‹ Developpement progressif et but final de l'humanite Hoene WronskiChapitre 20 sur 21 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

INSUFFISANCE ABSOLUE DE L’EMPIRISME. — TRANSITION DE LA QUATRIÈME PÉRIODE A LA CINQUIÈME : TRAVAUX PHILOSOPHIQUES DE KANT ; DÉCOU^'ERTES IMPORTANTES DE CE GRAND HOMME ; SES ERREURS. — SUCCESSEURS DE KANT ; TENDANCE VERS

l’absolu.

La base de l’empirisme étant la certitude relative fondée sur notre existence, il est manifeste (|ue la tendance vers la certitude absolue, qui forme le complément de l’empirisme (1), loin de lui donner une élévation croissante et durable , doit, après l’avoir animé pour parcourir le cercle des objets de nos

(I) Ce complément de l’empirisme ou sa tendance vers la certitude absolue, provient évidemment de la réceptivité de notre savoir pour dos vérités absolues, que nous avons déduite plus haut, et qui, suivant cette déduction, introduit, dans notre réalité actuelle ou temporelle, une tendance générale vers la réalité, absolue et universelle.

connaissances, le ramener sur lui-même pour lui

faire découvrir sa propre nullité et, avec elle, le

néant de toutes les connaissances objectives, acquises par son organe. En effet, l’empirisme ou la connaissance par l’expérience , suppose nécessairement (juelques vérités fondamentales qui lui servent de principes, et cela, pour fixer sa marche et pour eu asseoir la certitude ; car, il faudrait une véritable création pour pouvoir ne rien supposer, et certes, l’empirisme est loin de cette prétention. Ces principes supposés par l’empirisme, sont évidemment, en particulier, du côté subjectif, la vérité de notre existence, et du côté objectif, la nécessité de la relation de • l’effet à la cause, ou la vérité de la loi de la causalité, sur laquelle se fonde l’action de la coexistence avec nous et entre eux, des objets de l’expérience; et, en général, l’existence de la réalité elle-même et de la certitude qui l’accompagne : ces suppositions de l’empirisme sont irréfragables , parce qu’elles en sont inséparables, vu que, sans elles, l’empirisme n’aurait aucune signification et serait un pur non-sens. Or, tant que ces vérités fondamentales de l’empirisme ' demeurent tacites ou lui restent inconnues, il procède avec assurance dans l’exploitation des connaissances objectives, qui l’en tiennent constamment éloigné. Mais, lorsqu ’après avoir parcouru le domaine de cette classe de connaissances, rentrant dans le cercle de notre savoir en général, l’empirisme revient sur lui-

même, et, essayant d’approfonflir ses propres fondements, découvre ou du moins entrevoit confusément les principes hétérogènes qui lui servent de base, il perd son assurance à mesure qu’il reconnaît l’impossibilité où il se trouve de constater, par lui-même, ces principes fondamentaux de son existence. Aloj’s, le doute toujours croissant remplace la téméraire sécurité à laquelle l’empirisme s’était abandonné, par suite des précautions mômes qu’il a cru prendre pour s'assurer de la vérité.

En effet, notre existence manifestée par la conscience, ne peut être atteinte par l’expérience, parce ({ue cette existence est précisément le ternie duquel part l’e.xpérience elle-même ; la connexion causale des objets extérieurs entre eux et avec nous ne peut être atteinte par l’expérience, parce que c’est précisément cette connexion qui est l’essence même de l’expérience; enfin, l’existence de la vérité et de la certitude qui l’accompagne, ne peut être atteinte par l’expérience, parce que cette dernière n’a lieu précisément que moyennant l’existence même de la vérité et de la certitude (1).

Ainsi, plus de réalité dans le monde qu’on puisse constater, ni dans notre propre existence, ni dans

(1) Comme on prétendait que toutes les idées étant offertes à l’intelligence par les sens, TOI T, par conséquent, devait être un produit de l’expérience, Leibnitz, à qui l’on demandait son avis à Cet égard, répondit par ces deux seuls mots : excepté l’intei.ligf.xce.

celle des objets de nos connaissances et dans leurs relations, ni enfin, ce qui est le plus effrayant, dans la vérité et la certitude elles-mêmes. Un affreux scepticisme remplace donc enfin la folle présomption de l’empirisme qui, avec tant de faux brillant, a dominé dans la quatrième période de l’humanité.

