‹ Devoirs des catholiques envers l'EgliseChapitre 12 sur 30 · OBÉIR AUX COMMANDEMENTS DE LÉGLISE · texte numérisé non relu

OBÉIR AUX COMMANDEMENTS DE LÉGLISE

voudra se servir, pour faire sentir à votre liberté essentiellement limitée le domaine de sa souveraineté sans limites? — Oui, dites- vous : — Alors pourquoi décider d'avance que la loi ne peut pas être? — Non, dites-vous: — Alors, comment votre philosoptiie fera-t-elle pour s'accorder avec elle-même ?

Ainsi se révèle la contradiction même dans les incroyants, en face de la législation positive de l'Église catholique.

Mais la contradiction que je tiens à faire éclater ici par dessus tout, c'est la contradiction du catholique sincère mais réfractaire, du catholique croyant mais non pratiquant. Au catholique dont je parle, ce n'est pas moi, c'est le bon sens qui adresse ce reproche de la contradiction : « Votre foi, c'est l'affirmation, et votre pratique, c'est la négation : contradiction. Votre conviction reconnaît le précepte, et votre action annulle le précepte: contradiction. Vous reconnaissez sur vous l'autorité de l'Église, et vous rejetez de vous l'autorité de l'Église : contradiction. Vous admettez le pouvoir d'imposer la loi, et vous vous réservez la libre faculté de décliner la loi : contradiction. Vous reconnaissez, vous

voyez, comme une vérité d'évidence, que l'autorité doit avoir le pas sur votre liberté ; et voici que chaque jour votre liberté prend, sans aucun scrupule, le pas sur l'autorité. Vous vous déclarez sujet, et vous vous comportez en souverain; vous proclamez dans l'Église le droit de vous commander, et vous vous attribuez sans difficulté aucune le droit de ne pas o])éir : contradiction, contradiction, vous dis-je ; cercle vicieux où se traîne, dans sa marche équivoque et boiteuse, cette vie prévaricatrice, entre une autorité qu'elle reconnaît toujours et une indépendance qu'elle revendique sans cesse.

Certes, cette contradiction qui met la pratique d'une vie librement acceptée en opposition avec la loi librement reconnue, et qui fait de l'action l'antinomie permanente de la conviction, est déjà bien assez saisissante. Toutefois^ cette contradiction a un mot qui l'explique et nous livre son secret : la faiblesse de l'homme devant la loi qui demande l'effort. Hélas, cette contradiction nous la comprenons trop : depuis longtemps la parole d'un païen en a révélé le mystère toujours ancien et toujours nouveau : « Je vois ce qu'il y a de meilleur, et je l'approuve, video

OBÉIR AUX CUMMANDEMEiNTS DE l'ÉGLISE 85

meliora prohoque ; je connais la loi, j'en vois la justice et la vérité, video y je vois que l'observation de cette loi est ce qu'il y a de meilleur, video meliora : et pourtant, le penchant l'emporte ; la nature en moi triomphe de la justice, et je viole la loi; je fais ce qu'il y a de pire : détériora sequor.

Oui, cette contradiction a dans l'antagonisme vivant, qui est en nous, le mot de son énigme. Mais il y en a une autre, qui apparaît tout d'abord plus inexplicable : c'est la médiocre importance que les catholiques attachent à leur propre loi ; c'est, sinon le mépris, du moins l'indifférence en face de ces violations d'une loi méconnue et d'une autorité désobéie ; c'est cette sorte de justification et de consécration que l'on essaie parfois de donner, sous ce rapport, à ses propres prévarications.

Comment expliquer devant un précepte grave,, obligatoire et certain, cette étrange attitude ?

On dit : Mais ce n'est qu'un commandement de l'Église. Eh qu'importe, mon frère, si c'est par Tautorité de Dieu que vous commande l'Église? Est-ce que derrière le prêtre, est-ce que derrière l'évêque, est-ce que derrière le

Pontife^ est-ce que derrière TÉglise toutentière, vous n'apercevez pas Tombre de Dieu ? Est-ce qu'au-dessus de leur tête, et dans la lumière de votre foi^ vous ne voyez plus rien de la majesté qui les couvre et qui les investit du droit de vous commander? Comptez-vous pour rien Tordre de cette maternité qui a pour vous commander le signe de son droit et l'investiture de son pouvoir divin ? Et d'ailleurs, en toute autre sphère où Dieu a placé le droit de commander et le devoir d'obéir, est-ce que vous cherchez, par cette excuse banale, à vous soustraire à la loi d'une légitime obéissance ? Dans la famille, est-ce que pour. échapper au commandement de votre mère, vous oseriez dire : Ce n'est qu'une femme qui commande? Dans l'ordre civil et social, est-ce que pour échapper au commandement du roi, vous oserez dire : Ce n'est qu'un homme qui commande? Pourquoi, dans la législation de l'Église, cette abstraction du divm qui seul peut lui donner et lui donne en effet sa force dominatrice et son caractère obligatoire? Pourquoi^ là où il y a Dieu, Dieu entrevu par la foi. Dieu incarnant sa puissance. Dieu personnifiant son droit, Dieu com-

OBEIR AUX COMMANDEMENTS DE L EftUSE 8/

iiluniquant son autorité , Dieu , encore Dieu , toujours Dieu, pourquoi vous obstiner à ne voir et à ne considérer que riiomme, encore riiomme, toujours Thomme ? Comme s'il tombait sous le sens que Thomme , en tant qu'homme, puisse avoir la prétention de nous imposer des lois et de nous commander des privations î

Il faut répondre ici ; il faut prendre son parti. Reconnaissez -vous l'autorité de l'Église comme vous représentant l'autorité de Dieu, oui ou non ? Oui : Alors, pourquoi dédaigner comme un commandement humain des lois où la majesté de Dieu se montre tout entière? Non : Alors comment vous nommer catholique, lorsque vous niez l'essence môme de la cathohcité ?

