lui trouvons aujourd’hui dans les églises protestantes. Il en fut de même de l’instruction; déjà, vers la fin du deuxième siècle, existait à
• 5 WRON8U.
Alexandrie une école catéchétique, la même dont Origène devint le chef; et, par un développement continu, l’instruction chrétienne s’achemina vers la perfection fixée aujourd’hui dans l’homilétique, la catéchétique, et la théologie. dite pastorale.
Mais, pour faire concourir, vers ses diverses fins de l’Église, les volontés distinctes des membres composant cette société morale, il fallait évidemment établir une subordination dans ces volontés : c’est cette subordination qui constitue la hiérarchie. — Si la religion chrétienne avait été un objet de conviction, les motifs déterminants dans sa hiérarchie auraient été les raisons mêmes de ces motifs ; mais, n’étant encore qu’un objet de croyance, la religion chrétienne dût supposer nécessairement, pour la possibilité de sa hiérarchie, une espèce de coercition fondée (ex joac/o ou plutôt ex legé) sur la soumission des membres de l’Église à l’autorité de la foi; et c’est cette espèce particulière de coercition qui est le véritable objet de la Discipline de l’Église.
Cette discipline, et l’autorité dont elle dépend, commencent naturellement avec l’Église elle-même. En effet, une des parties principales de la discipline ecclésiastique, I’excommunication, fut déjà introduite vers le milieu du premier siècle; et la pénitence, qu’à certains égards, on peut aussi rattacher à cette discipline, reçut déjà, vers le milieu du troisième siècle, une détermination bien avancée de ses divers modes (7r/xix)ion««î,
ccxpQdittTtç ^ OTrÔTTTOo'tç 6t ovffTaatç) . De même, pour ce qui concerne l’autorité ecclésiastique, les premières traces du CLERGÉ, dans lequel réside cette autorité, se trouvent déjà vers la fin du deuxième siècle; et, même immédiatement après l’établissement du christianisme, les PRESBYTÈRES, placés à la tête des premières réunions qui eurent lieu à l’instar des synagogues, furent déjà investies d’une autorité prépondérante. Ce fut proprement avec l’introduction des évêques, vers la fin du premier siècle, que ce gouvernement ecclesiastique, jusque-là démocratique, devint bien prononcé, et prit, par le moyen des synodes, la forme aristocratique, qu’il a conservée jusqu’à l’institution des Patriarches et surtout des Papes indépendants.
Le premier exemple de cette tendance vers le pouvoir, est l’écrit synodal de Pâques, donné vers la fin du deuxième siècle^ Depuis lors, cette fnérocratie n’a cessé de prendre de rapides accroissements : imitant les Juifs, le clergé se transforme en prêtres {Pontifices mas, Sacerdotes, Levitœ) ; les anciens Diacres passent dans le haut clergé, qui reçoit encore des Métropolitains ou Archevêques, des Archidiacres, etc.; un ordre mineur du clergé, composé de Sous-diacres, Exorcistes, Acolytes, etc., se trouve établi; des Constitutions métropolitaines et diocésaines sont arrêtées; et, déjà vers le milieu du quatrième siècle, une subordination pédantesque se trouve introduite dans les différents ordres du clergé.
Enfin, l’ordonnance de Gratien en faveur de Damase, commence le véritable Corpus juris canonici, qui, conrposé de cette ôrdomiance, des Décrétales, des Clémentines et des Extravaf^antcs, contient les lois fondamentales de la hiérocratie chrétienne. La pièce la plus remarquable de ce corps de droit, est l’épilre de Siricius, formant la première Décrétale, dans la(|uetle cet évêque de Rome prend le titre de Vicaire de Saint Pierre, et fonde ainsi la monarchie de l’Église.