C’est là le terme où doit aboutir cette période, et où, avec une lumière confuse, elle a déjà abouti effectivement. — Le matérialisme et enfin l’idéalisme. dans lesquels nous avons vu plus haut dégénérer l’empirisme dominant, amena chez Hume ce funeste et dernier scepticisme. Cet illustre philosophe remarqua, dans le point de vue empirique où il était placé, que notre prétendue existence absolue n’avait aucune garantie; que nos connaissances soi-disant objectives n’étaient qu’un mécanisme d’impressions et d’habitudes subjectives, et que la nature n’avait aucune objectivité , et par conséquent point de lois ; enfin, que notre prétendue Raison n’avait rien d’absolu, et que ses soi-disant principes n’étaient que des résultats d’observations contingentes qui ne pouvaient ni leur donner le caractère de nécessité, ni par conséquent leur attacher une certitude universelle.

Cette désolante doctrine, prise dans sa signification sérieuse, qui précisément la distingue du scepticisme des anciens, arrêtait ainsi tout à coup la marche tière du superbe empirisme : il fallait cesser de poursuivre la vérité, puisqu’il était prouvé qu’on ne pouvait la

découvrir ; il fallait même renoncer à s’eu approcher parallèlement à nos besoins, parce qu’il était prouvé également que cette tendance n’avait aucune signilication déterminée. Et, pour peu qu’on eût développé encore cette triste fin de l’empirisme, en fixant avec^ plus de clarté l’importance des arrêts d’un doute pareil, ou n’aurait pas manqué d’arriver à sa funeste conclusion finale, consistant dans l’absence complète de toute réalité dans le monde.

On conçoit qu’une telle doctrine, quehjue peu qu’on en eût encore reconnu l’importance, dut provoquer la défense de l’empirisme, pour se prémunir contre les suites funestes qu’on ne pouvait manquer de pressentir déjà. Mais, on conçoit aussi que cette défense de l’empirisme, pour ne pas être identique avec lui-même, ne pouvait être fondée que sur ses deux grandes modifications, les doctrines intellectuelles et les doctrines sensuelles, que nous avons signalées plus haut. Et, en effet, d’une part, des considérations dogmatiques et, de l’autre, des observations matérielles furent opposées au scepticisme de Hume, qui, par sa seule existence, anéantissait toutes ces futiles objections. Reid, Beattie et Oswald essayèrent même de sauver l'empirisme, ou plutôt secrètement la Raison, par le moyen de l’empirisme lui-même, en le faisant dégénérer eu usage du sens commun, qu’ils regardaient comme la source des connaissances philosophifiucs ; mais, encore ici, la seule présence

du scepticisme de Hume suffisait pour ôter jus(|u’à l'espérance du salut.

Cette défense réitérée do l’empirisme ou de la certitude, n’était évidemment encore que le premier résultat de l’intluence du terrible scepticisme dont il s'agit; et l’on conçoit facilement quels désordres affreux aurait amenés dans la suite une si funeste influence, lorsque cette doctrine aurait été constatée, répandue généralement, et sui'tout lorsqu’elle aurait été développée jusqu’à sa fatale conclusion.

Heureusement, à sa naissance n>éme, cette effroyable iniluence fut arrêtée par un génie extraordinaire, l’immortel Kant, qui, profitant de l’espèce de finalité impliquée dans le scepticisme de Hume, comme nous le vei rons dans l’instant , restitua à la Raison ses droits, fonda définitivement la vérité et la certitude, et préluda ainsi à la régénération de l’humanité qui doit s’opérer dans une nouvelle époque de l’histoire.

Cette transition de la dernière période terminée par Hume, à une nouvelle époque historique où l’humanité doit enfin réaliser ses hautes destinées, mérite une attention pai ticulière pour bien recoii-

naître les fondements sur lesquels posera ce grand édifice.

Avant tout, observons que, dans le scepticisme de Hume, on n’avait point encore reconnu distinctement tous les trois principes rationnels sur lesquels nous avons vu plus haut que se trouve étàbli l’empirisme, savoir, les deux principes particuliers consistant dans la vérité de la loi de causalité, et le principe général consistant dans l’existence de la vérité elle-même et de la certitude. Hume ne paraît avoir été choqué avec conscience que par le second de ces trois principes, la connexion causale ou la loi de la causalité; et ce n’est que très-confusément que paraissent avoir influé sur lui les deux autres de ces principes. Aussi, son .scepticisme se rattache-t-il presque entièrement à la seule connexion causale, et il prend ainsi une couleur en quelque sorte dogmatique dans l’assurance avec laquelle il nie tout ce qui, dans le système de notre intelligence, dépend de la loi de causalité. Si Hume eût été frappé, avec la même conscience, par les deux antres principes rationnels, et surtout par le principe général de l’existence problématique de la vérité et de la certitude, sou scepticisme serait devenu bien moins affirmatif; et, ce qui aurait été une perte pour l’humanité, dans le point de vue de désunion absolue du monde où se trouvait placé Hume, il n’aurait pu survivi-e au moment fatal où il serait ai-rivé à la

conscience de l'absence de toute réalité dans la certitude, si, dans le môme moment, il eût manqué de présence d’esprit pour rétorquer sur lui-môme cet acte mortel de la conscience.