Messieurs, qui dira sur ce point l'immensité du préjugé? Qui dira avec quel sans-façon on ose traiter l'Église, et avec l'Église, Dieu même? Quel étrange phénomène! quelle prodigieuse aberration ! Des croyants faisant moins de cas d'une loi de l'Église que d'un arrêté de préfecture, d'une mesure de police , d'une injonction de garde- champêtre ou de sergent-de-ville ; reléguant non- seulement au rang des choses -secondaires, mais au rang des choses futiles,

arbitraires et inutiles, les ordres d'une mère divine ; traitant Dieu même, qui nous commande par son Église^ avec un sans-gêne, un dédain — j'allais dire un mépris — que Ton n'oserait montrer devant aucune autorité humaine, si descendue fût -elle dans la hiérarchie des dignités et des autorités humaines; affectant enfin de ne voir que la volonté de l'homme, là où l'on sait bien, pourtant , qu'il y a la volonté de Dieu, et où sa majesté se découvre et resplendit de toutes parts ?

Or, le scandale et l'effet désastreux de cette contradiction, qui pourra les nier? Qui pourrait ne pas voir, que bon gré, mal gré, la grande généralité des prévarications amoindrit, dans les âmes même fidèles, le vrai sens de la pratique catholique ? Il y a comme un courant du siècle qui emporte les générations même croyantes à la violation des grandes lois de l'Église ; et de violation en violation , au mépris pratique de son autorité. De même que les institutions modernes tendent, de plus en plus, à chasser l'Église de la société et à lui interdire toute influence directe sur la marche du monde social; ainsi, peu à peu, nos habitudes non-

OBÉIR AIX COMMANDEMENTS DE l'ÉOT.ISE 89

velles tendent à chasser TÉglise de nos mœurs et à lui refuser tout ascendant direct dans Tordre moral. Tout ce qui se fait, tout ce qui se pratique aujourd'hui, je ne dis pas seulement dans le monde païen , mais encore dans le monde chrétien, tend à nier implicitement dans les faits la puissance législative de TÉglise reconnue par la foi ; et Ton dirait , sous ce rapport, un effacement progressif du vrai sens de Tautorité et de Tobéissance catholiques.

C'est qu'en effet cette contradiction pratique des croyants conspirant avec la violation systématique des incroyants aboutit à l'extinction de la pratique catholique. L'universalité de la prévarication tue, en fait, l'autorité de la législation, et l'usage semble anéantir la loi. A force d'avoir sous les yeux l'universelle prévarication, on arrive bientôt à en perdre le sens. On imagine à peine qu'une loi si facilement, si constamment, et si universellement violée, soit encore une loi. Et ainsi, peu à peu, la loi est pour beaucoup d'hommes, comme si elle n'était plus. (]eux-là même qui l'admettent encore en spéculation ne sont pas loin de la considérer comme une chose surannée dont il n'y a plus

90 DEUXIÈME DEVOm DES CATHOLIQUES

même à s'occuper. On se demande si, contre une loi qui semble ne plus préoccuper et ne plus arrêter personne, la prévarication quasi-universelle n'est pas une prescription suffisante ? Et des générations baptisées par l'Église elle-même en viennent à chasser tellement des préoccupations de leur vie l'autorité de l'Église et de sa législation^ qu'on n'en aperçoit plus même de vestiges à la surface des choses, des événements et de la société.

Allez, partout, dans les rues de nos grandes villes, un jour de fête et de solennité catholique : Est-ce que partout la physionomie générale de la cité ne vous apparaît pas comme une publique insulte à la fête même que célèbre l'Église, et comme une ironie solennelle du commandement qu'elle vous fait ? Si vous n'entrez pas dans nos temples, où l'Église s'enferme avec la célébration de ses mystères, l'harmonie de ses chants et l'éclat de ses solennités ; est-ce (|ue vous pourrez distinguer si vous êtes à Jéru- -salem ou à Babylone, à Paris ou à Pékin, en plein catholicisme ou en plein paganisme ?

Voulez-vous un autre exemple? Entrez, en passant, dans l'une des hôtelleries de nos socié-

tés modernes, pour y prendre, en clirétien, la réfection du voyageur, le jour où l'Église prohibe tels aliments, et impose telles privations : Est-ce que la table même où vous allez vous asseoir, ne vous apparaît pas comme une dérision publique de la loi de l'Église ? Est-ce que vos compagnons de voyage ne se posent pas à vos côtés, à droite, à gauche, partout, comme des contempteurs de la loi de l'Église ?Est-ce que tout, dans ce caravansérail de la prévarication publique, quotidienne et universelle, tout n'est pas servi pour l'incroyant, Tinfîdèle et le libre penseur? Est-ce que la table n'est pas dressée pour des païens, et le tout, arrangé et préparé à la païenne ? Et le rare clirétien qui veut porter, là même, la pratique courageuse de la loi qui l'atteint, n'y apparaît-il pas comme un barbare égaré dans la civilisation moderne ? Est-ce que pour accomplir la loi qui l'atteint, et ne relever que de la conscience qui l'inspire, l'homme de foi n'est pas mis en demeure de se donner en spectacle à une incrédulité railleuse ? Et, là même, où il entre pour se faire servir en maître et s'asseoir au festin commandé par luimême, est-ce qu'il n'est pas contraint morale-

ment d'abdiquer sa liberté, et de manger, comme un esclave, en face de son despote^ Taliment que proscrit sa loi et que sa conscience repousse? Est-ce que, enfin, ce despotisme de Tuniverselle violation des lois de TÉglise ne tend pas de plus en plus à faire du fidèle observateur de ces loiS;, un étranger dans sa propre cité^ et de sa vie elle-même une sorte d'incompatibilité avec la vie moderne ? Et, si ce mouvement de retour à la vie païenne se continue et se développe au milieu de nous, ne nous sembletil pas que, bientôt, pour observer fidèlement sa loi, le fidèle pratiquant devra chercher le désert, et s'en aller sur quelque terre sauvage, observer en liberté cette austère législation de l'Église qui a fait, en transformant et en élevant nos mœurs, notre civilisation? Civilisation sublime qui n'était autre que la grande culture de la vie humaine, c'est-à-dire, la discipline des corps par l'énergie des âmes ; éducation généreuse, civilisation vraiment chrétienne dont nous nous éloignons^ chaque jour, en retournant au paganisme, par l'humiliation progressive des âmes devant les exigences progressives des corps.

