CONCLUSIONS
Nous avons voulu, sans aucune prétention, passer en revue l’évolution qui s’est produite en Turquie, au point de vue constitutionnel, jusqu’à la constitution actuelle d’une république laïque, très démocratique et basée sur le principe plus ou moins rigoureusement appliqué de l’unité des pouvoirs.
Nous avons constaté que la Révolution française n'a pas eu une répercussion sensible et palpable sur les idées de notre pays et que c’est plusieurs années après, à l’époque du Tanzimat, que se dessina le premier mouvement en vue de permettre à la Turquie de ne pas se laisser distancer par l’Europe. Dès le premier moment la question se posa de savoir si le pays devait chercher à évoluer d’après l'esprit oriental ou s’il devait adopter les méthodes européennes, «s’occidentali-
ser » pour employer le mot qui est actuellement en honneur.
À plusieurs reprises, Metternich recommanda à la Turquie de ne pas sortir de ses traditions et de se méfier des réformes trompeuses de l’occident ; telle fut aussi l'opinion de la majorité de
la classe éclairée du pays, à l’encontre de quelques hommes d'Etat qui avaient compris qu’il n’y avait de salut pour la Turquie que dans l’adoption des principes libéraux de l'occident, mitigés par le maintien de l’autorité profonde qui était attachée à la personne du Souverain-Calife.
Dans les diverses étapes du développement constitutionnel en Turquie on voit les hommes d'Etat tendre à se rapprocher de l’Europe, mais se croire trop faibles pour mener à bien ce mouvement, et obligés de donner à l'esprit de réaction des apaisements et des satisfactions. Une attitude plus radicale aurait peut-être de bons résultats; mais, d'autre part, ceux qui pensent que le milieu se prêtait peu à des changements essentiels ne paraissent pas avoir complètement tort. En tout cas, il n’est aucun réformateur qui n’ait tenté de faire appuyer les réformes par l'autorité du Souverain; Midhat Pacha lui-même, le créateur de la première constitution, n'a pas usé d’une autre méthode, et ce ne fut qu'après avoir acquis la conviction que le Souverain régnant s’opposerait toujours aux réformes, qu'il participa au complot dont l’aboutissement fut le détrônement du Sultan.
Si la Turquie avait eu le bonheur de rencontrer à ce moment-là, au lieu de Sultan Hamid, un homme aux idées larges et sachant tirer parti
de cette nouvelle institution, le Parlement, la Turquie serait aujourd’hui dans un tout autre état. Les trente ans qu'Abdul Hamid a fait perdre à la Turquie ont eu, pour le pays, des effets désastreux et incalculables.
Mais, a-t-on souvent objecté, et objecte-t-on encore, est-ce que le régime démocratique et parlementaire peut se concilier avec les aspirations traditionnelles de l’Orient ? N'oublions pas - disent les partisans de cette thèse—que, malgré les préceptes Coraniques qui conseillent les délibérations et attachent une importance capitale aux avis des personnalités capables « de délier et de lier» les graves questions politiques et sociales, il n’est jamais entré dans les mœurs de l'Orient de permettre au peuple de participer aux affaires publiques.
Telle n’était pas l’opinion de Midhat Pacha, qui, bien que n'ayant pas réussi à faire accepter sa Constitution, n’en pensait pas moins qu’elle correspondait à un besoin et à une possibilité. Quant aux hommes d’Angora, beaucoup plus audacieux encore, ils ont osé rompre ouvertement avec le passé et adopter radicalement le système européen.
Il faut connaître l'Orient pour comprendre la véritable portée des réformes introduites, en une
seule année, par les dirigeants d’Angora. C’est une transformation presque incroyable, dont on se rend compte en en résumant les principaux points:
19. — Sans l'intervention du législateur, par l'exemple donné d’en haut, la femme turque sort du harem. Je considère cette réforme comme plus apte à produire des effets salutaires — si l’on n’éxagère pas dans cette voie au point d'amener une réaction —que toutes les constitutions. Les femmes vont au théâtre avec leurs parents, étudient dans les universités avec les garçons. On examine actuellement la question de créer des Lycées mixtes.
20, — On a d’abord séparé le Califat du Sultanat et on a fini par abolir le Califat. Le Cheikul-fslamat n'existe plus et le Chef religieux n’a rien à voir dans le Cabinet ni dans les questions politiques. Pour la Turquie, où les étudiants en théologie ont toujours été une puissance occulte imposant sa volonté, cette innovation est d’une importance capitale.
