‹ Devoirs d'écoliers étrangers recueillis à l'Exposition universelle de ParisChapitre 22 sur 249 · UNE HISTOIRE (EN ALLEMAND · texte numérisé non relu

UNE HISTOIRE (EN ALLEMAND

Le soleil s'inclinait vers Touest ; ses rayons mourants donnaient à la terre un dernier baiser, et doraient les tourelles d'un château. Les vallées étaient déjà plongées dans Tobscurite du crépuscule; seules les cimes des montagnes étaient encore éclairées pour un instant par la faible lueur du soleil couchant, et les hautes fenêtres ogivales du château de Wilhelmsburg s'illuminaient d'un reflet enflammé. Wilhemsburg était une noble et superbe résidence seigneuriale. Bâti sur le sommet d'un roc, il élevait bien haut dans les airs ses tours au faite étincelant. Au pied de la colline, une rivière serpentait comme un ruban d'argent dans les vertes prairies. Les ondulations pittoresques de la campagne se perdaient au loin dans une vaste plaine, à l'extrémité de laquelle on voyait, lorsque l'air était transparent, se dresser une montagne éloignée.

Le propriétaire de ce château, de ces champs fertiles, de ces belles forêts, était le comte Hugo de Lindenberg. Ses sujets trouvaient en lui un maître affable et bienveillant; aussi était-il aimé d'eux.

La famille du comte se composait de son épouse, la comtesse Léontine, de son fils Rodolphe, âgé d'environ quatorze ans, et de sa fille Stéphanie, qui en comptait douze. La comtesse était une femme pâle et maladive, à la taille élancée, aux traits nobles ; son regard exprimait la bonté, et tout en elle inspirait le respect et l'affection.

Rodolphe, jeune garçon à la santé florissante, d'un caractère impétueux et hardi, causait souvent des inquiétudes à sa tendre mère. Stéphanie était tout l'opposé de son frère. Elle avait une intelligence remarquable pour son âge, était sérieuse et tranquille, et presque exclusivement occupée du soin de sa mère malade. Elle cherchait sans cesse à deviner dans les yeux de celle-ci son moindre désir, et veillait sur elle avec sollicitude. Outre les membres de la famille, 1^ nhât^a-^ ^^^lit encore habile

phanie, qui était en même feiï^w^ P, w»e à& compagme de \a comtesse; par la femme de ch(^v P^ ^ tï\e nombreuse domesticité. La famille du comte avai* &n C^ **.ès-Tft^•^^^^1^^^^^'^^'^"

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3< DEVOIRS D'ÉCOLIKRS.

demeure, dans différentes localités ou dans la résidence, où rappelaient ses affaires.

I/obscurité avait augmenté, le crépuscule ne jetait plus qu'une faible lueur. La comtesse était assise près de l'une des hautes fenêtres gothiques. Ses regards erraient vaguement devant elle ; une de ses mains, qui tenait un livre, retombait négligemment; de l'autre elle soutenait sa tête languissante. De temps en temps un profond soupir souleyait son sein, et une larme coulait sur ses joues pâles. Son chagrin l'avait empêchée de remarquer que, derrière les lourds rideaux de soie de l'autre fenêtre, quelquechose remuait parfois. C'était Stéphanie, qui n*osait pas s'avancer, de peur de déranger sa mère. En vain elle avait interrogé à réitérées fois sa mère sur la cause de son chagrin ; en vain elle avait essayé, par ses soins em« pressés, de dissiper le nuage qui assombrissait le front de la comtesse.

Celle-ci attendait son époux, et croyait que ses enfants étaient déjà endormis. Le bruit d'une voiture se fît entendre : c'était le comte qui arrivait. La comtesse se leva de son siège, et lit quelques pas au-devant de son mari, auquel elle tendit la main en souriant.

« Bonsoir, Léontine, dit-il avec agitation; comment cela va-t-il?

— Je te remercie, mon cher Hugo, répôndit-elle ; je me sens mieux et plus forte. Mais quelles nouvelles apportes-tu? où en sont nos affaires ? »

Et elle interrogea du regard son mari, dont les traits pâles et l'air agité l'avaient frappée.

A cette question, les épais sourcils du comte se froncèrent, et, les mains croisées sur le dos, il se promena un moment dans la chambre en silence.

« Il n'y a pas moyen de le détourner de son projet^ dit-il enfin, en s'arrétant devant son épouse d'un air sombre.

— Et a-l-il donc en mains les preuves, les documents? deroanda-t-elle avec anxiété.

— On ne sait pas comment il se les est procurés, répondit le comte. Quoi qu'il en soit, je crois que tout est perdu.

— Mais, Hugo, dit la comtesse d'une noix suppliante, en se rasseyant, je ne connais pas encore, jusqu'à ce jour, les détails de cette histoire; ne veux-tu pas m'en fiiire part?

— Eh bien, écoute, dit le comte.

