‹ Devoirs d'écoliers étrangers recueillis à l'Exposition universelle de ParisChapitre 49 sur 249 · MAIN DE FER SOUS UN GANT DE VELOURS · texte numérisé non relu

MAIN DE FER SOUS UN GANT DE VELOURS

« N'est-ce pas, maman, tu me permets d'aller au théâtre ce soir? disait à sa mère un jeune garçon de quinze ans ; et il accompagnait sa demande d'un. geste qui voulait dire clairement : « Tu vois, je suis sûr que lu diras oui... pourquoi me détromper?... »

Mais la mère, d'un air sérieux, répondit :

« Il me semble l'avoir déjà dit plus d'une fois que je ne me soucie pas de te laisser aller seul à certains amusements ; du reste, tu as déjà été au théâtre deux ou trois fois ce carnaval, et c'est beaucoup, je trouve, pour un petit homme de la taille !

— Je comprends.... mais jusqu'à présent je suis toujours allé au théâtre Manzoni, toujours à ces comédies, à ces drames. Ce soir, au contraire, c'est à la Scala que je voudrais aller, pour entendre de la musique. Tu sais bien, maman, comme j'aime la musique; tu le sais, car tu vois comme je m'applique à l'étude de mon instrument. »

Frédéric cherchait de la sorte à amadouer sa mère ; mais celle-ci, trouvant toujours de nouveaux arguments, continua :

€ Et puis, Youdrais-tu donc que je te laissasse aller lout seul ?... si jeune!... On dirait que la mère de Frédéric a perdu la tête ! Est-ce là ce que tu voudrais?

— Je t'ai déjà dit que je ne serais pas seul, mais avec Silvio, etSilvio, tu le sais, est plus grand que moi. Tu vois, il va toujours au théâtre, et sa maman ne lui refuse jamais; au contraire, elle en est bien aise, et quand elle accompagne sur le seuil son petit Silvietto, mis comme un prince, elle lui dit en le congédiant : € Amuse-toi bien ! i»

— Que veux-tu? reprit M°*« Thérèse impassible, chacun ne pense pas de la même façon ; la maman de Silvio a sans doute ses bonnes raisons pour permettre à son fils d'aller seul au théâtre ; moi, au contraire, je le trouve peu convenable et ne le veux pas, c'est-à-dire que je m'adresse au bon naturel et à la docilité de mon Frédéric, et je m'efforce de le faire réfléchir à ce qui arriverait si son oncle apprenait que je lui ai donné une permission semblable. :»

Ici le jeune garçon devint sérieux à son tour.

€ Je dois te dire la vérité, maman : si la protection de mon oncle doit me coûter la liberté, j'abandonne sur-lechamp livres et plumes, et dès demain j'apprends un métier, car...

— Non, Frédéric ; tu es trop prompt dans tes résolutions. En ce moment tu as la tête un peu échauffée ; mais dors une nuit là-dessus, et tu te réveilleras un fils docile et un garçon raisonnable. »

Mais Frédéric ne voulait rien entendre ; et revenant obstinément à sa première idée :

€ Quel mal, dit-il, pourrait-il résulter d'un simple amusement? J'écoute un peu de musique, un peu de chant... Je rentre à la maison aune ou deux heures... voilà tout! Après quoi, j'étudie avec zèle, je contente mon oncle, je te contente aussi,.. >

La mère ne dit rien, mais elle fit de la tête des signes réitérés de refus.

« Cette fois tu es vraiment méchante, maman ! s'écria Frédéric avec dépit; oui, tu es méchante ! Vois donc, tu me prives du plaisir d'entendre un peu de musique, de sortir un moment ce soir... et puis mon ami dira que je n'ai pas tenu ma parole, il se moquera de moi, il dira que je suis encore accroché aux jupes de ma mère, et d'autres choses semblables ; et quelle mine pourrai-je faire ? »

Là-dessus Frédéric se mit à pleurer et à frapper du pied, de plus en plus fort; mais sa mère, le caressant et l'appelant tantôt capricieux, méchant, tantôt son trésor, réussit enfin à le calmer.

