‹ Devoirs d'écoliers étrangers recueillis à l'Exposition universelle de ParisChapitre 84 sur 249 · DEVOIRS D*ÉG0L1£RS · texte numérisé non relu

DEVOIRS D*ÉG0L1£RS

chaque jour.... Poseur, va! C'est aussi sur ce meuble que repose un instrument superbe, neuf, bien soigné, digne d'uu Yiotti ou d'un Sarasate ; j*ai nommé mon violon. Tous les jours, après-dîner, le pauvre instrument se voit raclé pendant une demi-heure. grand Paganini, .si votre ombre se promène quelque jour du côté de ma chambré, entre midi et demie et une heure, comme elle va prendre la fuite à Touïe de ces sons barbares. Et cependant, que c'est agréable de pouvoir se dire : tiens, tu n'ts pas artiste, mais, malgré cela, ton violon sait trouver des accents qui te pénètrent; es-tu triste, il pleure; es-tu joyeux, il bondit et frémit allègrement. Oh ! la belle et bonne chose que la musique! Si peu qu'on en puisse faire, avec une oreille un peu juste et un cœur capable de sentir, on y trouve des jouissances nombreuses et réelles. Quoi de plus propre à élever notre âme à des sentiments élevés que ces accords magnifiques qui célèbrent tour à tour Dieu, la patrie, l'amour, toutes les nobles aspirations de notre nature!

En face de l'armoire, une grande bibliothèque, occupe tout un côté de la chambre; là sur les rayons qui plient sous le poids, s'étalent tous les trésors de la science; vrai salmigondis, qui va des mathématiques à la musique, de la morale aux sciences naturelles ; on y trouve même un traité complet de gymnastique qui siège à côté d'un cours de calligraphie. Je m'imagine quelquefois entendre les discussions qui doivent s'élever entre tant de personnages divers. Je vois la grammaire en compagnie de la rhétorique , empesées, absolues, pleines de fierté, les mathématiques de toutes les espèces combattre victorieusement à coups d'arguments serrés, de syllogismes sans réplique ; toutes les autres sciences luttant et escarmouchaut sur les flancs. Bientôt ma rêverie continuant son cours, tous ces personnages prennent im corps, je vois les savants de tous les temps, de tous les pays, se livrer une bataille furieuse à coups d'in-folios. Ce combat, digne du Lutrin y se continue avec des chances diverses jusqu'à ce qu'un événement quelconque vienne me rappeler à la réalité !

Un rayon spécial est consacré aux ouvrages littéraires non scientifiques. C'est là que se mélangent Molière et Mérimée, Fénelon et Corneille. Quels heureux moments vous m'avez fait passer vous tous, gens qui avez écrit pour le plus grand plaisir des lecteurs! Que de fois, quelque charmante scène de Molière ne m'a-t-elle pas fait rire aux larmes ! combien la parole

énergique de Corneille m'a rempli de sentiments patriotiques ! Soyçz tous les bienvenus, votre compagnie m'est chère.

En haut, tout en haut, une foule de paperasses se pressent sans ordre. D'un côté, ce sont des journaux, de l'autre de la musique. Ici des exercices d'ortographe * qui datent de trois ou quatre ans ; là des compositions allemandes. Parmi tous ces papiers, il en est que je garde avec soin, ce sont les numéros de lEdîicateur. C'est un charmant journal : à côté des questions pédagogiques, on y trouve des exercices pratiques qui intéressent tout le monde, aussi allend-on avec impatience le numéro de la quinzaine pour examiner les problèmes de géométrie et d'algèbre, les questions de français et d'autres branches qui y sont posées avec autant de bonheur dans le choix que d'habileté dans la pomposition.

Mais quittons ces papiers, ces livres, et partons avec un soupir de soulagement pour la fenêtre qui attend, tout ouverte, que nous voulions bien lui accorder quelque attention. Cette pauvre fenêtre aurait aussi un long chapitre d'infortunes à raconter. Un jour entre autres, c'était en été, il y avait un grand moment que je m'occupais sans succès d'un terrible théorème de géométrie. Je cherchais un moyen de me tirer d'affaire par un faux-fuyant; heureusement, une guêpe entra par la fenêtre entr'ouverte, je me renversai sur ma chaise et je suivis avec intérêt l'insecte qui parcourait la chambre en tous sens. Au bout d'un instant, la guêpe trouva sans doute le séjour un peu triste, car tout à coup elle partit comme un trait contre la fenêtre et s'embarrassa dans les plis du rideau. Je m'élançai après elle pour la saisir, mais, ayant mal calculé mon élan, je bronchai contre la table, et arrivai le coude le premier contre la vitre qui se trouvait le plus à portée. Chacun sait que le verre est une substance peu llexible, aussi, mon coude passa-t-il au travers avec un bruit effroyable, et pour comble de malheur^ la guêpe s'envola par l'ouverture béante.