3° — Les Medressés (Université en théologie) administrés par des religieux, sont abolis. Actuellement, la Faculté des Lettres comprend une section d’études religieuses. L'enseignement y sera fait par des professeurs d'université et dans l'esprit le plus moderne.
4, - L’Evkaf, l'administration des biens de » main morte, institution Coranique vieille de plusieurs siècles, que même les Sultans les plus absolus ont dû respecter, a également disparu. Cette crainte des souverains de toucher à l’Evkaf avait incité certains gros propriétaires à faire de leur domaine des biens Vakoufs. En donnant une petite partie des revenus à une œuvre pieuse, le solde restait acquis aux héritiers. De la sorte, une quan:- . tité considérable de propriétés étaient devenues , Vakoufs et, comme les règlements qui les régissaient étaient très étroits, l’existence de ces biens mal gérés constituait un grand obstacle au développement économique du pays.
Telles sont les grandes lignes des réformes actuelles. En somme, Angora a prétendu créer un système sui generis, concentrant tout le pouvoir dans une assemblée et donnant au président de cette assemblée — Chef de l'Etat, chef du parti ‘politique, chef du Conseil des Commissaires — une influence importante. Nous avons vu que les chefs du mouvement n’ont pas tardé à comprendre que
ces théories n'étaient pas possibles et nous avons “constaté que la dernière constitution se ressent de cette nouvelle tendance politique qui incline vers un équilibre des pouvoirs. Le Président de la République n’est plus président de l’Assemblée
et n'a même plus le droit de prendre la parole dans son sein. La formation du Cabinet est tout ce qu’il y a de parlementaire, et l'Exécutif, sinon en théorie, du moins en pratique est pendant six mois affranchi du contrôle parlementaire. Il ne
reste, pour arriver au fonctionnement normal du \
régime parlementaire que quelques perfectionnements à réaliser : il faudra, par exemple, que le droit de dissolution soit accordé, absolu ou mitigé,
au Président de la République; il faudra que le
Président abandonne la présidence effective du parti politique auquel il appartient, il faudra sur-
tout que le changement de la présidence ne soit
pas lié à chaque changement de législature. . :
Une dernière question se pose: quel avenir ”
doit-on attendre de toutes ces réformes? Celles-ci
répondent-elles aux vues de la majorité de la po- :
pulation? En toute franchise, nous dirons: non!
en faisant d’ailleurs remarquer que toutes ïés.
grandes réformes de ce genre ne se font jamais
que par la volonté d’une minorité éclairée. Il est.
peut-être à craindre qu’à la première occasion
tout le système ne s’ébranle. Mais il faut ajouter
que toutes ces réformes ont eu la chance d’être
voulues et imposées par un homme ayant toutes les qualités d’un chef. Actuellement la Turquie
est en train de réaliser quelque chose de très dif-
ficile. C’est un esprit très démocratique que l’on impose par la main de fer d’un chef résolu à le faire triompher. .Moustafa Kémal Pacha est, par l'idéal qui l’anime, très supérieur à Mussolini, car au lieu d’aller vers l'a dictature, il marche vers les libertés du peuple, un peu peut-être, malgré le peuple lui-même.
Les personnes qui se défient des changements brusques et ont peu de foi dans les réformes hàtives et dans l’effet des lois qui veulent par un trait de plume changer le cours des évènements, sont sans doute fondées à craindre une perturba- . tion dans la vie sociale, surtout à la suite de la disparition de l'autorité attachée à l'institution plusieurs fois séculaire du Califat. Mais il faut sincèrement avouer que rarement, dans aucun pays du monde, une personnalité de lenvergure de Moustapha Kémal Pacha, a surgi et a exercé, sur l'esprit public une pareille autorité! Si les réformes radicales qui viennent d’être faites correspondaient à une nécessité, aucun moment n'était plus propice pour les effectuer que le moment actuel, et jamais concours de circonstances aussi favorables ne s’est produit et ne se manifestera apparemment.
Si le régime actuel, allant toujours vers les libertés du peuple sans les laisser dégénérer vers
l’anarchie, peut subsister quinze à vingt ans sans soubresauts et sans cahots, c’est une nouvelle : Turquie qui naîtra parmi les Nations.
Nous avons cette foi et cet espoir.