MA CHAMBRE
Elle n'est pas bien grande, ma chambre, et cependant elle est très-jolie : exposée au midi, an peu détournée à Test, elle reçoit, en été, les premiers rayons du soleil ; en hiver, par contre, une grande maison qui s*étend devant les fenêtres, empêche la lumière de pénétrer (souligné par le maître) dans mon logis ; à midi seulement, une faible traînée pénètre à travers les vitres glacées et vient répandre un peu de chaleur et de vie dans mon humble demeure. La première chose qu'on voit en entrant, c'est une grande table vernie ; deux chaises de paille lui tiennent compagnie. C'est là que s'accomplissent les grandes œuvres qui doivent me procurer un brevet blanc — ou un rose ; c'est toute une légende que l'histoire de cette table : elle fut fabriquée, il y a bientôt cinquante ans pour un jeune couple qui venait de se mettre en ménage. Le mari travaillait dans une tannerie ; la femme, à côté du soin de la maison, trouvait encore moyen de gagner quelque argent en faisant de la couture. Pendant la première année, tout alla bien ; une petite fille était née et prospérait à merveille. Mal* heureusement, le père tomba malade *, une affection de poitrine se déclara; il languit pendant une année et laissa sa veuve, désolée et sans aucune ressource subvenir seule à l'entretien de la petite fille. A ce moment, une crise intense pesait sur le commerce ; et de plus l'hiver s'annonçait rude. La pauvre mère n'eut bientôt plus de travail ; personne ne pouvait lui aider; tous ceux qui la connaissaient étaient aussi misérables qu'elle. Un soir, elle coucha son enfant sur l'unique matelas qui restât dans la chambre froide, puis elle s'assit à côlé de lui sur la table, à cette place peut-être où je suis maintenant, et se prit à songer ; elle pensait à tous ses meubles qui étaient partis l'un après l'autre pour qu'elle pût acheter du pain, aux riches qui avaient passé tout le jour devant elle sans vouloir jeter un regard sur une mère affamée ; elle n'osait pas réfléchir à ce qu'elle deviendrait le lendemain ; il y avait deux jours qu'elle n'avait rien mangé. A ce moment, sa petite fille appela d'une voix affaiblie par les privations : c Mère, disaitelle, j'ai faim, j'ai froid; — mon enfant, répondit la mère en pleurant à chaudes larmes sur ce petit corps amaigri, je n'ai rien à te donner à manger ; nous allons mourir, mon pauvre ange, nous allons retrouver ton père, et les larmes de la petite
fiUe coulaient doucement, elle n'avait plus la force de pleurer. Le lendemain, la police rencontra et recueillit une femme folle qui errait dans la ville, un enfant mort dans les bras.
La table fut vendue, elle échut à un vieil ivrogne qui rentrait tous les soirs chez lui en titubant et jurant. Un soir, dans un moment de mauvaise humeur, probablement qu'il n'avait plus le sou, ce fou furieux brisa un coin de la table ; c'est depuis cet épisode de son existence qu'elle porte cette traverse qui la renforce. *
Après avoir passé chez divers autres propriétaires, elle arriva enfin dans ma chambre, d'où elle ne sortira, je l'espère, pas de si tôt. Ce qui en fait le principal agrément, c'est un vaste tiroir qui renferme péle>méle plumes, crayons, morceaux de papier, débris de toute forme et de toute provenance. Son utilité est grande : si par hasard, le matin, l'habitant du lieu s'est attardé dans les bras de Morphée, et que l'heure des cours arrive sans qu'il ait eu le temps de rien mettre en ordre, le tiroir complaisant reçoit tout ce qui charge la table et le recèle discrètement jusqu'à midi. Un jour, jour néfaste s'il en fût*, le tiroir était bondé d'objets; à midi, le propriétaire de tout ce mobilier voulant réparer les oublis du matin s'assied nonchalemment * sur une des deux chaises dont il a été fait mention, bien en face du tiroir et saisissant le bouton de la main droite se délecte dans l'idée des trésors qui vont surgir, mais le tiroir fait le récalcitrant ; le jeune homme s'obstine, et chacun tient si bien que le bouton cède, la secousse envoie la chaise et celui qu elle porte contre le coin du lit où le dossier du siège se brise au grand désespoir de toute la contrée, et le tiroir n'était pas ouvert!
Je viens de parler du lit, il faut bien en dire quelques mots. Ce pauvre vieux lit ne date pas d'hier ; son bois qui fut autrefois du plus beau brillant s'est terni avec le temps ; une foule d'infirmités l'assiègent, et je crains toujours de le voir céder sous le poids de mon corps. Du reste on y dort très-bien, et au moindre mouvement qu'on fait, un agréable craquement distrait le dormeur qu'un sommeil paisible ennuie.
A côté du lit, une grande armoire montre orgueilleusement ses panneaux brunis, ses serrures brillantes dont pas un grain de poussière n'afflige le poli : c'est curieux de voir jusqu'où la vanité va se nicher : la face de l'armoire est parfaitement intacte, mais le dessus, où aucun œil indiscret ne jette un regard, est couvert d'une couche de poussière qui va en augmentant