Quoiqu’il en soit, Kant approfondit ce principe rationnel de la connexion causale qui, servant de fondement à Tempiidsme, choqua Hume par son hétérogénéité, et le porta au scepticisme que nous venons de signaler. Le résultat des méditations de Kant occasionnées précisément par la finalité impliquée dans le scepticisme de Hume, fut une tendance philosophique tout à fait nouvelle, et entièrement opposée à celle du doute destructeur de cet affligeant scepticisme. Hume, entrevoyant l’hétérogénéité qui se trouve entre les procédés empiriques et leur principe rationnel dans la loi de la causalité, crut inconciliable cette opposition intellectuelle, renonça à en découvrir la condition, et désesj)éra ainsi de la certitude elle-même. Kaiit^ au contraire, parvenu à bien distinguer cette hétérogénéité intellectuelle, reconnut par là une nouvelle on plutôt la véritable source de nos connaissances : il distingua, des impressions sensibles, qui sont le contenu ostensible des procédés empiriques et la condKion de leur certitude relative, il en distingua, disons-nous, la connexion rationnelle de ces impressions, qu’il reconnut être l’esseDce même de notre savoir, et qui, par cela même, devwt échapper

à rempirisrne. Ce qu’il y a ici de propre dans cette découverte de Kant, comme cela résulte d’ailleurs de la manière même dont nous venons de la déduire c’est que, dans la distinction des impressions sensibles et de leur connexion rationnelle, faite déjà avant lui par la plupart des philosophes, sous le nom de connaissances sensibles et de connaissances rationnelles^ il considère les connexions ou les connaissances rationnelles comme étant des fonctions propres de NOTRE SAVOIR, n’avant en elles-mêmes aucune réalité extérieure, c’est-à-dire, n’étant rien hors du savoir MÊME.

Cette grande découverte de Kant changea subitemenlr le point de vue des rechcrdies philosophiques; et, ce qui est l’essentiel, elle fut l’aurore de la certitude absolue, attendue depuis si longtemps sur la terre, et formant sans contredit le dernier but de l’humanité. En effet, les connaissances rationnelles étant des fonctions propres de notre savoir, ou plutôt constituant l’essence même de ce dernier, toutes nos reclierches philosophiques, ayant évidemment pour unique but le savoir, doivent porter principalement sur les connaissances rationnelles étant, comme nous venons de le remarquer, l’essence même du savoir, leur vérité est indépendante de toute réalité étrangère au savoir, c’est-à-dire, elle est iuc'onditionnelle ou par soi-même, et, par conséquent, la certitude qui l’accompagne est absolue. — Ainsi, d’un scepticisme

qui menaçait de tout détruire, naît, par une admirable finalité du monde, la vérité absolue, dans laquelle l’humanité espère trouvei’ sa régénération!

Kant sentit confusément et cette haute vocation et l’infinie fécondité de sa sublime découverte. — r Il chercha d’abord à fixer le critérium de cette certitude absolue attachée aux connaissances rationnelles, et il le trouva dans la nécessité impliquée dans les objets de ces connaissances. — Ensuite, muni de ce critérium, il exploita le domaine entier des connaissances rationnelles, fonnant, comme nous venons de le voir, le véritable domaine du savoir. Il classa toutes ces connaissances, c’est-à-dire, toutes les connexions possibles constituant les fonctions du savoir, depuis les intuitions pures de l’espace et du temps, qui sont les prenûères connexions rationnelles des impressions sensibles, jusqu’aux idées transcendantes de l’absolu, sei-vant de liens aux conceptions intellectuelles, qui, elles-mêmes, forment les secondes connexions rationnelles des perceptions sensibles, liées déjà par le temps et par l’espace. Il fixa les relations et les limites de toutes ces diverses fonctions du savoii’ ; et il présenta ainsi, du premier jet, le système complet de cette partie du savoir humain, qui est soumise aux conditions du temps et de l’espace; et ce fut là le premier système de vérités que l’humanité ait reçu. — Enfin, muni toujours du même critérium de la nécessité, Kant usa sortir de» ces conditions de

l’espace et du temps; et, dans un monde idéal, il découvrit les lois impératives de la morale, et il crut même y entrevoir le terme de nos éternelles espérances.