Ce fut précisément cette malheureuse tendance vers le pouvoir, développée dans la hiérocratie, (jui, plus encore que la diversité des opinions religieuses , amena le GRAND SCHISME dans l’Église chrétienne. Dès l’année 270, les évêques, principaux, de Rome, de Carthage, d’Alexandrie, d’Antioche, de Césarée, etc., manifestent quelques oppositions; et, en 325, dans le concile de Nicée, la doctrine d’Ai ius ne suffit pas à elle seule pour absorber l’attention des docteurs : on y discute encore les droits respectifs et permanents des évêques de Rome, d’Alexandrie et d’Antioche et l’on accorde à celui de Jérusalem âaaimZim TtpÂ;. Enfin , dans le concile de Constantinople, eu 381, l’évêque de cette nouvelle Rome prend le premier rang après celui de l’ancienne Rome (rà ixpta^zïa. t«ç nfi»;) ; et alors commence manifestement une véritable jalousie entre ces différents chefs de l’Église.
La suprématie de révê(}ue de Rome vient naturellement, d’abord, de la prééminence de l’apôtre Pierre
et ensuite du si('‘£re de l’Rmpire. Aussi, Innocent I®'' faitil d(^jà valoir ouvertement cette prééminence de saint Pierre; et, quelque temps après, le rescrit de Théodose U et de Valentinien III, qui nomme le Patriarche de Rome rector tofhts ecclesiæ, fonde son autorité sur Pétri meritim , et attache à son siège jura urbis et synodûm. Ce n’est qu’en, 451 , dans le concile de Chalcédoine, que le Patriarche de Constantinople reçoit un rang ou du moins une puissance égale à celle du Patriarche de Rome; et, c’est alors que Tunité de l’église, déjà reconnue vers le milieu du troisième siècle, se trouve enfin éliranlée.
Les cinq chefs de l’Église, les Patriarches de Rome, de Constantinople, d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem (institué par Théodose II) se partagent le pouvoir ecclésiastique , et forment ainsi une véritable Oligarchie dans l’Église chrétienne. Mais, les troubles occasionnés par les Monophysites, font tomber l’autorité des Patriarches d’Alexandrie et d’Antioche; et insensiblement, par l’influence de la cour, le Patriarche de Constantinople soumet les trois aut-res Patriarches de l’Orient, et Jean, [Jejimator) prend le titre de Patriarche universel (s7ria».on-ot -rnîÆixoufitvjjc). Grégoire le Grand lui oppose le titre de Serviteur des Seaviteurs de Dieu (servus servorum Dei). Le t}uini-Sextura (inivoSoc TTivîtxT») où le Concile deTrulle confirma la parité des rangs des Patriarches de Constanfinople et de Rome. Enfin, le culte des images, défendu déjà en Espagne
au commencement du quatrième siècle, redevient, au commencement du huitième, l’objet de vives discussions; et, par l’entremise de l’Empereur Léon III, les troubles des iconoclastes préparent la scission formelle entre les deux Eglises, de l’Orient et de l’Occident, scission qui commence avec le patriarche Photius {Epist. encycl. ad. Orient. Patriarch. 866), et se trouve consommée, vers le commencement du onzième siècle, par le Patriarche Michel Gérularius.
Tel est, en résumé, le développement du but dominant, de la Religion, dans la troisième période de l’histoire. Voici les modifications qui en sont résultées dans le développement des trois autres buts relatifs ou instrumentaux de l’humanité.
Le bien-être physique formant le premier de ces buts secondaires, se dégagea naturellement de sa dépendance du but dominant, dans laquelle il se trouvait durant la seconde période historique. Car, dans cette seconde période, le but dominant, qui consistait dans la sûreté publique, et qui avait proprement pour objet le développement de la spontanéité de nos actions, devait réprimer la tendance, en quelque sorte mécanique, vers le bien-être physique , et subordonner ainsi ce bien-être au but dominant;
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mais, dans la troisième période, où l’établissement de la Religion comme but dominant, avait pour motif le développement de forces morales supérieures, • et propres à nous garantir contre l’injustice résultant des abus politiques de la seconde période, le bien-être physique redevient libre, et ne se trouve plus subordonné au but dominant qu’au tant que son abus peut être contraire au dé.veloppement des forces morales impliquées dans le but dominant.