OBÉIR AL'X COMMANDEMENTS DE l'ÉGLISE 93

Ne vous y trompez pas, Messieurs, et ne cherchez pas ici à donner à vos faiblesses le [jrestige menteur de mœurs civilisatrices et de progrès social : osons dire et entendre les choses comme elles sont: Non, ce mépris des lois de l'Église, systématique dans les incroyants, contradictoire dans les croyants, désastreux pour tous, ce n'est pas seulement^, plus ou moins voilée, une révolte contre l'Église, contre le Christ, contre Dieu, c'est un attentat porté à notre civilisation chrétienne ; ce n'est pas seulement un péché individuel, le mal de l'âme, c'est un péché social; c'est le mal de la société; parce que c'est la conspiration avec des mœurs, et la complicité avec des tendances qui nous ramènent lentement peut-être, mais sûrement à la mollesse, à l'énervement et au sensualisme de la vie païenne; c'est la rechute, plus ou moins rapide, dans cette vie si elTroyablement descendue et si grossièrement sensuelle, d'où nous avait retiré, par un effort tout divin, l'austère, mais généreuse législation de l'Église catholique.

Voilà où doit nous conduire, et où nous conduit chaque jour davantage, l'universelle viola-

lion des lois de l'Église : violation coupable moralement, et désastreuse socialement, qui nous fait passer par la contradiction pour aboutir à la dégradation.

Mais, Messieurs, pour mieux entendre comment la contradiction et la folie humaine éclatent dans les publiques violations des lois de l'Église par ses propres enfants, il faut sortir du général et venir aux objets particuliers de ces lois , dont nous venons de signaler, dans leur ensemble, l'universelle prévarication.

Sur quoi peut tomber et tombe, en effet, la législature positive de l'Église ? Quels sont ses objets propres et ses sphères légitimes ? Et quelle est, dans chacune de ces sphères et en face de ces divers objets, l'attitude et la pratic{ue de l'humanité contemporaiae ? C'est ce que je veux vous dire rapidement, avec une liberté et une simplicité tout apostoliques. Il y a des sujets qui se prêtent mieux à ce qu'on pourrait appeler les

OBÉIH ALX COMMANDEMENTS DE l'ÉGLISE QF»

élévations du discours et les sublimités de la parole ; il n'en est pas qui se prêtent davantage à la pratique et à l'efllcacité. Manifestement, il ne s'agit pas ici de parcourir le code complet de la législation de TÉglise ; il s'agit de toucher, dans cette législation, les points principaux qui tiennent à la pratique de notre vie ; il s'agit de faire bien entendre comment cette contradiction pratique, qui éclate dans la prévarication aux lois de l'Église en général, se retrouve et se reproduit en particulier sur chaque point on se pose la prévarication.

Et d'abord, remarquez-le bien, la puissance législative de l'Église s'étend dans la sphère des choses déjà commandées ou interdites par la loi naturelle, soit pour en enseigner, soit pour en préciser, soit pour en sauvegarder la pratique.

L'Église, ayant reçu de son divin fondateur l'autorité en matière de mœurs comme en matière de doctrine, a nécessairement cette puissance. Et comment, je vous prie, pourrait-elle ne pas l'avoir? Quand on connaît un peu la nature humaine, ses faiblesses, ses défaillances, ses faciles illusions, sur ses obligations même les plus graves; combien cette puissance de

TÉglise apparaît opportune, utile, nécessaire !... En face des passions qui exigent, des désirs qui sollicitent et des naturels appétits appelant leur pâture, qui ne sait combien la raison humaine, même la mieux cultivée, est complaisante, timide, hésitante? Qui peut ignorer combien la sensualité, la cupidité, la volupté sont habiles à feindre, en face des obligations les plus évidentes, des incertitudes et des obscurités imaginaires? et comme elles savent parfois se faire de la raison elle-même une complice déshonorée de leurs plus honteux déportements ! Ce qu'il faut alors, pour la ferme pratique du devoir, à cette humanité chancelante, le voici : c'est une autorité extérieure, visible, irrécusable, ayant le droit de dire aux violateurs de la loi de nature et aux insulteurs du code de la raison elle-même : non licet, cela n'est pas permis ; cela est défendu, défendu aux princes, défendu au peuple, défendu à tous : non licet ; oui , vous dis-je, pour confirmer la législation de la nature et de la raison trop facilement méconnue par notre humaine faiblesse, l'Église a le droit et le devoir d'y ajouter le poids de son autorité et de sa législation divine.

Ainsi, pour enchaîner les instincts pervers de notre humanité, et pour donner un frein moral à certains emportements, qui outragent à la fois et la raison et la nature, TÉglise a le droit de faire des lois sur l'usure, j'entends l'usure qui suce, pour s'engraisser elle-même, la substance des petits; elle a le droit de poser des empêchements aux unions réprouvées par la nature et le sang; elle a le droit de réprouver les attentats portés à la sainteté du mariage, à la loi de l'éducation, et d'étendre jusqu'au sanctuaire de la famille sa législation maternelle ; et, dans d'autres sphères, elle a le droit de condamner l'enseignement, la presse et les livres qui mentent non-seulement à la vérité de ses propres doctrines, mais qui violent avec l'honneur de la raison l'intégrité sacrée de la loi de la nature.