Ce n'était pas la première fois que Frédéric faisait l'épreuve de la fermeté de caractère de sa mère, fermeté qu'elle unissait à la plus tendre affection. Il savait à merveille que lorsqu'elle avait dit un non ou un oui, sa décision était inébranlable, et qu'il ne pouvait l'en faire revenir ni par les caresses, ni par les promesses, ni par ses colères enfantines ; il savait à merveille que sa mère avait toujours eu d'excellents motifs chaque fois qu'elle lui avait opposé un refus. Toutefois, de temps en temps il revenait à la charge, espérant toujours qu'il serait plus heureux et qu'il finirait par remporter la victoire. Cette fois-ci, d'ailleurs, il ne pouvait comprendre pourquoi sa mère se montrait si obstinée, et il s'était dit : -

€ C'est un caprice de maman ; elle en a, paraît-il, tout comme son Frédéric. »

Mais nous savons, nous, que ce, n'était {pas un caprice, et que M"^^ Thérèse avait de bonnes raisons pour agir comme elle l'avait fait.

jjfme Thérèse, demeurée veuve, avait concentré toutes ses affections, toutes ses pensées, toutes ses espérances sur le fils unique qui lui restait, sur son Frédéric ! — Frédéric était, de son naturel, fort docile à écouter les conseils de chacun, bons ou mauvais, et tout comme il se montrait souvent docile à l'égard de sa mère, il écoulait parfois aussi — et seulement trop 1 — les conseils de mauvais compagnons ; c'étaient là des blessures douloureuses pour le cœur de sa pauvre mère, qui étudiait sans cesse tous les mouvements de son fils, et s'efforçait de trouver la meilleure voie pour faire de lui un jeune homme distingué.

Frédéric avait un oncle qui s'était chargé de lui donner une bonne éducation et de diriger ses études ; cet oncle était un homme sérieux et austère, mais toute sa sévérité n'était jamais venue à bout de corriger Frédéric, parce qu'il était trop exigeant et employait des moyens trop rigoureux.

]y[me Thérèse , au contraire , avait un caractère ferme ; mais elle employait des moyens si doux, elle savait si bien s'insinuer dans l'esprit de son fils, que peu à peu elle réussit à le corriger entièrement ; ce ne sont pas les châtiments, mais

les caresses qu'elle employait avec lui, les caresses d'une main de fer sous un gant de velours.

Angola Gàzzulâni.

(2° cours.)

« MEME SUJET

€ Bienheureux professeur ! Il né manquait plus que sa composition pour m'achever ! Songez donc : nous sommes dans la semaine grasse, et outre tous nos autres devoirs, voici qu'il nous met encore sur le dos la composition en langue italienne! Peut-on imaginer quelque fchose de plus contrariant? Ah, bon Dieu ! quelle vie^ quelle vie ! i>

C'est à peu près en ces termes que maugréait l'autre jour une de mes intimes amies, élève de l'école normale, tandis qu'assis« à sa table de travail, elle méditait sur le développement d'un sujet de composition. La jeune demoiselle avait peut-être oublié en ce moment les promesses faites à sa mère ; elle avait oublié tous ses projets de persévérer avec zèle dans ses études, et recommençait à se laisser décourager par toutes les petites traverses, s'impatientait à cause de la composition que son professeur lui avait donné à faire précisément durant la semaine grasse.

Son oncle, jeune homme d'environ vingt ans, qui a pris Télé dernier un beau diplôme d'avocat, mais qui pour l'heure ne fait que tortiller une paire de moustaches (imaginaires, s'entend), et que se moquer de son aimable nièce, se trouvait dans la même salle, et causait avec la mère de la jeune fille. Devant les manifestations de désespoir de la pauvre affligée, il ne put se contenir, et se tournant vers elle avec un sourire ironique, il s'écria :

« Ah! malencontreux professeur ! est-ce une manière d'agir, que de donner tant d'angoisses à ses gentilles élèves précisément durant la semaine grasse ! Mais attends que je fasse sa connaissance, et je te promets, foi d'oncle et d'avocat, de lui laver la tête d'importance, et de faire retomber sur son cœur, en pluie amère, les larmes qui brillent en ce moment dans tes yeux noirs!... ï

Deux larmes en effet avaient perlé sur les cils de ma chère amie; mais la comique sortie de l'oncle les fit disparaître, et

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elle ne put s'empêcher de faire écho à Téclat de rire poussé par lui et par sa mère.

On riait encore, lorsqu'un coup de sonnette vint brusquement interrompre cette folle gaieté. Emma courut voir qui pouvait être l'importun visiteur qui s'annonçait ainsi, et un moment après elle rentra dans la chambre, accompagnée du docteur Giuseppe, médecin qui réside dans la localité où sont nés les parents de mon amie et où ils sont encore en villégiature.

Lorsqu'on eut échangé les compliments d'usage : « Ëh bien, cher docteur, quel bon vent vous amène? s'écria l'avocat en herbe.