C’est cette subordination purement accessoire qui, par une fausse interprétation , devint le motif de . I’ascétisme introduit parmi les chrétiens, et manifesté principalement, d’abord, par l’établissement sacramental du célibat, déjà vers le milieu du troisième siècle, et ensuite par l’établissement pareil du MONACHISME, qui commence en Egypte avec les ermites Paul, et surtout Antoine et Ammonius, vers la fin du troisième siècle. Mais, ce fut précisément cette vie purement spirituelle des moines et, à certains égards, du clergé et de leurs dépendants, qui, après le développement bien avancé du christianisme, donna au bien-être physique le caractère distinctif dans cette troisième période, consistant dans le repos sans travail, et qualifié postérieurement par tl dolce far niente.
Quant au développement libre des moyens pour le bien-être physique en général, il éprouva, d’abord , de funestes entraves, par l’invasion des Barbares ; mais il reprit, ensuite, un essor supérieur,
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par l'extension des libertés des villes, due a l’influence du Christianisme, comme nous le verrons bientôt. Ce fut I’industrie des vnxES , et surtout le COMMERCE qui reçurent , dans ces derniers temps , les plus grands développements. Pour ce qui concerne cette industrie, nous nous bornerons ici fi citer les différentes espèces de moulins à scier, à bateaux, à foulons , à vents , etc. ; les préparations pharmaceutiques depuis la thériaque jusqu’à l’eau-de-vie, les différentes fabrications du verre, la polissure des glaces, les vitres colorées, les verres à lunettes, les miroirs de verre, etc. ; les ouvriiges de fonte depuis les cloches d'église jusqu’aux canons; la monture de cheval , les selles , les étriers , etc. ; les différentes horloges, à rouages, à sonneries, etc.; le tirage des métaux, les épingles, etc. ; la fabrication du papier, d’abord de coton, ensuite de chiffons; enfin, l’imprimerie, cette puissante préparation au développement de la période suivante.
Pour ce qui concerne le commerce, les villes libres d’Italie, surtout Venise et Gênes, devinrent l’entrepôt du commerce de l’Europe avec l'Afrique et avec l’Asie , et spécialement avec les Indes. Par là même, la navigation fit des progrès rapides ; et, vers la fin de cette troisième période de l’histoire , après la découverte de la boussole, les besoins du commerce cherchèrent à étendre le marché général, et à se frayer des routes nouvelles. Alors, Diaz découvre le Cap de
Bonne-Espérance (Cap des Tempêtes), Colomb ouvre l’Amérique, Gama trouve la route des Indes ; et l’on prépare ainsi les nouveaux développements cpie le commerce, recevra, dans la période historique suivante. ''
La sûreté publique, formant le second des buts relatifs de l’humanité, se trouva au contraire, du moins dans sa tendance générale, complètement subordonnée au but dominant, à la rporalité publique, dans la troisième période de l’histoire. Nous en avons déjà plus haut déduit la raison, consistabt en ce qne les maximes morales, dont la pureté et l’établissement étaient l’objet de la religion, forment les conditions de la légitimité dos actions humaines, qui est l’objet de la politique. Aussi, déjà Constantin le Grand change-t-il (en 321) les lois civiles suivant l’esprit du christianisme; et, ce qui est plus, il accorde aux Églises le droit de donation , et aux Évêques une juridiction assez étendue. Au commencement du cinquième siècle, les richesses des Églises sont déjàti'èsconsidérables, et, l’inllueiice politique des Évêques ne paraît presque plus avoir de terme. C’est principalement à cette diminution graduelle de l’autorité politique qu’il faut attribuer la faiblesse de l’Empire, les troubles intérieurs qui y ont succédé, le démem-
brement de l’Empire, et enfin la facilité de l’irruption qu’y firent les Barbares (1). On voit ainsi que cette irrruption était nécessaire ; et l’on prévoit même que tout ce qui en est résulté, par l’influence de la religion, forme le caractère politique distinctif de cette troisième période historique.