Et certes, quiconque voit et vénère dans l'Église catholique la mère et l'institutrice de l'humanité chrétienne, comment pourrait-il lui contester ce droit et cette puissance inhérente à sa fonction même ?

Et pourtant, sur ce point, ce ne sont pas seulement les incrédules qui jettent à cette mère souveraine et à cette reine législatrice des protes-

tations où le blasphème se mêle à Tinjure ; les croyants aussi lui adressent des objections qui ressemblent à des négations, et des reproches qui ressemblent à des insultes ; donnant ainsi dans leurs discours, si ce n'est encore dans leurs actes , Texemple de la plus flagrante contradiction. Écoutez ce qu'ils disent :

Quoi! des lois sur nos livres, nos journaux, nos revues? Mais de quoi se mêle l'Église? que ne laisse-t-elle aller aux vents du siècle ces livres futiles, ces feuilles légères^ ces publications éphémères, qui portent jusque dans leurs excès leur réfutation et souvent leur châtiment ?

Est-ce que nous, hommes du monde^ nous pouvons n'être pas de notre temps? Est-ce que, dans l'atmosphère où nous sommes condamnés à vivre et à respirer, nous pouvons nous dérober à tout ce qui écrit, à tout ce qui parle, à tout ce qui retentit autour de nous ? Comment nous soustraire à tout ce qui nous presse, atout ce qui nous assiège, à tout ce qui vole dans l'air, à tout ce que nous aspirons par chaque souffle, et par le naturel mouvement de notre vie plongée dans son propre milieu? Comment, dès lors, ne pas entendre tout ce qui se dit, ne pas lire tout

OBÉIR AUX COMMANDEMENTS DE l'eGLISE 99

ce qui s'imprime? et comment prendre au besoin la défense, si Ton nous condamne à ignorer l'attaque de la vérité ?

Quoi ! des lois sur Vusure ? Mais l'Église oublie donc que le monde a marché, que le progrès moderne a transformé, légitimé, môme sanctifié l'usure? Ignore t-elle qu'aujourd'hui, dans notre vie et dans notre langue nouvelle, ce mot n'a plus de sens, et que des lois de l'Église, sur ce point, n'ont plus de raison d'être? D'ailleurs, qu'est-ce que l'Église, qui doit vivre et se mouvoir dans le surnaturel, peut entendre à nos affaires, à nos contrats , à nos conventions, à nos transactions et à nos spéculations ? Et que peut ici gagner l'Église, si ce n'est de s'abaisser elle-même en descendant jusque-là, et perdre son prestige divin^ en touchant par ses lois à cette boue des choses humaines?

Quoi î des lois sur les unions réprouvées par la nature et sur les violations de la sainteté du mariage ? Mais pourquoi l'Église, qui vit dans des sphères supérieures, ne laisse-t-elle pas aux hommes de la chair et du sang le soin de préciser et de rechercher la limite toujours fort mystérieuse, où le sang corrompt le sang et où la

100 DEUXIÈiME DEVOIR DES CATHOLIQUES

^' chair déshonore la chair, en violant la loi de la

nature et le vœu de la Providence?... Les violations de la loi du mariage?... Mais qu'en sait l'Église ? et que lui appartient-il d'en savoir ? Pourquoi venir toucher, par des lois imprudentes, à des points si délicats? Pourquoi vouloir étendre sa législation jusqu'au sanctuaire le plus réservé de la famille ? pourquoi porter un regard plus qu'indiscret sur des réalités que le sens humain lui-même enveloppe d'un voile de pudeur, et qui ne doivent avoir pour témoins que Dieu et les purs esprits créés par son amour, pour protéger et purifier de leurs regards les mystères sacrés de la vie domestique ?...

Que répondre à tout cela ? un "Seul mot ; car vous entendez bien que je ne vais pas entreprendre ici de justicier ma mère de tous ces reproches immérités, ni de répondre à des objections qui n'ont d'autre raison d'exister que l'ignorance de leurs propres auteurs. Moi, indigne fils de l'Église notre mère, interprète de sa pensée, et, envoyé, pour vous parler, par un très-haut représentant de son autorité, je me contente de vous dire: notre mère est divine :

OBÉIR AUX COMMANDEMENTS DE l'ÉGLISE 101

elle a droit de vous commander; noire mère est infaillible ; dans le domaine qui lui est échu, elle sait jusqu'où elle peut porter avec sa sollicitude son regard et son commandement ; elle connaît divinement les limites de son autorité ; et dès lors, vos objections et vos craintes, pour vous qui reconnaissez cette divine autorité et cette divine infaillibilité, c'est plus que Tignorance et l'irréflexion, c'est la contradiction, et rien que la contradiction.

La seconde sphère où se déploie la législation de l'Église catholique, c'est la sphère de la vie religieuse. Contester à l'Église, dans cet ordre de choses, la plénitude de la puissance disciplinaire et liturgique, ce serait lui contester avec sa divine origine et sa divine autorité la divinité de sa fonction et de sa destinée.