Malheureusement, cet homme supérieur ne pouvait encore, comme nous l’avons déjà remarqué, entrevoir que confusément toute l’étendue et toute l’importance de son incomparable découverte. Il ne put s’élever à la connaissance claire de ce <{ue ces diverses fonctions du’savoir, constituant les connaissances rationnelles, sont l’essence même du savoir;, c’est-à-dire que le savoir n’est point, comme on l’avait cru auparavant, une espèce de miroir qui réfléchit un monde déjà existant, mais bien que, coopérant avec l’être, le savoir concourt à engendrer ce monde existant, tel qu’il est en soi-même. — L’un de ces éléments du monde, l’être, y introduit l’existence; et l’autre élément, le savoir, donne une signification à cette existence. — C’est cette essence propre et supérieure du savoir qui a échappé à Kant, ce philosophe n’a fait que l’entrevoir, en considérant les connaissances rationnelles comme des fonctions propres du savoir, indépendantes de toute réalité étrangère. Aussi, crutil nécessaire d’expliquer ces fonctions du savoir érniuemment inconditionnelles; et, reveiiant pleinement à l’ancien point de vue duquel on ne découvrait encore qu’un seul élément du monde, c’est-àdire l’être, il voulait expliquer la nécessité attachée

aux connaissances rationnelles, en attribuant au savoir humain, à l’instar de l’être, une foume particulière suivant laquelle ce savoir aurait été forcé d’exercer son action. C’est cette explication mécanique de la nécessité impliquée dans les connaissances rationnelles, qui porta, comme on peut le prévoir, une atteinte funeste à la sublime tendance développée par le même génie.

En effet, si la nécessité dans nôtre savoir, ii’est que le résultat mécanique de sa forme, toutes nos connaissances en général, .spéculatives et pratiques, n’ont aucune valeur objectivée : tout notre savoir est un système d’illusions, où il n’existe aucune réalité. Kant lui-même, conséquent à ses principes, professa, du moins pour les connaissances spéculatives, cette étrange absence de toute réalité objective dans notre savoir.

Mais, ce qui est ici remarquable, c’est que, pour les connaissances pi-atiqiies, le même homme se soit entièrement affranchi de ce joug matériel, et que, s’élevant h la hauteur où le portait sa première et sa véritable tendance, il ait reconnu toute l’inconditionnalité du savoir pratique, et ({u’il ait déduit, de cette seule inconditionnalité, et non d’une prétendue forme du savoir, la nécessité impérative impliquée dans les connaissances pratiques. Cette distinction en faveur de la morale, est peut-être ce qu’il y a de plus glorieux pour ce grand homme ; elle prouve que la

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' vraie force de son g*'*nie dans cette noble partie de notre savoir, et ses écrits le constatent elTectivement.

Il faut donc distinguer dans la doctrine de Kant (le Kantianisme) tout ce qui est fondé sur le critérium de la nécessité dans notre savoir, et qui constitue sa véritable méthode caixiQUE (le criticisme), de ce qui, pour expliquer cette nécessité, se trouva fondé sur l’étrange considération d’une forme particulière dans le savoir humain. La méthode critique, prise dans cette pureté, ainsi que les résultats auxquels elle a conduit, sont vrais; l’explication mécanique, faisant considérer les connaissances rationnelles comme des formes de notre savoir, est fausse. — • Heureusement, cette erreur dont se trouve entachée la doctrine de Kant, a provoqué des recherches ultérieures, qui, par une nouvelle finalité, ont enfin amené la conscience claire de l’absolu, dernier terme de notre tendance pliilosophi(|ue, comme nous allons le voir.

Nous ne voulons point parler ici de cette foule d’adversaires, tels que sont Platner, Feder, El)erhard, Schvvab, Tiedemann, Ilerder, Garve, Weishaupt, et autres, qui accompagnent toujours les grandes réfw'mos, et qui, ordinairement, demeurent dans rancien point de vue dont ils cherchent à conserver la domination. Ici, en effet, les uns (1), par raison,

(I) Plalner, Eberliard, Tiedcni.inn, Pfalï, Meinei's, etc.

fléfenclaient l’ancieime objectivité du savoir, et les autres (1), par habitude, soutenaient l’ancien empirisme ou la méthode expérimentale. Nous dirons seulement , en faveur des derniers et pour les aider à s’élever au nouveau point de vue, que leur défaut commun se réduit à supposer ouvertementj et souvent avec une apparence frappante, dans toiis leurs raisonnements, précisément celles des lois ou connexions rationnelles qu’ils prétendent déduire.

Nous ne voulons proprement parler ici que des recherches nouvelles occasionnées par la doctrine de Kant, qui, partant du point de' vue élevé de cette doctrine, ont pénétré jusqu’à son horizon, et ont ainsi amené d’autres vérités, — Et, pour le faire,

, lixons en résumé, les vues essentielles de la doctrine do Kant, qui seules ont pu occasionner ces nouvelles recherches.