D’abord, la conversion au christianisme de ces conquérants successifs de l’Empire- romain était une suite de l’autorité supérieure attachée à ce haut degré du développement de l’humanité ; même le féroce Attila est forcé, par cette autorité, de respecter Rome, le siège de la religion. Et au milieu de ce chaos politique, amené malheureusement à la suite du christianisme, la religion peut déjà développer son autorité, et même préparer les tendances à sa puissance temporelle. C’est ainsi que, vers la fin du sixième siècle , Grégoire le Grand cherche déjà à se comparer aux Lombards à l’égard de la souveraineté de Rome. Mais, ce ne fut définitivement qu’après le retour de l’ordre, avec le rétablissement de l’Empire d’Occident par Charlemagne, que la puissance de l’Église, se trouvant investie de l’autorité politique souveraine, posa les fondements préparés dès longtemps pour l’autorité suprême. ,
La donation de Pépin, renouvelée par Charlemagne, ou l’établissement formel du pouvoir temporel des
(I) Les Goths, Suèves, Vandales, Alains, Visigolhs, Bourguignons, Francs, Hérules, Ostrogoths, Lombards, Anglo-Saxons, Huns, etc.
papes, fut accompagné de la manifestation ouverte de leur prétention à l’Empire, fondée sur une soi-disant donation de Constantin le Grand. C’est là le prix des Cajof/w/afm de Charlemagne, qu’on peut justement regarder comme le dernier acte ou plutôt comme l’agonie de la suprématie politique. Aussi, immédiatement après Charlemagne, le pape Grégoire IV, déclare-t-il que le gouvernement spirituel est supérieur au gouvernement temporel ; l’archevêque Agobard écrit à Louis le Débonnaire que les Empereurs eux-mêmes doivent obéir aux règlements du siège apostolique. Depuis lors, à l’exception de quelques modifications dues aux circonstances, la tendance vers la suprématie de l’autorité de la religion fut ouverte et générale, et, vers le milieu du onzième siècle, sous Léon IX, et surtout sous Grégoire VII , cette suprématie fut définitivement établie. Elle fut consommée , sous la maison de Souabe, par l’issue de la guerre entre les papes et les empereurs (des Guelfes et des Gibelins) , et elle fut exercée durant 2b0 ans, jusque vers la fin de cette troisième période de l’histoire. C’est aussi de cette tendance vers la suprématie de l’autorité de la religion que résulte proprement, dans cette troisième période, le caractère politique distinctif que nous allons indiquer.
L’anarchie et les désordres qui suivirent le démembrement de l’empire de Charlemagne , et qui doivent être attribués à la diminution de l’autorité politique par l’influence de la religion, donnèrent lieu à la
suzeraineté ou aux priviléfres des Gj’ands- Officiers, Ducs, Comtes, etc., c’est-à-dire, à l’établissement du SYSTfc.ME FÉODAL , qui cst la première partie constituante du caractère politi(|ue de la troisième période. — Nous ne devons pas oublier ici de faire remarquer que ce système affreux, amené par la religion, trouva son contre-poids dans la même cause, la religion, et nommément dans les sentiments éprouvés en général, de la fidélité, de riionneur, delà franchise, de la loyauté, du désintéressement et de la galanterie, que la chevalerie a servi à développer. ,
Cette libération des subordonnés politiques, réalisée d’abord par le système féodal, en faveur des grands fonctionnaires des États, s’étendit bientôt jusqu’aux derniers sujets , toujours par l’influence de la religion dans la diminution de l’autorité politique. Ainsi, de nouveaux troubles résultant de cette diminution , et la faiblesse toujours croissante, d’une part, des chefs des États et, de l’autre, des chefs mêmes des fiefs, amenèrent, d’abord, l’affranchissement des villes et du commerce, ef, enfin, l’influence des sujets dans la souveraineté, ou le POUVOIR REPRÉSEî^TATiF. C’est là la seconde partie constituante du caractère politique de la troisième période : et c’est à ce caractère qu’appartiennent, en Italie, les libertés et les privilèges des villes ; en France, l’affranchissement des communes sous Louis le Gros , et les États ainsi que les Parlements sédentaires sous Philippe le Bel ; en Espagne , les Cortès ;
en Angleterre, la Grande Charte sous iean sans Terre, et le Parlement dont l’origine paraît remonter <\ Egbert, premier Roi d’Angleterre (V. Larrey, Dissert. srir l'orig. du Parlem.)-, en Allemagne, les libellés des villes sous les Frédéric, et enlin, la Bulle d’Or sous Charles IV. Cette participation à la Souveraineté, développée sous le nom de système représentatif, et formant la seconde partie dans le caractère politique de la troisième période, est une préparation îi la dissolution complète des États, qui aura lieu dans la quatrième période de l'humanité.