L'Église, avons-nous dit, a pour mission de conduire l'humanité à sa fin dernière par la pratique de la vie religieuse. Dès lors, sans sortir des grandes lignes que tracent autour d'elle le droit naturel et le droit divin, dans la vaste sphère laissée libre par ces lignes ellesmêmes, l'Église est maîtresse de déterminer, de préciser, de formuler, de coordonner le dé-

tail et l'ensemble des actes religieux, posés par elle comme les moyens les plus efficaces de conquérir la fin. Sous ce rapport, l'Église est juge suprême de l'opportunité de ses commandements et de l'efficacité de ses lois. Ni les rois, ni les peuples, n'ont à lui donner des ordres, ni même des conseils. Elle ne s'inspire que de la sagesse, comme elle ne relève que de la souveraineté de Dieu ; et les gouvernements qui prétendraient régir l'ordre religieux, comme l'ordre civil, militaire et judiciaire, qui prétendraient régner dans le temple, dans le sanctuaire et voir même dans la sacristie, comme ils font dans les palais, dans les forums et dans les casernes, ne donneraient la preuve que de leur folie, et ne feraient que se déshonorer euxmêmes, par le spectacle d'une ambition encore plus lisible et ridicule, qu'elle ne sorait aveugle et despotique.

L'Église, constituée dans l'ordre religieux souveraine maîtresse, a son palais dans le temple, son trône dans le sanctuaire ; et du haut de ce trône, et du fond de ce sanctuaire, avec l'assistance de Jésus-Christ, partout» et toujours avec elle^ cette Église, investie de sa. royale

OBÉIR AUX COMMANDEMENTS DE l'ÉGLISE 103

autorité, porte des lois pour organiser la prière, gouverner la religion et conduire à sa vraie destinée l'humanité religieuse.

Mais c'est ici que la génération incrédule, (feneratio incredula^ oppose à cette législation de TÉglise une fin de non recevoir, soi-disant rationnelle, et qui n'est rien moins qu'extravagante. Génération singulière, qui prétend ne pratiquer que le culte de la raison, ne s'inspirer que des conseils de la raison, ne s'incliner que devant l'autorité de la raison, n'admettre que la législature de la raison ; génération adoratrice de la déesse Raison, et qui porte au front comme la marque authentique du patriarche Jean- Jacques, le signe réservé de la stupidité religieuse! A quoi bon, dit-elle, ce culte religieux? cette pratique religieuse ? Pourquoi, dans la prière, cette forme ou cette autre ? Pourquoi ces prostrations et ces élévations? ces spectacles et ces chants? Qu'ai-je besoin de me mettre à genoux? Ne serai-je pas toujours assez près de terre? A quoi bon donner à ma prière telle formule obligatoire? Ai-je même besoin de murmurer une prière quelconque? Est-ce que Dieu ignore aucun de mes besoins?

Quoi! s'écrie cette philosophie plus que naïve,, prier, parler, chanter même, pour me faire entendre de lui? Comme si sa divinité n'entendait pas mon silence encore mieux que ma parole! et, comme si mon adoration muette n'allait pas plus à son cœur que le chant le plus sonore et le plus- harmonieux! Pourquoi enfin cette réglementation du culte et de la prière ? Est-ce que Ton peut réglementer les élans du cœur et les essors de l'àme? Et qu'y a-til de plus antipathique à ma raison que l'organisation de la prière et le formalisme de l'adoration ?

A cette philosophie religieuse, à l'usage de tous ceux qui se passent de religion, l'Église répond d'un mot : Philosophe, écoute : je te prescris telle prière et telle forme de prière, parce que je suis une autorité qui a droit de te commander. Si tu en doutes, visite mes fondements et vérifie mes titres ; et ensuite cesse de divaguer ; mets-toi à deux genoux, grand enfant que tu es; fais ton signe de croix ; joins les mains, et prie comme je te le dis et te l'ordonne, moi ta Mère divine!

Et chose étrange, les croyants eux-mêmes n'échappent pas toujours aux influences de cette

OBÉIR AUX COMMANDEMENTS DE l'ÉGLISE 105

philosophie candide jusqu'à la naïveté. Après tout, se dit tel homme ou telle femme baptisés, mais enveloppés d'une couche encore épaisse d'ignorance religieuse et de préjugé philosophique: Qu'ai-je besoin de prier en tel lieu, A telle heure et sous telle formule? Moi, j'aime la prière dans le charme de la solitude ; je l'aime comme le soupir de mon âme silencieuse; je l'aime comme la fleur parfumée de mes plus douces pensées ; je l'aime dans les bois pleins de murmures, et dans la nature pleine d'harmonies; je l'aime, sur la grève du rivage, se mêlant au gémissement de la mer. Et que sais-je enfin? Vous l'aimez partout; partout excepté à l'Église, à l'autel, au temple, c'est-à-dire, au lieu et de la manière que l'Église vous l'ordonne. Catholicisme de phrases, substituant à la loi la poésie, au devoir la fantaisie, et qui n'est que la contradiction dans les mots et la contradiction dans les choses, La troisième sphère où je vous signale l'intervention de la législation de l'Église^ c'est la sphère du droit positif divin, interprété par l'Église elle-même ; par exemple : la loi de la sanctification et du repos du dimanche. Manifestement, pour le catholique, il n'y a pas ici deux

pensées, deux opinions. L'Église commande et elle commande en vertu d'une autorité reconnue légitime. Il n'y a pas de place à la contradiction. Et pourtant écoutez ce qui se dit, et voyez ce qui se pratique parmi nous. Est-ce que la contradiction n'est pas encore ici partout dans les idées et dans les faits? Quels étranges préjugés dans les idées! et quelle scandaleuse prévarication dans les choses !

Dans les idées ! Entendez-vous l'homme du xix^ siècle, ouvrier, maître ou contre-maître, l'homme de peine, l'homme d'affaires, l'homme de commerce, l'homme de lettres, l'homme d'État lui-même, battre en brèche par leurs discours la grande et sainte loi du repos du dimanche?

— Le repos du dimanche, le repos obligé? Mais, est-ce que moi, homme de travail et de peine, je n'ai pas à vivre le dimanche comme en tout autre jour? Pourquoi dès lors m'imposer un repos, qui m'imposerait lui-même la faim, et m'ordonner une inaction qui me créerait la privation ?

