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LE MARCHÉ

(3'' année.)

Aller au marché, c'est généralement aller dans une machine qui écrase les pieds et les mains. Il est donc très-important de ne pas se mettre à la portée du coude des personnes trop vives. Il est aussi de la dernière utilité d'avoir les muscles du bras très-solides, surtout lorsqu'il s'agit de porter un panier.

C'est dans ce grand forum de l'agriculture que nous pouvons le mieux pratiquer toutes les vertus chrétiennes dont sont doués les êtres spirituels. Par exemple, la vertu de patience, lorsque la vieille dame de l'étalage ne voit pas très-clair, et qu'elle nous fait attendre jusqu'à ce que le cœur même du chou que nous achetons palpite d'impatience.

Puis vient la vertu de charité, que nous avons occasion dp pratiquer lorsque le monsieur au nez crochu et en tablier blanc nous fait payer des navets dix sous de plus que notre fruitier ordinaire, sous prétexte que nous pouvons trouver des navets

partout, mais que nous ne trouverons jamais une aussi bonne occasion.

Puis vient la vertu d'amour, lorsque le cher petit garçon de dix ans, avec un cigare à la bouche, marche sur la traîne de votre robe, et fait décrire à votre colonne vertébrale une courbe qui ressemble à l'arc-en-ciel. Un peu plus, et votre chignon serait mis désagréablement en contact avec la tête du méchant garnement.

Enfin vient la vertu de contentement, qu'il est très-difficile de pratiquer dans un pareil lieu et dans un moment aussi critique. Il faudrait être de bonne composition pour éprouver du contentement dans une place située au nord-ouest de la ville et exposée à tous les vents, lorsqu'une forte brise souffle de ce côté. On a beaucoup de peine à résister à la tentation de suivre l'exemple des autres personnes qui se trouvent dans le même embarras, et qui marchent à grands pas comme si elles étaient les seules qui eussent à faire leur marché.

Dans ce lieu, il faut se soumettre à des épreuves qui vous déchirent le cœur : voir rudoyer votre panier par le panier des autres qui est plus grand que le vôtre, et qui, par conséquent, abuse de sa force ; voir les œufs, dont chaque douzaine a allégé notre bourse de dix sous, courir le plus grand danger, sans que nous puissions leur porter secours. Vous vous apercevez tout à coup que votre unique bouteille s'est débouchée, et que le liquide qu'elle contenait sert à abattre la poussière, remplaçant ainsi la voiture d'arrosage qui est absente.

Cependant on peut naturellement espérer qu'avant l'arrivée du règne millénaire il nous sera possible d'installer dans notre pays le marché d'Utopia. Alors chaque boutique aura une belle salle de réception, où les acheteurs seront en sûreté et pourront tranquillement attendre leur tour. Ils auront à leur disposition les avantages réunis de la gare et du salon. Alors cessera l'insolence insupportable des pick-pockets. Chaque personne sera escortée par un agent qui la protégera contre les bêtes féroces de l'humanité. On n'aura plus à craindre le vent du nordouest ni les coups de coude, car devant chaque personne marchera un crieur qui criera le nom de quelque maladie contagieuse, et qui engagera ainsi tout le monde à laisser la place libre.

Quelques recommandations adressées à une personne qui part pour le marché ne sont jamais hors de propos, surtout lorsqu'elles lui sont adressées par sa mère ou par quelqu'un

qui a autorité pour le faire. Quoiqu'elles nous soient très-familières, il ne serait pas inutile de les inscrire dans le livre de compositions, qui est notre fidèle compagnon.

Ayez donc bien soin, lorsque vous allez au marché, d'emporter deux grands paniers bien lourds. Ainsi nmnie de deux roues d'un nouveau genre, vous pourrez fendre les flots de la foule comme le steamer fend les flots de l'Océan. Lorsque vous serez arrivée au marché, choisissez l'endroit où il y a le plus de monde. Déposez à terre le panier quicontient le pain, les gâteaux et les friandises, alin que quelqu'un marche dedans : il faut que nous mangions tous un peu d'ordure^ dit-on. Placez le panier contenant les pommes de terre et les autres fruits qui peuvent rouler facilement, de telle sorte qu'il soit renversé par une brouette, et alors vous aurez une occasion de montrer aux spectateurs toutes vos connaissances en gymnastique callisthénique (1).

Nous pourrions ajouter diverses autres recommandations. Par exemple, lorsque vous arrivez dans une boutique qui est déjà pleine d'acheteurs, plaignez-vous d'être obligée d'attendre et allez-vous-en. Cela efl'rayera sans doute le marchand, et vous lui apprendrez ainsi qu'il vaudrait mieux pour lui avoir quelqu'un pour l'aider que de s'exposer à perdre ses meilleures pratiques. Lorsque vous aurez parcouru le marché, si vous ne trouvez pas ce que vous cherchez, vous reviendrez à. la première boutique où vous attendrez avec tous les autres. Vous ferez preuve par là de beaucoup de condescendance et d'une grande magnanimité.

Mais je m'arrête, car il me faudrait plusieurs pages pour exposer tous les conseils qui sont utiles aux personnes qui vont au marché. Contentons-nous, en guise de consolation, de faire la réflexion suivante : Il faut absolument que nous allions au marché, il vaut donc mieux y aller de bonne grâce, car il faut faire une chose bien ou ne pas s'en mêler.

LiLLiE Van A.

« Age : quinze ans.

Baltimore (Maryland). Eastern Female School.

(1) Genre de gymnastique en usage dans les écoles de filles, et qui consiste principalement en mouvements gracieux.

(Note du Traducteur.)

NARUATIONS ET FICTIONS. 277

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