Outre ces deux parties constituantes successives du caractère politique de la troisième période historique, savoir ; le système féodal et l’établissement du système représentatif, il en- existe encore une complémentaire, provenant, également de l’influence de la religion dans l’autorité ou plutôt ici dans les considérations politiques. Mais, cette partie complémentaire du caractère politique, s’est développée dès l’établissement du cbristianisme, et ne dépend point de l’invasion des Barbares, ni de le»ir soumission à la religion chrétienne. Elle consiste dans la moditication donnée à la législation par l’esprit du christiaoismo, modification que noi:s avons déjà vuo commencer avec Gonstantin le Grand. Elle provient de ce qvie, parmi les divers modes d’acquisition de la propriété, il s’en trouve qui dt*pendeiit d’une autorité supérieure, et pour ainsi dire surnaturelle {eæ lege et non ejc facto ou ex pactd)\ et
cette dépendance supérieure ne pouvait être reconnue avant le christianisme, et dut être introduite dans la législation des chrétiens, malheureusement avec l’abus inséparable de la nature de cette religion.
A cette modification de la législation appartiennent, dans le droit privé, le mariage et l’autorité du chef de famille, et, dans le droit public, l’autorité ecclésiastique, et surtout la possession de la souveraineté. Cette dernière se trouva constatée, déjà vers le milieu tiu cinquième siècle, au moyen du couronnement de l’empereur Léon I" par le patriarche de Constantinople ; et c’est à cette époque qu’il faut rapporter l’introduction, du moins tacite, de la fameuse formule Par la grâce de Dieu: C’est à la même époque, qu’il faut, par la même raison, placer l’origine de là noblesse ; car, par le fait de ce couronnement, elle se trouve instituée, quoique tacitement, pour la défense du trône, considéré comme propriéh' dépendante de Dieu, qui, n’étant soumise ainsi à aucune Juridiction, ne peut recevoir d’autre garantie.
Ce sont donc ces trois parties, le système féodal, l’établissement du système représentatif, et la modification divine delà législation, qui constituent le caractère politique de la troisième période de l’histoire dont il est question. On peut les réunir sous la dénomination générale de suprématie religieuse, en observant que ces trois parties constituantes sont effectivement les résultats de cette suprématie.