Le repos du dimanche, le repos obligé? Mais est-ce que moi, homme d'affaires et de commerce, je puis être obligé, de par l'autorité de

OBÉIR AUX COMMANDEMENTS DE l'kGLISë 1 07

l'Église, à ruiner mes alïaires et à anéantir mon commerce? Quoi ! me reposer, c'est-à-dire, faire trêve aux profits de Tachât ou de la vente? Mais mes concurrents se reposeront-ils? est-ce (jue leur travail, au contraire, multiplié par mes loisirs ne va pas exploiter mon repos? est-ce que mes scrupules ne vont pas les enrichir? Faut-il, par piété envers Dieu, me faire dupe des hommes, et, pour obéir à l'Eglise appauvrir ma famille?

Le repos du dimanche, le repos obligé? Mais, moi, homme de lettres, homme de progrès, homme de l'idée moderne, comment pourrais-je accepter pour moi et pour les miens cette législation du moyen âge, cette pratique surannée, rétrograde ? La démocratie a condamné le repos du dimanche ; elle ne veut plus, môme un jour de la semaine, ce règne de la théocratie si profondément repoussé par l'indépendance de ce siècle. Ah î le mouvement est donné ; le torrent emporte dans son cours les derniers débris de la loi aujourd'hui presque universellement violée, et demain, peut-être tout à fait anéantie. Est-ce que vous pouvez faire reculer dans sa marche ce torrent devenu irrésistible ?

Le repos du dimanche, le repos obligé?

Mais alors, que devient la liberté, me crie l'homme d'État, la liberté de la conscience, la liberté des cultes, la liberté religieuse, la liberté surtout de n'avoir ni culle ni religion? Que deviennent nos immortels principes^ nos institutions libérales et nos conquêtes nouvelles?...

Telle est à la loi du dimanche la contradiction des idées retentissant dans les paroles. Et il n'y a pas, à l'heure qu'il est, un échappé de collège faisant parler sa prose de dix-huit ans, dans la vaste rumeur de la Presse , qui ne s'estime grand homme, en faisant écho à ces inepties de la pensée contemporaine.

Devant de tels discours, il n'y a qu'à sourire et à passer en haussant les épaules.

Mais ce qui demande autre chose qu'un sourire, ce qui met dans le cœur de l'observateur attentif aux phénomènes de la réalité vivante, une tristesse profonde, c'est la contradiction par les faits se déployant dans les choses ; c'est le spectacle deux fois lamentable de l'universelle prévarication de la loi du dimanche, c'est-à-dire, de l'universelle insulte à l'autorité qui l'impose.

Tout à l'heure , constatant d'une manière générale l'effacement de l'action de l'Eglise et

OBÉIR AUX COMMANDEMENTS DE l'ÉGLISE 109

de ses lois, à la surface de la société vivante, je vous disais : regardez nos grandes cités chrétiennes en un jour du dimanche : Rien de l'Eglise et de ses lois y paraît-il encore ? Est-ce que feiracement systématique n'est pas , sous ce rapport, aussi grand et aussi universel que possible? Ce n'était pas assez dire : iî y a plus qu'un eflacement ici : il y a un public défi jeté partout et de partout, par les individus, par les familles, par les administrations et par les gouvernements eux-mêmes, à la législation de l'Eglise catholique, commandant l'adoration et proscrivant le travail.

Tandis que l'Eglise crie de sa grande voix cathoHque aux générations baptisées: « le repos, le repos du Seigneur L » les générations vivantes répondent par la grande voix de leur prévarication : (( le travail y le travail de l'homme. » Et le travail envahit nos rues et nos places publiques, traînant après lui, comme une solennelle dérision, ses esclaves, ses engins, et avec eux, ces mille bruits qui semblent vouloir étouffer au milieu de vous la parole de l'Église et la voix de la prière.

La prière, hélas! tandis que l'Église l'appelle

et la commande , tandis qu'elle crie : adoration ; le monde qui ne travaille pas, Thumanité opulente, la jeunesse dorée ^ répond à cette mère divine par une autre dérision ; elle lui répond par la voix de ses divertissements , de ses spectacles, et de ses fêtes : « Le plaisir, le plaisir! »

Le jour du dimanche, le saint jour du Seigneur, pour cette humanité qui n'a pas, pour le violer, le prétexte de ses besoins et de son indigence, qu'est-ce donc aujourd'hui, je vous prie? Ai-je besoin de vous l'apprendre ? jour du dimanche, jour d'expositions industrielles ou de comices agricoles; jour de courses et de jeux, jour de sports et de steeple-chase, jour de plaisirs et de spectacles; jour de l'homme enfin, pratiquant par la jouissance et le luxe le culte de lui-même par lui-même ! Et l'on dirait que le plaisir conspirant ici avec le travail, ainsi que le travail lui-même, affecte, ce jour-là, de se déployer avec plus d'éclat ; comme pour faire mieux monter des deux bouts de l'humanité, jusqu'à la majesté de l'Église, une dérision plus publique et des insultes plus solennelles !

Je n'insiste pas davantage sur un sujet qui

OUÉIR AUX COMMA.NDE.MENÏS DE l'ÉGLISP: 111

mériterait un discours à part ; je me contente d'avoir constaté, dans cette sphère du droit divin positif interprété par TÉglise, la double contradiction de la parole et de l'action; et je passe à la quatrième sphère où se déploie la législation obligatoire de l'Église.

La quatrième sphère de la législation de l'Église, c'est la sphère du droit chrétien proprement dit.

