‹ Devoirs d'écoliers étrangers recueillis à l'Exposition universelle de ParisChapitre 186 sur 249 · VOYAGE DE LIEGE A PARIS · texte numérisé non relu

VOYAGE DE LIEGE A PARIS

Le 11 octobre 1876.

Ma Chère Georgîne,

Une journée entière ne suffirait pas pour te raconter les mille et un projets que nous avions formés, afin de passer agréablement le temps des vacances. Malheureusement ils sont tous tombés avec la pluie qui n'a cessé d'abreuver la terre pendant tout le mois de Septembre. Enfin le ciel redevint plus serein au mois d'Octobre, et le soleil bienfaisant de l'automne, apparaissant tout-à-coup à l'horizon, nous fit espérer quelques jours de beau temps. Nous nous permttnes de prolonger nos vacances de quelques jours et nous nous embarquâmes sur le bateau à vapeur Michel Orban; dans la direction de Seraing. Dès que nous eûmes franchi à droite les quais d^Avroy et de Fragnée et à gauche le jardin d'acclimatation et le parc public, le paysage changea pour prendre cette forme particulière qu'il conserve dans toute notre pittoresque Province. Le bois de Kinkempois cachant dans les nues le sombre feuillage de ses pins séculaires, se déroula tout entier sur la rive gauche, tandis que sur la rive droite se succédaient rapidement plusieurs établissements industriels, quelques villas appartenant à de riches particuliers et des restaurants où des groupes d'enfants folâtraient gatment sur l'herbe un peu jaunie. D'un côté la civilisation et l'industrie, de l'autre, une nature sauvage, agreste, imposante où la main destructive de l'homme n'avait pas encore passé. Puis tout à coup apparut le village je pourrais presque dire la ville de Seraing. Sur l'autre rive le bois s'était retiré de quelques lieues pour couronner l'industrieux village de JemappéB relié à Seraing par un pont sur la Meuse.

À peine descendus au débarcadère, nous nous empressâmes de prendre un repas, puis nous nous dirigeâmes vers le célèbre établissement métallurgique fondé par l'anglais John Gockerill, duquel nous vîmes encore la statue. Les fabriques de glaces et de cristaux du Val St Lambert excitèrent notre curiosité. Ëniin nous reprîmes le train et nous vîmes encore paraître et disparaître ensuite les coteaux fertiles de laHesbaye et la sombre et aride forêt des Ardennes.

Enfin (corr. : alQr$) apparut Huy avec ses moulins, sa papeterie ses vignobles et sa cathédrale dédiée à notre Dame. Nous visitâmes aussi non loin de la ville les ruines de Tabbaye de Neufînoustiers, refuge de Pierre l'Ermite après la première Croisade. Puis nous continuâmes notre voyage. Le sol pierreux de la Province de Namur s'annonçait de loin; bientôt une magnifique carrière de marbre vint rompre la monotonie du paysage. La citadelle et les vignobles de Namur apparurent au loin et une demi heure après nous descendions en cette ville. Nous y mangeâmes d'excellents fruits et nous y vîmes beaucoup de coutelleries. Ensuite nous nous dirigeâmes vers Charleroi, A mesure que nous approchions de cette ville, l'atmosphère s'épaississait et se couvrait de brumes malsaines); le sol s'était couvert (note : répétition) d'une poussière noirâtre. Le Borinage s'annonçait. Nous ne fîmes que le côtoyer cependant car, après avoir visité Charleroi qui rappelle en tout Liège par son industrie métallurgique, avides d'inconnu, nous quittâmes la Belgique pour parcourir le sol français. Là de nouvelles mon* tagnes nous attendaient non pas celles des Ardennes belges, mais de grandes et imposantes chaînes donnant naissance à des fleuves nombreux et à des rivières plus nombreuses en** core. La première ville française fut {Maubeuge où nous visitâmes une antique cathédrale qui fut longtemps célèbre. Les belles promenades plantées d'arbres de St Quentin nous firent passer une agréable après-midi. Puis^ nous vînmes à Noyon, où l'on voit encore des restes de sa splendeur passée entre autres une magnifique cathédrale qui est un véritable chef d'oeuvre d'architecture gothique. Cette ville très ancienne dut son importance primitive à la puissance de ses évêques qui furent pairs de France sous Philippe-Auguste. Noyon n'est qu'à 24 kilomètres de Compiègne, Notre train filant à toute vapeur eut franchi cet espace en moins d'une demi heure*. Nous visitâmes dans cette petite ville célèbre par ses souvenirs antiques une église remarquable. St Denis notre dernier point d'arrêt

avant la brillante capitale de la; France attira notre attention par un bel établissement fondé par l'empereur et destiné à l'éducation des jeunes filles. Enfin nous descendîmes dans (corr. : à) Paris, but de notre voyage, Paris la reine de la civilisation moderne et le foyer le plus éclatant des arts des sciences et des lettres. Un large fleuve la traverse en tous sens comme un large (biffé) ruban d'argent, réfléchissant tantôt les hautes tours de Notre Dame^ tantôt les hautes maisons que Ton ne rencontre que là et dont on ne peut se faire une idée sans les avoir vues.

Je m'y perdrais, si je devais l'énumérer tout ce que j'y ai vu. Je me bornerai à te nommer les principaux monuments : le palais des Tuileries, le Louvre, le palais du Luxembourg et le magnifique jardin qui l'entoure ; le palais de l'Elysée et les Champs-Elysées, le musée, la banque de France le champ de Mars, la place Vendôme au milieu de laquelle s'élève une colonne de bronze, faite des canons pris à Âusterlitz ; l'arc de triomphe de l'Étoile élevé en mémoire des victimes (sic) de Napoléon l^^. J'y ai visité aussi plusieurs églises, entre autres celles de St Sulpice de la Madeleine, de St Vincent de Paul et l'imposante cathédrale, œuvre de tant de générations.

Je renonce à t'en faire la description ; ma plume se refuse à entamer un suiet aussi élevé; du reste, des écrivains célèbres y ont consacré leur talent et t'en fourniront un portrait exact.

Malgré tout le plaisir que j'ai goûté je suis tout entière au bonheur de revoir ma ville natale et les Champs-Elysées fussent-ils cent fois plus beaux je n'en reverrais pas aVec moins de plaisir, notre beau bois surtout au printemps prochain lorsque tout y reverdira.

Là dessus, je t'embrasse de tout mon cœur A bientôt j'espère

Ton amie

Léonce Balemont.

(Note t Bien.) Cours supérieur.

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