!» Tu sais que mon père était un homme violant et emporté,

et que j'avais perdu ma tnére de bonne heure. Mon frère Léo et moi nous grandîmes donc presque sans surveillance, attendu que notre père ne s'occupait guère de nous. Je dois te dire aussi que Tune des passions principales de mon père était l'orgueil. Or, le meilleur ami de Léo était le fîls du forestier, et malgré la défense expresse de notre père, ils se voyaient, mais en secret Otto — c'était son nom — était un jeune homme honnête; mais notre père ne pouvait pas le souffrir, parce qu'il était le fils d'un forestier et que Léo était un jeune comte. Un jour, comme ils causaient ensemble sans méfiance dans un bosquet retiré, mon père les surprit ; et non content d'appeler Otto un fripon, un vaurien, etc., il lui donna encore quelques coups de pied. Léo ne put pas supporter ce spectacle, et il prit, en paroles, la défense de son ami. Gela porta à son comble la fureur de mon père. J'aurai toujours devant les yeux le moment où je vis Léo, pâle comme la mort, suivre notre père dans sa chambre. J'entendis alors un échange de paroles animées, puis la porte s'ouvrit violemment, et Léo passa rapidement devant moi. Ce ne fut que le soir qu'il me parla, et qu'il me raconta que notre père l'avait déshérité et lui avait donné sa malédiction, en sorte qu'il ne pouvait pas rester un instant de plus dans la maison paternelle. La même nuit il i

disparut. Nous ne reçûmes qu'une seule fois de ses nouvelles {

depuis : il nous écrivit qu'il était marié depuis deux ans, et I

qu'il allait s'embarquer pour les Indes orientales avec sa |

femme et son jeune fils. Mon père, qui regrettait son empor- |

tement, modifia alors son testament et légua à mon frère, ou à !

son fils, si l'un d'eux revenait un jour, la moitié de sa fortune ; si ni l'un ni l'autre ne revenait, je devais hériter de mon frère. Je suis prêt à rendre maintenant tout ce que j'ai reçu, si seulement j'avais la preuve que c'est bien véritablement le fils de Léo. 9

La comtesse ne dit rien ; elle restait immobile, pâle comme une morte. Ce n'est pas pour elle qu'elle était soucieuse. Si la pauvreté devait l'atteindre, elle y était habituée, car dans sa jeunesse elle avait été pauvre. Mais s^s entants; son fils, qui était si prodigue, si fier de ses ricK ^esl Qu'aWaient devenir ses pauvres enfants? ^^

Elle eut néanmoins assez de f^v ^ àouuet elWmème

des consolations ^ -"*" -— •* -- » ^^ ^^ -r«w, ««; «rx««i.\i les oiseaux des pas. Puis elle sortit, appuyée sjv'^ J ^^^\\^

rideaux s'ouvrirent, et Stéphanie s'avança au milieu de la chambre. Son visage était d'une pâleur mortelle, ses lèvres décolorées ; ses grands yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et elle tendait ses petites mains blanches en sanglotant convulsivement.

< mes pauvres parents ! s'écria-t-elle d'une voix étouffée. Voilà donc le chagrin qui vous tourmente, et, hélas ! je ne puis rien faire pour vous ! »

Elle réfléchit un instant, puis ses larmes recommencèrent à couler.

c. Mon frèr«, s'écria-t-elle, pourquoi faut-il donc que tu sois si prodigue? pourquoi un imposteur s'introduira** t-il ici. pour nous ravir notre bonheur ? »

Après avoir ainsi parlé d'une voix entrecoupée, elle se dirigea d'un pas léger vers sa chambre à coucher.

Deux semaines s'étaient «écoulées. La nuit recouvrait la terre d'un voile épais. Partout régnaient le calme et la paix. Au château aussi tout était silencieux. Une seule chambre était faiblement éclairée par la lumière d'une lampe. Les rideaux étaient fermés, et le silence n'était interrompu que de temps en temps par les sanglots de trois personnes agenouillées devant un lit. Sur les coussins reposait une figure aussi blanche que l'oreiller, et qui paraissait sans connaissance. Soudain la malade ouvrit les yeux, et son regard tomba sur son époux et sur ses deux enfants agenouillés auprès du lit. Elle se redressa par un effort suprême, et dit d'une voix brisée :

€ Ne pleurez pas, mes bien-aimés, je ne vous quitte que pour peu de temps, nous nous retrouverons un jour. Lors même que je ne serai pas visible à vos yeux, mon âme sera sans cesse auprès vous. Merci, ajouta-t-elle en s'adressant au comte, pour l'affection que tu m'as témoignée durant ma vie ici-bas. Vous aussi, mes chers enfants, je vous remercie des joies que vous m'avez données. Je dois maintenant me séparer de vous, et je ne pourrai plus vous guider par mes conseils, vous enseigner à éviter les fautes et les dangers. Toi, Rodolphe, sois pour ton père un appui, et pour ta sœur un tendre frère. Ce qui m'a toujours donné des inquiétudes pour tou avenir, c'est ton penchant à la prodigalité. Plus tard, tu sauras pourquoi. Ne compte pas sur les biens passagers, qui peuvent

l'être enlevés, mais vise à en acquérir d i personne ne pourra te ravir. Veux-tu me j !