Cette fenêtre a ceci d'agréable, c'est que, en dehors, un appui de fonte règne dans toute la largeur, ce qui fait que, de temps en temps, je peux me placer, commodément assis entre la fenêtre et l'appui ; là, en fumant un cigare, plongé dans un délicieux doke far niente, ma^ pensée s'envole. Dieu sait où. D'abord je pense que c'est bien agréable de s'étendre au soleil par un beau jour d'hiver. Cette idée me fait penser aux lézards qui ont tout le jour la même occupation que moi dans ce mo-

ment, et, j'ose à peine Ta vouer, je me surprends à envier le sort de ces charmants animaux. Tout en rêvant, mon cigare se consume. Je fume, dans ma chambre ! et cependant un avis donné par la maîtresse de pension interdit d'une manière absolue cet exercice dans Tappartement ! Le remords est bien près de m'assiéger ; bah ! je me console par ce raisonnement digne d'un casuiste : 11 est interdit de fumer dans la chambre; mais, comme je suis assis sur la fenêtre, je suis en plus grande partie au dehors, donc je puis fumer sans que ma conscience me reproche rien. Et d'ailleurs, pourquoi se refuser cette jouissance si innocente. Les moralistes endurcis vous protes* teront contre cette habitude malsaine, dispendieuse, nuisible à celui qui en est victime et aux autres. Mais, pourtant, que de vieillards qui ne pourrai«it vivre sans leur chère vieille pipe. Puis, un cigare, c'est un compagnon, presque un ami ; on ne s'ennuie pas avec cet objet, on suit la fumée bleue qui s'envole lentement, en tourbiHonanl*....

Mais le cigare est fini, je le jette sur' le toit d'un hangar qui s'élève devant la fenêtre; au-dessus du hangar, une grande maison étale son mur uniforme et blanc. Oa ne se douterait pas de la quantité d'objets intéressants que ce mur révèle à l'observateur attentif. Directement en face de ma fenêtre, une cavité creusée sous les tuiles montre son ouverture béante. Un couple de moineaux y établit sa résidence au printemps. C'était un plaisir de voir ces oiseaux aller et venir, empressés, rapportant toujours un brin de paille pour construire leur nid. Les moineaux sont batailleurs, aussi, souvent il y avait guerre à l'entour du nid : si quelque galant avait l'audace d'approcher d'un peu trop de l'entrée de l'asile conjugal, aussitôt, l'époux irrité se montrait, furieux, hérissé, il tombait à coups de becs* sur l'imprudent excursioniste * et n'était' content que lorsqu'il l'avait chassé bien loin. Aujourd'hui, le nid est désert, quelques débns pendent tristement, ballottés par tous les vents. Le toit est surmonté d'une girouette, pièce fantastique, qui aurait besoin d un traitement à l'huile, car elle crie comme si chaque coup de vent lui arrachait un morceau de ses capricieux dessins. Au milieu de la nuit, par un grand vent, ce bruit ne manque pas de charme ; tantôt elle tourne lentement et parcourt avec peine toute l'étendue de sa gamme, tantôt, elle s'irrite, mugit bruyamment et semble vouloir partir sur l'aile des vents déchaînés.

La maison ne borne pourtant pas la vue ; à droite, un char-

mant coup d'œil s'offre aUx regards : un petit coin gazonné, ombragé de platanes, abrite toute la troupe enfantine du quartier qui vient s*y livrer à des ébats sans nombre ; ces voix enfantines, ces jeux animés, me reportent au temps où je courais par monts et vaux, sans autre souci que de bien m'amuser. Sur une hauteur, à droite, se dresse le château, qui supporte vaillamment ses sept siècles. Plus loin, à Tarrière-plan, les montagnes de la Savoie et un petit point de vue sur le lac; audevant, et plus rapprochées, des maisons, des cheminées, tout ce qui annonce. une ville.

Le tableau n'est pas bien grand, mais il est animé et je Taime dans sa simplicité. Et puis, pourvu que la lumière et l'air puissent pénétrer dans ma chambre, le paysage m'importe assez peu, car, si je veux travailler, il ne faut pas une tentation trop grande d'admirer la nature, et quand je n'ai rien à faire, alors je sors.

Sans doute, trouverait- on encore une foule de choses intéressantes à dire sur ma chambre ; le peu que j'en ai raconté pourra donner une idée de la multitude de souvenirs que chaque objet me rappelle ; on comprendra ainsi que je me sois attaché à ce lieu où j'ai passé quelques-unes des années les plus ensoleillées de ma petite vie.

H. BURDET.

Agé de dix-neuf ans, — 1" élève sur 20 .

1" classe (garçons), ou 4" année.

(Npte : 40.)

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