D’abord, considérant la gradation dans le développement de la haute tendance de Kant, nous aurons dans sa doctrine, autant de principes différents qu’il y a de degrés distincts sur lesquels il a bâti son édifice. Ainsi, la supposition mécanique d’une forme particulière dans le savoir humain, par laquelle Kant a voulu expliquer les fonctions de ce savoir, et par laquelle il tient encore aux anciennes régions de la

(1) Fefler, Selle, Herder, Wieland, etc.

philosophie, constifue déjà un des principes de sa doctrine. Le critérium de la nécessité, (|u’il a reconnu pour les connaissances rationnelles ou pour la • connexion des objets, opérée par le savoir pour leur donner une signification, critérium de la nécessité qui reste évidemment indépendant de la supposition mécanique précédente, destinée à expliquer cette nécessité intellectuelle, constitue un deuxième principe dans la doctrine de Kant, lequel, suivant ce que nous avons dit plus haut, est proprement le principe critique de cette doctrine. Enfin, l’inconditionnalité qu’il reconnaît dans les lois morales, pour lesquelles il n’a plus besoin ni de la supposition mécanique d’tine forme dans notre savoir, ni même du critérium de la nécessité, constitue évideoiment un troisième principe^ dans la doctrine de Kant. — Or, ces trois principes, le mécanique, le critique et l’inconditionnel, étant manifestement très-distincts, comme nous le verrons mieux encore dans la suite, privent logiquement la doctrine de Kant de l’unité systématique; et, c’est là le premier vice essentiel de cette doctrine.

Ensuite, considér6Hit l’opposition ou l’hétérogénéité du premier et du dernier de ces trois principes, on concevra la présence nécessaire d’une contradiction manifeste impliquée dans la doctrine de Kant; et c’est là le second vice essentiel de cette doctrine. — En’ effet, Kant entrevoit assez clairement l’idée

abstraite de l’absolu, il en sent même toute la réalité dans l’inconditionnalité des lois morales, où cette idée forme son véritable principe; mais, revenant à sa supposition mécanique, il considère l’idée de l’absolu comme la forme de la Baison, et paralyse ainsi d’un seul trait l’infinie activité de cette sublime tendance, en déclarant que, comme appartenant à la forme de notre savoir, celle idée de l’absolu ne peut servir qi»e pour régler nos conceptions dépendantes de cette même forme, et nullement pour les dépasser, et nous transporter dans une région supérieure où se trouvent les choses en ellesr mêmes, ou les principes de cette forme même de notre savoir. Il en résulte une contradiction manifeste, consistant eu ce que cette assertion de Kant ne pouvait être reconnue que précisément dans la région supérieure dont elle interdisait Ventrée; Ijarce que cette assertion s’étend ouvertement sur les choses en soi ou en elle.s-mêirues, du nombre desquelles serait évidemment la prétendue forme de notre savoir; et c’est là le second vice de la doctrine de Kant, que nous avons nommé.

Ces deux vices essentiels, dont le dernier n’est d’ailleurs qu’un résultat du premier, comme nous venons de le voir, sopt les seuls que l’on puisse concevoir dans la doctrine dont il s’agit. Mais, ils soijt manifestement assez majeurs pour nécessiter de nouvelles recherches ou de nouveaux examens de cotte doctrine.

Aussi, dès l’apparition du Kantianisme, furent-ils déjà sentis confusément. — Jacobi, le Platon moderne, exposa vaguement, et pour ainsi dire in concreto, ces vices essentiels de la doctrine de Kant, en les signalant indirectement dans les résultats et les conséquences nécessaires de cette doctrine. Dans ces résultats, il parcourut, quoique encore sans une conscience claire, l’échelle de principes, c’est-à-dire, de forme mécanique, de nécessité critique et d’inconditionalité morale; et il y laissa entrevoir le manque de l’unité systématique, qui est le premier vice essentiel de la doctrine de Kant. Dans les conséquences du Kantianisme, il signala, quoique également sans une conscience claire, l’insuffisance de statuer quelque chose sur- la réalité absolue; et il laissa ainsi entrevoir la contradiction provenant de l’opposition de ses deux principes extrêmes, et formant le second vice essentiel de cette doctrine, -r- Mais, instruit lui-même par la tendance du criticisme vers une réalité absolue, parce qu’il contestait à Kant d’avoir atteint le terme de cette tendance, Jacobi assura mieux cette haute, direction, qui est manifestement l’essence du criticisme, ou de ce qu’il y a de vrai dans la doctrine de Kant; et, pour bien fixer la nature de cette tendance vers l’absolu, Jacobi en signala vaguement le terme dans l’idéal de la divinité.

Depuis, ces vices du Kantianisme furent mieux

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reconnus, et l’on distingua clairement, d’abord, le manque d’unité systématique dans cette doctrine, et, enfin, la contradiction impliquée dans ses deux principes extrêmes, c’est-à-dire, dans le mécanisme de la forme du savoir et l’inconditionalité attachée à l’exclusion de toute spéculation des régions morales et absolues. Et , c’est à cette distinction que nous devons le développement ultérieur et définitif de la tendance vers l’absolu, formant l’essence du criticisme.