Enfin, le bien-être hyperphysique, résultant de la culture du savoir, et formant le quatrième et dernier des buts relatifs de l’humanité, se trouve aussi, comme la sûreté publique, complètement subordonné au but dominant, à la religion, durant cette troisième période historique. Nous en avons également indiqué la raison, consistant en ce que tout savoir ou toute connaissance qui serait contraire à la religion, porterait atteinte aux principes de l’existence fixée par le but dominant de cette troisième période. Toutefois, on peut prévoir à priori que cette culture du savoir, quoique partant du même principe, de la subordination du savoir à la religion, devait avoir des résultats bien divergents; et cela essentiellement suivant la diversité des points de vue religieux dans, lesquels on se trouvait placé. On peut aussi prévoir que l’irruption des Barbares et leurs bouleversements politiques ont dû porter atteinte aux spéculations intellectuelles ; de sorte que, dans cette troisième période historique , on doit trouver deux époques philosophiques distinctes l’une avant l’irruption des Barbares , l’autre après le retour de l’ordre. On peut même prévoir jusqu’au caractère ' particulier de ces deux époques philosophiques ; car
on conçoit que, suivant la tendance g(!‘nérale de la culture intellectuelle dans cette période, consistant dans la subordination du savoir à la religion, on a dû, dans la première époque, appli<picr la philosophie <i la religion, et réciproquement, dans la seconde époque, après le développement consommé du christianisme, appliquer la religion à la philosophie.
Tels furent, eu eflet, dans cette troisième période (le l’histoire, les progrès de la cultui-e intellectuelle, servant de hase au bien-être hyperphysi(pie.
Avant rirruptioii des Barbares, et immédiatement après l’Eclectisme philosophique (1), qu’on doit considérer comme une véritable dé-génération de la philosophie, parce qu’il est fondé sur une confusion de principes, la philosophie prit généralement le caractère de Syncrétisme , consistant dans l’application de la philosophie, et spécialement ici, aux opinions religieuses. Ainsi, parut d’abord le Syncrétisme d’Xlexandrie, qui, après s’être e.\ercé sur des généralités parmi les Esséniens, les Thérapeutes, les Pythagorico- Platoniciens, etc., et postérieurement chez Olympiodore, Martius-Capella, Cassiodore, etc., se tourna, en particulier, au christianisme et .au judaïsme. Dans la première direction, avec le christianisme, il engendra la philosophie gnostique ; et, dans>la seconde direction,
(1) Anaxilaüs de Larissc, Sotion, Thrasile, Favorin, Taurus, Eudénius, Dcxippc, l’lutarqiic, Pérègrinus-Protc'c, Tbémislius, Siiupliciu^, etc., etc. ■ . ■
avec le judaïsme, il produisit la philosophie cabalistique.
A côté du Syncrétisme d’Alexandrie parut, dans le même caractère, un nouveau transcendantisme ; et nommément un nouveau Pythagorisme (1) et un nouveau Platonicisnie (2). Mais, ce syncrétisme d’Alexandrie et ce nouveau transcendantisme étaient, l’un et l’autre, essentiellement contemplatifs ou mystiques ; et, par conséquent , contraires au caractère propre du christianisme , qui a pour objet principal l’action ou la pratique de la morale. C’est conformément à ce caractère du christianisme que parut , à côté de cette philosophie contemplative ou mystique , et toujours dans le caractère général du syncrétisme, une philosophie active et véritablement chrétienne. Elle fut cultivée (3) depuis l’établissement du christianisme, jusqu’à l’extinction de la philosophie par le développement de la barbarie.
Au retour de l’ordre, après les troubles occasionnés par l’irruption des Barbares, on reprit la culture du savoir; mais, pour en assurer la marclie, on l’étaya, à certains égards, par la i-eligion, qui, jus(iue-là, avait
(1) Chez Appollonius de Thyanc et Nicomachus,
(2) Chez Ammonius Saccas, Plotin, Origène, Amélius, Porphyre, iamblique, Proclus, Hypatia, etc.
(3) Par Saint-Justin, Tatien, Théophile, saint Clément, saint Irénée, Origéne, Tertullien, Chalcidius, saint Augustin , Synésius, Claudien, Énée, Boûce et Zacharie.