L'Église a essentiellement le droit d'imposer à l'humanité chrétienne des obligations d'un ordre surnaturel, pour appliquer aux âmes, qu'elle a mission de régénérer, les mérites du divin réparateur, mérites jaillissant sur l'humanité des sources ouvertes de Bethléem, du Calvaire et de l'Autel, c'est-à-dire, de l'Incarnation, de la Rédemption et de l'Eucharistie. Elle a, par conséquent, le droit incontestable de déterminer la pratique de la confession^ de la communion^ des fêtes commémoratives de nos mystères, et en particulier du sacrifice continuateur du grand mystère du Calvaire.

Ce n'est pas le lieu de vous dire la sagesse, la prévoyance, l'influence salutaire de la législation de l'Église portant sur ces trois points

<iui tiennent directement au grand mystère de la réparation. Ah ! Messieurs, ce qui arriverait dans notre société nouvelle, si, par Tun de ces miracles que nous ne pouvons guère attendre , tous ceux qui portent sur leur front le signe du baptême, tout à coup^ accouraient, comme aux beaux jours de l'Église naissante, au tribunal de la confession, au banquet de la communion, et à la célébration de nos fêtes et du sacrifice de la Messe : 0 Dieu ! (juel changement inattendu, quelle transformation prodigieuse s'accomphrait sous vos yeux, dans les hommes, dans les familles et dans les sociétés! De ce désordre et de ce chaos où nous marchons sans trouver une issue, quelle beauté morale, quelle harmonie sociale, sortiraient tout à coup !

Mais hélas, ici encore quelle contradiction, même dans les plus croyants ! Quelle publique désertion de ce sacrement de la confession, où rÉglise vous ordonne, pécheurs que vous êtes, de venir chercher le pardon de Dieu, à vous, si dignes par vos crimes, peut-êtrC;, des plus redoutables châtiments de Dieu ! Quelle désertion de ce banquet eucharistique, où TÉglise vous

ordonne de venir, à vous hier encore si éloignés de Dieu, chercher le plus intime et le plus réel emhrassement de Dieu ! Quelle désertion î quelle fuite obstinée de ces solennités, où TÉglise vous invite à venir raviver en vous le souvenir des grands mystères de votre foi, respirer sur la terre Tair du ciel, et vivre comme dans Tatmosphère de Dieu ! Quoi ! chrétiens et catholiques que vous êtes, capables^, peutêtre, dans une heure décisive, de donner à votre foi le témoignage de votre sang, quoi! vivre dix ans, vingt ans, quarante ans peut-être, loin de ces fêtes, de ces sacrements et de ces mystères, qui non-seulement vous sont offerts comme les dons de l'amour de Dieu, mais qui vous sont imposés comme les volontés de son infinie majesté vous parlant par la voix et par l'autorité de son Église !

Quoi ! il faut vous prier , vous solliciter , vous presser, vous importuner même, pour obtenir de vous, envers cette majesté qui vous commande, une obéissance qui doit vous sauver vous-mêmes ? Pécheurs que vous êtes, on dirait qu'il faut vous traîner à ce tribunal de la pénitence, où llnfini vous offre le pardon de vos

crimes en échange d'une larme de votre cœur : indigents et pauvres que vous êtes de tout ce qui est de Dieu, quoi ! il faut toutes les industries de Famour, tous les efTorts de l'apostolat, et comme une sorte de sainte violence faite à votre ame réfractaire et à votre cœur ingrat, pour vous amener à ce banquet où l'amour vous convie pour se donner lui-même à vous?

Hommes des plaisirs mondains et des terrestres jouissances, il semble que l'Église vous impose un fardeau insupportable^ et vous fait sentir le poids de je ne sais quelle tyrannie, lorsque de sa voix royale et maternelle elle vous enjoint d'assister à ces fêtes, où elle vous prépare des spectacles, des harmonies, des chants, des parfums, des joies : joies célestes, enivrements sacrés, qui valent mieux, mille fois, pour vous donner sur terre un avant-goùt du ciel, que tous ces plaisirs, toutes ces jouissances, toutes ces voluptés, qui vous creusent au lieu de vous remplir, et vous laissent après elles l'ennui, le dégoût, la tristesse, le vide, quelque chose comme un commencement de l'enfer î

Et par quelles objections, par quels sopliismes, par quels faux-fuyants, ne cherche-t-on

OBÉIR AUX COMMANDEMENTS DE l'ÉGLISE 115

pas à donner, ici encore, n ces inconséquences pratiques, un semblant de raison et de philosophie! Les entendez-vous les catholiques non-pratiquants? comme ils interpellent l'Église qui leur commande ! comme ils posent devant ses commandements leurs points d'interrogation f comme ils opposent à cette pratique, que leur demandent ensemble leur raison et leur foi, ces objections banales incapables de tromper personne, incapables même de faire la moindre illusion à leurs enfants de huit ans, lorsque ces enfants demandent pourquoi le père ne se confesse pas, ne communie pas, ne va pas aux fêtes, aux offices et aux solennités de l'Éghse?

11 faut les entendre, pourtant, ces prétextes grossiers et ces sophismes misérables ; puisqu'enfin, quels qu'ils soient, ils gardent l'immortelle puissance de faire partout des dupes et partout des victimes.

Se confesser? disent-ils; soit, pour ceux qui en ont besoin et qui y trouvent consolation : mais pourquoi en faire une loi, une loi régulière^ universelle, constante ? Pourquoi surtout en exiger impérieusement la périodicité et le retour annuel ; comme si les péchés à confesser doi--

vent se trouver, à point nommé, dans l'ame et sur les lèvres du pécheur? Comment comprendre que Dieu exige de tous une telle humiliation pour ne pas dire une telle servitude : se révéler à un homme, se mettre à genoux devant un homme ! et quel homme peut-être ! Qui ignore les étranges abus que peut entraîner la confession ? Et d'ailleurs qu'est-ce que je gagne à me confesser aujourd'hui, si je dois retomber demain? Pourquoi ces semblants de repentir qui ne sont souvent qu'une hypocrisie et un crime de plus ?