Reinhold , philosophe distingué par son esthétisme , remarqua avec clarté le manque d’unité systématique dans la doctrine de Kant, sans avoir pu encore reconnaître , avec la même clarté , les trois principes que nous avons signalés plus haut , et desquels seuls provient proprement ce manque d’unité ou ce vice logique du Kantianisme. Plein d’ailleurs de la haute tendance vers la réalité absolue , excitée secrètement par cette doctrine moyennant son criticisme , Reinhold crut pouvoir, à la fois, suppléer a ce manque d’unité systématique, et fixer un terme à la direction secrète vers l’absolu, en rattachant le Kantianisme à un principe unique et supérieur. Ce philosophe créa ainsi sa théorie de la faculté représentative, dans

laquelle celle faculté, considérée comme spontanéité absolue, est le prétendu principe supérieur et universel ; et , cette théorie , quelque fautive quelle fût d’ailleurs, préluda, par sa tendance supérieure, au développement de la suprématie de l’absolu.

Schulze, sous le nom d’Enésidème, remarqua, avec la même clatté , le second vice essentiel du Kantianisme, consistant dans la contradiction impliquée dans l’assertion de Kant qui prive la Raison de la faculté de s’élever dans la région des choses en soi; mais il ne put non plus reconnaître encore, avec clarté , les deux principes opposés , le mécanisme et l’inconditionalité , desquels provient cette contradiction. Porté également, quoiqu’à son insu, dans la grande direction du criticisme vers l'absolu,' ce philosophe s’opposa aussi à la spontanéité absolue impliquée dans la faculté représentative de Reinhold; et, par là même, il fut forcé de s’appuyer sur une espèce d’inertie absolue, qui est nécessairem^t le véritable principe caché de son système sceptique. Quoiqu’il en soit de ce système, l’importante remarque de ce moderne Enésidème, concernant la contradiction impliquée dans la doctrine de Kant, ainsi que la force qu’il puisait dans son principe caché de l’absolue inertie , achevèrent naturellement de laisser voir avec clarté, la toute-puissance de la Raison, par l’usage même que ce sceptique faisait de cette faculté supérieure. On commença donc à entrevoir la supré-

niatie de-l’absolu constituant la tendance de la Raison, la même précisément qui était l’essence du criticisme, et qui avait provoqué et conduit ces dernières recherches.

Ainsi, cette Jiaute tendance vers l’absolu , formant la direction essentielle de la doctrine de Kant, se trouvait déjà alors développée avec clarté ; et il ne manquait plus qu’un dernier effort pour établir définitivement la suprématie même de l’absolu. — Ce dernier effort, bien grand sans doute , fut l’ouvrage du génie supérieur de Fichte, à qui nous devons ce dernier établissement et, par là même, la première et véritable garantie de la vérité , du moins pour nos recherches futures. Ce grand génie, reconnaissant clairement cette suprématie de l’absolu, et croyant reconnaître l’absolu lui-même dans notre intime subjectivité, dans le moi , créa son système d’idéalisme transcendantal , dérivé de ce seul principe universel, et il nous présenta ainsi, dans ce système, sinon la doctrine même de l’absolu, du moins le premier modèle ou le prototype de cette doctrine suprême , vers laquelle tendit ou du moins doivent tendre actuellement tous les efforts réunis de la partie éclairée de l’humanité.

On eut donc, dès lors, non-seulement la suprématie de l’absolü clairement établie, mais encore plusieurs essais pour réaliser l’absolu lui-même; car, les principes suprêmes de la divinité, de la faculté représentative, et de l’absolue inertie, projetés ou supposés

respectivement par Jacobi, par Reinhold, et par Sclîulze, sont des essais analogues à celui de Fichte voulant réaliser l’absolu dans notre intime subjectivité, avec la seule différence qu’il leur manque la conscience claire de la suprématie de l’absolu. Mais, tous les essais se trouvèrent encore loin de leur grand but, parce que tous indistinctement n’étaient encore pris que dans les deux éléments, l’être et le savoir, composant l’univers ; en effet, la divinité, formant le principe suprême de Jacobi, dans cette vague détermination, n’est rien autre que l’expression du caractère intérieur de l’être ou de l’existence, c’est-à-dire, l’absolu du non-moi; de même, l’intime subjectivité, formant le principe de Fichte, n’est que l’expression du caractère intérieur du savoir, c’est-à-dire, l’absolu du moi; ensuite, l’jnertie absolue supposée à l’insu de Schulze dans son scepticisme, n’est rien autre que le caractère extérieur de l’être ; et entiii , la faculté représentative formant le principe’ de Reinhold, n’est ^que l’expression du caractère extérieur du savoir, consistant dans la spontanéité absolue. On conçoit réellement que l’absolu, comme principe créateur de l’univers, ne peut se trouver dans les éléments mêmes, l’être et le savoir, qui composent ce dernier. — Ainsi, ces premiers efforts pour découvrir l’absolu durent, non-seulement rester infructueux, mais de plus déceler clairement leur nullité dans les systèmes qu’ils avaient produits. — Ce fut surtout le système