pris une consistance propre à servir de base à ces nouveaux essais de spéculation. Les premiers pas furent faits par les musulmans , et nommément par les Arabes (1). Les chrétiens suivirent leur exemple; et " insensiblement, la culture du savoir devint parmi eux un objet important, surtout dans l’Eglise d’Occident. Mais, portés alors aux abstractions, par leur séparation de l’Eglise dominante, les chrétiens de l’Eglise d’Orient (2) ne firent que des tentatives rapsodiques. Dans l’Eglise d’Occident, la culture de la philosophie prit au contraire un caractère systématique particulier, celui précisément que nous avons accusé plus haut, comme provenant de l’application de la religion à la philosophie. Di\jà avant le douzième siècle, les fondements pour cette nouvelle doctrine philosophique furent préparés parmi les chrétiens de l’Eglise d’Occident (3). Mais, ce fut surtout depuis le douzième siècle, avec Roscelin, que commença proprement cette philosophie nouvelle, connue sous le nom de philosophie SCOLASTIQUE. Outre le caractère systématique et occasionnel que nous lui avons déjà assigné, elle en a
encore un autre, provenant de l’essence même de cette
(1) Jean Mesueh, Al-kendi, Al-batani, Al-pharabi, Avicenne, Âvenpace, Al-gazel, Abubècre, Al-hazan, Averrhoës, Saadi, etc.
(2) Philopone, Jean Uamascùne, Psellus, L(5on, Photius, Michel d’Éphèse, Eustrate, Pachymùre, Barlaam, Planude, Métochila, etc.
(3) Par Maurus, Scot-Érigène, Gerbcrt, VVerner, Fulbert, Lanfranc, Anselme de Cantorbéry, Odo ou Adard, Hugo, Adelger, etc.
philosophie, et consistant dans un pur dogmatisme, qui est lé résultat dé l’emploi isolé de la première et de la moins élevée parmi les facultés intellectuelles, c’est-à-dire, de l’Entendement, par lequel on a dû naturellement commencer les nouvelles recherches philosophiques. La tendance de cette philosophie scolastique fut d’abord dialectique ou logique, depuis Abeilard jusqu’à Albert le Grand, parce que, sortant des discussions théologiques, on avait été habitué aux distinctions des mots, et de tout ce qui tient à la forme de la pensée. Cette tendance devint ensuite cognitive ou métaphysique ; et alors, elle présente deux divisions bien remarquables : celle de la domination ou du moins de la continuation Ae^réalistes, depuis Afbert le Grand jusqu’à Durand; et celle de la domination des nominalistes, depuis Occam jusqu’à la Réformation, où finit cette troisième période de l’histoire.
La nécessité de subordonner le savoir à la religion fut établie avec la nécessité- môme du but dominant, qui consistait dans une religion de croyance, telle que l’était le christianisme. Il fallait évidemment, pour l’existence de ce but dominant, sacrifier le savoir; parce que ce but, la religion chrétienne, n’admettait pas encore la conviction. Aussi, dès l’établissement du christianisme, Constantin le Grand fit proclamer des lois normales pour la doctrine chrétienne, et des punitions (l’exil) contre ceux qui y contreviendraient. Mais, un tel sacrifice du savoir, et par conséquent de la
vérité, ne pouvaient se soutenir },Tafiiifenicnt (ju’aussi loiifflenips que la nécessité du l)ul (|ui impli(|uait ce sacritice, se trouvait iirgeiife et iuévilaltle ; coiimiecela eut lieu vers rorigine du chrisliauisnie, pai- les motifs même de son étaldissement. Dès que cette nécessité vint à cesser, et cela précisément par 1a j)résence des forces morales développées moyennant la religion, on commença à pressentir toute l’importance de la vérité. Alors, la tendance vers la liberté de la pensée, commença se manifester ; et les obstacles <|ue lui opposait la puissance de l’Eglise, ne pouvaient naturellement servir qu’à l’exciter davantage. Ainsi, les héi-ésies qui, vers l’origine du christianisme, comme nous l’avons vu plus haut, n’avaient proprement en vue que le bien de la religion, ou des intérêts qui s’y trouvaient attachés, prirent dans la suite un caractère différent, tendant évidemment vers le triomphe de la vérité.