— Je te le promets, répondit Rodolphe

— Toi, Stéphanie, reste ce que tu as to affectueuse et attentive, et une tendre sœur i je désire, lors même que des revers cruels vous pourrez toujours être heureux. Adieu.

Un sanglot convuJsif lui coupa la parole, épuisée par Teffort qu*elle avait fait. Elle je sur ceux qu'elle aimait, sa bouche murmun adieu; — puis un grand cri de Stéphanie, q î de sa mère, annonça que celle-ci s'était ei sommeil.

C'était par une belle nuit de mai. Les ins < et les papillons de nuit voltigeaient par 1 attiédi, et les fleurs embaumaient l'atmosp ! lait en son plein au ciel sans nuages, et ses ' le cimetière, où les pierres funéraires avait fantômes.

Prés de Tune d'elles on distingue une fori [ visage incliné vers la terre, semblait courbe chagrin ; on eût pu la croire inanimée, si d* ; un gémissement échappé de sa bouche !

c'était là ime créature vivante. C'était Stépl i auprès du tombeau de sa mère et de son p( de sa mère, de grands malheurs l'avaient | était mort, son frère était parti sans lui avoir ! ! de retour ; enfin elle avait été dépouillée de imposteur, qui se donnait pour le fils de son i maintenant péniblement du travail de ses mi

Tout entière à son chagrin, elle n'avait pa homme était venu s'agenouiller de l'autre cô priait avec ferveur. Lui aussi était eu t^i»oie '^ ' leur. Il venait d'arriver d'un long vo>, ^ ^t ) était pour le tombeau de ses parent/ 8^'

Il s'écria enfin d'une voix entrée^ ^

« Mon père, ma mère, voici Je cq ^hé^ * t)i tombe. Hélas! il est trop tard ma, v llv^ i^le \, pardon ! .. S^Ki ^

Un cri s'échappa des lèvres de la jeune fille : € Rodolphe ! ) — et elle se releva vivement. Il demeura comme frappé de la foudre à cette voix qui lui semblait sortir du tombeau. Puis il aperçut le vêtement de deuil et le pâle visage de Stéphanie. c Ma sœur! » s'écria-t-il alors, et il se jeta dans ses bras. Après une séparation qui avait duré des années, ils s'étaient enfin retrouvés.

Nous retracerons en peu de mots la destinée de Rodolphe.

Il avait, après la mort de sa mère, mis réellement un freia à son penchant pour la dissipation, jusqu'au moment où sou père l'envoya dans la capitale. Mais là il fréquenta une mauvaise société, et ût des dettes énormes. Ce fut justement à cette époque que sa famille fut dépouillée de sa fortune par le faux comte, et il fut impossible au comte Hugo de payer les dettes de son fils. Le chagrin que causa au père la conduite du jeune homme amena une attaque d'apoplexie qui le conduisit au tombeau. Rodolphe dit alors adieu à sa sœur, et partit. Il erra longtemps d'un pays à l'autre, et finit par s'embarquer à Londres pour les Indes orientales. Mais le vaisseau fit naufrage, et ce ne fut qu'à grand' peine que Rodolphe put se sauver, et gagner une île habitée par des sauvages. 11 s'en échappa au moyen d'un canot qu'il construisit de ses propres mains, et arriva aux Moluques. Là il acquit une fortune considérable, et alors seulement il osa revenir se présenter aux yeux de sa sœur.

€ Et sais-tu encore ? ajouta-t-il gaiement en terminant le récit de ses aventures : le château est à nous ! »

Il raconta alors à sa sœur étonnée qu*on avait trouvé une cassette de fer qui contenait les papiers du comte Léo de Lindenberg et de son fils, ainsi que ceux de Joseph Hager. Joseph Hager était le fils d'un matelot qui servait sur le navire sur lequel le comte Léo avait voulu revenir en Europe. Mais le comte était tombé malade en mer^ et sentant la mort approcher, il avait confié au capitaine son fils et ses papiers. Un matelot, qui avait entendu par hasard cet entretien, avait dérobé les papiers, et avait substitué son propre fils à la place du véritable comte.

a Et maintenant, dit-il en terminant sa narration, je fais sur la tombe de mes parents le serment que je suis deyenu un autre homme, et que je réparerai le mal que je t'ai fait. Oui, j'ai péché contre Dieu et contre toi, mais je n'aurai pas de

repos jusqu'à ce que je sois certain d avcyir obtenu ton pardon. >

Stéphanie lui tendit la main, et tous deux s'agenouillèrent de nouveau sur le tombeau, et prièrent Dieu de leur accorder sa protection.

Maintenant les véritables maîtres du château de Wilhelmsburg sont rentrés dans leur héritage. Les anciens serviteurs du comte de Lindenberg, qui avaient vu naître Rodolphe, se livrent à des transports de joie : car ce n'est pas seulement son retour qu'ils célèbrent; ils fêtent en même temps ses fiançailles.

Lydi Fabry.

(Note : Très-bien.)

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