de Fichte qui devint l’objet de cette nouvelle considération; car Reinhold avait déjà subordonné le sien à celui de Fichte, Schulze n’a pu reconnaître son propre principe, et Jacobi ne cherchait pas autant à réaliser l’absolu même dans son système, qu’à fixer le terme à la tendance secrète vers l’absolu, développée ensuite avec tant de clarté dans le système de Fichte.

Alors, franchissant tous les échelons intermédiaires, Schelling, génie impétueux, s’élança au delà des éléments de l’univers, dans le caractère intérieur de ce dernier, et crut y découvrir l’absolu dans l’iden-r tité primitive de ces éléments, ou du savoir et de l’être. Cette étonnante production apporta à l’humanité les prémisses de l’absolu, en fixant, pour la première fois, le véritable caractère de ce dernier, négativement comme étant différent du savoir et de l’être, ou plutôt positivement comme étant indifférent avec le savoir et l’être, ces deux éléments de l’univers. Et, c’est à ce grand caractère de l’absotii, considéré comme critérium de la vérité philosophique, que nous devons tout ce qu’il y a de vrai dans le système hardi de ce grand philosophe. Malheureusement, non satisfait encore d’avoir atteint jusqu’à cet éminent c.aractère extérieur de l’absolu, Schelling paraît y voir l’absolu lui-même; et, au lieu de s’en servir comme d’un »mple critérium de la vérité absolue, ce philosophe le considère (peut-être) comme étant déjà le

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principe créateur lui-même de l’univers. Il déduit ainsi ce dernier de cette seule considération qui est évidemment insuffisante, parce qu’elle ne présente que le caractère logique, et non l’essence même de l’absolu; de sorte que, pour effectuer celte déduction insuffisante, il y 'supplée par le jeu de sa brillante imagination, en lui faisant pour ainsi dire corporifier le grand caractère de l’absolu, l’identité primitive du savoir et de l’être, servant de principe à son système C’est là le côté faible de la doctrine de Schelling, ou l’origine de tout ce qu’elle contient d’erroné et d’insuffisant. Mais, loin de rebuter les philosophes, cette nouvelle insuffisance attachée à la doctrine de Schelling, ranima leur ardeur, parce qu’ils possédaient enfin un caractère positif de ce but de notre tendance, c’est-à-dire, l’identité primitive du savoir et de l’être, découverte par cette doctrine. Et, pour suppléer à cette insuffisance, les uns revinrent aux échelons franchis par Schelling, croyant trouver une manifestation de l’absolu dans la relation des éléments de l’univers; d’autres s’attachèrent au caractère extérieur de ce dernier, croyant plutôt trouver là cette •même manifestation.

Alors, du premier côté, 'Bouterweck s’appliqua au caractère extérieur du savoir, dans sa. relation à l'être, formant ainsi la virtualité objective du savoir ; et réciproquement, Bardili s’appliqua au caractère extérieur de l’être, dans sa relation au savoir, formant ainsi

une espèce de logisme ou d’intellectualisme de l’être.

Vu leur tendance, ces deux, nouveaux systèmes ne pouvaient manquer d’aperçus pleins de vérité; mais, pour ce qui concerne leur prétention de réaliser ainsi l’absolu, ils durent également rester loin de leur but, parce que, comme nous l’avons déjà remarqué plus haut, l’absolu ne .saurait se trouver dans les éléments mêmes de l’univers, ni par conséquent dans leur pure relation.

De l’autre côté, on rappela le déterminisme de Spinoza, qui forme évidemment le caractère extérieur positif de l’univers, consistant dans l’indifférence ou la neutralité du savoir et de l’être; caractère par lequel ce philosophe avait déjà anticipé sur ces dernières recherches, en se plaçant hors de la sphère de ses contemporains, qui effectivement ne l’ont point compris sous cet aspect.

Ensuite, Hégel et Krause remontant la carrière déjà ' parcourue, cherchèrent à y remplir les cases par-dessus lesquelles Schelling s’était d’abord élancé. X.e premier, Hégel crut avoir atteint le but en fixant l’absolu dans l’archi-savoir (idée); ce qui forme simplement son système de logologie. Et le second , Krause, crut ' également avoir atteint le but en fixant l’absolu dans l’archi-être (e.xistence) ; ce qui, de même, forme simplement le système ontologique de ce philosophe.