Cette transition, où se mêla d’abord le désir du pouvoir ecclésiastique, comme nous l’avons également vu plus haut, fut naturellement insensible ; mais, en observant qu’elle dut être parallèle à celle des deux époques philosophiques que nous avons reconnues dans la même troisième période de l’histoire , on ti'ouvera facilement que cette tendance des hérésiarques vers le triomphe de la vérité, doit se développer de plus en plus, depuis les Pauliciens (Sergius) jusqu’aux Pétrobrusiens et aux Henriciens. Elle
se manifeste déjà clairement parmi les hérétiques de la Lombardie (1) et du Sud de la France; et mieux encore parmi ceux de Lyon (2). Enfin, cette tendance reçoit son entier développement parmi les Wikléfites ou Lollhards en Angleterre, et les Hussites en Bohême. . ' ’
Ce fut ainsi que le pressentiment de l’importance de la vérité, se transforma graduellement en une connaissance claire et bien déterminée, suffisant actuellement pour vaincre tous les obstacles qu’on opposerait à son établissement. Ni les rigueurs croissantes des inquisiteurs , ni les moyens plus adéquats fournis par les subtilités dialectiques, telles que la prétendue preuve théologique de saint Thomasd’Aquin, et la preuve juridique du légiste Bartole, ne peuvent arrêter ces progrès de l’humanité. La vérité s’élève de plus en plus au-dessus de toutes les autres considérations. Et, vers la fin de la troisième période, tout est déjà prépai é pour passer de l’ancien but dominant, de la religion, à un but nouveau consistant dans le savoir, ou du moins lié à ce nouveau terme de la tendance de l’humanité. Ce passage ou cette transition se trouvera enfin opérée par la Réformation.
Luther en Allemagne , et Zwingle en Suisse , commencent cette grande œuvre, qui, par la protestation
(1) Publicani, Patcrini, Boni-nominus,
(2) Leonistæ, Pnupores de Lugduno, Imabatati, Humiliati.
solennelle à la diète de Spire , et par la réformation publique dans les Conseils helvétiques, reçoit bientôt (de 1515 à 1529) la sanction nécessaire à son établissement et à sa consommation. Le but commun et déclaré de ces réformateurs du christianisme, est la liberté de la pensée, ou la suprématie, de la Vérité. En conséquence, outre la révélation, ils admettent deux grandes lumières , la raison et la conscience. Et, par là même, ils rejettent, en matière de foi, toute autorité humaine, celle du Pape, du Clergé, et môme des Conciles. Celte autorité n’est reçue qu’autant qu’elle se trouve conforme à la Bible ; et c’est ainsi que les Protestants, parmi lesquels il faut comprendre les Réformés (1), adoptent, comme norme ou règle herméneutique, les décisions des quatre premiers Conciles œcuméniques , et que même leur Credo ou Symbole des Apôtres reste conforme à celui des Catholiques. Mais, ce n’est point de leurs dogmes particuliers qu’il doit ici être question : c’est du principe même moyennant lequel les Protestants ont successivement développé leurs doctrines; principe qui en est conséquemment le dogme fondamental. Or, ce principe des Protestants , que l’on doit considérer comme leur dogme essentiel , est notoirement, et généralement, la liberté dans la recherche de la
(1) Les Luthériens ou Évangéliques, d’une part, et les Réformés ou Huguenots (Eidgenossen), de l’autre, forment réunis ce qu’on appelle les Protestants.
VÉRITÉ ET DANS l’iNTERPRÉTATION DU SENS DE LA RÉVÉLATION. C’est là Ic caractère propre du Protestantisme, introduit dans la chrétienté par la Réformation. On voit par là immédiatement que la culture DU SAVOIR, dont dépend la recherche de la vérité, et qui est le quatrième des buts relatifs ou instrumentaux de l’humanité, fut substituée à la religion, pour êtrele but dominant. Ainsi, la Réformation opéra la transition de la troisième période de l’iiistoire à une quatrième et nouvelle période dans laquelle le savoir devint enhn le but principaJ.