Et la communion?... quelle étrange idée d'en avoir fait aussi un précepte, et un précepte rigoureux, obligeant à jour et presque à heure marqués ! Communier : cela est bientôt dit : Mais oublie- t-on qu'il me faudrait des années de sainteté pour me rendre digne de m'unir à Celui qu'on me présente comme la sainteté même ? Sommes-nous des anges du ciel, pour qu'on nous impose des actes exigeant une pureté qui n'est pas de la terre? Pourquoi, d'ailleurs, ne pas laisser à la spontanéité de l'amour la consommation d'un mystère qui est essentiellement un mystère d'amour ? Et pourquoi faire relever d'une loi

OIIÉIU AUX COMMANDEMENTS DE l'ÉGLISE 117

iiiipérative un acte qui doit eclorc, de lui-même, sous Tinpiration du cœur?...

Et les têtes de TÉglise, et l'assistance à la messe, qui en est le rite principal, pourquoi les soumettre^ elles aussi, à une législation intempestive et souvent inutile, pour ne rien dire de plus ? Si la piété m'y pousse, si un charme m'y attire, qu'ai -je besoin qu'on m'en fasse le commandement? Et si rien ne m'y attire ; si ma piété prend un autre cours, que faitici une loi si ce n'est de me suspendre entre l'ennui de l'observer et le remords de la violer ? Et les fêtes ? A quoi bon ajouter au catalogue des jours déjà condamnés par l'Église à l'oisiveté et à la stérilité ? Pourquoi multiplier des lois inobservées, et avec elles les prévarications des fidèles et les abaissements de l'autorité, suite inévitable de leur violation ?

Ainsi pourquoi, d'abord ; pourquoi, ensuite ; pourquoi, toujours... 0 catholique sincère! ô fidèle indépendant ! à vos superbes interpellations, l'Église répond une chose : vous reconnaissez mon droit de commander, et mon droit de commander emporte votre devoir d'obéir : obéissez donc ; et vous serez tout à la fois,

dans Tordre^ dans la logique et dans la sincérité.

Enfin, avec le droit d'appliquer aux âmes ,par la confession, la communion, le sacrifice et tous ses sacrements, les mérites du divin réparateur, TÉgiise a incontestablement un autre droit, extension nécessaire du précédent , je veux dire le droit de faire à l'humanité chrétienne les applications particulières des grands principes de la morale évangélique, par exemple des préceptes de la mortification, delà souffrance et de l'abnégation ; principes essentiels, idéesmères qui expriment la substance de l'Évangile, et qui, le plus souvent, demeureraient à l'état de lettre morte et de législation inefficace, si l'Eglise chargée, non-seulement d'interpréter, mais encore d'appliquer l'Évangile à l'humanité, n'en précisait et n'en déterminait, par une législation spéciale, la pratique constante.

A cette part de la législation catholique appartiennent en particuher les lois du jeûne et de fabstinence ; lois positives, mais non pas arbitraires, dont toute la raison d'être est d'entretenir en vous, avec les traditions du Calvaire, la vitalité propre 4es vrais disciples du Crucilié. Cela est si vrai,

OIJÉIIl AUX COMMANDEMENTS DE l'Ê(^.LISE llD

(jue tout ce (jui perd la vitalité eliréticniie tend à diiniiiiicr et bientôt à retrancher tout à fait celte législation de l'ahstinenceetdu jeûne, c'est-à-dire, de la mortification évangéiique ; et réciproquement, tout ce qui diminue ou anéantit cette loi de la mortification évangéiique diminue et détruit, dans la même mesure, la vitalité chrétienne. Le protestantisme en est une démonstration éclatante. Le christianisme diminué dont il fait profession s'accommode, à merveille, de tous ces retranchements qui réjouissent la chair humaine ; et le semi-christianisme de nos catholiques non pratiquants conspire, sur ce point, avec tous les protestants disciples fort peu évangéliques de la liberté de boire et de manger, comme Ton veut, quand on le veut, et tout ce que l'on veut. Il ne sert donc à rien de venir ici opposer A la législation de l'abstinence et du jciine ces objections plus que vulgaires, à l'usage de tous les viveurs indépendants et "de tous les libres mangeurs, catholiques ou non : « Mais l'Évan- (c gile ne dit nulle part : à tel jour vous ne man- « gérez qu'à telle heure ; à tel jour vous ne (( mangerez que tels aliments. L'Évangile ne re- (( commande- t-il pas au contraire de manger tout

ce qu'on vous présente, sans distinction d'aliments? D'ailleurs, quelle étrange pensée de retrancher au Roi de la création une part de ce festin où le convie le Créateur, et que la Providence lui dresse de ses mains ! Comment une autorité parlant au nom de Dieu peutelle être en opposition avec une volonté ou du moins une permission de Dieu ? Si Dieu a créé pour la nourriture de l'homme la chair des animaux, comme il a créé, pour les animaux eux-mêmes et pour l'homme, la sève des végétaux ; comment l'Eglise vient-elle, avec une législation plus irrationnelle encore qu'elle n'est mortifiante, se mettre en opposition flagrante avec les besoins de l'humanité et les harmonies de la création ? Si Dieu a créé la chair pour l'homme, pourquoi est-il interdit à l'homme de toucher à la chair ? Et si l'homme, pour travailler, a besoin de manger, s'il mange son pain de chaque jour la sueur au front, c'est-à-dire, dans le travail de chaque jour ; comment, devant travailler au moins six jours, ne mangerait-il pas six jours ? Et que peut faire ici la législation du jeûne, si ce n'est de rompre l'harmonie providentielle entre la

Page 1