Ainsi, tous les moyens que présente l’univers étant épuisés, les efforts pour s’élever à l’essence de l’absolu

sur cette voie, cessèrent naturellement (1). Mais, la tendance primitive vers l’absolu , ouverte par Kant dans son criticisme, se trouva alors développée complètement; et les philosophes, ceux du moins qui ont suivi cette grande révolution dans l’aspect de la vérité, sentaient unanimement, et plus que jamais, qu’il n’y avait point de salut hors de l’absolu, et que c’était là l’astre polaire qui seul devait diriger toutes nos recherches philosophiques. Les divers systèmes pour réaliser l’essence même de l’absolu, proposés depuis Jacobi jusqu’à Hégel et Krause, que nous venons de parcourir , ne furent plus regardés que comme des modèles ou des schémas pour nos recherches de la vérité, et non comme présentant eux-mêmes la vérité absolue : la préférence donnée à l’un ou à l’autre de ces systèmes, dépendait uniquement de la manière dontvtels ou tels autres philosophes considéraient leur propriété plus ou moins parfaite de servir de modèle' et non leur degré plus ou moins élevé de vérité même. Cette considération s’établit insensiblement; et elle parait aujourd’hui, à côté de la tendance exclusive vers l’absolu, le véritable caractère de la philosophie actuelle si différente de tout ce qui en a emprunté le nom jusqu’à nos jours. C’est aussi en cela, et surtout

(1) Voyez pour le développement de la philosophie en Allemagne, les Prolégomènes du Messianisme, figes 75, etc., etc. ; laBéforme du savoir humain; les Cent pages; etc., etc.

(Note de M»» W.)

dans la tendance suprême vers l’absolu, que consiste le fruit de la grande révolution dans notre. savoir, commencée par le criticisme de Kant, et opérée par les travaux successifs que nous venons de signaler.

11 ne reste donc plus à l’humanité qu’à réaliser l’absolu, ce dernier terme de son entière tendance et, par là même, ce dernier but de son existence. Et, cette réalisation effective formera évidemment une nouvelle ère de l’humanité; l’ère de la domination exclusive de l’absolu, où le but de l’humanité, son but suprême, sera fixé par elle -même, et non, comme jusqu’ici, par la finalité du monde étrangère à sa propre Raison. Ainsi, la tendance vers l’absolu, développée par le criticisme et les travaux philosophiques subséquents, forme évidemment la transition de l’ancienne ère de l’humanité, et nommément ^Je 1a dernière période historique, à l’ère nouvelle et absolue dans laquelle nous allons entrer.

Mais, qui nous garantit la possibilité de cette réalisation effective de l’absolu, puisque, comme nous venons de le voir, dans la transition précédente , tps travaux des hommes supérieurs, depuis Kant jusqu’à Hégel, dirigés vers cette réalisation de l’absolu, ont tous été infructueux, et ont servi seulement à développer la pure tendance vers l’absolu? — C’est cette tendance elle-même qui nous présente la. plus parfaite garantie du succès, puisqu’elle ne saurait absn-

lument avoir lieu sans la présence en nous d’une faculté supérieure, capable de reconnaître l’essence même de l’absolu. Et observons bien, sur-le-champ, que cette garantie elle-même que nous venons de découvrir, est déjà l’initiative de cette réalisation de l'absolu, formant le grand et unique problème de l’humanité.

C'est faute de cette garantie positive, que, de tous temps, et surtout après les travaux infructueux que nous venons de nommer, on a désespéré de la possibilité de reconnaître l’essence de l’absolu, sans songer que, par là même , on désespérait de la possibilité même d’atteindre le but suprême de l’humanité; ce qui, par une conséquence nécessaire, rendait inutile ce but de l’humanité et, avec lui, l’humanité ellemême.

Étrange contradiction ! Car, on ne continuait pas moins à soigner les intérêts de l’humanité, comme si elle eût eu réellement quelque but absolu! Pour combler cette inconséquence, après avoir développé, dans la dernière transition, la suprême tendance vers l’absolu, on soutenait que nous ne pouvions même pas démontrer l’existence de l’absolu; parce que, disaiton, il faudrait déjà connaître l’essence de l’absolu pour pouvoir en prouver l’existence.

Et , pourquoi donc , sans connaître l’essence même de l'absolu, ne pourrions-nous pas, en nous servant, à notre insu, de cette essence, démontrer

la présence ou l’existence effectivè de l’absolu ? En effet, cette assertion qui nie la possibilité de démontrer l’existence de l’absolu, pour être vraie absolument, devrait elle-même se servir ainsi, à son insu, de l’essence de l’absolu. .. , •

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