— Le train de cinq heures, répondit le visiteur, et l'invincible désir d'être le premier à vous apprendre ce qui s'est passé de nouveau depuis trois mois dans ce pauvre petit coia de terre que le séjour de cette bruyante métropole vous a sans doute fait oublier.

— Du nouveau ? » s'écria le jeune avocat ; et émerveillé de l'emphase oratoire du docteur, il poussa un profond soupir, puis, lui offrant un siège, le pria de commencer sa narration.

Emma se rassit à sa table et se remit à ruminer son sujet; sa mère reprit son ouvrage, et le docteur, ayant approché sa chaise du feu, commença en ces termes :

c Vous avez appris qu'il y a trois mois, on vit arriver à Gastelio une troupe de protestants...

— Des protestants! est-ce bien vrai? demanda la maman.

— Gomment ! vous ne savez donc rien de tout cela?

— Mais non, rien du tout ; racontez, racontez.

— Bien. Vous saurez donc que cette troupe de protestants étant venue à Gastelio, se mit à prêcher avec ardeur par tous les coins du pays. Les gens de Gastelio les écoutaient bouche béante; et il paraît que les prédications furent très-persuasives, car il arriva que presque tous les auditeurs se convertirent à la nouvelle religion. Vous pouvez facilement vous imaginer quel crève-cœur ce fut là pour ce pauvre Don Giovanni, qui à partir de ce moment ne vit plus son église fréquentée que par quelques vieilles femmes. Il eût encore pu se résigner, si le mal en fût resté là ; mais d'autres calamités bien plus graves allaient fondre sur lui. Les protestants, exaltés par la grandeur de leurs conquêtes, excitèrent tout le bas peuple contre le pauvre prêtre, quieutà subir toutes sortes d'injures et de vexations ; ils espéraient que le malheureux cui*é, las d'une pa-

iÏALlË.

reille existence, quitterait la localité et laisserait la population entre leurs griffes. Don Giovanni aurait eu des motifs plus que suffisants pour faire punir les provocateurs, et il eût pu se débarrasser ainsi de ses ennemis ; mais avec une fermeté et une patience vraiment dignes de Job, il supporta les avanies et les vexations, sans abandonner jamais Tespoir de voir les brebis égarées revenir au bercail. Il ne se laissa jamais aller à des mouvements de colère contre ses persécuteurs, et bien résolu à ne pas abandonner la localité, il tint tête à ses 'adversaires avec une fermeté héroïque, opposant ses prédications aux leurs ; en un mot, il agit de telle sorte que les habitants de Castello furent réellement contraints d'admirer son attitude édifiante. Se repentant de leur faute, ils revinrent à la religion qu'ils avaient abandonnée, et pour réparer, au moins en partie, les torts qu'ils avaient eus envers le pauvre Don Giovanni, et le dédommager des maux qu'il avait endurés pour eux, ils ont donné hier une superbe fête en son honneur. >

Cette historiette plut beaucoup à Tavocat» qui dit qu'il lui semblait voir revenir le temps des luttes entre ariens et catholiques ; puis se tournant vers Emma avec un sourire mali^ cieux :

c Âh ! bravo. Don Giovanni ! Dans cette circonstance, il a vraiment montré une main de fer sous un gant de velours. )

Emma, qui était dans le feu de la composition, lui répondit par un gai sourire, et continua à écrire.

Le lendemain, lorsqu'elle fit lire son œuvre à son oncle, pour lui demander son avis, celui-ci lui répondit en hochant la tête :

€ Ce ne serait pas mal, si tu n'avais pas dérobé au docteur son histoire»

— Gomment, dérobé ! s'écria ma pauvre amie. C'est moi qui l'ai écrite.

— C'est vrai, mais l'invention, lu ne peux le nier, tu la dois à ce cher docteur Giuseppe. »

Que pouvait répondre Emma? Elle sefàcha^ pleura, déchira ^a composition, traita son oncle de mauvais cœur, et puis.^i^ et puis, l'orage passé et le beau temps revenu, elle se dit qu'en lin de compte il n'y avait que son oncle qui fût au courant de la chose, que peut-être il se passerait bien du temps encore avant qu'il eût fait la connaissance de son professeur,

lOP ' DEVOIRS D*£GOLi£RS

et, ayant vu s'évanouir ainsi la probabilité d*une révélation de sa faute, elle se sentit rassurée, et récrivit telle quelle la composition qu'elle avait déchirée.

Emma Fiamberti.

(2* cours.)

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